Andréas – Les Incomplets

C’EST quelque chose de fâcheux, en vérité, que de naître borgne, boiteux, acéphale, de clocher, de se faire remarquer par un front proéminent, des yeux sensiblement chassieux, un nez turgescent et couperosé, des mains taillées dans des semelles d’hippopotame, et l’apparence de toutes ces difformités physiques rendue plus sensible par une paire de lunettes d’un vert foncé. L’homme incomplet est celui que la nature a moulé sur ce patron disgracieux, sans préjudice des embellissements de l’art dont la plupart des incomplets au naturel paraissent encore susceptibles au figuré.

Les trois quarts de l’humanité se composent d’être incomplets qu’on pourrait considérer comme la négation du beau ; d’autres auxquels on a surajouté et qui, vu l’exagération de leurs formes, paraissent exister en partie double, et peuvent être pris comme l’affirmation du laid. Le type de la beauté physique est rare, dira-t-on, et ne se trouve guère que dans l’Apollon du Belvédère ; en France, à l’état de copie, et ailleurs comme divinité mythologique seulement.

Je le veux bien.

J’ajouterai même qu’une fée difforme, la fée Bancroche, semble avoir présidé à la naissance des myriades d’êtres qui parsèment l’anthroporama de Paris.

La nature elle-même est peut-être incomplète ; mais est-ce une raison pour mettre en relief ces disparates choquantes dont l’homme physique se trouva affligé par les mensonges de l’art du tailleur, et les paradoxes bourrés de coton dont chacun enveloppe son corps d’homme ou de femme ? De là naît une autre espèce d’incomplets : les incomplets du costume.

Le beau n’est que relatif.

Partant de ce principe, l’homme incomplet se crée un idéal de toilette dans les régions équatoriales où le lion secoue sa crinière frisée par Delignou. L’homme incomplet possède un fer à friser, des bottes à éperons, un cure-dent perpétuel et douze cents francs d’appointements. Il se crée là-dessus une lithographie qu’il n’atteindra jamais. Il commence par un chapeau de castor plus ou moins neuf, et finit par des bottes veuves de leurs semelles ; exemplaire contrefait de la Gazette des modes, de feu M. de la Mésangère, le complément de sa toilette est resté chez le chemisier, son gilet chez la spécialité du genre. La fortune l’établit possesseur d’un habit qu’il lustre avec une brosse humectée. Il s’affuble d’un nom qui date des croisades, et stationne, aux heures de la digestion seulement, au perron du café de Paris, en compagnie d’un cigare incomplet.

Paris a des incomplets à tous points cardinaux de sa rose des vents. Tel pourrait être à peu près complet dans sa sphère, qui en rêve une autre à cent kilomètres (mesure nouvelle) des limites du possible.

De là ces expressions qui jugent l’homme : « Il est assez bien fait pour un clerc d’huissier. » Après des efforts inouïs, des précautions hyperboliques, un homme trop complet pour un commis voyageur rentre dans les incomplets dès que son luxe et ses appointements le portent à s’initier aux us et coutumes du Jokey-Club. Voilà ce qui nous perd, le génie de l’imitation qui produit les incomplets.

Entre une rue et une autre, un homme perd sa raison d’être ; les rapports de son existence se trouvent changés. Un fashionable du boulevard Saint-Denis s’éclipse à la hauteur du café de Paris.

La province copie toutes les modes en les exagérant ; elle s’empare des poignards, épreuves après la lettre d’un habit manqué. On n’est pas complet en province ; l’idéal n’y existe même pas à l’état d’observation. Les erreurs de coupe que Paris se permet quelquefois sont mises sur le dos d’un gant-jaune de Nîmes ou de Carpentras. Tout est beau, tout est complet, dès qu’on peut y mettre : « C’est pour la province. » Du moins la province ne songe-t-elle point d’avoir du génie ; à Paris, le génie fait les incomplets.

Vous trouverez des hommes immenses, des artistes dont le moindre coup de brosse embrasse l’humanité tout entière. Incomplets ! incomplets ! Monnaie de Rubens, de Raphaël, de Léonard de Vinci ; ils ont au bout de leur pinceau un dogme, une idée chrétienne ou panthéistique, la formule abrégée de l’humanité.

L’artiste incomplet a une barbe qu’il cultive à l’exclusion de ses ongles et de ses cheveux ; son costume n’est pas exempt des palingénésies sociales des époques qu’il est censé avoir étudiées. Il se dessine des paletots inédits dans ses moments de loisir, et se crée des modes à l’atelier. L’artiste incomplet envoie au Musée ces personnages formés de toutes pièces, ces bras mal attachés, ces têtes imposées à des torses qui menacent de les laisser choir. Apôtre d’une école incomplète, il donne dans le postiche et l’exagération de plus grandes hardiesses du maître ; il se tient au-dessous du beau ; le plus souvent, il le dépasse. Coloriste forcené, il anéantit le dessin au nom de Rubens. L’artiste incomplet crée encore ces petites expositions, pavés lancés à la tête du jury. Le Musée s’ouvre à un petit nombre d’hommes d’élite, qui viennent religieusement saluer l’aurore d’un art nouveau, et s’agenouiller devant l’oeuvre d’un messie incomplet. Cet homme, d’une portée séculaire, est encore une nullité auprès du poëte incomplet.

Sublime rejeton de l’art poétique, le poëte incomplet existe comme une protestation contre l’anathème qui pèse sur le vers. Il porte la croix de l’hémistiche sur le Golgotha, désert de la poésie. Sa pensée incomplète se trahit au milieu d’une strophe, par un vers éclopé, par une rime boiteuse, par un – transporté à la soixante et dix-huitième stance d’un chant mélancolique. Il coule en bronze, dans sa strophe incandescente, le buste de V. Hugo, de Lamartine, de G. Sand, de Pierre Leroux, de Xavier de Maistre ; mais ce qu’il adore surtout, c’est Greluchon, un autre incomplet. Il s’élance comme une comète dans le firmament du vers de un pied et au-dessous. Les prosateurs ne sont à ses yeux que des vers luisants du verbe, des crétins de l’adjectif ; il nie la prose complétement.

L’homme incomplet sous les bannières militantes d’Apollon et des muses n’est pas seulement l’expression d’un doute, il est encore le bourreau de sa propre personne. Holocauste toujours brûlant sur le trépied sacré de la poésie, livrant à tous vents sa mélopée incomplète, il s’abreuve d’une satisfaction incomplète, en relisant ses sonnets incomplets. Les âges seuls doivent le compléter comme Homère. Il souffre de toutes les imperfections d’un siècle incomplet. Son chapeau est comme le romantisme, une forme sans fond ; les plus belles fleurs de poésie meurent à peine écloses dans la serre chaude de son cerveau. Ses paroles sont l’incarnation d’une moitié de pensée dans une moitié de rime. Il dîne au restaurant à vingt-deux sous, dîner incomplet.

Son coeur, presque toujours trop plein d’émotions, est constamment à la recherche de la femme complète. Dérision ! La femme complète n’existe qu’incomplétement.

L’espèce incomplète de la femme se distingue par de beaux traits et des dents d’un émail douteux, des cheveux en manteau de roi, coiffés d’un chapeau feuille morte ; un galbe parfait, qui ne ressort jamais mieux que sous un paletot pilote ; ses traits ont une grâce virile qui n’exclut aucune des poésies de la femme. L’esprit a ses coudées franches avec elle, quand il s’aventure jusqu’à mettre le pied dans son sanctuaire, et dans ses moments de familiarité intime, l’amour laisse échapper à ses pieds ce mot brûlant : « Bonjour, mon garçon. » Son âme se replie comme un beau lis au souffle desséchant de l’égoïsme. Elle a un coeur, et quel coeur ! Ses illusions se sont effeuillées une à une ; elle a perdu ses croyances, son ignorance primitive. Elle a mis ses plus beaux châles au Mont-de-Piété. Son fond d’amour incompris est méconnu. Elle marche le front dépouillé des grâces de la jeunesse, mais couronné des roses de l’âge mûr. Sombre et mélancolique comme la nuit, elle s’entretient avec les étoiles, ses soeurs, et fume des cigarettes jusqu’au lever du jour. Son front ne s’anime plus d’une touchante rougeur, mais elle conserve l’empreinte des passions profondes qui ont agité sa vie. Elle comprend l’amour, le dévouement, elle comprend le sacerdoce, la poésie, la souffrance, l’expiation. La femme incomplète quitte l’expiation pour s’attacher à la souffrance, jusqu’à ce que la poésie vienne l’arracher à un mythe incomplet ; le nouveau Dieu fera place à un autre, jusqu’à ce que l’Olympe et le paradis soient épuisés. La femme incomplète n’a jamais qu’un amant à la fois, mais cet homme est tout pour elle, jusqu’à ce qu’un dieu encore inconnu soit beaucoup plus. La femme incomplète est une muse inédite ; quand elle parvient à rencontrer un coeur naïf, elle l’enveloppe dans les lugubres voiles de sa pensée ; elle l’associe à ses désenchantements, aux mille bonheurs qu’elle n’a pas ; elle le promène dans le désert de son âme ; elle devient pour lui une terre promise, et elle jette aux brûlants désirs du jouvenceau la manne de quelques caresses virginales. On finit par mourir de cet amour-là. Le malheur de cette femme, c’est de s’être posée, comme mythe des perfections de son sexe, une individualité de lettres dont elle est la charge incomplète.

Voilà le monde ; un abrégé bizarre de choses incomplètes où la fortune n’a que des demi-sourires ; l’amour, des joies incomplètes ; la poésie, des jours de souffrance ; où la vertu n’existe qu’à demi. Encore est-il juste de remarquer qu’au sujet de tout ce que le monde présente d’incomplet, rien n’est moins complet que cet article.

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