Antonio Fogazzaro – Impressions de Paris

Paris m’est apparu, par une matinèe brumeuse et neigeuse, comme le rêve trouble que l’aube nous apporte après une nuit de fièvre.
En grelottant au fond de ma voiture dont les cahots me ramenaient sans trêve au sens de la réalité, je voyais se dérouler devant moi la vision grise des rues presque désertes, des places noyèes dans le brouillard, des quais balayés par les rafales, où quelques petites personnes trottinaient légèrement, les jupes relevées, comme des oiseaux effarouchés à qui on aurait coupé les ailes. Elles me faisaient souhaiter autant de légèreté à tels confrères de la plume qui ne sauraient franchir une flaque de bone sans s’y crotter et en éclabousser leur prochain…
Après m’avoir touché par la grâce, Paris me saisissait par la grandeur. A droite et à gauche, des fantômes à la silhouette connue surgissaient dans le ciel de plomb, pareils à ces noms fameux de l’histoire dont le souvenir se dresse très haut, par-dessus les choses oubliées. C’étaient les deux tours de Notre-Dame, massives et cependant travaillées finement comme un dilemme de la philosophie scolastique du moyen âge. C’était la flèche de la Sainte-Chapelle, piquant les nuages d’un jet aigu de prière. C’était le Béarnais, fièrement campé sur son cheval de bronze, face au courant du fleuve, et superbement immobile sous la rafale… C’était le Louvre, – le Louvre immense et magnifique, né, dirait-on, des amours d’une forteresse sombre et d’un palais resplendissant, gardant la double empreinte de son origine. C’était la Colonne, avec son orgueilleuse protestation, romaine et impériale. C’étaient enfin d’autres apparitions grandioses que je ne reconnaissais pas, des édifices majestueux, à colonnades et à terrasses, qui me faisaient penser à des seigneurs entourés, chacun dans son domaine, d’une foule respectueuse de pignons bourgeois.

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Maintenant, il serait ridicule de disserter sur une ville telle que Paris lorsqu’on ne l’a vue que par le trou d’une semaine. Même n’est-il pas très facile de repêcher dans soa âme et de mettre au clair ses impressions. Ça s’écoule d’abord, en partie, par des déchirures secrètes de la mémoire. Je n’oublierai jamais, par exemple, le superbe portrait d’auteur inconnu qui est au Louvre, à côte de la Joconde de Léonard. Les traits et l’expression de ce beau jeune homme qui songe, les yeux baissés, et se détourne tristement de sa souriante voisine, ne m’échapperont pas. Mais quelle est donc la touchante histoire d’amour qui relie mystérieusement ces deux êtres et que mon guide, un savant doublé d’un poète, prétendait avoir devinée? La jeune femine a-t-elle été “perfide comme l’onde”, ou le jeune homme avait-il trop compté sur ses avantages personnels et sur sa qualité de compatriote? Est-ce un galant rebuté ou un amant congédié? Mon opinion tout à fait particulière est que ce jeune homme s’attriste de n’avoir pas de nom, tandis que sa voisine sourit perpétuellement, heureuse d’en avoir un si grand.

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D’autres souvenirs sont restés, mais en quel piteux état! Il en est qui se sont brisés en morceaux et mêlés d’une manière tout à fait incongrue. Ainsi, certaines paroles que j’ai entendu prononcer par M. le comte de Mun dans son discours de jeudi dernier à l’Académie française, sont allées se confondre dans ma mémoire aux moulages des statues, des bas-reliefs, des arceaux mystiques d’anciennes cathédrales françaises, que je venais d’admirer au musée du Trocadéro.
Au contraire, plusieurs morceaux de la réponse de M. d’Haussonville se sont enfoncés, par un caprice du hasard, dans un petit réservoir de vieilles idées libérales et chrétiennes à la fois, que j’ai mises de côté pour en vivre un jour, si ça devient rare… Plus moyen de les en retirer. Cette séance académique s’est pourtant gravée dans mon esprit comme une des plus belles choses que j’aie vues depuis long-temps.
Cette salle imposante, cet auditoire entassé, choisi et frémissant, ces uniformes évocateurs des grandeurs passées, ces bancs où les noms les plus illustres de la France avaient une place, ces deux gentilshommes à la figure noble, a l’éloquence pleine de grâce et de fierté, parlant le front haut et la voix vibrante, au nom de leurs convictions religieuses et politiques, sans s’écarter un seul instant de la plus chevaleresque courtoisie envers les vivants et envers les morts, voilà qui était superbe, et qui m’a remué jusqu’au fond de l’âme.

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Après ça, il me faut bien avouer que je garde une collection nombreuse de souvenirs parisiens très vifs, très vifs, parfaitement rangés et classés, qui ont des noms et des prénoms, appartenant à de bons amis de la veille et du lendemain, à des hommes aussi aimables que célèbres, à des femmes aussi charmantes que distinguées. C’est là une précieuse collection que j’emporterai d’ici, avec reconnaissance et avec orgueil, au fond de mon coeur, encore assez jeune malgré sa vieille enveloppe usée. Naturellement, ça n’est pas non plus, d’ailleurs, à cacher, puisqu’il s’échappe de ces souvenirs un parfum qui leur est commun à tous, justement le parfum qui me les rend si chers. Cela sent mieux ancore que l’amabilité française et que l’esprit français. Cela sent une bienveillance chaleurense qui, me venant d’ici, me touche profondément, d’abord comme étranger, puis comme artiste.
Si j’entr’ouvrais un instant la galerie de portraits, d’images vivantes que j’emporte, on y verrait des physionomies conuues de tout le monde à Paris, et des physionomies qui mériteraient de l’être, bien des visages jeunes et vieux où l’intelligence rayonne, bien des visages jeunes et vieux où rayonne la bonté.
On en verrait aussi, chez qui une ravissante beauté pare le talent. On y verrait des amis et des amies fidèles qui m’ont tendu les premiers la main au seuil de Paris, des jeunes poètes qui arrivent maintenant au succès, des romanciers a la moustache grisonnante dont les noms nous sont chers depuis longtemps à tous, en deçà et au delà des Alpes, des savauts a cheveux blancs qui aiment à s’entourer de jeunesse, des artistes et des écrivains qui ont mis leur plume et leur activité personnelle au service des beaux-arts, des journalistes dévonés à la cause des lettres et des critiques aussi fins que gros.
Après ça, quelques inconnues aussi. Vous, madame, dont les yeux noirs, la brune chevelure et la taille imposante m’ont rappelé Rome et la beauté antique; et vous, mademoiselle, qui, en chantant au piano un vieil air breton, je crois, plein de charme, m’avez fait souvenir de deux vers, peut-être plus vieux eucore. Ce sont deux vers, si je ne me trompe, de Marie de France, si doux dans leur orthographe ancienne que je ne puis m’empêcher de les placer ici, au bout de mon français assez aigre, – pour la bonne bouche:

Les mains sont beles, li lais bons,
La voix douce et bas li tons.