Auguste Salles – Nos Patois

Au surplus, pourquoi n’en ferais-je pas l’aveu sincère ? j’ai peu de goût, je me sens même une pointe de rancune contre les revues et publications de nos provinces qui visent à n’être qu’historiques et archéologiques et qui dédaignent, rejettent même comme frivole et d’ordre inférieur tout ce qui n’est pas document authentique, pièce d’archives, détail de comptes ou généalogie précise. Elles me font l’effet de journaux où l’on ne traiterait que de politique théorique ou appliquée. Elles rétrécissent, d’une façon dommageable à mon sens, le champ des investigations permises ; elles ferment du même coup la porte à bon nombre de curieux et de lettrés que n’ont point séduits les beautés de l’histoire locale ; elles coupent les ailes à tout ce qui est recherche de fantaisie, à la poésie, aux essais littéraires de toute sorte, à l’étude plus ou moins bien comprise, et néanmoins utile, des patois régionaux ; elles se privent d’un élément de succès dont elles font fi trop aisément, la variété. Et quelle est la conséquence même, la plus simple et la plus ordinaire, de cette espèce d’ostracisme dont elles frappent tout ce qui n’est pas histoire déclarée et archéologie pure ? C’est qu’elles favorisent l’éclosion de bulletins distincts et de revues rivales qui touchent aux mêmes sujets, traitent de questions connexes, font parfois double emploi et disparaissent au bout d’un certain temps, faute de ressources, d’abonnés et de collaborateurs. Les revues spéciales ne peuvent trouver vitalité et durée que si elles s’adressent au public, non d’un arrondissement ou d’un département, mais d’une région plus large et d’une province. Autrement elles végètent et finissent par sombrer. La dissémination des efforts – dans nos départements s’entend, car je conçois parfaitement au contraire qu’il y ait à Paris abondance et foison de revues spéciales – me paraît être un signe de faiblesse.

Ces réflexions – ce n’est pas autre chose que des réflexions, et non point un plan d’action bien déterminé – me sont venues à la lecture d’un excellent opuscule que je viens de recevoir et qui pose en termes d’une parfaite précision le problème de l’étude des patois et en particulier des patois normands (1).

Il ne serait pas vrai de dire que l’étude de leurs patois ait été négligée par les Normands. Je ne sais pas au contraire de province où elle ait été poussée aussi loin et même aussi avant. Des travaux et des glossaires comme ceux de MM. du Méril, Dubois, Travers, Le Héricher, Métivier, Joret et Moisy pour l’ensemble des patois normands, des dictionnaires comme ceux de MM. Decorde et Delboulle pour la Seine-Inférieure, de MM. Robin, Le Prévost, A. Passy et de Blosseville pour l’Eure, de M. Joret pour le Calvados, de M. Fleury et autres pour la Manche, constituent à vrai dire un magnifique ensemble de recherches patientes et de précieuses découvertes qui fait honneur aux érudits de notre province. Si le monument n’est pas achevé – le sera-t-il jamais ? – du moins peut-on dire que les bons ouvriers n’ont pas manqué pour déblayer le terrain et édifier en solides matériaux les premières assises. Cela reconnu, il n’en demeure pas moins établi que les patois normands, sauf quelques exceptions, n’ont pas été étudiés avec la précision convenable et la rigueur scientifique dont on ne saurait plus se passer aujourd’hui, qu’une grande partie du travail antérieur est à refaire sur de nouvelles bases et par d’autres méthodes, et qu’enfin il n’est que temps de fouiller la province si l’on ne veut pas laisser échapper la matière de toute investigation, les patois eux-mêmes.

Oui, il n’est que temps. Déjà ceux qui s’intéressent, par passion ou simplement par curiosité, aux multiples manifestations de la vie locale et des choses de la campagne, constatent avec regret la lente mais constante disparition des usages, des modes et des parlers d’autrefois. L’école endocrine les enfants ; la caserne catéchise tant bien que mal les adultes ; l’almanach, le journal, le livre, la facilité des communications et des voyages font le reste. Déjà, pour qui veut noter les légendes du passé, les dictons populaires, les mots rares et spéciaux, il faut avoir recours aux vieillards, restés plus réfractaires à la civilisation ambiante. Qu’on ne s’y trompe pas. Nous assistons, en spectateurs véritablement trop impassibles, à l’agonie des patois, et chaque année qui s’écoule nous fait perdre immédiatement une partie de nos richesses linguistiques.

Et pourtant quel beau champ à explorer ! Quelle mine précieuse, où il n’y a qu’à se baisser pour prendre ! Il y a de la besogne toute taillée pour une armée de travailleurs. Et ce qu’il y a de vraiment attrayant, c’est que les recherches de cette nature sont à la portée de tous, du premier venu aussi bien que du plus fin lettré. Il n’est besoin, dans une certaine mesure, ni de connaissances spéciales ni d’érudition proprement dite.

Voici d’abord les glossaires ou recueils de mots. Ils peuvent porter sur tout un département, sur une région linguistique, sur une commune. On fera bien de se confiner dans l’étude toute simple du patois d’une commune. On peut être assuré qu’une vie d’homme suffira à peine à en relever toutes les particularités : mots usuels, termes de métier, noms de lieu, noms de famille, mots spéciaux qui servent à la flore et à la faune, voilà de quoi composer un vocabulaire des plus riches. M. Guerlin de Guer, dans son substantiel petit livre, dit qu’on trouverait des centaines de dénominations du moineau. Je le crois sans peine. Il cite les plus connus, pilri, pès, bech, pireri, mwason, dans le Calvados grancher. Je puis y joindre ma contribution. Dans l’ouest du département de l’Orne l’effronté pierrot s’appelle guiri. On pourra donc de divers côtés préparer de bons glossaires, à condition toutefois qu’on se contente de constater sans vouloir trop expliquer et de donner des définitions précises, très précises, sans se mêler d’y joindre d’inutiles et souvent bizarres étymologies. J’ai présent à l’esprit certain vocabulaire ornais paru il y a quelques années, où l’auteur – un esprit des plus fins pourtant et des plus cultivés – s’est maintes fois fourvoyé à vouloir inventer pour chaque mot des rapprochements superflus et des étymologies de pure fantaisie. Le docte Ménage a gardé beaucoup de fidèles en nos provinces.

Que si la confection d’un glossaire paraît une œuvre de trop longue haleine, voici les études de folk-lore, les proverbes, les dictons, les devinettes, les anecdotes, les contes, les chansons. Qu’on les recueille durant qu’il en est temps encore : les rengaînes populaires leur font une concurrence redoutable.

M. Guerlin de Guer dit avec beaucoup de force qu’il faudrait aller plus loin, et je souhaite bien vivement que sa voix trouve un écho. Ce qu’il importe de connaître autant au moins que les termes, c’est la grammaire même des patois, l’étude des pronoms et des verbes, la syntaxe des patois, si négligée jusqu’ici, le coloris et jusqu’à l’accent propres aux parlers locaux. Faut-il citer des exemples ? Prenons les conjonctions de subordination. Il en est, parmi les conjonctions françaises, qu’ignorent presque totalement nos patois. Du moment que, dans ma région, est très employé et a le sens de puisque. Et, dans la conversation courante, ce sont les mêmes conjonctions qui reviennent, et il y a là, pour un observateur sagace, de très curieuses investigations à faire sur le mode de raisonnement en usage chez nos paysans.

Je m’en voudrais pourtant de laisser croire aux lecteurs de la Revue qu’il suffit, pour se livrer en sécurité à des doctes amusements, d’ouvrir les oreilles toutes grandes, de prendre la plume et de noter les mots tellement quellement, à la française. On n’aura fait que la moitié de la besogne quand on aura recueilli une ample moisson de mots. L’étude des patois est devenue une science véritable, et par là même fort exigeante. Elle n’admet plus qu’on habille les mots à la mode de France, avec des lettres parasites et les désinences communes à la langue écrite. Elle a mille fois raison. Dépouillé du son exact qui le représente, le mot a perdu ce qui faisait sa vie propre. Les patois, langues orales, n’ont pas d’orthographe consacrée. Elles n’ont rien à démêler avec le dictionnaire de l’Académie. Comme il est nécessaire de conserver, avec le mot lui-même, le son et l’accent qu’il prend dans la bouche de nos paysans, il faudra le transcrire « phonétiquement », autrement dit, pour ceux qu’effraye cette sorte de jargon scientifique, en donnant à chaque voyelle et à chaque consonne un seul son, une même notation.

Là est l’écueil, je le reconnais à l’encontre de M. Ch. Guerlin de Guer qui, initié aux bonnes méthodes, prétend qu’il suffit d’un bref apprentissage pour manier ces caractères. Je n’en suis pas aussi convaincu qu’il paraît l’être. Pour obtenir facilement d’excellents résultats, il faudrait d’abord que les phonétistes fussent eux-mêmes tout à fait d’accord, ce qui n’est pas. Admettons que l’alphabet de signes, dressé par M. l’abbé Rousselot – une autorité en la matière – soit amplement suffisant. Encore faudra-t-il se l’assimiler en dehors de toute leçon orale, ce qui n’est pas aussi aisé qu’on le suppose. Et même, lorsqu’on y sera parvenu, pour peu qu’on veuille noter avec une exactitude parfaite certaines nuances très sensibles de la prononciation patoise, on s’apercevra bien vite que l’alphabet-type ne suffit plus et qu’il faut créer des signes nouveaux pour des sons particuliers à certains patois. Ainsi l’une des principales caractéristiques du patois de la commune et aussi de la région que j’habite est la présence, à la fin des mots, d’un e dit muet, d’une extrême lourdeur, qui n’est ni l’e muet ordinaire ni la diphtongue eu. Comment le noter ? Je crains que nos futurs collecteurs de glossaires ne soient comme moi fort embarrassés en présence de sons très particuliers, propres à certains patois, et qui échappent en partie à la notation courante. Je ne puis pas non plus ne pas dire un mot des voyelles sourdes qui élargissent d’une façon parfois si pittoresque les désinences des vocables patois. Je m’arrête, car j’aurais l’air de chercher des raisons de décourager les amis de nos patois en amoncelant sans profit pratique de subtiles critiques. M. de Guer sait mieux que moi pourtant qu’il y a là de réelles difficultés.

J’aurais plaisir à suivre M. Guerlin de Guer dans les derniers chapitres, si intéressants, de son opuscule, si je ne craignais d’abuser de l’hospitalité que m’offre une Revue tout à fait littéraire. Rien de plus exact et de plus topique que ce qu’il dit de l’influence des « horzains », des citadins, des Parisiens sur le développement d’un patois, et du compte qu’il faut tenir de ces actions individuelles. De même, il ne suffit pas de classer les mots d’un patois il faut les situer géographiquement. Chacun sait, et les paysans sont les premiers à vous en avertir, que d’une localité à l’autre les formes d’un même mot varient. J’ai, pour mon propre compte, dans un espace de moins de cinq kilomètres, constaté l’existence des trois formes îlé, îlék, îlô, signifiant là-bas, latin illic, si je ne m’abuse.

M. Guerlin de Guer annonce la création d’un Bulletin mensuel des parlers du Calvados, qui publierait des glossaires et des monographies linguistiques des communes du département. Tout en lui souhaitant bonne chance, je ne puis m’empêcher de regretter qu’il enferme la publication rêvée par lui en des limites si étroites. Déjà une première objection se présente d’elle-même. Qu’est-ce que le Calvados au point de vue linguistique ? Quoi de commun entre les patois et ces limites purement administratives et toutes conventionnelles ? Je comprends mieux qu’on étudie les patois du Bocage ou du Bessin, encore que ces anciennes régions ne soient peut-être pas valablement déterminées. Mais le Calvados, cette création à peine centenaire ! Comme s’il était possible, par voie d’analogie, de traiter en un même recueil des parlers de l’Orne, un département fait de pièces et de morceaux, et qui cherche encore son unité ! Je sais bien que M. Guerlin de Guer s’intéresse, non au patois, mais aux parlers – quelles que soient leurs divergences essentielles – du Calvados. Il n’importe. Par la force même des choses, je suis certain que le jeune directeur ne tardera pas à briser les cadres dans lesquels il a voulu, à tort selon moi, s’emprisonner. Je ne serai pas le dernier à m’en féliciter.

D’autre part, croit-il qu’il puisse trouver dans le Calvados les éléments durables d’une publication linguistique ? J’ai des doutes à cet égard. A-t-il donc jugé impossible de créer une Revue des patois normands, qui aurait groupé autour de lui, j’en suis persuadé, nombre de linguistes et de curieux attachés à leur province ? Je goûte fort pour ma part le mot de « parlers » ; je lui trouve pourtant je ne sais quelle saveur de mot nouvellement mis à la mode et peu accessible au commun des Normands. Je préfèrerais « patois » que tout le monde comprendra ou croira comprendre. J’insiste, avec bon nombre d’Ornais sans doute, pour la création d’une Revue des Patois non plus départementale et Calvadosienne, mais régionale et normande. Plus que les habitants du Calvados, les Ornais ont besoin d’une Revue de ce genre, car nous pouvons bien avouer que nous sommes fort arriérés en l’étude de nos patois. La liste des ouvrages qui traitent des patois de l’Orne tiendrait en une petite page et les ébauches l’emportent en nombre sur les glossaires. M. Louis Duval, dans sa préface à l’Enquête philologique de 1812 dans les arrondissements d’Alençon et de Mortagne, a cité nos principales publications, et il faut bien reconnaître que nous n’avons, dans l’Orne, absolument rien à opposer aux livres si copieux et si fouillés de nos voisins ou Calvados (2). Nous reconnaissons humblement nos lacunes : pourquoi M. Guerlin de Guer ne nous fournirait-il pas l’occasion de les combler ? Comme il n’est pas exigeant de sa nature et déclare par avance qu’il se contentera de simples notes et de brèves contributions, comme d’autre part nous avons donné des preuves nombreuses de notre paresse philologique, il semble que nous soyons faits pour nous entendre.

Au modeste vœu que j’émets que la Revue nouvelle ouvre plus largement ses portes, je voudrais ajouter une dernière raison, à laquelle j’attache, pour mon compte, beaucoup de prix. Pourquoi, au demeurant, l’organe ne créerait-il pas la fonction ? Voici que les universités viennent de renaître officiellement avec des constitutions nouvelles et une autonomie plus large ; elles cessent du même coup d’être la chose de l’Etat, une machine mue d’en haut et de loin ; elles se sont rapprochées de nous ; elles auront à cœur dans l’avenir de développer les enseignements qui conviennent aux provinces où elles ont pris racine ; sans cesser d’être des foyers de science désintéressée, elles se laisseront, sous peine de déchéance, pénétrer des souffles du dehors. Le branle est donné déjà en mainte ville de France, à Caen même, où fut fondée récemment une chaire de littérature normande. J’espère que, dans un avenir prochain, il sera possible de créer à l’Université de Caen une chaire spéciale réservée aux patois normands. Nulle province en France ne saurait fournir un champ d’expériences comparable au nôtre, une masse de matériaux aussi dense et aussi compacte, un ensemble de faits linguistiques aussi complet et aussi homogène, avec, par surcroît, un passé aussi glorieux. Et je finis par ce dernier vœu. C’est que, dans notre province de Normandie, il se trouve, comme cela se voit fréquemment en Amérique, un généreux donateur assez ami de sa petite patrie et assez épris des bonnes et belles études pour doter cette chaire du viatique nécessaire, et, en attendant cette agréable surprise, que la Revue des Patois normands gagne elle-même cette belle cause devant le public.

AUGUSTE SALLES.
Professeur au Lycée Montaigne.