Catulle Mendès – La nouvelle marriée

MONSIEUR, dit la nouvelle mariée, avant que vous preniez place à côté de moi dans ce lit où la loi vous confère le droit d’entrer mais d’où le sentiment de vos intérêts bien entendus devrait vous éloigner à jamais, je me dois à moi-même de vous adresser quelques paroles qui ne seront pas sans influence, peut-être, sur la nature de notre intimité prochaine.

— Hein? dit le marié.

Et, plein de stupéfaction, les bras en l’air, — ces bras qu’il avait ouverts et levés pour la première étreinte, — il la regarda, bouche bée !

Elle reprit, blonde, blanche, tous les cheveux sur l’oreiller, défaits en gros tas qui s’enroulent, toute l’épaule avec un peu de gorge sortant de la chemise qui s’en va :

— Si je vous disais, monsieur, que j’éprouve pour votre personne autre chose qu’une répulsion parfaite, vous auriez le droit de me taxer d’hypocrisie. J’éviterai ce reproche. Il est certain que vous m’avez toujours déplu ; et mon aversion n’a fait que grandir à mesure que se rapprochait la journée de notre mariage. Aversion très logiquement motivée ! Quelle que soit votre bonne opinion de vous-même, vous ne pouvez pas ignorer totalement que vous avez la tête chauve et pointue, pareille à un pain de sucre rose, que le derrière de votre crâne repose sur un bourrelet de chair molle et blafarde, que vos petits yeux jaunes, striés de sang sale, s’égouttent en pleurs de résine, qu’une espèce de barbe broussaille à l’intérieur de vos narines, que vos lèvres grises, —dont la seule vue écarte pour toujours l’idée du baiser, — sont semblables à celles, presque absentes, des momies dans le caveau de Saint-Michel à Bordeaux. Tandis que moi, à vingt ans, je suis toute gonflée d’un sang généreux qui bat ! Et la grappe magnifique et pleine de ma jeunesse avait rêvé, monsieur, un autre pressoir.

— Oh ! dit le marié, tombé dans un fauteuil, les bras ballants, stupide.

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Elle continua, la gorge un peu plus nue, en souriant, d’une voix douce et lente :

— Quant à vos qualités morales, j’ai le chagrin de vous avouer que leur existence ne m’est, en aucune façon, démontrée. Je crois qu’il y a un excellent moyen de ne pas être entendu, c’est de parler à votre conscience ! Evidemment, vous ne vous faites qu’une idée très vague de ces candeurs sublimes : la vertu, l’amour, le dévouement, l’héroïsme. Une fois, je l’ai vu de ma fenêtre, que vous aviez donné une pièce d’un franc à une mendiante, vous avez patiemment attendu sous la pluie qu’elle vous rendit dix-huit sous de monnaie ! Monsieur, vous êtes mon mari, mais vous êtes un pleutre. Vous êtes aussi un imbécile ! Sans doute, on ne peut pas demander à tout le monde d’avoir du génie ou de comprendre pleinement le génie des autres ; si on dit Tartempion : « Sois Shakespeare ! » il se rebiffe avec raison, et Jocrisse refuse sans ridicule de mêler son âme à celle de Lope de Vega. Mais il y a des degrés dans la bêtise et dans l’incompréhension ! vous avez descendu les derniers ; un dimanche, — nous étions déjà fiancés, — un dimanche, chez Pasdeloup, à côté de moi, vous avez écouté le Prélude de Lohengrin avec un air d’ahurissement si ingénu, si complet, si impossible à imiter, que j’en ai eu aux yeux des larmes de méprisante miséricorde !

Il se révolta.

— Puisque je suis laid, vil et bête, cria-t-il, pourquoi m’avez-vous épousé, sacrebleu !

— Monsieur, répondit-elle, c’est parce que vous êtes riche.

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Elle écarta un peu la malines qui lui chatouillait, inutilement, le bout rose du sein gauche, et suivit son discours :

— Oui, parce que vous êtes riche. L’argent, monsieur, c’est très bien. Vous avez de l’argent, je vous loue d’en avoir. Par quelles usures, par quelles infamies, par quels fils de famille envoyés en correctionnelle, par quelle grand’mère réduite à manger de la panade presque sans pain, avez-vous formé, grossi, grossi, grossi encore votre tas remarquable de liasses et de métal monnayé ? Je ne vous le demande même pas. J’accepte et j’apprécie le résultat, sans m’inquiéter des moyens. L’argent ne sent pas les fanges d’où il vient ; il a le glorieux parfum de ce qu’il sera. Il contient la possibilité de toutes les chimères ! il est le divin réalisateur ! Orphée, Saint Antoine, Séraphita, — tous les adorateurs forcenés de l’idéal — doivent se garder de mépriser le transformateur tout-puissant. Il est, l’argent, le metteur en lumière des diamants, le metteur en beauté des femmes. Sans lui, rien n’existe, nul n’est soi-même. Il m’en fallait, à moi, pauvre belle fille, de l’argent, à cause des étoffes superbes et des meubles exotiques et des miroirs de Venise où la beauté se double, et des chevaux qui piaffent devant le perron, sur le sable pierreux du parc. J’avais deux moyens de l’obtenir : la prostitution, le mariage. J’ai choisi le mariage qui ne me déclasse pas. J’aurais pu me faire cocotte, j’ai préféré vous faire cocu.

— Madame ! hurla l’époux.

— Je conçois que ces idées, nouvelles pour vous, vous semblent passablement étranges ; vous vous y accoutumerez peu à peu. Cependant, monsieur, rendez-moi le service de soulever le rideau de la fenêtre et de me dire si quelqu’un ne se promène pas devant la porte en levant la tête vers la lueur de notre croisée ?

Hébété de surprise et de rage, le mari ne bougeait pas.

— Eh bien ? dit-elle.

Il souleva le rideau.

— Oui, quelqu’un en effet, un homme !

– Un très jeune homme, monsieur, aussi beau que vous êtes laid, aussi noble que vous êtes vil, aussi intelligent que vous êtes stupide, aussi pauvre que vous êtes riche. C’est lui qui sera mon amant, ce soir même, si vous le voulez bien. J’ai combiné cette nuit de noces. Il attend que vous lui fassiez signe.

C’était trop d’impudence ! l’époux bafoué se précipita sur elle ; il la battrait, la mordrait, l’étranglerait. « Ah! monsieur, si vous me tuez, dit-elle, mon cri sera bien invraisemblable ! » Sous cet exécrable sang-froid, il baissa la tête, s’éloigna, la considéra longtemps, avec des yeux d’idiot, béants.

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Elle acheva :

— Je viens au fait. Je vous ai épousé, parce que vous êtes riche, mais je voudrais ne pas être votre femme, parce que vous êtes hideux, physiquement et moralement. Au contraire, un désir éperdu m’attire vers le jeune homme qui marche sous nos fenêtres. Situation nette : vous, haï ; lui, adoré. Oh ! je sais bien que vous êtes mon maître, car vous m’avez acquise ! vous pouvez, — tout de suite, — entrer dans ce lit où l’on m’a couchée, et d’où je vous dédaigne. Je ne me défendrai pas ! je me soumets. Après le marché fait, libre à vous de prendre possession. Mais considérez, monsieur, que vous n’aurez peut-être pas à vous louer de l’exécution de la clause suprême. Outre que je me garderai bien de vous dissimuler mon dégoût, êtes-vous de ceux qu’extasient la beauté des vierges, et l’or des cheveux, et la neige des seins ? Votre âge s’occupe à d’autres soucis. Monsieur, l’enlacement serait une corvée pour moi, — et pour vous. Epargnez-nous-la. Et le lendemain serait terrible. Oui, terrible. Je vous jure que si vous dormez ne fût-ce qu’une heure dans cette alcôve, j’en sortirai demain, moi, pour me jeter au cou du premier homme rencontré. Dans l’antichambre, sur l’escalier ! Si vous faites de moi votre femme, prenez garde, je serai la maîtresse de tous ! et cela, avec une fureur décidée, sans mystère, en le montrant, en le criant. Renvoyez celui de vos valets qui n’a pas les cheveux gris! En vérité, vous serez moqué, raillé, vilipendé, montré au doigt. Ah ! je vous le promets ! Mais si, discrètement, — eh ! quel petit sacrifice, et quelle inquiétude de moins, peut-être ? — mais si vous entr’ouvrez la fenêtre, et frappez trois fois dans vos mains, et vous retirez sans bruit dans une chambre lointaine, en laissant la porte entr’ouverte pour qu’il entre, lui que j’ai choisi : oh ! alors, tout change. L’offense à votre honneur sera comme si elle n’existait pas, puisqu’elle demeurera à jamais secrète. Vous serez cocu, certes ! mais d’une façon qui n’aura rien de pénible pour votre amour propre ; et vous-même vous pourrez croire qu’il n’en est rien. Réfléchissez, monsieur. Voulez-vous que j’aie un amant, ignoré, ou vingt, avérés ? le premier parti est celui que je vous conseille, en bonne amie ; il vous assurera, d’ailleurs, ma reconnaissance, et même, demain matin, au déjeuner de famille, j’aurai, en vous regardant, de petits frissons comme involontaires, et des rougeurs ingénues, qui vous feront grand honneur.

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Ce fut, à peu près, tout le discours de la nouvelle mariée. Que fit le mari ? étrangla-t-il l’impudente, comme il en avait eu un instant le louable projet, ou mourut-il d’une congestion cérébrale dûe à l’émotion trop violente de la surprise et de la colère ? je ne sais. Ce conte n’a pas de dénouement ; pourtant Valentin affirme que, passant cette nuit-là sous les fenêtres des nouveaux époux, il a entendu, de la rue, le bruit de trois coups frappés dans la main, lentement, discrètement.

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