Edmond Alonnier – Augustine

Il y a deux ou trois ans, peu importe l’époque, elle n’est de nulle importance dans ce récit, une jeune ouvrière d’un atelier de brochure reçut la lettre suivante :

« Madame, si je ne vous croyais pas une femme supérieure, la lettre que j’ai la témérité de vous écrire ne vous serait jamais parvenue, et je garderais au plus profond de mon coeur les sentiments que j’éprouve pour vous.

« Ce début doit vous surprendre. Écoutez-moi un peu, ou plutôt lisez-moi, et, lorsque vous m’aurez suivi jusqu’au bout, interrogez votre coeur, et, si je ne me suis trompé, il vous dira mon nom, que par délicatesse je n’ose placer au bas de cette lettre.

« Si votre coeur reste muet, jetez-la au feu et n’y voyez que l’oeuvre d’un fou.

« Voilà bientôt six mois que j’ai eu le plaisir de vous voir pour la première fois, et tout d’abord je vous ai distinguée d’entre toutes vos compagnes.

« Pourtant je ne vous avais pas parlé, à peine si je m’étais approché de vous, nul regard ne m’avait encouragé ; d’où provenait ce commencement d’amour, je l’ignore.

« Du reste, je raconte et ne discute pas. Je vous aime de l’amour le plus pur ; j’aime le son de votre voix, la couleur de vos cheveux ; tout en vous me charme et me séduit. Connaissant votre position, je ne vous demande rien, ni regards ni espérance.

« Je voulais seulement vous dire que je vous aimais, et que vous aviez en moi le plus respectueux de vos admirateurs. »

A quelque condition qu’appartienne la femme qui reçoit une telle lettre, fût-elle duchesse ou ouvrière, son amour-propre est toujours flatté.

Augustine fut heureuse.

Du reste, l’auteur de la lettre avait fait tout ce qui était nécessaire pour que l’on songeât à lui. Il avait su adroitement piquer la curiosité.

Quand Augustine reçut cette lettre, elle était à son travail ; elle la lut assez tranquillement, non sans qu’une légère rougeur ne vînt trahir l’état de son âme. Lorsqu’elle eut fini de lire, son regard voilé se promena sur les fenêtres d’un atelier voisin ; c’était là que devait être l’auteur, son coeur le lui disait ; pourtant elle hésitait à se prononcer.

Mais, avant d’aller plus loin, il est bon d’esquisser le portrait de notre héroïne.

Elle avait alors vingt-deux ans, le séjour de l’atelier lui avait fait perdre ses couleurs de jeune fille, comme ses douleurs d’épouse lui avaient tracé sur le front des rides précoces ; ses cheveux noirs et abondants joints à de beaux yeux ombragés de longs cils, donnaient à l’ensemble sa physionomie quelque chose de vaporeux et d’indéfinissable qui charmait ceux qui l’approchaient.

C’était probablement ce regard voilé qui avait porté le désordre dans l’âme de celui qui lui avait écrit cette singulière lettre.

Toute la journée, Augustine discuta avec elle-même pour savoir ce qu’elle devait faire, car, il faut bien le dire, le nom de l’auteur de la lettre lui était connu.

Le soir, sa détermination était prise ; elle resta la dernière à l’atelier et ne sortit qu’au moment où les ouvriers de la fonderie quittaient leurs travaux.

Elle passa rapidement, et, s’approchant de l’un d’eux, avec lequel elle s’arrêtait parfois à causer :

– Monsieur Georges, lui dit-elle vivement, je désirerais vous parler.

Malgré qu’elle eût baissé les yeux pendant ces quelques mots, elle aperçut une légère rougeur monter au visage de l’ouvrier.

– C’est lui ! se dit-elle.

Et elle continua de marcher, sûre d’être suivie. Elle ne s’arrêta que lorsqu’elle se trouva dans la pépinière du Luxembourg, au rond-point, en face de la statue de Velléda, ce chef-d’oeuvre de Maindron.

Deux minutes après, Georges, qui l’avait suivie sans affectation, était devant elle muet et respectueux.

Augustine, embarrassée, gratta quelque temps du bout de son ombrelle le sable de l’allée. Elle n’osait parler. Une idée subite l’avait illuminée ; son orgueil de femme, assoupi un instant par la passion peut-être, venait de s’éveiller en elle.

– C’est lui avouer que je l’aime que de lui parler de sa lettre, s’était-elle dit.

Si rapide que cette pensée lui fût venue, elle ne put échapper à Georges.

– Madame, lui dit-il, excusez ma témérité, mais cette contrainte que je gardais vis-à-vis de vous me tuait ; c’est moi qui suis l’auteur de la lettre que vous avez reçue ce matin.

– Je m’en étais doutée, dit Augustine en souriant ; mais nous ne pouvons rester ici.

Georges s’empressa d’offrir son bras, et, débarrassés de toute gêne et de toute contrainte, ils se mirent à parcourir les allées tortueuses et touffues de la pépinière tout en causant, non avec cette timidité et ce mystère de deux jeunes amoureux, mais avec l’abandon de deux amis de vingt ans.

– Monsieur, dit Augustine, avant de répondre à votre lettre, quoique ma présence ici puisse vous donner à penser que c’est une réponse, je dois vous faire un aveu : je ne suis pas libre.

– Je le sais, madame.

Augustine leva sur Georges un regard étonné.

– Ah ! fit-elle surprise.

– Oui, madame, je sais que vous êtes mariée et que vous êtes séparée depuis deux ans d’un homme indigne d’être votre époux.

– Alors, monsieur, qu’avez-vous à espérer, lorsque vous savez qu’un abîme nous sépare ?

– Je vous l’ai dit, madame, rien…

Il y eut un moment de silence embarrassant. Un banc inoccupé se trouvait sur le parcours de leur promenade, Augustine émue y prit place, et d’un geste invita Georges à s’asseoir auprès d’elle.

– Quoique ce lieu soit peu propre aux confidences, dit-elle, je le préfère à tout autre endroit où nous pourrions être épiés.

Pour le récit qui va suivre, nous croyons devoir nous mettre à la place d’Augustine. Voici à peu près ce qu’elle raconta :

Ayant eu le malheur de perdre son père à l’âge de douze ans, Augustine resta avec une mère paralytique. Un oncle paternel, homme dur et grossier, les prit chez lui, et leur fit payer cher le pain que la loi le forçait de leur donner.

Augustine avait atteint sa dix-huitième année lorsque sa mère mourut. Son oncle, qui venait d’être débarrassé par la mort d’une bouche inutile, comme il appelait sa belle-soeur, résolu de se défaire de la seconde par le mariage. Augustine était jolie ; il ne tarda pas à lui trouver un mari. Sans s’enquérir de ses moeurs, il le présenta à sa nièce.

– Voilà le mari qu’il te faut, ma fille, lui dit-il ; si tu n’en veux pas, tu t’arrangeras pour trouver une autre condition.

Augustine accepta. Que n’eût-elle pas fait pour sortir de cette maison, où chaque jour le genre de vie qu’on lui faisait mener devenait de plus en plus intolérable ?

Pendant six mois, elle fut heureuse de cette union ; mais bientôt les habitudes d’intempérance que Pascal (c’était le nom de son mari) semblait avoir perdues depuis son mariage recommencèrent. Il se mit à fréquenter le cabaret et à délaisser l’atelier, aux applaudissements des camarades, qui croyaient que sa femme l’avait ensorcelé.

C’est une triste engeance que celle de ces soi-disant amis qui se mettraient en quatre pour vous faire obtenir à crédit chez le marchand de vins, et en trouvent jamais qu’un regret dans leur poche lorsqu’un camarade leur demande quelques sous pour acheter du pain.

Au nombre de ces bons amis, de ces vrais camarades qui applaudirent Pascal lorsqu’il reprit ses anciennes habitudes, se trouvait un nommé Mérillac, beau parleur, discourant avec force, s’entendant parfaitement à régler un dîner et à oublier de payer son écot. Ses mains potelées, ses lèvres grosses, charnues et tombantes, ses paupières rouges et sans cils, une calvitie prématurée (car il n’avait guère que trente ans), écrivaient sur son front luxure et gourmandise.

Chaque fois que, trop pris de vin pour rentrer chez lui, Pascal avait besoin d’un soutien, c’était Mérillac qui l’accompagnait, et chaque fois il ne manquait pas de plaindre la pauvre femme esclave d’un tel mari.

Mais, quelque soin qu’il prît pour cacher son manége, Mérillac ne put longtemps garder son sang-froid. Un jour il oublia sa prudence habituelle et développa, sans y prendre garde, tout son plan de conduite : sa passion l’avait rendu aveugle.

Augustine le repoussa avec mépris.

Le misérable, n’osant recourir à la force, crainte de scandale, sortit en poussant de sourdes imprécations et en proférant des menaces.

Le lendemain, Augustine raconta à son mari la scène de la veille. Cette lâcheté de son ami indigna Pascal ; il promit de rompre dès ce jour avec lui et avec sa passion pour le vin.

Mais Mérillac fut si humble, qu’il lui pardonna, et mit sur le compte de l’ivresse ces propositions de la veille. A la suite de ses loyales explications, on but, et tant, que le soir, Mérillac, qui avait su conserver son sang-froid, reconduisit encore Pascal à sa femme.

Augustine resta sans voix en les voyant entrer. Elle jeta un regard de pitié sur son mari.

– Vous êtes trop faible pour lutter avec moi, lui dit le monstre, qui sur ces paroles sortit en ricanant.

Augustine vit alors tout son bonheur détruit, et la suite ne lui fit que trop voir qu’elle avait eu raison de penser ainsi.

Bientôt la gêne se mit dans le ménage, car Pascal n’apportait plus d’argent ; ce qu’il touchait chez son patron suffisait à peine pour solder ses dépenses du cabaret, le gain d’Augustine était trop faible pour pouvoir les faire vivre.

Par moments, le malheureux comprenait tout ce qu’il y avait d’abject dans son genre de vie ; mais ces idées, qui lui venaient seulement les samedis de paye, disparaissaient le lundi dans les fumées de l’ivresse.

Un tel genre de vie ne pouvait durer longtemps ; et un samedi, que son mari rentrait ivre et sans argent, Augustine lui annonça qu’elle était décidée à le quitter.

– J’ai attendu jusqu’à ce soir, pleine de confiance dans tes promesses ; j’ai eu tort d’espérer. Voilà vingt-quatre heures que je n’ai pas mangé ; j’en suis à regretter le temps où j’étais chez mon oncle ; il faut nous séparer ; je te laisse le peu que nous possédons ; le jour où tu auras rompu avec Mérillac et quitté le cabaret pour l’atelier, tu me retrouveras prête à retourner avec toi.

Ces paroles avaient été prononcées d’une voix ferme. Pascal, qui était resté debout tout le temps que sa femme avait parlé, et dont la tête oscillait à droite et à gauche, la regarda quelques instants d’un air hébété.

– Tu veux t’en aller, ma fille ? eh bien ! va-t-en, bon voyage ! je reste avec Mérillac ; Mérillac est un ami qui ne m’abandonnera pas dans le malheur.

Et il se laissa choir lourdement sur une chaise qu’il brisa.

– Allons, bon ! voilà que je casse mon mobilier.

Et, sans s’inquiéter de la façon dont il était tombé, il étendit ses bras et s’endormit sur le plancher.

Augustine quitta son village, peu distant de Paris, et vint se loger chez une amie jusqu’au moment où elle put s’acheter un lit et quelques petits objets mobiliers. Il y avait un an qu’elle était à Paris, sa position s’était améliorée, lorsqu’un matin elle trouva Mérillac à sa porte ; elle poussa un cri d’effroi et devint pâle comme un linceul.

– Que me voulez-vous, monsieur ?

– Vous le savez bien.

– Misérable !

– Pas de tragédies, dit Mérillac avec un horrible sang-froid ; votre mari ignore encore où vous demeurez… je vous jure…

– Ne jurez pas, et retirez-vous ; je n’ai rien à craindre de mon mari.

– Ouais ! dit Mérillac en souriant méchamment, c’est ce que nous verrons.

Et il la quitta.

Le soir, lorsqu’elle revint de son travail, elle vit Pascal chez le concierge. A la vue de cet homme, que pendant quelque temps elle avait considéré comme un libérateur, elle sentit son coeur se serrer. Les rides précoces qui couvraient le visage de son mari, le délabrement de son costume, indiquaient assez qu’il n’avait rien changé à ses anciennes habitudes.

– Que me voulez-vous, Pascal ? lui demanda-t-elle avec douceur.

– Je veux te parler, lui répondit-il d’un voix qu’il chercha à rendre ferme ; mais cet endroit est peu convenable.

Augustine eut presque peur en se voyant seule avec lui.

– Parlez vite, dit-elle, lorsqu’ils se trouvèrent dans sa chambre.

– La belle question ! Je veux rester ici.

– Rester ici ! dit Augustine avec accablement.

– Certainement ; mon marchant de sommeil ne veut plus de moi, et sans Mérillac, qui a découvert ta demeure, je ne sais vraiment où j’aurais passé la nuit.

– Vous êtes en garni ! et notre ménage, que je vous avait laissé, qu’est-il devenu ?

– C’était bien antique, c’était du noyer ; Mérillac m’a fait comprendre que ce n’était plus de mode, je l’ai vendu pour en acheter un en acajou.

– Mais vous ne voyez donc pas que cet homme est votre mauvais génie !

– Allons donc ! dit Pascal en levant légèrement les épaules ; c’est un homme charmant, que tu n’as pas su apprécier.

– N’espérez pas, dit Augustine, sans répondre aux dernières paroles de son mari, vous installer ici.

– Ma chère amie, dit Pascal qui retrouvait de plus en plus son aplomb, on connaît ses droits. J’ai pu te laisser quelque temps vivre à ta guise ; aujourd’hui, il n’en est plus de même. Vous n’êtes pas sans savoir que je suis le chef de la communauté. Je ne vous ai jamais frappée, dès lors toute demande en séparation sera rejetée. Vous le voyez, vos grands airs ne servent à rien. Je suis ici chez moi, j’y recevrai qui bon me semblera… Mais je pense, dit Pascal changeant subitement de ton, que tu seras raisonnable, et….

– Oh ! s’écria Augustine, je ne croyais pas que vous pussiez tomber si bas. Oui, vous avez raison, tout ce qui est ici [est] à vous ; vous pouvez en disposer à votre gré. Je n’ai rien à dire, le bon droit est pour vous. Le produit de mon travail servira quelque temps à entretenir vos débauches… mais ne comptez jamais me faire subir votre présence.

Et, rapide comme la pensée, elle ouvrit brusquement la porte et sortit en fermant la serrure et en emportant la clef.

Elle se rendit chez son patron, qui, déjà au fait de sa situation, l’accueillit avec bonté, et parvint même, par l’entremise du concierge d’Augustine, à lui faire recouvrer ses effets.

Furieux de la façon dont sa femme l’avait quitté, Pascal, aidé des conseils de Mérillac, voulut vendre les meubles ; mais cette fois les deux dignes associés furent déjoués. Le propriétaire réclama quatre termes de loyer qui ne lui étaient pas dus.

– Ces gredins s’entendent tous pour nous voler ! s’écria Pascal, forcé de renoncer à son idée de vente, et, de plus, obligé de déguerpir.

Il n’eut plus alors qu’une pensée, se venger sur sa femme des maux que lui causait son inconduite. Aussi celle-ci fut-elle longtemps sans oser sortir seule, car plus d’une fois elle avait vu rôder autour de son atelier son mari en compagnie de Mérillac.

Il y avait bientôt seize mois qu’ils s’étaient séparés ; Pascal perdait chaque jour de ses facultés, l’usage des spiritueux avait donné à sa voix cet enrouement voilé qui dénote l’homme de mauvaise vie.

Voilà l’époux qu’avait eu cette jeune femme ; voilà le sort qui lui était réservé après trois années de mariage.

– Vous connaissez ma vie, dit Augustine en terminant, vous savez ce que ma position exige de retenue et de circonspection. Quoique séparée de fait de mon mari, il n’ignore rien de ma conduite, grâce à Mérillac, qui épie ou fait épier mes moindres démarches.

– Vous ne me dites pas tout, Augustine, dit Georges, qui avait écouté ce long récit de misère et de souffrance avec douleur et recueillement… Vous ne m’avez pas dit que le misérable, exploitant votre horreur de tout scandale, vous soutire une partie de votre gain.

– Quoi ! vous savez cela, monsieur ?

– Je n’ignore rien de votre conduite, Augustine. Ah ! pourquoi ne vous ai-je pas connue il y a trois ans !….

Ils se levèrent et marchèrent en silence, se tenant l’un près de l’autre, sans toutefois se donner le bras, lorsque tout à coup, au détour d’une allée, Augustine étreignit convulsivement le bras du jeune homme et poussa un faible cri.

– Qu’avez-vous ? demande celui-ci en la voyant pâlir et chanceler.

– Mérillac… qui vient de passer près de moi.

Encore tout ému au souvenir des souffrances de la jeune femme, Georges allait s’élancer sur le misérable, qui continuait sa route sans affectation, lorsque Augustine l’arrêta.

– Malheureux ! s’écria-t-elle, vous voulez donc me perdre tout à fait !

Cette puissance qu’ont certains hommes de courber sous leur volonté des individus qui savent être trompés par eux paraît quelque chose d’incompréhensible. Mérillac, qu’Augustine venait d’apercevoir dans la pépinière, était un de ces hommes. A la sortie du Luxembourg, il fit la rencontre de Pascal.

Les deux dignes acolytes se serrèrent la main, démonstration d’amitié de nulle valeur chez eux.

– Es-tu riche ? demanda Mérillac à son ami.

– Je n’ai pas le rond ! répondit celui-ci d’un ton traînant propre aux rôdeurs de barrières.

– Tu ne pouvais donc pas en demander à ta femme ? Dieu merci ! elle gagne d’assez bonnes journées.

– Ça ne laisse pas que d’être un peu humiliant.

– Allons donc !… des scrupules !… je t’engage à en avoir, après la conduite qu’elle mène.

– Oh ! pour ça, dit Pascal, s’il y a à dire pour le reste, sous le rapport des moeurs, tu as dit un jour qu’il n’y avait pas ça à lui reprocher.

Et Pascal, pour donner plus de poids à ses paroles, introduisit l’ongle de son pouce droit sous une de ses dents et fit entendre un coup sec.

– Il y a longtemps ; mais aujourd’hui, que dis-je, tout à l’heure, si tu avais été avec moi, tu aurais vu ta femme en compagnie d’un joli garçon.

Tout en parlant, ils étaient arrivés sur le boulevard, assez désert le soir. En entendant Mérillac parler ainsi, Pascal lui sauta à la gorge et le saisit par sa cravate.

– Tu mens ! tu mens ! s’écria-t-il.

Mérillac, surpris par cette brusque attaque, fit un haut-le-corps et, d’un coup de poing lancé en pleine poitrine, envoya rouler dans le ruisseau le mari d’Augustine.

– Ah ! je mens !… eh bien ! nous verrons si j’ai menti et si tu as du coeur !

Pascal, souillé de fange, le visage meurtri, se releva, et comme, dans cet élan d’indignation, il avait puisé toute son énergie, il vint se replacer près de son ami, se contentant de gronder sourdement.

– Tu as beau grommeler, dit Mérillac du ton du juste qui se voit calomnier, je suis trop ton camarade pour te cacher ce que j’ai vu.

– Eh bien ! demande Pascal aiguillonné par la jalousie, qu’as-tu vu ?

– Tu es si bonace, dit Mérillac en souriant de pitié et qui évitait de répondre, que tu ne me croiras pas.

– Je ne te croirai pas ! si, je te croirai, malgré que…

– Tu vois, tu fais déjà des réticences !

– Mais parle donc ! tu ne vois donc pas que je suis impatient de t’entendre ?

– J’ai vu, dit Mérillac en se penchant mystérieusement vers Pascal et en promenant autour de lui un regard inquiet, j’ai vu ta femme marchant côte à côte avec un ouvrier mécanicien qui travaille près de son atelier.

– Ensuite ? demanda Pascal fiévreusement.

– Ensuite ! répéta Mérillac étonné de voir sa confidence produire si peu d’effet.

– Tu as vu autre chose probablement ?

– Pauvre garçon ! dit Mérillac avec un douloureux soupir, si tu les avais vus comme moi, tu ne me demanderais pas autre chose ; ta femme semblait si heureuse près de lui !… Du reste, il faut avouer que c’est un joli garçon, et qu’on pourrait trouver plus mal.

– Mais tu veux donc que je les tue ! Tais-toi ! s’écria Pascal furieux, pour qui chaque parole de son ami était un coup de poignard ; tu ne sais donc pas que, quoique séparé d’elle, car, après tout, c’est une coquine, il ne se passe pas de jour que je ne pense à elle, pas de nuit que je ne la voie dans mes rêves ?

– Allons, allons, dit Mérillac qui voyait avec plaisir la douleur de sa victime, voilà que tu as de vilaines idées !

– Oui, dit Pascal après un moment de silence, que son compagnon n’avait pas osé troubler par ses sarcasmes, il ne tenait qu’à moi d’être heureux ; mais c’est elle qui ne l’a pas voulu… Je l’accuse… et après tout, reprit-il en souriant, faut avouer qu’elle ne voyait pas souvent la couleur de mon argent ; à la fin, ça peut lasser.

– Que diable dis-tu là ?

– Laisse-moi tranquille ; c’est toi et un peu les autres qui êtes cause de ce qui arrive.

– Comment, je t’ai perdu ? s’écria Mérillac indigné, se campant au milieu de la chaussée et arrêtant son ami ; qu’est-ce qui est resté avec toi après le départ de ta femme ? c’est moi.

– Oui, c’est toi ; seulement, dans un jour de noce, tu m’as conseillé de vendre le ménage.

– Sois raisonnable ; il fallait quelqu’un pour faire le lit et balayer la chambre, et ni toi ni moi n’en étions capables !

– Tu auras toujours raison !

– Certainement, dit Mérillac, et, pour te prouver que je suis encore un bon camarade, il me reste six sous ; si tu veux, nous allons aller prendre une chopine. C’est pas ta femme qui ferait cela !

Et les deux dignes personnages firent leur entrée chez Richefeu.

Cette soirée où Augustine avait montré à Georges tous les trésors de son coeur, où, pleine de confiance dans sa loyauté, elle lui avait fait le récit de ses infortunes, ne sortait pas de l’idée du jeune homme.

Depuis cette époque, ils se voyaient chaque soir, et, malgré l’obstacle qui s’opposait à leur entier bonheur, ils trouvaient le plus grand charme dans ces douces rêveries. Augustine avait fini par oublier ce qu’il y avait de triste dans sa position. Pour la première fois son coeur s’ouvrait à l’amour, doux sentiment qui jusqu’alors lui avait été inconnu. Le respect dont l’entourait Georges, le mystère qui présidait à leurs rendez-vous, tout semblait se réunir pour donner à ces réunions le charme que comprendront seuls ceux qui ont réellement aimé.

Malgré le soin qu’ils mettaient à cacher leurs relations, elles n’avaient pu échapper à Mérillac, cet homme qui depuis longtemps couvait dans son coeur une passion pour Augustine  et que les refus méprisants de celle-ci n’avaient fait qu’irriter. Il savait parfaitement, même en amenant par un esclandre Georges et Augustine à ne plus se voir, celui-ci n’en aurait pas moins d’horreur pour lui ; mais cet homme en était arrivé à cet état de fureur où l’on perd toute retenue. Trop lâche pour attaquer lui-même, il essaya de tout faire faire par Pascal. Quoique, par les informations qu’il avait su prendre adroitement, il n’ignorât pas l’entière innocence d’Augustine, il ne se posa pas moins devant son mari en homme indigné de la conduite de sa femme, qui, foulant aux pieds les devoirs les plus sacrés, osait vivre publiquement avec un individu de la pire espèce.

Ces accusations répétées devaient tôt ou tard produire leur effet ; un fait qui se produisit servit à souhait les projets du misérable.

Les habitudes de paresse que Pascal avait contractées le réduisaient par moments à de dures extrémités, et bientôt les demandes d’argent à sa femme eurent lieu toutes les semaines ; mais celle-ci, recouvrant un peu d’énergie, ne remit rien à son envoyé. Poussé par le vin, et plus encore par les conseils de son digne ami, il vint un soir attendre sa femme à la porte de son atelier, comptant qu’elle n’oserait lui refuser comme à son messager ; mais, contre son attente, il fut repoussé.

– Ah ! c’est comme ça ! s’écria-t-il.

Et le misérable fut assez lâche pour la frapper.

En ce moment sortaient les ouvriers de la fonderie ; Georges se trouvait avec eux : indigné, il s’élança sur Pascal, qu’il eut peu de peine à terrasser.

Mérillac, accoudé sur une borne, contemplait la scène.

On emmena Augustine, qui s’était évanouie, et les ouvriers fondeurs entraînèrent leur camarade.

– Eh bien ! mon vieux, dit Mérillac d’un ton de voix légèrement ironique, il ne te manquait plus que d’être battu par l’amant de ta femme !

– Cet individu !… c’est lui ?

– Oui, mon cher, c’est le beau promeneur du Luxembourg ; tu vois qu’il a encore le poignet solide.

– Oh ! je me vengerai !

– Tu es trop bête pour ça !

– Ah ! je suis trop bête ! Si jamais je les trouve ensemble, tu verras si je suis un lâche, dit Pascal furieux.

– Nous verrons si tu es de parole, dit Mérillac en forme de conclusion.

Deux jours après cette scène, Georges recevait d’Augustine la lettre suivante :

«  Mon ami,

« J’avais trop compté sur mes forces ; le malheur qui me poursuit depuis ma naissance semblait s’être lassé de me frapper. La scène qui a eu lieu avant-hier m’a démontré le contraire. Cessez donc, mon ami, de me voir. Cette séparation me coûte beaucoup ; mais, comme elle devait avoir lieu un jour ou l’autre, il vaut mieux que ce soit maintenant.

« AUGUSTINE. »

A la lecture de cette lettre, Georges voulut courir chez Augustine ; mais comprenant bientôt combien sa position exigeait de ménagements, il se contenta de lui écrire. Avant de se séparer, il voulait la voir, lui dire adieu. Mais comme il craignait d’être épié, il lui donnait rendez-vous à Versailles pour le dimanche suivant, qui se trouvait être un jour de grandes eaux.

Quelle est la femme qui eût refusé de souscrire à une telle demande, surtout lorsqu’elle était faite par l’homme aimé ?

Le dimanche, à dix heures, Georges arrivait à Versailles par l’un des convois de la rive droite et se rendait à l’embarcadère de la rive gauche y attendre Augustine. Leur réunion fut tout le contraire de ce qu’ils avaient paru souhaiter. Georges ne pouvait se faire à l’idée d’une séparation, et, quoique la raison la commandât à Augustine, elle ne pouvait y songer qu’avec effroi.

Cette journée passa comme un songe, et le soir, oubliant leur réserve du matin, ils se dirigèrent vers l’embarcadère de la rive droite. Autant que possible, ils cherchaient à prolonger cette journée de bonheur et retarder l’heure de la séparation.

La nuit était venue ; ils traversèrent les boulevards déserts, et, comme l’heure du dernier convoi approchait, pour arriver plus vite, Georges, à qui la ville était familière, prit une allée qui conduit du boulevard la Reine au marché. Tout entiers à leurs douces confidences, ils ne remarquaient pas que depuis quelques instants ils étaient suivis. Ils venaient de s’engager dans l’allée, sorte de couloir obscur, où l’un de ceux qui les épiait les avait précédés en courant.

– Augustine, lui disait Georges, la conduite de cet homme vous a déliée de tout serment. Je possède trois mille francs ; c’est peu, il est vrai, mais c’est encore assez pour mettre la mer entre lui et nous, et attendre une position dans le pays que nous aurons choisi pour notre lieu d’exil. Pour vous, j’abandonne tout, famille, amis, patrie. Augustine, vous êtes ma vie, vous tenez mon sort entre vos mains : c’est à vous à prononcer.

Un éclat de rire sardonique, comme seul peut en faire entendre le génie du mal, joint au fracas d’une porte que l’on fermait avec violence derrière eux, glaça d’épouvante Augustine.

Au même instant, le couloir fut illuminé par une lueur rapide, et un coup de feu, suivi d’un cri de douleur, retentit dans l’allée.

Dans ce moment, Georges et Augustine venaient de reconnaître Pascal qui, tirant sur eux deux, venait de tuer Mérillac. Celui-ci, pour que ses victimes ne pussent lui échapper, s’était placé devant la porte, afin de leur ôter tout moyen de fuite.

Quoique épouvanté par cette brusque attaque, Georges s’empara d’Augustine, et, enjambant par-dessus le corps de Mérillac, il ouvrit la porte et gagna le boulevard qu’il venait de quitter quelques secondes avant. Pendant ce temps, l’allée se garnissait de monde. On enleva Mérillac et on le transporta dans la salle basse d’un cabaretier, où il ne tarda pas à expirer en lançant une imprécation au ciel.

Epouvanté de son crime, Pascal fuyait dans la direction du chemin de fer.

– Si je puis gagner Paris, se disait-il, je suis sauvé !

Au moment où il touchait le seuil de l’embarcadère, la sonnette pour la clôture des billets tintait.

– Trop tard ! s’écria-t-il avec un geste de désespoir.

Mais, inspiré par une réflexion soudaine, il gravit rapidement l’escalier qui conduit aux salles d’attente, les traversa en courant, et arriva sur la voie au moment où le convoi se mettait en marche.

Toutes les portières étaient fermées ; les wagons regorgeaient de monde. Les roues faisaient entendre sur les rails ce frottement du fer qui comment à s’échauffer. Le sifflet de la locomotive avait peine à couvrir les chants joyeux et discordants des Parisiens. Cependant toutes les voitures passaient devant lui. Pascal avisa un wagon à impériale, il s’y élança, et fut assez heureux pour saisir une poignée ; mais son pied droit ne put rencontrer le marchepied ; il resta donc suspendu par une main. Au-dessus de lui, des jeunes gens, occupés à chanter et à fumer, n’avaient qu’à lui tendre la main pour le sauver ; mais aucun ne l’apercevait, et ses cris étaient couverts par leurs chants.

Le convoi avançait toujours, et toujours plus rapidement ; une sueur froide coulait sur le front du meurtrier. Bientôt on sortit de l’embarcadère, et le convoi, lancé à toute vapeur, gagna la campagne. A chaque instant, on apercevait les lumières des cantonniers annonçant que la voie était libre. Dans cette rapidité vertigineuse, il lui semblait qu’il était au centre d’une ronde infernale.

– Si je puis me tenir à cette poignée jusqu’à Viroflay, je suis sauvé, pensait-il.

Il se cramponna à cette poignée avec l’énergie du désespoir, car il sentait avec effroi que ses muscles se détendaient. La station approchait, mais le convoi, loin de se ralentir dans sa marche, semblait aller avec plus de rapidité ; et bientôt il passa comme une flèche devant la station, qui, au bout de quelques secondes, ne parut plus que comme un point. Il vit qu’il était perdu ; la seule chance qui lui restait était de se précipiter sur la voie, car il sentait que s’il n’avait pas assez d’énergie pour accomplir cet acte de suprême désespoir, avant peu il tomberait sous les roues des wagons. En ce moment terrible, toute sa vie se déroula à ses yeux : il se vit enfant sur les genoux de sa mère ; puis, au jour de son mariage, il se vit en compagnie de Mérillac ; la scène du meurtre parut à son tour. Le misérable, au milieu de toutes ces images qui passaient devant lui toutes plus rapides que la pensée, murmurait des mots sans suite. Il cherchait à se rappeler la prière que tout enfant sa mère lui faisait réciter chaque soir.

– Si je me souviens de Notre Père, je suis sauvé, se disait-il.

Mais, malgré tous ses efforts, sa mémoire restait rebelle à sa volonté.

Le convoi continuait toujours sa marche rapide. Semblable à la tête d’un immense serpent, la locomotive, par une manoeuvre du conducteur, changea de voie en décrivant une courbe et passa sous un pont sec que soutenaient par le milieu deux immenses colonnes de fonte, contre lesquelles frottaient les wagons. Par un coup d’oeil rapide, le misérable vit qu’il était perdu.

– Seigneur, balbutia-t-il, prenez pitié de moi !

Et les colonnes de fonte, au moment où il passait devant elles, le broyèrent sur la voiture. Du sang, des lambeaux de chair y restèrent collés, et la masse du corps tomba morte et sanglante sur le sable du chemin. Chose horrible ! une partie du bras par lequel le malheureux s’était soutenu avait été arrachée ; mais sa main, crispée par le désespoir, tenait encore la poignée de fer. Et le convoi, au milieu d’une température douce et embaumée, semblable à une longue traînée de feu, s’avançait rapidement sur Paris au milieu des chants de joie et d’amour.

EDMOND ALONNIER.

FIN.

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