Google

[Blog] [MP3 Musica] [MP3 Audiobook] [Letture Creative] [Musica Creativa]

[English] [Francais] [Deutsch] [Espanol] [Portugues] [Danish] [Esperanto] [Norwegian]

[Tagalog] [Bulgarian] [Swedish]

[Punch] [Appunti di informatica libera]


Project Gutenberg's Poésies de Charles d'Orléans, by Charles d'Orléans

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net


Title: Poésies de Charles d'Orléans

Author: Charles d'Orléans

Release Date: December 13, 2004 [EBook #14343]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÉSIES DE CHARLES D'ORLÉANS ***




Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online
Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously
made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)






POÉSIES
DE
CHARLES D'ORLÉANS



PUBLIÉES AVEC L'AUTORISATION DE
M. le Ministre de l'Instruction Publique.

D'après les manuscrits des bibliothèques du Roi et de l'Arsenal.

PAR J. MARIE GUICHARD.

1842




INTRODUCTION.

En 1734, l'abbé Sallier, homme savant et judicieux, prononça pour la première fois le nom d'un poëte qui peut passer à bon droit pour un des plus élégants et des plus accomplis parmi ceux de notre vieille langue1. La parole du docte académicien qui exhumait Charles d'Orléans après trois siècles d'oubli, semble avoir eu un faible retentissement; ceci ne nous surprend pas. D'abord, la description et quelques extraits du manuscrit étaient insuffisants à mettre dans sa lumière un personnage si nouveau; puis, la critique d'alors, à peu près uniquement circonscrite dans les limites de l'érudition grecque et latine, se souciait peu d'un poëte à peine âgé de quelques centaines d'années. Évidemment l'époque était mal choisie pour une réhabilitation. En remontant un peu plus haut, Boileau, a-t-on dit maintes fois, n'a pas nommé Charles d'Orléans; ceci prouve que Boileau, esprit d'un tact exquis, n'avait pas lu un seul vers du recueil que nous publions aujourd'hui. Mais si dans tout cela une chose doit étonner, c'est le silence incompréhensible des écrivains du seizième siècle.

Note 1: (retour) Mém. de l'Acad. des Inscrip. t, XIII, année 1740, p. 593.

Petit-fils de Charles V, le roi lettré de l'ancienne monarchie, neveu de Charles VI, père de Louis XII et oncle de François Ier, Charles d'Orléans fut le chef d'une faction puissante qui ébranla la France pendant un demi-siècle; il poursuivit sans relâche le meurtrier de son père assassiné rue Barbette par Jean de Bourgogne; il vécut au premier rang dans les guerres civiles; enfin, lui et les siens se trouvent mêlés à tous les désordres, à toutes les agitations de l'époque la plus troublée des temps modernes. Certes, il faudrait moins que cela aujourd'hui pour illustrer de mauvais vers, et on se demande pourquoi les poésies si remarquables d'un homme qui réunissait d'ailleurs toutes les conditions apparentes de la célébrité, sont restées dans l'ombre? François Ier faisait publier les ouvrages de Villon, et il oublia son oncle, le maître de Villon. Octavien de Saint-Gelais, Blaise d'Auriol et les poëtes de ce temps pillaient effrontément Charles d'Orléans, les compilateurs prenaient ses ballades2, et personne ne signale le plagiat. Bien plus, Marot a dit: «Entre tous les bons livres imprimez de la langue françoise, ne s'en veoit ung si incorrect, ne si lourdement corrompu, que celluy de Villon: et m'esbahy, veu que c'est le meilleur poète parisien qui se trouve3. Cependant, et Marot le savait sans doute mieux que nous4, Charles d'Orléans composa certaines de ses ballades avec une délicatesse de pensée et une perfection de langage que Villon n'atteignit jamais; il fut en outre l'instigateur d'un grand mouvement littéraire où Marot a tenu assurément une des premières et des plus larges places.

Note 2: (retour) Voyez le Jardin de Plaisance, où se trouvent, mêlées à d'autres poésies du temps, deux ballades de Ch. d'Orléans.
Note 3: (retour) Voy. la préface des Oeuvres de Villon, publiées par Marot.
Note 4: (retour) La ballade de Marot, intitulée: D'un amant ferme en son amour, est tout à fait dans le goût de Ch. d'Orléans.

Lorsqu'on écrit la vie d'un poëte, on interroge curieusement ses vers, on y découvre les secrets de sa pensée, on aime à suivre les impressions les plus fugitives de son âme, et on saisit le caractère qui leur appartient. C'est là une étude attrayante et pleine d'enseignements imprévus. Sans doute, nous pourrions raconter ici le meurtre de Louis d'Orléans, épisode sanglant qui domine tout le règne de Charles VI; nous pourrions suivre pas à pas les péripéties diverses de cette guerre de parents à parents, où les uns s'appelaient Armagnacs, les autres Bourguignons, ceux-ci Cabochiens, et ceux-là Écorcheurs. Mais ces récits se trouvent partout; l'histoire abonde en matériaux de toute sorte, et il serait facile de grouper autour de Charles d'Orléans des volumes de pièces inédites ou déjà publiées. Le prince et le chef de parti sont connus, nous cherchons le poëte; aussi écarterons-nous tout ce qu'il n'est pas absolument nécessaire de connaître pour l'objet que nous nous sommes proposé dans cette notice.

Louis d'Orléans et Valentine de Milan sa femme eurent trois fils: Charles, l'aîné, d'abord comte d'Angoulême, puis duc d'Orléans, naquit à Paris le 26 mai 13915. Louis a laissé la réputation de ce qu'on peut appeler un prince lettré; il protégea Christine de Pisan, il rimait des ballades; passionné pour les fêtes et les plaisirs, sa maison était le rendez-vous des beaux esprits, des femmes séduisantes et des plus aimables gentilshommes6. On sait l'âme tendre et mélancolique de Valentine, son exquise beauté, son inépuisable amour pour un mari dont le libertinage sans frein était un scandale public; l'épouse résignée se voua toute entière à l'éducation de ses enfants. L'histoire n'offre point de figure plus gracieuse, plus chaste, ni plus touchante; tout chez cette femme, jusqu'à la douleur, a quelque chose d'élevé et de majestueux. Depuis le meurtre de La rue Barbette, Valentine avait adopté la devise devenue populaire: Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien, et elle avait choisi pour emblème une chantepleure placée entre deux S, initiales de soucy et de soupirs 7. C'est en face de ces lugubres images et au milieu des plus sinistres catastrophes que Charles d'Orléans passa les années de sa jeunesse. En 1407, son père tombe sous le fer d'un assassin; en 1408, sa mère meurt épuisée par les larmes; en 1409, sa jeune épouse Isabelle 8 perd la vie en donnant le jour à une fille; et pendant tous ces désastres, Charles, qui est l'unique protecteur de deux jeunes frères, fait d'inutiles efforts pour tirer vengeance du duc de Bourgogne. Enfin le 25 octobre 1415, jour de la bataille d'Azincourt, les Anglais trouvèrent sous un tas de morts le duc d'Orléans blessé; ils l'emmenèrent prisonnier. Le poëte avait vingt-quatre ans.

Note 5: (retour) Du Tillet dit 1393, et Juvénal des Ursins 1394.
Note 6: (retour) Christine de Pisan, le Livre des fais du sage roy Charles V. Collect. Petitot, t. V, p. 371.
Note 7: (retour) Hist. du château de Blois, par L. de la Saussaye, p. 44. Lemaire [Hist. et antiquités de la ville d'Orléans, p. 96. Édit. in-folio] explique ainsi ces deux S: Solam soepe seipsam sollicitari suspirareque, c'est-à-dire: Seule souvent elle nourrit sa douleur.
Note 8: (retour) Isabelle, fille aînée de Charles VI, et déjà veuve de Richard II, roi d'Angleterre, avait épousé Ch. d'Orléans en 1406.

Un singulier contraste frappe tout d'abord dans Charles d'Orléans: d'une part, sa vie est ébranlée par les plus cruelles tourmentes; de l'autre, une certaine tranquillité d'âme, des moqueries pleines de finesse et une résignation placide, paraissent dans ses vers. On démêle bien au fond des plus joyeux rondels échappés à sa plume quelque chose de réfléchi, de grave et de mélancolique: Je suis cellui au cueur vestu de noir, dit-il dans les premières pages de son livre 9. Cependant, à proprement parler, Charles d'Orléans n'a fait que des poésies légères, quelques plaintives élégies et des chansons amoureuses.

Note 9: (retour) Page 31.

Dans le poëme qui ouvre le recueil, l'auteur raconte, au milieu d'une continuelle allégorie, comment il fut conduit par dame Jeunesse dans la maison du seigneur Amour, comment il fut vaincu par Beaulté (Beaulté est la Béatrix de notre poëte, nous y reviendrons tout à l'heure), Comment il laissa à Amour son coeur en gage, et comment il promit de faire balades et chancons rimer. Dame Merencolie, dame Enfance, Joye, Soussy et autres personnifications des sentiments humains, se retrouvent dans toutes les poésies de Charles d'Orléans.

Cette narration est froide, quoique d'une rime assez élégante. Les ballades qui suivent sont uniquement consacrées à la louange de Beaulté (le lecteur nous permettra de laisser ce nom à une femme qui joue un grand rôle dans la vie littéraire de Charles d'Orléans, et dont nous aurons quelquefois à parler). Dans ces premières pages inspirées par la douleur d'une séparation récente, le vers du poète s'affermit visiblement, un élan inaccoutumé échauffe sa verve, et déjà brillent çà et là toute l'originalité et toute la richesse de sa manière. Tantôt l'amant s'abandonne à une triste rêverie, tantôt il soupire gracieusement les peines de l'absence; parfois il craint d'être oublié10 et rappelle à sa maîtresse les serments jurés dans la maison du seigneur Amour11. Alors Beaulté se hâte de rassurer son bel amy sans per, puis la correspondance continue plus active et plus passionnée. Je ne sais si cette femme, dont le poëte a tu discrètement le nom, méritait tous les éloges qu'il lui donne, mais à coup sûr elle faisait des vers fort tendres; citons la première stance d'une de ses chansons:

Mon seul amy, mon bien, ma joye,

Cellui que sur tous amer veulx,

Je vous pry que soyez joyeux,

En esperant que brief vous voye 12

Écoutons maintenant la réponse du poëte:

Je ne vous puis, ne scay aimer,

Ma Dame, tant que je vouldroye,

Car escript m'avez pour m'oster

Ennuy qui trop fort me guerroye:

«Mon seul amy, mon bien, ma joye,

»Cellui que sur tous amer veulx,

»Je vous pry que soyez joyeux,

»En esperant que brief vous voye13.

Je demande pardon au lecteur d'insister sur ces détails; mais je devais lui signaler une petite confusion échappée à deux éditeurs14 qui ont compris dans les oeuvres de Charles d'Orléans les poésies de sa maîtresse. Cette erreur est d'autant plus facile à rectifier, que la plus simple lecture suffit, à défaut de tout autre indice, pour montrer que les poésies dont nous parlons, ont été composées par une femme et envoyées au poëte prisonnier.

Note 10: (retour) Page 33.
Note 11: (retour) Page 40.
Note 12: (retour) Page 232.
Note 13: (retour) Page 45-46.
Note 14: (retour) MM. Chalvet et Aimé Champollion. Chalvet a édité en 1803, les poésies de Charles d'Orléans, d'après le manuscrit incomplet qui est conservé à la bibliothèque de Grenoble. Notre édition est la seconde, ou si l'on veut la première, et pour mieux dire la seule, qui offre d'une part toutes les poésies de Charles d'Orléans, et de l'autre celles de ses collaborateurs: elle a paru en deux livraisons, d'abord le texte, ensuite l'introduction et le glossaire. Dans l'intervalle de temps qui s'est écoulé entre ces deux publications, M. Aimé Champollion-Figeac, de la Bibliothèque royale, etc., a mis au jour une troisième édition du même livre. Je n'ai pas le loisir d'examiner ici le travail du nouvel éditeur, je me bornerai à indiquer en note quelques-uns des principaux points sur lesquels nos opinions diffèrent le plus.

Ainsi c'est à Beaulté et non pas à Charles d'Orléans qu'il faut attribuer la chanson de la page 227 (Se Dangier me tolt le parler), celle de la page 232 (Mon seul amy, mon bien, ma joye), celle de la page 428 (Faire ne puis joyeulx semblant), et le rondeau de la page 427 (Mon amy, Dieu te convoye): ce rondeau et celui du poëte (J'ay tant en moy de desplaisir, page 427) sembleraient avoir été écrits à l'époque même où le prisonnier d'Azincourt quittait la France. Nous attribuerons aussi à Beauté la chanson de la page 214 (Pour vous monstrer que point ne vous oublie), celle de la page 220 (Comment vous puis je tant aimer), et même le rondel de la page 208 (Pour le don que m'avez donné), ici l'auteur paraît répondre à deux chansons (Ce mois de may, nompareille princesse, page 197, et Belle que je cheris et crains, page 203) composées par Charles d'Orléans.

La chanson de la page 233 (Au besoing congnoist on l'amy) est sans contredit de Beaulté; la jeune femme annonçait son prochain départ pour l'Angleterre, projet longuement médité entre les deux amants; le voyage n'eut pas lieu15, et c'est ici que finissent tout à la fois les premières amours du poëte et les derniers chants de sa maîtresse. Beaulté tombe dangereusement malade16, un instant on espère la sauver17, mais bientôt la nouvelle de sa mort traverse la mer et arrive au prisonnier18.

Note 15: (retour) C'est ce que paraît indiquer la ballade de la page 61.
Note 16: (retour) Page 64.
Note 17: (retour) Page 65.
Note 18: (retour) Page 66 et suiv.

Dans cet endroit du livre, le poëte exprime sa tristesse d'une façon touchante, et le souvenir de Beaulté, morte en droicte fleur de jeunesse19, restera empreint pour toujours dans ses vers. Toutefois nous ne pouvons passer sous silence une ballade pleine de gémissements funèbres, et où l'auteur s'est représenté faisant une partie d'échecs avec Faulx Dangier en présence d'Amour. Faulx Dangier aidé par Fortune enlève tout à coup la dame de son adversaire, et celui-ci s'écrie:

Par quoy suy mat, je le voy clerement,

Se je ne fais une Dame nouvelle20.

Note 19: (retour) Page 67.
Note 20: (retour) Page 68.

Quelques-unes des ballades suivantes viennent confirmer l'inconstance de l'amant de Beaulté; cependant ne le condamnons pas sans l'entendre. Le poète qui avouait si ingénuement son infidélité a eu le soin de nous laisser aussi sa justification sous la forme de deux ballades, où tout ce que l'allégorie a de plus ingénieux, tout ce que la forme du langage a de plus frais et de plus élégant, tout ce que la pensée offre de plus naïf et de mieux senti, se trouve rassemblé21. Nous nous rangerons volontiers à l'opinion de ceux qui compteront ces deux ballades au nombre des plus charmantes du recueil.

Note 21: (retour) Voyez la ballade qui commence à la p. 70 et la suiv.

Charles d'Orléans avait épousé en 1410 (d'autres disent qu'elle lui fut seulement fiancée) Bonne d'Armagnac; or, quelques critiques guidés sans doute par un sentiment de haute moralité, ont cru voir dans Bonne d'Armagnac la femme si éloquemment chantée par le prisonnier. Mais comme cette conjecture, que rien dans les manuscrits ne peut autoriser, tendrait tout simplement à rendre inexplicable le tiers des poésies composées par Charles d'Orléans, nous devons nous y arrêter un instant.

Dans quelques-unes de ses premières poésies, Charles d'Orléans se plaint douloureusement, parfois avec un certain dépit, des rigueurs de sa dame, et la forme de ces reproches ne peut en vérité convenir aux calmes relations d'une union conjugale22. Nous signalerons aussi une ballade où le prisonnier dit la joie que lui causera, à son retour en France, la présence de cette même dame, à laquelle il recommande de craindre Dangier qui les épie, mais qui à la fin trompé sera23. Ces particularités et nombre d'autres semblables que nous omettons, ne paraissent pas devoir s'appliquer à une épouse légitime. Mais continuons: Bonne d'Armagnac mourut un mois après la bataille d'Azincourt, et il est matériellement impossible que dans ce court intervalle les deux époux aient eu le temps d'écrire, l'un ses nombreuses ballades, l'autre ses chansons. Enfin, le duc de Bourbon, aussi prisonnier en Angleterre, revint en France, et à cette occasion son cousin Charles d'Orléans lui adressa une ballade où il dit: Recommandez moy sans point l'oublier, à ma Dame24. Or le voyage du duc de Bourbon est de l'année 1417, et Bonne d'Armagnac était morte en 1415. Quant au nom de la femme que nous avons appelée avec le poëte Beaulté, car nous la soupçonnons fort d'être aussi la dame de la ballade, c'est une petite énigme littéraire dont les manuscrits ne donnent pas le mot, et que nous laisserons à nos successeurs25.

Note 22: (retour) Voy. la ballade de la page 27 (Belle que je tiens pour amye); voy. la chanson de la page 194 (Quelque chose que je die), etc., etc.
Note 23: (retour) Pag. 61.
Note 24: (retour) Pag. 148.
Note 25: (retour) En ouvrant l'édition des poésies de Charles d'Orléans publiée par M. Aimé Champollion, nous n'avons pas été médiocrement surpris de trouver des ballades ainsi intitulées: Ballade sur la maladie de la duchesse d'Orléans; Ballade sur la guérison de la duchesse d'Orléans; Ballade sur les obsèques de la duchesse d'Orléans, etc., etc. J'ignore dans quel manuscrit le nouvel éditeur a puisé les titres de ces ballades; mais je ne puis véritablement adopter son avis sur ce point.

A la page 80, commence le Songe en complainte qui forme le complément, ou si l'on veut, la contre-partie du poëme placé en tête du recueil. Le Songe en complainte porte la date de 143726; Charles d'Orléans avait alors quarante-six ans, Beaulté était morte et le temps Des jeunes amours passé. Ung vieil homme lequel Aage s'appelle apparaît en songe au prisonnier; mais, cette fois, Aage est devenu philosophe, ses discours sont pleins d'une moralité affectueuse et de sages conseils; il reproche doucement au poëte une vie dépensée dans les loisirs inutiles; puis il ajoute:

Avisez vous, ce n'est pas chose fainte;

Car Vieillesse, la mère de courrous,

Qui tout abat et amaine au dessoubz,

Vous donnera dedens brief une atainte27.

Note 26: (retour) Page 92.
Note 27: (retour) Page 81.

A ce mot de vieillesse le poëte effrayé se résigne courageusement et va redemander son coeur à Amour (on se souvient que vaincu par Beaulté, Charles d'Orléans avait laissé à Amour son coeur en Gage). Le poëte reprend donc son coeur et sa quittance, abandonne pour jamais la maison du seigneur Amour; puis, guidé par Confort, il arrive Bientôt à l'ancien manoir que l'en appelle Nonchaloir, et demande au gouverneur Passetemps la permission de demeurer avec lui le reste de Ses jours. Ce petit poëme entremêlé de ballades est tout à fait dans le goût de celui auquel il sert en quelque sorte de dénoûment.

Charles d'Orléans composa aussi pendant la captivité, un chant patriotique intitulé: La Complainte de France28. Le but du poëte qui signalait avec douleur les plaies de la patrie, était louable sans doute, mais sa voix n'avait ni la mâle éloquence ni la verve puissante qu'il faut pour de tels sujets; et la ballade de la page 139 (Priez pour paix, doulce Vierge Marie) nous confirme dans cette opinion. Après la Complainte de France, viennent trois autres complaintes29 que je préfère, surtout la première; le poëte y dit ses peines amoureuses, et il est plus à l'aise. En général, toutes les fois que Charles d'Orléans, qu'on pourrait appeler le peintre des petits tableaux, veut sortir de la ballade, de la carole ou du rondel, sa pensée s'alourdit et sa plume s'embarrasse dans les détails. Qu'on lise les poésies tendres et mélancoliques que lui arrachèrent les amertumes et l'isolement de la prison, c'est là qu'il réussit parfaitement. Lorsque des côtes d'Angleterre l'exilé tourne ses regards vers la France30 sa ballade devient une ode sublime et une élégie attendrissante. Les jours de joyeuse humeur, Charles d'Orléans trouve dans ses vers une incroyable dérision et une malignité de bon aloi, qu'aucun écrivain de notre langue n'a connue avant lui; à la page 145 (Je fu en fleur ou temps passé d'enfance), c'est Raison qui l'a mis pour meurir ou feurre de prison. Plus loin, il condamne gaiement son coeur qui voulait fuir à demeurer captif au royaume d'Angleterre31. A la page 141, le poëte raille avec une colère bouffonne L'outrecuidance de Jean de Garencières32, probablement son rival en amour; Ce dernier réplique avec non moins de vivacité, et le tout reste consigné dans deux ballades où chacun exhale à qui mieux mieux, celui-ci sa plaisanterie provoquante, et celui-là son dépit. On avait répandu en France le bruit de la mort du prisonnier, de là une ballade pleine de moquerie, dont la première stance se termine ainsi:

Si fais à toutes gens savoir

Qu'encore est vive la souris33.

Et plus bas:

Nul ne porte pour moy le noir,

On vent meilleur marchié drap gris.

Note 28: (retour) Page 181.
Note 29: (retour) Page 184 et suiv.
Note 30: (retour) Page 139.
Note 31: (retour) Page 146.
Note 32: (retour) Jean de Montenay, sire de Garencières, fait prisonnier à la bataille d'Azincourt (Essai sur les Bardes, etc., par l'abbé de La Rue, t. III, p. 326), soutint longtemps le parti des Armagnacs contre les Bourguignons. En 1411, Charles d'Orléans demandait au roi qu'on rendît à Jean de Garencières la capitainerie de la ville de Caen (Juvénal des Ursins, édit. de 1614, p. 274).
Note 33: (retour) Page 147.

A son arrivée en Angleterre, Charles d'Orléans avait été enfermé à Windsor; en 1422, on le retrouve au château de Bolingbroke; ramené à Londres en 1430, mis à l'enchère comme une bête de somme, on lui donna successivement pour geôliers ceux qui le voulaient prendre au plus bas prix; l'âme du poëte plia sous de telles humiliations: «En ma prison, disait-il plus tard34, pour les ennuys, desplaisances et dangiers en quoy je me trouvoye, j'ay mainteffoiz souhaidié que j'eusse esté mort à la bataille où je fus prins.» En 1433, ayant rencontré un jour chez le comte de Suffolk, alors son gardien, les ambassadeurs de Philippe de Bourgogne, il vint à leur rencontre et leur pressant tendrement la main, il répondit à l'un d'eux qui s'enquérait de sa santé: «Mon corps est bien, mais mon âme est douloureuse; je meurs de chagrin de passer ainsi les plus beaux jours de ma vie en prison sans que personne songe à mes maux35.» Puis, après quelques paroles échangées, le prince ajouta: «Et ne viendrez-vous point me visiter? promettez-le-moi, vous savez si je me tiendrai heureux de vous voir36.» Le comte de Suffolk ne permit pas d'entretien particulier. Il y avait dans l'hôtel de ce comte un barbier, natif de Lille et nommé Jean Canet; le prince aimait causer avec lui, c'était un compatriote. Jean Canet alla trouver les ambassadeurs bourguignons, et leur dit que le duc d'Orléans estimait grandement son cousin le duc Philippe, et qu'il les priait de se charger d'une lettre pour lui; mais cette lettre envoyée le lendemain n'avait pas été écrite librement37. C'est au milieu de ces misères que le prisonnier proposa au monarque anglais, en échange de sa liberté, de le reconnaître pour seigneur suzerain; on a reproché cet acte au duc d'Orléans comme une indigne bassesse, c'était avant tout une Impossibilité.

Note 34: (retour) Discours prononcé par Ch. d'Orléans, en présence du roi Charles VII, au sujet du procès du duc d'Alençon.
Note 35: (retour) Hist. des ducs de Bourgogne, par M. de Brabante, quatrième édition, t. VI, p. 233.
Note 36: (retour) M. de Brabante, loc. cit. p. 234.
Note 37: (retour) M. de Brabante, loc. cit. p. 235.

Déjà en 1435 et 1438, les Anglais avaient amené leur prisonnier à Calais pour y traiter de sa rançon; ces négociations échouèrent; mais en 1439, aux conférences de Gravelines, Charles d'Orléans sut plaire par les charmes de son esprit à la duchesse de Bourgogne; celle-ci fut émue aux récits de si longs malheurs, et elle s'intéressa vivement à la délivrance de son parent. C'est probablement pendant ce dernier voyage en France que le poëte envoya à Philippe de Bourgogne la ballade de la page 151 (Puisque je suis vostre voisin); le duc de Bourgogne répliqua, et les deux princes continuèrent ainsi de régler les affaires de l'Europe38. Certes, l'histoire de la diplomatie n'offre pas trace d'une telle particularité. Tout Bourgongnon suis vrayement, dit le duc d'Orléans à son cousin; les temps étaient bien changés. On fixa la rançon du prisonnier à la somme énorme de cent vingt mille écus d'or.

Note 38: (retour) Les ballades échangées par les ducs d'Orléans et de Bourgogne sont au nombre de sept; voy. pages 151, 152, 153, 154, 155, 158 et 159.

Quand Villon avait dépensé jusqu'à son dernier sou, il adressait une requête à Mgr de Bourbon, qui lui prêtait (c'est l'expression de l'auteur) six écus; Marot escomptait ses Épistres sur la bourse de François Ier; et plus tard, pour une modique gratification, Corneille comparait le financier Montauron à Auguste. Charles d'Orléans, qui devait subir toutes les vicissitudes des grands poëtes ses descendants, prit la plume et envoya à son cousin une ballade où il disait:

Il ne me fault plus riens qu'argent

Pour avancer tost mon passaige,

Et pour en avoir prestement,

Mectroye corps et ame en gaige39.

Note 39: (retour) Page 159.

La ballade eut du succès, Philippe donna trente mille écus.

Enfin, après une détention de vingt-cinq années, Charles d'Orléans débarqua à Calais; la duchesse de Bourgogne l'attendait à Gravelines, où le duc son mari arriva peu après. Les deux cousins se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, il n'y avait plus ni Armagnac, ni Bourguignon, et la réconciliation était complète. Charles d'Orléans, ses hôtes et un brillant cortége se rendirent à Saint-Omer; là fut célébré (novembre 1440) le mariage du poëte avec Marie de Clèves, nièce de Philippe de Bourgogne. Après un voyage à Bruges, les princes se séparèrent. Le duc et la nouvelle duchesse d'Orléans prirent le chemin du château de Blois.

Le temps de la tranquillité et de la paix était venu; une vie libre, facile et souriante s'ouvrait devant Charles d'Orléans rentré au foyer de ses pères. Le poëte avait commencé par chanter ses maîtresses avec une ardeur toute juvénile, puis ses vers s'étaient parfois assombris sous les murs de la prison; maintenant l'homme mûri par l'âge a renoncé aux joies des jeunes années, et il se laisse complaisamment aller à une douce mélancolie. La ballade de la page 97 (Balades, chançons et complaintes), composée en Angleterre, et dont les premiers vers annoncent le retour du poëte, après une interruption, à ses délassements favoris, nous semble marquer le point de départ de ce que nous nommerons volontiers la troisième manière de Charles d'Orléans; quelques années plus tard la transformation qui s'était accomplie se manifestait dans une autre ballade, publiée récemment par M. Ch. Lenormand40, et où paraît la philosophie rêveuse et la brillante couleur des nouveaux chants du poëte.

Note 40: (retour) * Livre de poésie à l'usage des jeunes filles chrétiennes, p. 408; voy. Dans notre édition la ballade de la page 164 (En tirant d'Orléans à Blois).

Mais ici notre tâche se complique; Charles d'Orléans ne faisait pas seulement de charmantes poésies, il faisait aussi des poëtes; et nous ne pouvons pas tout à fait passer sous silence cette seconde partie des oeuvres de notre auteur. Habité par un prince riche et puissant, le château de Blois devint bientôt le centre d'une colonie littéraire, où des rois, des grands seigneurs, le duc d'Orléans, la duchesse sa femme, confondus avec d'humbles gentilshommes et de pauvres poëtes, venaient chaque jour apporter leur tribut. Parmi les membres de cette petite académie, qui rappelle le Dauphin et ses familiers écrivant à Génappe les Cent nouvelles nouvelles, on remarque quelques noms devenus célèbres dans les lettres, et au premier rang François Villon.

La ballade de la page 130 (Je meurs de soif aupres de la fontaine), signée par Villon et adressée à Charles d'Orléans, est une espèce de jeu d'esprit où toute l'invention de l'auteur consistait à fondre et à ajuster dans le même vers deux pensées opposées l'une à l'autre; ces contrastes plus ou moins ingénieux, cherchés avec effort, embarrassent sensiblement l'allure franche et aventureuse de Villon, et se plient d'ailleurs avec peine à la forme rhythmique. La ballade de la page 124, qui a pour épigraphe un vers de Virgile, et les deux suivantes41, ne portent pas de nom d'auteur dans les manuscrits; mais elles sont aussi de Villon, qui termine la dernière par ces mots: Vostre povre escolier françoys, qualité qu'il a prise plusieurs fois dans ses vers42. Ces trois ballades, qui ont été insérées par M. Prompsault dans son édition des oeuvres de Villon, furent écrites à l'occasion de la naissance de la princesse Marie, fille de Charles le Téméraire, et petite-fille du duc Charles de Bourbon43. A la page 336, nous lisons un rondel d'Olivier de la Marche; nous préférons assurément un chapitre de ses Mémoires. Le rondel de la page 337, signé George, a été attribué par quelques critiques à George Chastelain.

Note 41: (retour) Combien que j'ay leu en ung dit, p. 125; et Euvre de Dieu, digne, louée, p. 127. Ces trois ballades de Villon sont réunies dans le manuscrit en une seule, peut être pour montrer qu'elles appartenaient au même auteur; nous avons dû respecter cette disposition.
Note 42: (retour) M. Aimé Champollion a inséré dans son édition les deux premières de ces ballades, et il a supprimé la troisième. Il ajoute en note, p. 443: «Il suffira de la lire (les deux premières ballades) sans grande attention pour voir qu'elle n'est point de Charles d'Orléans; son texte et ses rimes sont des plus mauvais.» Boileau était moins sévère pour François Villon.
Note 43: (retour)

Les relations littéraires de Charles d'Orléans et de Villon, qu'on n'a peut-être pas assez remarquées, ont laissé dans les ouvrages du dernier une trace qu'on retrouve, pour ainsi dire, à chacun de ses vers: nous ne citerons qu'un exemple. Charles d'Orléans adresse à sa maîtresse une ballade (p. 22) où nous lisons:

Au fort, martir on me devra nommer,

Se Dieu d'amours fait nulz amoureux saints,

Car j'ay des maulx plus que ne scay compter.

Puis qu'ainsi est que de vous suis loingtains.

Ouvrons le petit testament de Villon:

Au fort, je meurs amant martir,

Du nombre des amoureux sains.

Nous trouvons aussi parmi les collaborateurs de Charles d'Orléans, René, roi de Sicile et duc d'Anjou, qui est indiqué dans le manuscrit sous le nom de Secile, le cadet d'Albret (le cadet Dalebret ou simplement le Cadet), Jean II, duc d'Alençon, le grant Seneschal (selon l'abbé de la Rue44, ce personnage était Pierre de Brézé, comte de Maulévrier, grand sénéchal d'Anjou, de Poitou et de Normandie), le comte de Nevers, le vicomte de Blosseville qui avait suivi Charles d'Orléans en Angleterre45, et quelques autres gentilshommes que nous nommerons plus loin46. Les poésies de ces auteurs sont fort médiocres. Divers chansons ou rondels portent le nom du duc de Bourbon et du comte de Clermont; il faut ici, pour éviter les méprises, donner quelques éclaircissements.

Note 44: (retour) Essais hist. sur les Bardes, etc. t. III, p. 327.
Note 45: (retour) Essais hist, sur les Bardes, etc, t. III. p. 322.
Note 46: (retour) Voyez la Liste des auteurs, p. xxiv.

Trois ballades de Charles d'Orléans47 sont adressées à un duc de Bourbon; ce duc est Jean Ier, qui avait été fait prisonnier à Azincourt, et qui mourut à Londres en 1433. Jean II, comte de Clermont, petit-fils de Jean Ier, prit à la mort de Charles son père (1456) le titre de duc de Bourbon; il est l'auteur des rondels que nous allons citer: p. 303 (Rondel Clermondois), 309, 310 et 354. Au rondel de la p. 383, il est désigné sous le nom de Bourbon jadis Clermont; le duc son père venait de mourir, et ceci nous explique les deux premiers vers du rondel suivant, où Charles d'Orléans dit:

Comme parent et alyé

Du duc Bourbonnois à present48.

Note 47: (retour) Pag. 148-150.
Note 48: (retour) Page 383.

Enfin, ce duc Bourbonnois à présent est encore l'auteur de la chanson de la page 235, et de trois rondels (pag. 386, 391, 425), où il est appellé Bourbon49. C'est probablement à ce duc Jean, et en qualité de collaborateur, que Villon empruntait de temps en temps six écus.

Note 49: (retour) Plusieurs de ces rondels ou chansons portent au titre le nom de Bourbon, et sont, par conséquent, postérieurs à l'année 1456. Je m'éloigne donc encore ici de l'opinion émise (p. 425-427) par M. Aimé Champollion qui attribue ces poésies à Jean Ier, duc de Bourbon, mort en 1433.

Hugues le Voys, Pierre Chevalier, Étienne le Gout, Montbreton, Vaillant, n'étaient pas, je crois, gentilshommes; mais à coup sûr, ainsi que le lecteur pourra s'en convaincre facilement, ils n'étaient pas poëtes non plus. Les deux rondels de Guillaume Cadier50 et de Robertet composés en l'honneur de Charles d'Orléans51, les trois rondels de Guiot et de Philippe Pot, sont mauvais. Jean, duc de Lorraine, fils du roi Réné, a fait sept rondels; celui de la page 345 annonce de l'esprit et de la finesse. C'est à ce même duc de Lorraine qu'Antoine de la Sale a dédie le roman du Petit Jehan de Saintré.

Note 50: (retour) Charles d'Orléans nomme ce Guillaume Cadier dans une ballade, p. 148.
Note 51: (retour) Page 424.

Philippe de Boulainvilliers a mis dans le recueil une chanson et un rondel, deux pièces délicieuses qu'on croirait échappées à la plume de Charles d'Orléans; on peut ranger hardiment sur la même ligne les trois rondels et la chanson de Fraigne.

Deux rondels d'un style élégant et pleins de sentiments gracieux portent au titre: Madame d'Orléans; l'abbé de la Rue avait attribué ces deux pièces à Bonne d'Armagnac52, seconde femme du duc d'Orléans, et qui probablement ne fit jamais un vers de sa vie. Nous nous empressons de les restituer à leur véritable auteur, Marie de Clèves.

Note 52: (retour) Essai hist. sur les Bardes. etc. t III, p. 323.

La ballade de Gilles des Ourmes, Je meurs de soif aupres de la fontaine, ressemble à celle de Villon sur le même sujet; la chanson de la page 210 est fine et spirituelle; disons-en autant du rondel de la page 414; celui de la page 349, signé Gilles, est probablement du même auteur. Nous lisons deux ballades et deux rondels de Berthault de Villebresme; la ballade de la page 168, dont chaque vers commence par le mot tost, semble être la continuation de celle de Pierre Chevalier (p. 167), qui offre la même singularité. Les deux Caillau ont composé onze pièces, tant ballades que rondels. Jean est incontestablement supérieur à Simonnet; les rondels des pages 278 et 381 sont fort jolis, surtout le dernier. Benoît d'Amiens ne vaut pas à beaucoup près Jean Caillau. Mais de tous ces poëtes, le plus fécond était, sans contredit, Fredet.

Fredet paraît pour la première fois à la page 169; il écrit une lectre en complainte à Charles d'Orléans, qui répond par une autre complainte, laquelle est suivie d'une nouvelle lettre de Fredet. Les deux poëtes se plaignent et se consolent mutuellement; le premier est tourmenté par Amour et le second par Soussy; ces trois pièces sont froides et dénuées de tout intérêt poétique. Fredet et Charles d'Orléans échangent encore Deux rondels (pages 251, 252) qui ne valent pas mieux que leur complainte; mais bientôt les vers s'animent et se colorent. A la page 279 Fredet dit les grandes douleurs qu'il endure, et Charles d'Orléans (page 280) promet de l'aider de toute sa puissance; en effet un peu plus loin (page 335) le prince dit à son protégé: Vostre fait que savez, va bien. Nonobstant ces bonnes paroles, voici Fredet qui déplore les mauvais tours qu'on lui joue, et appelle la mort à grands cris (page 335). Que voulait Fredet? quels tours lui avait on joué? c'est ce que le livre ne dit pas; mais à la page 336 nous lisons un rondel de Charles d'Orléans où perce le dépit du prince et toute la mauvaise humeur du poëte; il faut remarquer cette pièce, quoique très-faible; elle est la seule de son genre dans le recueil. La pique des deux poëtes amena sans doute une rupture, car à la page 350 Charles d'Orléans se plaint de la longue absence de Fredet, mais d'une façon toute bienveillante; ce rondel, qui a douze vers, est un petit chef-d'oeuvre d'esprit, de bonhomie et de gaieté; la réponse (page 350) nous apprend que Fredet était marié, ce qui fournit à Charles d'Orléans le sujet d'un nouveau rondel (page 351), aussi caustique, aussi piquant qu'un chapitre de Rabelais ou une scène de Molière.

Nous ne pousserons pas plus loin cet examen des collaborateurs de notre poëte. Seulement nous ferons remarquer que tous s'efforçaient d'imiter le maître, et que ceux-là réussissaient le mieux qui, comme Fraigne, Boulainvilliers et Jean Caillau, en approchaient le plus. Il nous reste maintenant à parler de quelques pièces comprises dans le recueil, et dont les auteurs sont inconnus.

L'attribution des poésies qui portent au titre un nom d'auteur doit être mise, par cela même, hors de toute controverse. Les poésies non signées peuvent se diviser en deux catégories: les unes, et c'est l'immense majorité, appartiennent à Charles d'Orléans; les autres, et c'est l'exception, appartiennent à ses collaborateurs; il suffira d'indiquer ces dernières.

Onze ballades commencent par le vers: Je meurs de soif auprès de la fontaine; cinq de ces ballades ne sont pas signées53. Les poëtes du château de Blois, et ceci en offre un exemple, choisissaient ordinairement une pièce de vers qui servait de thème commun; or, il est peu probable que Charles d'Orléans ait composé pour sa part les cinq ballades non signées. Quelles sont celle ou celles qui lui appartiennent? Nous nous bornerons ici à consigner notre doute, car dans ces concours poétiques l'originalité de l'auteur disparaît, pour ainsi dire, derrière la rigueur de programme.

La ballade de la page 166 (Du regime quod dedistis) n'est certainement pas de Charles d'Orléans, car elle sert de réponse à la précédente (Bon régime sanitatis), qui est signée par lui. Nous avons vu plus haut Charles d'Orléans et Fredet échanger deux rondels à propos du mariage de ce dernier; or, je serais tout disposé à voir dans les deux ballades une continuation de la même polémique; d'autant plus que cette réponse non signée est tout à fait dans la manière de Fredet, et j'ajouterai même qu'elle ressortait de la situation. On pourra m'objecter que Fredet n'était pas prince, et que le mot se trouve dans l'envoi de la ballade de Charles d'Orléans; mais nous ferons remarquer que Villon appelait prince son ami Garnier54; ce sont fictions de poëte.

Note 53: (retour) Voyez l'Envoi de la ballade de Villon à Garnier. OEuvres de Villon, édit. de M. Prompsault, p. 310-311.
Note 54: (retour) Il nous est impossible de partager sur les Envois l'opinion de M. Aimé Champollion, qui a retranché des poésies de Charles d'Orléans les six ballades suivantes (nous citons les pages de notre édition): En la forest de longue actente, p. 105; Portant harnois rouillé de nonchaloir, p. 108; Dieu vueille sauver ma galée p. 109; Amour qui tant a de puissance, p. 158; L'autre jour je fis assembler, p. 165, et Bon regime sanitatis, p. 166 (cette dernière porte au titre dans les manuscrits le nom de Charles d'Orléans, et c'est probablement par une omission involontaire que l'éditeur ne l'a pas comprise dans son volume). Ces six ballades se terminent par un envoi adressé à un prince; et comme Charles d'Orléans était prince, M. Aimé Champollion a conclu que ces poésies avaient été composées pour lui et non par lui; mais ici le nouvel éditeur nous semble avoir attaché au mot prince une signification trop absolue et trop rigoureuse. Nous avons déjà vu que cette locution était employée chez les poëtes de ce temps comme une formule toute de convention. Bien plus, Charles d'Orléans avait autour de lui et dans sa famille de vrais princes auxquels il pouvait dédier ses poésies: qu'on ouvre notre volume aux pages 120 et 121, on y Trouvera des ballades signées par Charles d'Orléans, et adressées dans l'envoi à un prince. La ballade de la page 100 (Comment voy je les Anglois esbahys) composée, en 1453, par Charles d'Orléans, à l'occasion de la conquête de la Guienne et de la Normandie, porte au titre de l'envoi le mot prince (le nouvel éditeur a supprimé ce titre dans plusieurs ballades). Ainsi une ballade avec l'envoi à un prince peut venir aussi bien de notre poëte que de ses collaborateurs. J'attribue sans hésitation à Charles d'Orléans les six ballades citées plus haut, car je crois y découvrir des traces non douteuses de sa manière. La ballade de la page 105 est une charmante poésie, et toutes offrent de ce beautés délicates et élégantes qui ont, du moins à mes yeux, l'autorité d'une signature.

Le rondel de la page 245 (Je suis desja d'amour tanné), adressé comme le précédent à la doulce Valentine, doit être du même auteur, René, roi de Sicile, auquel nous attribuerons aussi le rondel de la page 248 (Se vous estiez comme moy).

La ballade de la page 111 (Yeulx rougis, plains de piteux pleurs), celle de la page 129 (Je n'ay plus soif, tarie est la fontaine), celle de la page 131 (Parfont conseil eximium) et celle de la page 157 (Visaige de baffe venu), me paraissent toutes provenir des élèves de Charles d'Orléans; péniblement rimées, triviales et dénuées de toute élégance, ces quatre ballades n'offrent pas un vers qui trahisse le style pénétrant, facile et correct du maître. Je rangerai dans la même catégorie le rondel de la page 406 (Prophétisant de vostre advenement), celui de la page 425 (Des droiz de la porte Baudet) et celui de la page 426 (Gardez vous bien de ce fauveau), celui de la page 410 (Les biens de Vous, honneur et pris) et les trois suivants. Le rondel de la page 324 (Se vous voulez m'amour avoir) serait plus naturellement placé dans la bouche d'un poëte féminin que dans celle de Charles d'Orléans.

Le petit poëme diffus, plein de vers barbares, intitulé: Le lay piteux (pages 429-436), et que deux manuscrits comprennent au nombre des poésies de Charles d'Orléans, me paraît d'une époque plus ancienne et n'est vraisemblablement pas de lui; à la page 430, ligne 10, on lit le mot arme pour ame; à la page 434, ligne 31, li pour le; à la page 436, ligne 24, m'ot pour m'a; ces formes grammaticales, dont les vers De Charles d'Orléans n'offrent pas d'exemple55, viennent nous raffermir dans notre conviction.

Note 55: (retour) A la page 390 de l'édition de M. Aimé Champollion, ligne 16, on lit le vers suivant: Abayer ne m'ot sonner. Il faut mot; voy. notre édition, page 399, vers 22.

Il y a bien encore quelques rondels sur lesquels nous ne sommes pas absolument fixés; mais nous avons dû nous borner ici à indiquer les pièces dont l'authenticité nous a paru la plus suspecte. Une lecture attentive des poésies de Charles d'Orléans et des membres de sa petite académie, est le meilleur guide qu'on puisse choisir pour démêler sûrement, dans cette espèce d'album poétique, ce qui appartient à celui-ci ou à ceux-là; toutefois il faut se défier de Fraigne et de Boulainvilliers, dont la manière se rapproche et égale parfois celle du maître. Maintenant on comprendra pourquoi nous avons publié le recueil dans son entier, pourquoi nous avons toujours fidèlement et exactement reproduit les titres de chaque pièce et pourquoi nous les avons laissées dans l'ordre indiqué par le manuscrit où elles sont les plus nombreuses. Tout cela est un enseignement nécessaire pour ceux qui voudront examiner des questions que nous n'avons certainement pas la prétention d'avoir résolues; d'ailleurs ces poésies s'éclairent les unes les autres et il y a ici trop d'obscurité pour ne pas saisir avec empressement la plus petite lumière. Le lecteur a maintenant les pièces du procès sous les yeux, il appréciera56.

Note 56: (retour)

Les manuscrits que nous avons reproduits dans celle édition sont au nombre de six:

1. BIBLIOTH. DU ROI. (Lavall. No 193.) 269 feuil. vélin, in-8°. Le feuillet 1 porte les armes de la maison d'Orléans. L'écriture annonce la fin du quinzième siècle. Ce manuscrit, auquel plusieurs scribes ont travaillé, a appartenu au duc de la Vallière.

2. BIBLIOTH. DU ROI. (Fond. franc., No 7357-4.) 112 feuil. écrits sur Deux col. vélin, petit in-folio. Le feuillet 1 porte les armes de la maison d'Orléans et de Milan. Moins ancien que le No 1, le manuscrit No 2 représente le recueil le plus complet des poésies de Charles d'Orléans et de ses collaborateurs; il a appartenu à Henri II, à Catherine de Médicis, à Ballesdens et à Colbert. L'exécution du manuscrit No 2 est très-riche et très-soignée; mais les textes offrent la trace d'altérations nombreuses.

3. BIBLIOTH. DU ROI. (S.Germ. 1660.) Papier, petit in-folio. Les poésies de Charles d'Orléans, recueillies dans le même volume avec d'autres Opuscules, commencent au recto du feuillet 1 par ces mots: Cy commence le livre que monseigneur Charles duc d'Orléans a faict estant prisonnier en Angleterre, et finissent au recto du feuillet 59: Cy fine le livre, etc. Le manuscrit No 3 ne contient qu'une partie des poésies de l'auteur; mais dans le nombre se trouvent une ballade, le Lay piteux, deux rondeaux et deux chansons, qui manquent aux Nos 1 et 2.

4. BIBLIOTH. DE L'ARSENAL. 139 feuil. vélin, petit in-4º. Le feuillet 1 porte la signature du marquis de Paulmy. Le manuscrit No 4, moins complet que les Nos 1 et 2, plus ancien que ce dernier, nous a fourni quelques leçons utiles.

5. BIBLIOTH. DE L'ARSENAL. Papier, petit in-folio. Ce volume contient les poésies de divers auteurs; celles de Charles d'Orléans occupent cinquante-trois feuillets; elles se terminent par la souscription suivante; Cy fine le livre que monseigneur d'Orléans fist lui estant prisonnier en Angleterre, là où vous trouvères la lectre de Retenue, et balades, et complaintes, et la Requeste, et la Quictance, comme il bailla son cueur en gaige, et la lectre close et le dit de France, et le lay piteux, etc., etc. Le manuscrit No 5 offre les mêmes textes que le No 3; mais il est moins correct, et on y remarque une lacune considérable; le copiste a omis vingt-cinq ballades.

6. BIBLIOTH DE L'ARSENAL. Papier, in folio. Reproduction très-fautive du Manuscrit No 2. Cette copie, a été faite an commencement du siècle dernier, sur un texte vicieux et déjà altéré; mais une main érudite a jeté sur les marges du volume quelques notes qui ont dû appeler notre attention. Au folio 120 recto le critique anonyme écrit ces mois: Galois et Galoises dont j'ai parlé dans mes Mémoires sur la chevalerie, et un peu plus loin (folio 126 verso), il renvoie le lecteur à son glossaire au mot estradiot. Or, ce critique ne peut être que La Curne de Sainte Palaye, dont l'écriture fine et serrée se reconnaît d'ailleurs à la première vue. M. Aimé Champollion, qui, tout à l'heure, était sans pitié pour notre ami François Villon, n'a vu dans les remarques du célèbre philologue que des «notes dont le ridicule et la singularité sont le seul mérite(Notice prélim. xxxi.) Nous sommes moins difficile, nous avons lu les Observations de Sainte Palaye avec tout le soin que commande le nom de L'auteur, et nous y avons puisé des lumières pour rédiger le glossaire qui termine notre volume.

Le manuscrit n° 1, sans contredit le plus ancien et le plus correct de tous, est celui que nous avons suivi de préférence pour la transcription des textes. Le manuscrit n° 2, où les pièces sont les plus nombreuses, est celui que nous avons suivi pour la distribution et le classement des pièces. Ainsi notre Édition, à partir de la page 1, jusques y compris le rondel de Cadier, page 425, reproduit, dans leur ordre successif, les diverses poésies contenues dans le manuscrit n° 2 (il faut toutefois excepter une première strophe de la ballade de la page 116, qui, comme nous l'avons dit en note, appartient au manuscrit n° 1). Les trois rondels qui suivent celui de Cadier sont empruntés au manuscrit n° I, et le reste du volume, à partir de la ballade de la page 426 est tiré des manuscrits 3 et 5.

Les bibliographes signalent encore d'antres manuscrits des poésies de Charles d'Orléans. Quatre de ces manuscrits sont à Londres, un à Grenoble et un à Carpentras. Les manuscrits de Londres renferment, dit-on, quelques chansons qui manquent dans ceux de Paris: je ne sais si ces chansons appartiennent à notre auteur. Un des manuscrits de Londres est la traduction anglaise des Oeuvres de Ch. d'Orléans; cette traduction a été publiée en 1827, par M. Walson Taylor. Le manuscrit de Grenoble ne contient qu'une partie des poésies composées par Charles d'Orléans et ses collaborateurs: les textes offrent de fâcheuses lacunes; et une imperfection plus fâcheuse encore est l'absence du nom des auteurs en tète des pièces. Le manuscrit de Carpentras paraît être une copie des manuscrits déjà cités.

De tous ces manuscrits, ceux que nous avons décrits sous les n° 1 et 2 sont assurément les plus précieux, surtout le n° 1, qui semble réunir tous les Caractères d'un texte original. L'édition de Chalvet, qui a publié le manuscrit de Grenoble, nous a peu servi.

On lit dans les manuscrits n° 1 et n° 2, une ballade et huit rondels ou chansons en anglais; nous n'avons pas reproduit ces poésies qui intéressent peu la littérature française. Nous avons joint au volume un petit glossaire-index qui donne l'explication des termes les plus vieillis. Le recueil contient une carole en latin (p. 266), un certain nombre de poésies mêlées de latin et de français, et deux rondels (p. 361 et 390) où le français et l'italien se trouvent confondus; nous n'avons inséré dans le glossaire que des mots français D'ailleurs les termes empruntés aux idiomes étrangers n'offrent pas ici de difficultés sérieuses, il faut toutefois excepter le vers: Contre fenoches et noxbuze (p. 361 et 390), dont le sens est assurément fort obscur. Nous avons hésité entre diverses interprétations qui, après un examen attentif, nous ont paru trop peu certaines; ajoutons que Sainte-Palaye a écrit à la marge du vers cité: Mots que je n'entens pas. Quelques Fautes se sont glissées dans notre édition; au rondel dialogué de la page 355, les noms des personnages Soussy et Cusur ont été transposés dans les quatre premiers vers. On a imprimé au premier vers de la page 1 au pour ou. Quoique le poète ait dit lui-même dans un de ses rondels: Au temps passé, il faut néanmoins signaler cette petite infidélité; tous les manuscrits portent ou. Nous avons fait nos efforts pour donner un texte pur et correct, et nous prions le lecteur de nous pardonner les fautes qui, malgré des soins assidus, ont pu nous échapper, soit dans la copie des manuscrits, soit dans l'impression du volume.

Retiré à Blois, Charles d'Orléans s'abandonna tout entier à ses goûts littéraires, et chaque jour voyait s'accroître le nombre infini de ses Poésies. Une promenade en bateau, la visite d'un parent, une partie de chasse, en un mot, les moindres accidents deviennent sous sa plume facile le sujet d'un rondel; de là aussi quelques passages du livre dont le sens nous échappe aujourd'hui. Jamais le front du poète ne fut plus serein, ni sa main plus ferme; nous recommandons au lecteur la ballade de la page 106 (Je cuide que ce sont nouvelles), et surtout celle de la page 112 (Ce que l'ueil despend en plaisir) où un certain Contentement de soi-même s'allie merveilleusement à une sensibilité qui n'a rien d'affecté. Le petit poème en ballades sur la Fortune (pages 113-116) offre aussi de grandes beautés, mais d'un ordre plus élevé. La ballade de la page 107 (N'a pas longtemps qu'escoutoye parler) est ravissante; l'auteur n'a peut-être jamais mieux fait. J'avoue qu'entre toutes les poésies de Charles d'Orléans, j'ai une préférence marquée pour celles de cette époque; le poète me semble ici avoir atteint toute la puissance et toute la maturité de son talent. Les majestueuses grandeurs de la nature viennent se refléter dans ses vers, et quelques-uns de ses rondels sur l'été aux tappis veluz57, sur l'hiver qui fuit58, sont des chefs-d'oeuvre déjà devenus populaires. Son humeur honnête et pacifique le Tenait éloigné des agitations; il enseignait sa petite académie, et c'est à peine si nous trouvons çà et là quelques anneaux qui le rattachent au mouvement politique de l'Europe. En 1442, Charles VII chargea le duc d'Orléans de conclure à Tours une trêve avec les Anglais; les deux premiers vers du rondel de la page 250 (Durant les trêves d'Angleterre) rappellent cette négociation. En 1447, Philippe Marie, duc de Milan, mourut sans laisser d'héritier, et Charles d'Orléans, comme fils de Valentine, réclama cette riche succession; aidé par le duc de Bourgogne, il leva une petite armée et en confia le commandement à Jean de Châlons. L'exécution fut de petit fruit, dit Olivier de la Marche. En effet, on sait que François Sforce, qui avait épousé une fille bâtarde du défunt, l'emporta sur ses rivaux et conquit le duché; après un voyage à Asti, Charles d'Orléans revînt à Blois. En 1458, il sortit de nouveau de sa retraite pour défendre Jean II, duc d'Alençon, son gendre et son collaborateur en rondels, accusé du crime de haute trahison59. Jean d'Alençon fut condamné à mort, mais le roi fit grâce.

Note 57: (retour) Page 422.
Note 58: (retour) Page 423.
Note 59: (retour) Ce discours prononcé par Charles d'Orléans; et que nous avons déjà cité page IX, a été conservé dans un manuscrit de là Bibliothèque du Roi (Fonds franc. n° 7357-4).

Quelques-unes des dernières poésies de Charles d'Orléans portent l'empreinte d'une décadence qu'on ne saurait dissimuler. Le poète a perdu par degré sa vive allure et ses fraîches inspirations; il rime toujours, mais son vers est décoloré, la sève des jeunes années a disparu, et sa plume se traîne péniblement sur des sujets peu propres à réveiller une muse épuisée; son imagination languit, s'éteint peu à peu et paraît comme affaissée sous le poids de je ne sais quelle douleur secrète; il dit tristement:

Le monde est ennuyé de moy

Et moy pareillement de luy60.

Et ailleurs:

Je ne voy rien qui ne m'annuye

Et ne scay chose qui me plaise61.

Note 60: (retour) Page 287.
Note 61: (retour) Page 377.

En 1462, la duchesse d'Orléans mit au monde un fils; mais ce bonheur domestique ne réjouit plus le poète, ni ses chants, qui portent la trace d'un sombre découragement et semblent annoncer une fin prochaine. En effet, Charles d'Orléans allait être entraîné une dernière fois sur la scène politique; le vieillard modeste, si plein de douceur et d'humanité, le poète plaintif, devait paraître, avant de mourir, en face de Louis XI.

Louis XI avait résolu de dépouiller le duc de Bretagne de son duché, et dans les états tenus à Tours, en 1464, Charles d'Orléans osa vanter les douceurs de la paix publique et faire au roi quelques timides remontrances que son grand âge eût dû lui faire pardonner. Louis XI, furieux, interrompit violemment ces humbles paroles et accabla l'orateur d'insultes et d'outrages. Le vieillard épouvanté s'enfuit de Tours précipitamment; arrivé à Amboise, il expira le 4 janvier 1465.

Quand on lit Christine de Pisan, Eustache Deschamps, Alain Chartier, Martin le Franc et leurs contemporains, on se demande où notre poète a puisé cette élocution facile, ce vers net, incisif et nerveux, ce sentiment exquis de l'harmonie et de la pureté du langage qu'on retrouve jusque dans ses poésies les plus négligées. Charles d'Orléans apparaît au premier âge de notre littérature dans tout l'éclat d'un génie original; il ne copie ni ne singe personne; c'est un homme toujours lui, qui ne pose jamais, et qui donne aux moindres idées, aux plus fugitifs détails, une forme admirable d'élégance et de distinction; rien de guindé, rien de prétentieux, ni de préparé à l'avance; on pourrait faire avec son livre son histoire de chaque jour; il dit toute chose, et s'embarrasse peu si on l'écoute; il écrit pour lui, comme un voyageur sur son album; maintenant choisissez ce qui vous plaît, vous trouverez partout l'homme simple et bon, imprégné d'un parfum aristocratique qui assouplit merveilleusement sa voix. Dans la jeunesse, il vous parlera de ses amours; dans la prison, de ses ennuis; dans le château, de ses pères, de sa philosophie songeuse. Ne lui demandez pas des souvenirs trop lointains, il vit au jour le jour, ne s'inquiétant, ni de la veille, ni du lendemain; c'est une nature insouciante, timide, un peu molle et qui ne retrouve réellement sa vivacité que dans le vers qui échappe à sa pensée. Né poète, la poésie a été l'occupation de toute sa vie; les ballades, les rondels qui tombaient chaque jour de sa plume sont devenus peu à peu, et peut-être sans qu'il s'en doutât, un véritable monument poétique dont l'influence s'est étendue au loin dans les siècles suivants. Mais pour achever cette esquisse trop imparfaite, appelons ici à notre aide l'imposante parole d'un de nos plus ingénieux écrivains: «Il y a dans Charles d'Orléans, dit M. Villemain, un bon goût d'aristocratie chevaleresque, et cette élégance de tour, cette fine plaisanterie sur soi-même, qui semble n'appartenir qu'à des époques très-cultivées. Il s'y mêle une rêverie aimable, quand le poète songe à la jeunesse qui fuit, au temps, à la vieillesse. C'est la philosophie badine et le tour gracieux de Voltaire dans ses stances à madame du Deffant.» Et ailleurs: «Le poète, parla douce émotion dont il était rempli, trouve de ces expressions qui n'ont point de date, et qui, étant toujours vraies, ne passent pas de la langue et de la mémoire d'un peuple. Sans doute, quelques empreintes de rouille se mêlent à ces beautés primitives; mais il n'est pas d'étude où l'on puisse mieux découvrir ce que l'idiome français, manié par un homme de génie, offrait déjà de créations heureuses62

Note 62: (retour) Tableau de la littérature au moyen âge, par M. Villemain, t. II, p. 228 et 234.

Le suc poétique, si je puis dire ainsi, exprimé par Charles d'Orléans, a été soigneusement recueilli par Villon et par Marot; le premier y a déposé sa franchise quelque peu cynique, et le second sa verve étincelante, son vers correct et les traditions des littératures grecques, et et latines qui renaissaient. Ces trois éléments combinés dominent toute la poésie du seizième siècle. Ainsi pour apprécier, sous tous ses aspects, le livre de Charles d'Orléans, il faudrait analyser ces trois individualités et montrer l'effet qu'elles durent produire confondues. Nous laissons ces questions de haute critique à une main plus habile; d'ailleurs nous avons dû renfermer cette notice dans les bornes restreintes et modestes d'une biographie littéraire; nous n'ajouterons plus qu'un mot. De graves historiens ont prétendu que le duc d'Orléans, prince du sang royal de France, était resté au dessous de sa mission; ils lui ont fait un crime d'avoir soutenu mollement le drapeau de la révolte et de la guerre civile, et ils lui reprochent ses vers, en quelque sorte, comme des lâchetés. Voilà, en vérité, de singulières accusations. Eh bien, sauf le respect que nous devons à ces historiens, je crois que si au lieu d'assassiner leurs parents, d'avilir une monarchie qu'ils devaient protéger, délivrer leur pays aux Anglais, Jean sans Peur, le comte de Saint-Pol et le connétable d'Armagnac avaient employé leur loisir à rimer des ballades dans leur château, je crois, dis-je, que nos pères de ce temps-là en eussent ressenti quelques bons effets. Historiens, rassure-vous, les chefs politiques ne manqueront jamais à vos récits; mais des poètes comme Charles d'Orléans, on n'en trouve qu'un dans une littérature; ainsi, pardonnez-lui ses poésies.

J. MARIE GUICHARD.




LISTE DES AUTEURS
NOMMÉS EN TÊTE DE QUELQUES-UNES DES POÉSIES
CONTENUES DANS CE VOLUME.

ALBRET (le cadet d'), 352, 356.
ALENÇON (Jean II, duc d'), 271.
BENOIT d'Amiens, 358, 359, 371, 390, 397, 418.
BLOSSEVILLE (le vicomte de), 385.
BOUCICAUT, 339, 340.
BOULAINVILLIERS (Philippe de), 209, 353.
BOURBON (Jean II, duc de), 235, 303, 309, 310, 334, 354, 383, 386, 391, 425.
BOURGOGNE (Philippe-le-Bon, duc de), 152, 154.
CADET (le), voy. Albret.
CADIER (Guillaume), 424.
CAILLAU (Jean), 104, 136, 278, 316, 380, 381.
CAILLAU (Simonnet), 138, 341, 370, 395, 413.
CHEVALIER (Pierre), 167.
CLERMONT (compte de), voy. Bourbon.
CUISE (Antoine de), 408, 409.
DALEBRET, voy. Albret.
FARET, 371.
FRAIGNE, 238, 389, 405, 406.
FREDET, 169, 176, 251, 279, 322, 325, 335, 341, 350.
GARENCIÈRES (Jean de Montenay, sire de), 142.
GEORGE, 337.
GILLES, 349.
GOUT (Étienne le), 269.
LORRAINE (Jean, duc de), 342, 344, 345, 346, 372, 415, 416.
LUSSAY (Antoine de), 348.
MARCHE (Olivier de la), 336.
MONTBRETON, 133.
NEVERS (Charles de Bourgogne, comte de), 243, 319.
ORLÉANS (Charles, duc d'), 103, 120, 121, 123, 141, 151, 153, 155, 158, 159, 166, 173, 234, 243, 244, 246, 248—250, 252, 260, 269, 271, 280, 311, 313, 320, 323, 334, 335, 336, 340—342, 346, 347, 350—352, 354—358, 360—368, 370, 372—389, 391—395, 397—405, 407, 409. 412—414, 417, 420, 423.
ORLÉANS (Marie de Clèves, duchesse d'), 321, 347.
OURMES (Gilles des), 137, 210, 349, 353, 396, 414.
POT (Guiet), 348, 349.
POT (Philippe), 348.
ROBERTET, 133, 424.
SECILE (René d'Anjou, roi de), 245, 248, 249, 250.
SÉNÉCHAL (le grand), 384, 405.
TIGNONVILLE, 360, 396.
TORSY (le seigneur de), 333.
TREMOILLE (Jacques, bâtard de la), 110, 351.
VAILLANT, 102, 337, 338.
VILLECRESME (Berthaud de), 135, 168, 387, 390.
VILLON (François), 130.
VOYS (Hugues le), 397, 400, 401.




POÉSIES DE CHARLES D'ORLÉANS

DE JEHAN DE LORRAINE, DE GILLES DES OURMES,
DU COMTE DE CLERMONT, DE SIMONNET ET DE JEHAN CAILLAU,
DE BERTHAULT DE VILLEBRESME, DE FREDET, ETC.



Au temps passé quant Nature me fist

En ce monde venir, elle me mist

Premierement tout en la gouvernance

D'une Dame qu'on appeloit Enfance;

En lui faisant estroit commandement

De me nourrir, et garder tendrement,

Sans point souffrir soing ou merencolie,

Aucunement me tenir compaignie;

Dont elle fist loyaument son devoir;

Remercier l'en doy pour dire voir.

En cest estat, par ung temps me nourry,

Et apres ce, quant je fu enforcy,

Ung messaigier qui Aage s'appella,

Une lectre de creance bailla

A Enfance, de par Dame Nature,

Et si lui dist que plus la nourriture

De moy n'auroit, et que Dame Jeunesse

Me nourriroit, et seroit ma maistresse;

Ainsi du tout Enfance delaissay,

Et avecques Jeunesse m'en alay.

Quant Jeunesse me tint en sa maison,

Ung peu avant la nouvelle saison,

En ma chambre s'en vint ung bien matin,

Et m'esveilla le jour saint Valentin,

En me disant: Tu dors trop longuement,

Esveille toy, et aprestes briefment,

Car je te vueil avecques moy mener

Vers ung seigneur dont te fault acointer,

Lequel me tient sa servante tres chiere;

Il nous fera, sans faillir, bonne chiere.

Je respondy: Maistresse gracieuse,

De lye cueur et voulenté joyeuse,

Vostre vouloir suy content d'acomplir;

Mais humblement je vous vueil requerir

Qu'il vous plaise le nom de moy nommer

De ce seigneur dont je vous oy parler,

Car s'ainsi est que sienne vous tenez,

Sien estre vueil, se le me commandez;

Et en tous faiz vous savez que desire

Vous ensuir, sans en riens contredire.

Puis qu'ainsy est, dist elle, mon enfant,

Que de savoir son nom desirez tant,

Saichiez de vray que c'est le Dieu d'amours

Que j'ay servy, et serviray tousjours,

Car de pieca suy de sa retenue,

Et de ses gens, et de lui bien congneue,

Oncques ne vis maison, jour de ta vie,

De plaisans gens si largement remplie;

Je te feray avoir d'eulx acointance,

Là trouverons de tous biens habondance.

Du Dieu d'amours quand parler je l'oy.

Aucunement me trouvay esbahy;

Pour ce lui dis: Maistresse, je vous prie

Pour le present que je n'y voise mie,

Car j'ay oy à plusieurs raconter

Les maulx qu'Amour leur a fait endurer,

En son dangier bouter ne m'oseroye,

Car ses tourmens endurer ne pourroye;

Trop jeune suy pour porter si grant fais,

Il vaulx trop mieulx que je me tiengne en pais.


Fy, dist elle, par Dieu tu ne vaulx riens;

Tu ne congnois l'onneur et les grans biens

Que peus avoir, se tu es amoureux,

Tu as oy parler les maleureux,

Non pas amans qui congnoissent qu'est joye;

Car raconter au long ne te sauroye

Les biens qu'Amour scet aux siens departir;

Essaye les, puis tu pourras choisir

Se tu les veulx ou avoir ou laissier;

Contre vouloir nul n'est contraint d'amer.

Bien me revint son gracieux langaige,

Et tost muay mon propos et couraige,

Quant j'entendy que nul ne contraindroit

Mon cueur d'amer fors ainsy qu'il vouldroit;

Si luy ay dit: Se vous me promectez,

Ma Maistresse, que point n'obligerez

Mon cueur, ne moy, contre nostre plaisir,

Pour ceste fois je vous vueil obeir,

Et à present vous suivray ceste voye,

Je prie à Dieu qu'à honneur m'y convoye.

Ne te doubles, se dist elle, de moy,

Je te prometz et jure par ma foy

Par moy ton cueur ja forcé ne sera,

Mais garde soy qui garder se pourra,

Car je pense que ja n'aura povoir

De se garder, mais changera vouloir;

Quant Plaisance lui monstrera à l'ueil

Gente beaulté plaine de doulx acueil,

Jeune, saichant, et de maniere lye,

Et de tous biens à droit souhait garnie.

Sans plus parler, sailli hors de mon lit,

Quant promis m'eust ce que devant est dit,

Et m'aprestay le plus joliement

Que peu faire, par son commandement:

Car jeunes gens qui desirent honneur,

Quant veoir vont aucun royal Seigneur,

Ilz se doivent mectre de leur puissance

En bon arroy, car cela les avance;

Et si les fait estre prisiez des gens,

Quant on les voit netz, gracieux et gens.

Tantost apres tous deux nous en alasmes,

Et si longtemps ensemble cheminasmes

Que venismes au plus pres d'un manoir

Trop bel assis, et plaisant à veoir;

Lors Jeunesse me dist: Cy est la place

Où Amour tient sa court et se soulace,

Que t'en semble, n'est elle pas tres belle?

Je respondy: Oncques mais ne vy telle.

Ainsi parlans aprouchasmes la porte,

Qui à veoir fut tres plaisant et forte.

Lors Jeunesse si hucha le portier,

Et lui a dit: J'ay cy ung estrangier,

Avecques moy entrer nous fault leans;

On l'appelle CHARLES DUC D'ORLÉANS.

Sans nul delay le portier nous ouvry,

Dedens nous mist, et puis nous respondy:

Tous deux estes ceans les bien venuz;

Aler m'en vueil, s'il vous plaist, vers Venus

Et Cupido, si leur raconteray

Qu'estes venuz, et ceans mis vous ay.

Le portier fu appellé compaignie

Qui nous receu de maniere si lye,

De nous party, à Amour s'en ala:

Briefment apres devers nous retourna,

Et amena Bel-acueil et Plaisance

Qui de l'ostel avoient l'ordonnance;

Lors quant de nous approucher je les vy,

Couleur changay, et de cueur tressailly.

Jeunesse dist: De riens ne t'esbahys,

Soyes courtois et en faiz et en dys.

Jeunesse tost se tira devers eulx,

Apres elle m'en alay tout honteulx,

Car jeunes gens perdent tost contenance

Quant en lieu sont où n'ont point d'acointance;

Si lui ont dit: «Bien soyez vous venue;

Puis par la main l'ont liement tenue;

Elle leur dit: «De cueur vous en mercy;

J'ay amené céans cest enfant cy,

Pour lui monstrer le tres loyal estat

Du Dieu d'amours, et son joyeulx esbat.

Vers moy vindrent me prenant par la main,

Et me dirent: «Nostre Roy souverain

Le Dieu d'amours vous prie que venez

Par devers lui, et bien venu serez.

Je respondy humblement: «Je mercie

Amour et vous de vostre courtoisie:

De bon vouloir iray par devers lui,

Pour ce je suis venu cy aujourdui,

Car Jeunesse m'a dit que le verray

En son estat et gracieux array.

Bel-acueil print Jeunesse par le bras,

Et Plaisance si ne m'oublia pas,

Mais me pria qu'avec elle venisse,

Et tout le jour pres d'elle me tenisse;

Si alasmes en ce point jusqu'au lieu

Là où estoit des amoureux le Dieu.

Entour de lui son peuple s'esbatoit,

Dancant, chantant, et maint esbat faisoit;

Tous à genoulz nous meismes humblement,

Et Jeunesse parla premierement;

Disant, «Tres haut et noble puissant Prince,

A qui subgiet est chascune province,

Et que je doy servir et honnourer,

De mon povoir je vous viens presenter

Ce jeune filz qui en moy a fiance,

Qui est sailly de la maison de France,

Creu ou jardin semé de fleurs de lys,

Combien que j'ay loyaument lui promis

Qu'en riens qui soit je ne le lyeray,

Mais à son gré son cueur gouverneray.

Amour repont, «Il est le bien venu,

Ou temps passé j'ay son pere congneu,

Plusieurs autres aussi de son lignaige

Ont mainteffoiz esté en mon servaige,

Parquoy tenu suy plus de lui bien faire,

S'il veult apres son lignaige retraire;

Vien ça, dist il, mon filz, que pense tu?

Fu tu oncques de ma darde feru;

Je croy que non, Car ainsi le me semble;

Vien pres de moy, si parlerons ensemble.

De cueur tremblant pres de lui m'aprouchay,

Si lui ay dit: «Sire, quant j'accorday

A Jeunesse de venir devers vous,

Elle me dist que vous estiez sur tous

Si tres courtois que chascun desiroit

De vous hanter, qui bien vous congnoissoit;

Je vous supply que je vous trouve tel,

Estrangier suy venu en votre hostel,

Honte seroit à vostre grant noblesse

Se fait m'estoit ceans mal ou rudesse.

Par moy contraint, dist Amour, ne seras,

Mais de ceans jamais ne partiras

Que ne soies es las amoureux pris:

Je m'en fais fort, se bien l'ay entrepris:

Souvent Mercy me vendras demander,

Et humblement ton fait recommander,

Mais lors sera ma grace de toy loing;

Car à bon droit le fauldray au besoing,

Et si feray vers toy le dangereux,

Comme tu fais d'estre vray amoureux.

Venez avant, dist il, plaisant Beaulté,

Je vous requier que sur la loyaulté

Que me devez, le venez assaillir,

Ne le laissiez reposer ne dormir,

Ne nuit, ne jour, s'il ne me fait hommaige,

Aprivoisiez ce compaignon sauvaige;

Ou temps passé vous conqueistes Sampson

Le fort, aussi le saige Salmon.

Se cest enfant surmonter ne savez,

Vostre renom du tout perdu avez.

Beaulté lors vint, de costé moy s'assist,

Ung peu se teut, puis doulcement m'a dist:

Amy, certes, je me donne merveille

Que tu ne veulx pas que l'en te conseille;

Au fort saiches que tu ne peuz choisir,

Il te convient à Amour obeir;

Mes yeulx prindrent fort à la regarder,

Plus longuement ne les en peu garder;

Quant Beaulté vit que je la regardoye,

Tost par mes yeulx ung dard au cueur m'envoye.

Quand dedens fu, mon cueur vint esveiller,

Et tellement le print à catoillier

Que je senty que trop rioit de joye;

Il me despleut qu'en ce point le sentoye;

Si commençay mes yeulx fort à tenser,

Et envoyay vers mon cueur ung penser,

En lui priant qu'il gectast hors ce dard;

Helas! helas! j'y envoyay trop tart,

Car quant Penser arriva vers mon cueur,

Il le trouva ja pasmé de doulceur.

Quant je le sceu, je dis par desconfort,

Je hé ma vie, et desire ma mort,

Je hé mes yeulx, car par eulx suis deceu,

Je hé mon cueur qu'ay nicement perdu,

Je hé ce dard qui ainsi mon cueur blesse,

Venez avant, partuez moy, Destresse,

Car mieulx me vault tout à ung cop morir

Que longuement en desaise languir;

Je congnois bien, mon cueur est pris es las

Du Dieu d'amours, par vous Beaulté, helas!

Adonc je cheu aux piez d'Amour malade,

Et semblay mort, tant euz la coleur fade:

Il m'apperceu, si commenca à rire

Disant: «Enfant, tu as besoing d'un mire;

Il semble bien par ta face palie

Que tu seuffres tres dure maladie;

Je cuidoye que tu fusses si fort

Qu'il ne fust riens qui te peust faire tort,

Et maintenant, ainsi soudainement,

Tu es vaincu par Beaulté seulement.

Où est ton cueur pour le present alé

Ton grant orgueil est bientost ravalé;

Il m'est advis tu deusses avoir honte

Si de legier, quant Beaulté te surmonte,

Et à mes piez t'a abatu à terre;

Revenge toy, se tu vaulx riens pour guerre,

Ou à elle il vault mieulx de toy rendre,

Se tu ne scez autrement te deffendre,

Car de deux maulx, puisque tu peuz eslire,

C'est le meilleur que preignes le moins pire.

Ainsi de moy fort Amour se mocquoit,

Mais non pourtant de ce ne me challoit,

Car de douleur je estoye si enclos

Que je ne tins compte de tous ses mos:

Quant Jeunesse vit que point ne parloye,

Car tout advis et sens perdu avoye,

Pour moy parla, et au Dieu d'amours dist:

Sire, vueillez qu'il ait aucun respit:

Amour respont: «Jamais respit n'aura

Jusques à tant que rendu se sera.»

Beaulté mist lors en son giron ma teste,

Et si m'a dit: «De main mise t'arreste,

Rens toy à moy, et tu feras que saige,

Et à Amour va faire ton hommaige;

Je respondy: «Ma Dame, je le vueil,

Je me soubzmetz du tout à vostre vueil;

Au Dieu d'amours et à vous je me rens,

Mon povre cueur à mort feru je sens,

Vueillez avoir pitié de ma tristesse,

Jeune, gente, nompareille Princesse.

Quant je me fu ainsi rendu à elle:

Je maintendray, dist elle, ta querelle

Envers Amour, et tant pourchasseray

Qu'en sa grace recevoir te feray;

A brief parler, et sans faire long compte,

Au Dieu d'amours mon fait au vray raconte,

Et lui a dit, «Sire, je l'ay conquis,

Il s'est à vous, et à moi tout soubzmis,

Vueillez avoir de sa douleur mercy,

Puisque vostre se tient, et mien aussy;

S'il a meffait vers vous, il s'en repent,

Et se soubzmet en vostre jugement;

Puisqu'il se veult à vous abandonner,

Legierement lui devez pardonner;

Chascun seigneur qui est plain de noblesse

Doit departir mercy à grant largesse;

De vous servir sera plus obligié,

Se franchement son mal est allegié;

Et si mectra paine de desservir

Voz grans biensfaiz, par loyaument servir.

Amour respont: Beaulté, si saigement

Avez parlé, et raisonnablement,

Que pardonner lui vueil la malvueillance

Qu'ay eu vers lui, car par oultrecuidance

Me courrouça quant, comme foul et nice,

Il refusa d'entrer en mon service;

Faictes de lui ainsi que vous vouldrez,

Content me tiens de ce que vous ferez,

Tout le soubzmetz à vostre voulenté,

Sauve, sans plus, ma souveraineté.

Beaulté respont: Sire, c'est bien raison

Par dessus tous et sans comparaison,

Que pour seigneur et souverain vous tiengne,

Et ligement vostre subgiet deviengne;

Premierement devant vous jurera

Que loyaument de cueur vous servira,

Sans espargnier, soit de jours ou de nuis,

Paine, soucy, dueil, courroux ou ennuis,

Et souffrera, sans point se repentir,

Les maulx qu'amans ont souvent à souffrir.

Il jurera aussi secondement

Qu'en ung seul lieu amera fermement,

Sans point querir ou desirer le change,

Car sans faillir ce seroit trop estrange

Que bien servir peust ung cueur en mains lieux,

Combien qu'aucuns cueurs ne demandent mieulx

Que de servir du tout à la volée,

Et qu'ilz ayent d'amer la renommée,

Mais au derrain ilz s'en trouvent punis

Par Loyaulté dont ils sont ennemis.

En oultre plus promectra tiercement

Que voz conseulx tendra secretement,

Et gardera de mal parler sa bouche.

Noble Prince, ce point cy fort vous touche,

Car mains amans, par leurs nices parolles,

Par sotz regars et contenances folles,

Ont fait parler souvent les mesdisans,

Par quoy grevez ont esté voz servans,

Et ont receu souventeffoiz grant perte

Contre raison, et sans nulle desserte.

Avecques ce, il vous fera serment

Que s'il recoit aucun avancement

En vous servant, qu'il n'en fera ventance;

Cestui meffait dessert trop grant vengance,

Car quant Dames veulent avoir pitié

De leurs servans, leur monstrant amitié,

Et de bon cueur aucun reconfort donnent,

En ce faisant leurs honneurs abandonnent,

Soubz fiance de trouver leurs amans

Secrez, ainsi qu'en font les convenans.

Ces quatre points qu'ay cy devant nommez

A tous amans doivent estre gardez,

Qui à honneur et avancement tirent

Et leurs amours à fin mener désirent:

Six autres points aussi accordera,

Mais par serment point ne les promectra,

Car nul amant estre contraint ne doit

De les garder, se son prouffit n'y voit;

Mais se faire veult, apres bon conseil,

A les garder doit mectre son traveil.

Le premier est qu'il se tiengne jolis,

Car les dames le tiennent à grant pris;

Le second est que tres courtoisement

Soy maintendra, et gracieusement;

Le tiers point est que, selon sa puissance,

Querra honneur et poursuivra vaillance;

Le quatriesme qu'il soit plain de largesse,

Car c'est chose qui avance noblesse;

Le cinquiesme qu'il suivra compaignie,

Amant honneur, et fuiant villenie.

Le sixiesme point et le derrenier

Est qu'il sera diligent escollier,

En aprenant tous les gracieux tours,

A son povoir, qui servent en amours,

C'est assavoir à chanter, à dancer,

Faire chancons, et balades rimer,

Et tous autres joyeulx esbatemens.

Ce sont icy les dix commandemens,

Vray Dieu d'amours, que je ferai jurer

A cest enfant, s'il vous plaist l'appeller.

Lors m'appella, et me fist les mains mectre

Sur ung livre en me faisant promectre

Que feroye loyaument mon devoir

Des poins d'amours garder, à mon povoir;

Ce que je fis de bon vueil lyement;

Adonc Amour a fait commandement

A Bonnefoy d'Amours chief secretaire

De ma lectre de Retenue faire;

Quant faicte fut, Loyaulté la scella

Du scel d'Amours et la me délivra.

Ainsi Amour me mist en son servaige,

Mais pour seurté retint mon cueur en gaige,

Pourquoy lui dis que vivre ne pourroye

En cest estat, s'un autre cueur n'avoye.

Il respondit: Espoir mon medicin

Te gardera de mort soir et matin,

Jusques à tant qu'auras en lieu du tien

Le cueur d'une qui te tendra pour sien,

Gardes tousjours ce que t'ay commandé,

Et je t'auray pour bien recommandé.



COPIE DE LA LECTRE DE RETENUE.


Dieu Cupido, et Venus la Deesse,

Ayans povoir sur mondaine liesse,

Salus de cueur par nostre grant humblesse,

A tous amans

Scavoir faisons que le DUC D'ORLÉANS

Nommé CHARLES à présent jeune d'ans,

Nous retenons pour l'ung de noz servans

Par ces presentes,

Et lui avons assigné sur noz rentes

Sa pension en joyeuses actentes

Pour en joir par noz lectres patentes

Tant que vouldrons,

En esperant que nous le trouverons

Loyal vers nous, ainsi que fait avons

Ses devanciers dont contens nous tenons

Tres grandement.

Pour ce donnons estroit commandement

Aux officiers de nostre Parlement

Qu'ilz le traictent et aident doulcement

En tout affaire,

A son besoing, sans venir au contraire;

Si chier qu'ilz ont nous obeir et plaire,

Et qu'ilz doubtent envers nous de forfaire

En corps et biens,

Le soustenant, sans y epargnier riens,

Contre Dangier avecques tous les siens,

Malle bouche plaine de faulx maintiens,

Et jalousie;

Car chascun d'eulx de grever estudie

Les vraiz subgietz de nostre Seigneurie,

Dont il est l'un, et sera à sa vie,

Car son serment

De nous servir devant tout ligement

Avons receu, et pour plus fermement,

Nous asseurer qu'il fera loyaument

Entier devoir,

Avons voulu en gaige recevoir

Le cueur de lui, lequel, de bon vouloir,

A tout soubzmis en noz mains et povoir;

Pourquoy tenus

Sommes à luy par ce de plus en plus,

Si ne seront pas ses biensfaiz perdus,

Ne ses travaulx pour neant despendus;

Mais pour monstrer

A toutes gens bon exemple d'amer,

Nous le voulons richement guerdonner,

Et de noz biens, à largesse donner,

Tesmoing nos seaulx

Cy actachiez, devant tous nos feaulx,

Gens de conseil, et serviteurs loyaulx

Venus vers nous par mandemens royaulx,

Pour nous servir.

Donné le jour saint Valentin martir,

En la cité de gracieux desir,

Où avons fait nostre conseil tenir.

LE DESSOUBZ DE LA RETENUE

Par Cupido et Venus souverains,

A ce presens plusieurs plaisirs mondains.



BALADE.

Belle, bonne, nompareille plaisant,

Je vous suppli vueilliez me pardonner

Se moy qui sui vostre grace actendant,

Viens devers vous pour mon fait raconter,

Plus longuement je ne le puis celer

Qu'il ne faille que saichiez ma destresse,

Comme celle qui me peut conforter,

Car je vous tiens pour ma seule maistresse.

Se cy à plain vous vois mes maulx disant,

Force d'amours me fait ainsi parler;

Car je devins vostre loyal servant,

Le premier jour que je peuz regarder

La grant beaulté que vous avez sans per,

Qui me feroit avoir toute liesse,

Se serviteur vous plaisoit me nommer;

Car je vous tiens pour ma seule maistresse.

Que me donnez en octroy don si grant,

Je ne l'ose dire, ne demander;

Mais s'il vous plaist que, de cy en avant,

En vous servant puisse ma vie user,

Je vous supply que sans me refuser

Vueillez souffrir qu'y mecte ma jeunesse,

Nul autre bien je ne vueil souhaidier,

Car je vous tiens pour ma seule maistresse.



BALADE.

Vueilliez voz yeulx emprisonner,

Et sur moy plus ne les gectez;

Car quant vous plaist me regarder,

Par Dieu, Belle, vous me tuez;

Et en tel point mon cueur mectez

Que je ne scay que faire doye;

Je suis mort se vous ne m'aidez,

Ma seule souveraine joye,

Je ne vous ose demander

Que vostre cueur vous me donnez,

Mais, se droit me voulez garder

Puisque le cueur de moy avez,

Le vostre fault que me laissiez;

Car sans cueur vivre ne pourroye;

Faictes en, comme vous vouldrez,

Ma seule souveraine joye.

Trop hardy suis d'ainsi parler,

Mais, pardonner le me devez

Et n'en devez autruy blasmer,

Que le gent corps que vous portez

Qui m'a mis, comme vous veez,

Si fort en l'amoureuse voye,

Qu'en vostre prison me tenez,

Ma seule souveraine joye.

L'ENVOY.

Ma Dame, plus que ne savez,

Amour, si tres fort me guerroye,

Qu'à vous me rens, or me prenez,

Ma seule souveraine joye.



BALADE.

C'est grand peril de regarder

Chose dont peut venir la mort,

Combien qu'on ne s'en scet garder

Aucunes foiz, soit droit ou tort,

Quant plaisance si est d'accord

Avecques ung jeune desir,

Nul ne pourroit son coeur tenir

D'envoyer les yeulx en messaige;

On le voit souvent avenir,

Aussi bien au fol comme au saige.

Lesquelz yeulx viennent raporter

Ung si tres gracieulx raport

Au cueur, quant le veult escouter,

Que s'il a eu d'amer l'effort,

Encores l'aura il plus fort;

Et le font du tout retenir

Ou service, sans departir

D'amours, à son tres grant dommaige

On le voit souvent avenir,

Aussi bien au fol comme au saige.

Car mains maulx lui fault endurer,

Et de soussy passer le port,

Avant qu'il puisse recouvrer

L'acointance de Reconfort,

Qui plusieurs foiz au besoing dort,

Quant on se veult de lui servir;

Et lors il est plus que martir;

Car son mal vault trop pis que raige,

On le voit souvent avenir,

Aussi bien au fol comme au saige.

L'ENVOY.

Amour, ne prenez desplaisir

S'ay dit le mal que fault souffrir,

Demourant en vostre servaige;

On le voit souvent avenir,

Aussi bien au fol comme au saige.



BALADE.

Comment se peut ung povre cueur deffendre,

Quand deux beaulx yeulx le viennent assaillir;

Le cueur est seul, desarmé, nu et tendre,

Et les yeulx sont bien armez de plaisirs;

Contre tous deux ne pourroit pié tenir.

Amour aussi est de leur aliance,

Nul ne tendroit contre telle puissance.

Il lui convient ou mourir ou se rendre,

Trop grant honte lui seroit de fuir;

Plus baudement les oseroit actendre,

S'il eust pavais dont il se peust couvrir;

Mais point n'en a, si lui vault mieux souffrir,

Et se mectre tout en leur gouvernance,

Nul ne tendroit contre telle puissance.

Qu'il soit ainsi bien me le fist aprendre

Ma maistresse, mon souverain desir,

Quand il lui pleut ja pieca entreprendre

De me vouloir de ses doulx yeulx ferir;

Oncques depuis mon cueur ne peut guerir,

Car lors fut il desconfit à oultrance;

Nul ne tendroit contre telle puissance.



BALADE.

Espargniez vostre doulx actrait,

Et vostre gracieux parler,

Car Dieu scet les maulx qu'ilz ont fait

A mon povre cueur endurer;

Puisque ne voulez m'acorder

Ce qui pourroit mes maulx guerir,

Laissiez moy passer ma meschance,

Sans plus me vouloir assaillir

Par vostre plaisant acointance.

Vers Amours faictes grant forfait,

Je l'ose pour vray advouer;

Quant me ferez d'amoureux trait,

Et ne me voulez conforter,

Je croy que me voulez tuer.

Pleust à Dieu que peussiez sentir

Une foiz la dure grevance

Que m'avez fait longtemps souffrir

Par vostre plaisant acointance.

Helas! que vous ay je meffait

Par quoy me doyez tourmenter;

Quant mon cueur d'amer se retrait,

Tantost le venez rappeller;

Plaise vous en paix le laissier,

Ou lui acorder son desir;

Honte vous est, non pas vaillance,

D'un loyal cueur ainsi meurdrir

Par vostre plaisant acointance.



BALADE.

N'a pas longtemps qu'alay parler

A mon cueur tout secretement,

Et lui conseillay de s'oster

Hors de l'amoureux pensement;

Mais me dist bien fellement:

Ne m'en parlez plus, je vous prie;

J'ameray tousjours, se m'aist Dieux,

Car j'ay la plus belle choisie,

Ainsi m'ont raporté mes yeulx.

Lors dis: Vueilliez me pardonner,

Car je vous jure mon serement

Que conseil vous cuide donner,

A mon povoir, tres loyaument;

Voulez vous sans allegement

En douleur finer vostre vie?

Nennil dya, dist il, j'auray mieulx;

Ma Dame m'a fait chiere lie,

Ainsi m'ont raporté mes yeulx.

Cuidez vous scavoir sans doubter

Par ung regart tant seulement,

Se, dis je, du tout son penser

Ou par ung doulx acointement.

Taisiez vous, dist il, vrayement

Je ne croiray chose qu'on die;

Mais la serviray en tous lieux,

Car de tous biens est enrichie,

Ainsi m'ont raporté mes yeulx.



BALADE.

De jamais n'amer par amours

J'ay aucune foiz le vouloir,

Pour les ennuieuses dolours

Qu'il me fault souvent recevoir,

Mais en la fin, pour dire voir,

Quelque mal que doye porter,

Je vous asseure par ma foy,

Que je n'en sauroye garder

Mon cueur qui est maistre de moy.

Combien qu'ay eu d'estranges tours,

Mais j'ai tout mis à nonchaloir,

Pensant de recouvrer secours

De Confort ou d'ung doulx espoir:

Hélas! se j'eusse le povoir

D'aucunement hors m'en bouter,

Par le serement qu'à Amours doy,

Jamais n'y lairroye rentrer

Mon cueur qui est maistre de moy.

Car je scay bien que par doulcours

Amour le scet si bien avoir,

Qu'il vouldroit ainsi tous les jours

Demourer sans ja s'en mouvoir;

Nil ne veult oir ne savoir

Le mal qu'il me fait endurer,

Plaisance l'a mis en ce ploy,

Elle fait mal de le m'oster

Mon cueur qui est maistre de moy.

L'ENVOY.

Il me desplaist d'en tant parler,

Mais, par le Dieu en qui je croy,

Ce fait desir de recouvrer

Mon cueur qui est maistre de moy.



BALADE.

Quand je suis couchié en mon lit,

Je ne puis en paix reposer;

Car toute la nuit mon cueur lit

Ou rommant de plaisant penser,

Et me prie de l'escouter;

Si ne l'ose desobeir,

Pour dobte de le courroucier,

Ainsi je laisse le dormir.

Ce livre si est tout escript

Des faiz de ma Dame sans per;

Souvent mon cueur de joye rit,

Quand il les list ou oyt compter;

Car certes tant sont à louer,

Qu'il y prent souverain plaisir,

Moy mesmes ne m'en puis lasser,

Ainsi je laisse le dormir.

Se mes yeux demandent respit

Par sommeil qui les vient grever,

Il les tense par grant despit,

Et si ne les peut surmonter;

Il ne cesse de souspirer

A part soy; j'ay lors, sans mentir,

Grant paine de le rapaisier,

Ainsi je laisse le dormir.

L'ENVOY.

Amour, je ne puis gouverner

Mon cueur; car tant vous veult servir

Qu'il ne scet jour ne nuit cesser,

Ainsi je laisse le dormir.



BALADE.

Fresche beaulté tres riche de jeunesse,

Riant regart trait amoureusement,

Plaisant parler gouverné par sagesse,

Port femenin en corps bien fait et gent,

Haultain maintien demené doulcement,

Acueil humble plain de maniere lie,

Sans nul dangier bonne chiere faisant,

Et de chascun pris et los emportant;

De ces grans biens est ma Dame garnie.

Tant bien lui siet à la noble Princesse

Chanter, dancer et tout esbatement,

Qu'on la nomme de ce faire maistresse,

Elle fait tout si gracieusement,

Que nul n'y scet trouver amendement:

L'escolle peut tenir de courtoisie,

En la voyant aprent qui est saichant,

Et en ses faiz qui va garde prenant,

De ces grans biens est ma Dame garnie.

Bonté, Honneur, avecques Gentillesse

Tiennent son cueur en leur gouvernement,

Et Loyaulté nuit et jour ne la laisse;

Nature mist tout son entendement

A la fourmer, et faire proprement;

De point en point, c'est la mieux accomplie

Qui aujourdui soit ou monde vivant,

Je ne dy riens que tous ne vont disant;

De ces grans biens est ma Dame garnie.

Elle semble mieulx que femme Deesse,

Si croy que Dieu l'envoya seulement

En ce monde, pour monstrer la largesse

De ces haults dons qu'il a entierement

En elle mis abandonnement.

Elle n'a per, plus ne scay que je dye,

Pour fol me tiens de l'aler devisant,

Car moy ne nul n'est à ce souffisant,

De ces grans biens est ma Dame garnie.

S'il est aucun qui soit prins de tristesse

Voise voir son doulx maintenement,

Je me fais fort que le mal qui le blesse

Le laissera pour lors soudainement,

Et en oubly sera mis plainement;

C'est Paradis que de sa compaignie,

A tous complaist, à nul n'est ennuyant,

Qui plus la voit plus en est désirant,

De ces grans biens est ma Dame garnie.

L'ENVOY.

Toutes dames qui oyez cy comment

Prise celle que j'ayme loyaument,

Ne m'en saichiez maugré, je vous en prie;

Je ne parle pas en vous desprisant,

Mais comme sien je dy en m'acquittant:

De ces grans biens est ma Dame garnie.



BALADE.

A ma Dame je ne scay que je dye,

Ne par quel bout je doye commencer,

Pour vous mander la doloreuse vie

Qu'Amour me fait chascun jour endurer;

Trop mieulx vaulsist me taire que parler,

Car prouffiter ne me pevent mes plains,

Ne je ne puis guerison recouvrer,

Puisqu'ainsi est que de vous suis loingtains.

Quanque je voy me desplaist et ennuye,

Et n'en ose contenance monstrer,

Mais ma bouche fait semblant qu'elle rie,

Quant mainteffoiz je sens mon cueur plourer.

Au fort, martir on me devra nommer,

Se Dieu d'amours fait nulz amoureux Saints,

Car j'ay des maulx plus que ne scay compter,

Puisqu'ainsi est que de vous suis loingtains.


Et non pourtant humblement vous mercie,

Car par escript vous a pleu me donner

Ung doulx confort que j'ay à chiere lie

Receu de cueur, et de joyeulx penser,

Vous suppliant que ne vueilliez changier,

Car en vous sont tous mes plaisirs mondains

Desquelz me fault à present deporter,

Puisqu'ainsi est que de vous suis loingtains.



BALADE.

Loingtain de vous, ma tres belle maistresse,

Fors que de cueur que laissié je vous ay,

A compaignie de Deuil et de Tristesse,

Jusques à tant que reconfort auray

D'un doulx plaisir, quant reveoir pourray

Vostre gent corps, plaisant et gracieux;

Car lors lairray tous mes maulx ennuyeux

Et trouveray, se m'a dit Esperance,

Par le pourchas du regard de mes yeulx

Autant de bien que j'ay de desplaisance

Car s'oncques nul sceut que c'est de destresse,

Je pense bien que j'en ay fait l'essay;

Si tres avant et à telle largesse

Qu'en dueil pareil nulluy de moy ne scay;

Mais ne m'en chault; certes j'endureray

Au desplaisir des jaloux envieux,

Et me tendray par semblance joyeulx,

Car quand je suy en greveuse penance,

Ilz recoyvent, que mal jour leur doint Dieux,

Autant de bien que j'ay de desplaisance.

Tout prens en gré jeune, gente Princesse,

Mais qu'en saichiez tant seulement le vray,

En actendant le gueredon de Liesse

Qu'à mon povoir vers vous desserviray;

Car le conseil de Loyaulté feray,

Que garderay pres de moy en tous lieux,

Vostre tousjours soye, jeunes ou vieulx,

Priant, a Dieu ma seule desirance,

Qu'il vous envoit, savoir ne povez mieulx,

Autant de bien que j'ay que desplaisance.



BALADE.

Puisqu'ainsi est que loingtain de vous suis,

Ma Maistresse, dont Dieu scet s'il m'ennuye,

Si chierement vous requier que je puis,

Qu'il vous plaise de vostre courtoisie,

Quant vous estes seule sans compaignie,

Me souhaidier ung baisier amoureux

Venant du cueur et de pensée lie,

Pour alegier mes griefz maulx doloureux.

Quant en mon lit doy reposer de nuis,

Penser m'assault, et Désir me guerrye;

Et en pensant mainteffoiz m'est advis

Que je vous tiens entre mes bras, m'amye;

Lors accolle mon oreillier, et crie:

Mercy Amours, faictes moy si eureux,

Qu'avenir puist mon penser en ma vie,

Pour alegier mes griefz maulx doloureux.

Espoir m'a dit et par sa foy promis

Qu'il m'aidera, et que ne m'en soussie;

Mais tant y met qu'un an me semble dix,

Et non pourtant, soit ou sens ou folie,

Je m'y actens, et en lui je m'afie

Qu'il fera tant que Dangier le crueux

N'aura briefment plus sur moy seigneurie,

Pour alegier mes griefz maulx doloureux.

L'ENVOY.

A Loyaulté de plus en plus m'alye,

Et à Amours humblement je supplie

Que de mon fait vueillent estre piteux,

En me donnant de mes vouloirs partie,

Pour alegier mes griefz maulx doloureux.



BALADE.

Pourtant se souvent ne vous voy,

Pensez vous plus que vostre soye;

Par le serement que je vous doy,

Si suis autant que je souloye;

N'il n'est ne plaisance, ne joye,

N'autre bien qu'on rac puist donner,

Je le vous prometz loyaument,

Qui me puist ce vouloir oster

Fors que la mort tant seulement.

Vous savez que je vous feis foy

Pieca de tout ce que j'avoye,

Et vous laissay, en lieu de moy,

Le gaige que plus chier j'amoye;

C'estoit mon cueur que j'ordonnoye

Pour avecques vous demourer,

A qui je suis entierement;

Nul ne m'en pourroit destourber

Fors que la mort tant seulement.

Combien certes que je recoy

Tel mal que, se le vous disoye,

Vous auriez, comme je croy,

Pit