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classicistranieri.com - The Mirrored Project Gutenberg eBook of Paula Monti, Tome II, by Eugène Sue
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with this eBook or online at www.gutenberg.net
Title: Paula Monti, Tome II
ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine
Author: Eugène Sue
Release Date: October 14, 2005 [EBook #16876]
[Last updated on Novevember 4, 2007]
Language: French
Character set encoding: ISO-8859-1
*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAULA MONTI, TOME II ***
Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net. This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
En proposant à madame de Hansfeld de répondre pour elle à M. de Brévannes au sujet de l'entrevue qui devait avoir lieu au Jardin-des-Plantes, non seulement Iris empêchait la princesse de commettre un acte imprudent, mais, à l'insu de celle-ci, elle la rendait complice d'un projet diabolique.
On se souvient sans doute d'un livre noir dont Iris avait parlé à M. de Brévannes, et dans lequel, disait-elle, la princesse écrivait presque chaque jour ses plus secrètes pensées.
Rien n'était plus faux.
Jamais Paula n'avait possédé un livre pareil; mais il importait au projet d'Iris que M. de Brévannes crût à ce mensonge, et il devait y croire en reconnaissant dans ce livre une écriture pareille à celle du billet que madame de Hansfeld lui avait fait remettre.
On s'étonnera peut-être de la profonde dissimulation d'Iris et de l'opiniâtre et ténébreuse audace de ses desseins. On comprendra peut-être aussi difficilement son affection sauvage, sa jalousie furieuse, qui tournaient presque à une monomanie féroce.
Malheureusement, les faits principaux de cette histoire, les traits saillants du caractère d'Iris sont d'une grande réalité.
Il s'est trouvé une jeune fille aux passions ardentes, implacables, qui les a réunies, concentrées dans l'attachement aveugle qu'elle avait pour sa bienfaitrice, attachement singulier, qui tenait de la vénération filiale par son religieux dévouement, de la tendresse maternelle par sa familiarité charmante et pure, de l'amour par sa jalousie vindicative.
Si, dans la suite de cette histoire, on trouve chez Iris une assez grande puissance d'imagination jointe à un esprit inventif, rusé, adroit, hardi; si quelques-unes de ses combinaisons semblent ourdies avec une perfidie, avec une habileté ordinairement rares chez une fille de cet âge, nous le répéterons, la solitude avait singulièrement développé ses facultés naturelles, incessamment tendues vers un même but; forcée d'agir seule et à l'ombre de la plus profonde dissimulation, tout moyen lui semblait bon pour arriver à ce terme unique de ses désirs:
Isoler sa maîtresse de toute affection;
Faire, pour ainsi dire, le vide autour d'elle, et lui devenir d'autant plus nécessaire que tous les autres attachements lui manqueraient.
Ce dernier vœu d'Iris avait été jusqu'alors trompé.
Sans doute madame de Hansfeld ressentait pour sa demoiselle de compagnie un véritable attachement, lui témoignait une confiance sans bornes, se montrait à son égard affectueuse et bonne; mais cet attachement ne suffisait pas au cœur d'Iris.
Elle éprouvait d'amers, de douloureux ressentiments de ce qu'elle appelait une déception; mais comme elle ne pouvait haïr sa maîtresse, son exécration s'accumulait sur les personnes qui inspiraient quelque intérêt à la princesse.
Ces explications étaient nécessaires pour préparer le lecteur aux incidents qui vont suivre.
Dans les deux entretiens qui succédèrent à sa première entrevue avec M. de Brévannes, Iris, d'après l'ordre de Paula, avait tâché de deviner quelles étaient les intentions de cet homme.
Si infâme qu'elle fût, la calomnie qu'il pouvait répandre était redoutable pour madame de Hansfeld. Raphaël avait cru à son abominable mensonge; comment le monde, ou plutôt M. de Morville (c'était le monde pour Paula), n'y croirait-il pas?
Madame de Hansfeld ne savait que résoudre.
Depuis qu'elle aimait M. de Morville, elle abhorrait plus encore M. de Brévannes; aussi n'eut-elle pas assez d'indignation, assez de mépris pour qualifier l'audace de ce dernier, lors de ses tentatives pour obtenir une entrevue avec elle, par l'intermédiaire d'Iris. Mais celle-ci fit sagement observer à sa maîtresse que la colère de M. de Brévannes serait dangereuse, et qu'au lieu de l'exaspérer il fallait tâcher de l'éconduire doucement.
Malheureusement l'amour violent et opiniâtre du mari de Berthe ne s'accommoda pas de ces ménagements. Ainsi qu'on l'a vu lors de son troisième entretien avec Iris, il lui déclara positivement qu'il parlerait si la princesse lui refusait plus longtemps une entrevue.
Iris avait continué de jouer son double rôle pour augmenter la confiance de M. de Brévannes, feignant de pas avoir à se louer de sa maîtresse afin d'éloigner tout soupçon de connivence, et paraissant très flattée des galantes cajoleries de M. de Brévannes.
Elle lui laissait entendre que madame de Hansfeld semblait éprouver à son égard une sorte de colère mêlée d'intérêt... bizarre ressentiment qu'Iris ne s'expliquait pas, disait-elle, car elle était censée ignorer ce qui s'était passé à Florence entre M. de Brévannes et Paula. Telle était la source des secrètes espérances du mari de Berthe, espérances nées de son aveugle amour-propre et augmentées par les fausses confidences d'Iris.
Ceci posé, nous conduirons le lecteur dans la petite maison que possédait M. de Brévannes dans la rue des Martyrs, et qu'il occupait alors tout seul.
C'était le lendemain du jour où Iris lui avait remis le prétendu billet de la princesse. En le recevant, M. de Brévannes avait osé pour la première fois parler du livre noir, de son désir de le posséder pendant un moment.
Iris, après des difficultés sans nombre, avait répondu qu'il serait peut-être possible de soustraire ce livre le lendemain, pour quelques heures seulement, la princesse devant aller passer la matinée chez madame de Lormoy, tante de M. de Morville.
M. de Brévannes avait demandé à la jeune fille d'apporter le précieux mémento rue des Martyrs; il le lirait en sa présence et le lui remettrait à l'instant avec la récompense due à un tel service, récompense qu'elle promit d'accepter pour ne pas éveiller les soupçons de M. de Brévannes.
Ce dernier attendait donc Iris dans le petit salon dont nous avons parlé.
Si l'on n'a pas oublié le caractère de M. de Brévannes, son indomptable opiniâtreté, son orgueil, son acharnement à réussir dans ce qu'il entreprenait; si l'on pense que sa volonté, son obstination, sa vanité étaient mises en jeu par un amour profond, exalté, contre lequel il se débattait depuis deux ans, on concevra avec quelle violence passionnée il désirait être aimé de madame de Hansfeld, cette femme si séduisante, si enviée, si respectée.
Il était midi. M. de Brévannes attendait Iris avec une extrême impatience dans la petite maison de la rue des Martyrs.
Madame Grassot, gardienne de cette mystérieuse demeure, restait à l'étage supérieur. La jeune fille arriva; M. de Brévannes courut à sa rencontre.
Iris paraissait tremblante et effrayée. M. de Brévannes la rassura et la fit entrer dans le salon; elle tenait à la main un petit album relié en maroquin noir et fermé par une serrure d'argent. Frémissant de joie et d'impatience à la vue de ce livret, M. de Brévannes prit sur la cheminée une bague ornée d'un assez gros brillant, la passa au doigt d'Iris, malgré sa faible résistance.
—De grâce, charmante Iris—lui dit-il—recevez ce faible gage de ma reconnaissance. Cette jolie main n'a pas besoin d'ornement, mais c'est un souvenir que je vous demande en grâce de porter.... Vous m'avez promis de l'accepter.
—Sans doute... mais je ne sais si je dois... ce diamant....
—Qu'importe le diamant!... c'est seulement de la bague qu'il s'agit.
—Et c'est aussi la bague que j'accepte—dit Iris avec un sourire d'une tristesse hypocrite—puisque ma condition m'expose à de certaines récompenses.
—Si j'ai choisi ce diamant—reprit M. de Brévannes—c'est qu'il offre l'emblème de la pureté et de la durée de ma reconnaissance.
Et il tendit la main vers le livre noir.
—Non, non—dit Iris en paraissant encore combattue par le devoir—cela est horrible.... Je me damne pour vous.
—Mais quel mal faites-vous?... c'est tout au plus une indiscrétion... ma chère Iris; puisque votre maîtresse est souvent injuste envers vous, c'est de votre part une petite vengeance permise... et innocente.
—Oh! je suis inexcusable, je le sens... et puis une fois que vous aurez lu ce livre... vous oublierez la pauvre Iris... vous n'aurez plus besoin d'elle.... Mais de quoi me plaindrai-je? n'aurez-vous pas d'ailleurs payé ma trahison—ajouta-t-elle avec amertume.
—Cette petite fille s'est affolée de moi—pensa M. de Brévannes—comment diable m'en débarrasserai-je? Est-ce que maintenant qu'elle a ma bague elle ne voudrait plus se dessaisir du livre?
Il reprit tout haut d'un ton pénétré:
—Vous vous trompez, Iris. D'abord, je ne me croirai jamais quitte envers vous.... Quant à vous oublier... ne le craignez pas.... Pour mon repos, je voudrais le pouvoir.... Il faut toute la gravité des choses dont j'ai à entretenir votre maîtresse pour me distraire un peu de mon amour pour vous.... Iris, car je vous aime.... Mais ne parlons pas de cela maintenant.... De graves intérêts sont en jeu.... Comment se trouve votre maîtresse?
—Elle est rêveuse et triste depuis qu'elle vous a accordé l'entrevue que vous demandiez si impérieusement.
—Elle m'y a forcé... J'étais si malheureux de son refus que je me suis oublié jusqu'à lui faire cette menace, que je ne regrette plus, car j'ai ainsi obtenu ce que je désirais dans son intérêt et dans le mien.... Mais elle est rêveuse et triste, dites-vous?
—Oui... quelquefois elle reste longtemps comme accablée... puis tout à coup elle se lève impétueusement et marche pendant quelque temps avec agitation.
—Et à quoi attribuez-vous ses préoccupations?
—Je ne sais....
—Ce livre que vous hésitez à me confier et que je n'ose plus vous demander nous l'apprendrait.
—Oh! je ne tiens pas à savoir les secrets de la princesse.... C'est pour vous être agréable, pour vous obéir que j'ai soustrait ce livre... la clef est à son fermoir, je ne l'ai pas ouvert.
—Eh bien! ouvrons-le.... Maintenant ce que vous appelez la méchante action est commis. Il ne s'agit plus que de me rendre un grand service. Hésitez-vous encore? Je sais que ne n'ai d'autre droit à cette bonté de votre part que....
—Tenez, tenez, lisez vite—dit Iris en détournant la tête et en donnant l'album à M. de Brévannes.
—Ce que je fais est infâme; mais je ne puis résister à l'influence que vous avez sur moi.
—Influence d'une volonté ferme—pensa M. de Brévannes en ouvrant précipitamment le livre noir, où il lut ce qui suit, pendant qu'Iris, accoudée à la cheminée, la figure dans ses mains, et n'ayant pas l'air de voir sa dupe, l'examinait attentivement dans la glace.
Iris avait écrit les passages suivants d'une main en apparence émue et mal affermie, comme si les idées se fussent pressées confuses et désordonnées, dans la tête de la princesse:
«Je viens de le revoir à la Comédie-Française. Toutes mes douleurs, tous mes regrets se sont réveillés à son aspect.
«Il me poursuivra donc partout.... Jamais je n'ai éprouvé une commotion plus violente; être obligée de tout cacher aux regards pénétrants du monde, aux regards indifférents de mon mari.... Est-ce la haine, l'indignation, la colère qui m'ont ainsi bouleversée?
«Oui... n'est-ce pas de la haine, de l'indignation, de la colère que je dois ressentir contre celui qui a tué le fiancé à qui j'étais promise et que j'aimais depuis mon enfance? Ne dois-je pas exécrer celui qui m'a déshonorée par une calomnie infâme?... Oh! oui... je le hais... je le hais, et pourtant!..»
Ici se trouvaient quelques mots absolument indéchiffrables; ils terminaient ce premier passage, et fournirent à M. de Brévannes le texte d'une foule de conjectures.
Ces mots et pourtant! lui semblaient surtout une réticence d'un heureux augure... il continua.
«J'étais tellement épouvantée de ma pensée de tout à l'heure, que je n'ai osé continuer—ni confier au papier.... Hélas! mon seul confident... ce qui causait mon effroi....
«Je devrais dire ma honte.... Quel abîme que notre âme!... quels contrastes!... Oh! non, non; je hais cet homme.... Il y a dans la persistance avec laquelle il a poursuivi son dessein quelque chose d'infernal;... et si ce que je ressens à son égard diffère de la haine, c'est qu'un vague effroi se joint à cette haine. Oui, c'est cela sans doute.... Et puis il s'y joint encore une sorte de regret de voir une volonté si ferme, une opiniâtreté si grande employées à mal faire, à nuire, à calomnier!
«En se vouant à de nobles desseins quels admirables résultats n'eût-il pas obtenus!...
«Oui, je suis épouvantée quand je songe à l'habileté avec laquelle il est parvenu à s'introduire autrefois chez nous, à se rendre indispensable à nos intérêts; avec quelle dissimulation impénétrable il m'avait caché son amour... dont il ne m'a parlé qu'une seule fois; avec quelle indignation je l'ai accueilli....
«Ne devais-je pas croire, quoiqu'il m'ait dit le contraire, que les soins qu'il rendait à ma tante étaient sérieux? M'étais-je trompée? Voulais-je me tromper à cet égard?
«L'abominable calomnie dont j'ai été victime ne m'a pas même instruite de la vérité. Pauvre tante! que de chagrins elle m'a causés, sans le savoir!...
«Il n'a manqué à cet homme que de placer mieux son amour, son dévouement passionné... Sans doute, il eût vaillamment aimé une femme libre de son cœur.... Mais pourquoi m'a-t-il aimée, moi? N'étais je pas fiancée à Raphaël? Ne m'avait-il pas souvent entendu parler de notre prochain mariage?... Et après un premier et dernier aveu... il a recouru à la plus infâme calomnie pour déshonorer celle à qui une fois, une seule fois, il avait parlé d'amour....
«Il me semble que je suis soulagée en épanchant ainsi les pensées qui me sont si douloureuses.... Oui, cela m'aide à lire dans mon cœur....
«Hélas! j'étais déjà si malheureuse! avais-je besoin de ce surcroît de chagrins?... Oh! soyez maudit vous qui m'avez presque forcée à un mariage sans amour... en tuant mon fiancé... que j'aimais tendrement....
«Oui; je l'aimais d'un attachement d'enfance qui s'était changé avec les années en un sentiment plus vif que l'amitié, mais plus calme que l'amour....
«Quelle est ma vie maintenant? Horrible... horrible... avec toutes les apparences du bonheur.. si la richesse est le bonheur.... A jamais enchaînée à un homme qui bien souvent, hélas! me fait regretter le sort de Raphaël.
Pauvre Raphaël! mourir si jeune!... Hélas! en provoquant M. de Brévannes, il cédait à un élan de juste et courageux désespoir.... Et pourtant son meurtrier a, de son côté, non sans raison, invoqué le droit de légitime défense....
«Il n'importe, Raphaël au moins ne souffre plus; moi je souffre chaque jour; chaque instant de ma vie est un supplice.... Que faire?
«Se résigner.
«Pour sortir de ma douloureuse apathie, il m'a fallu revoir cet homme, qui a causé tous mes chagrins.
«Chose étrange! je m'étais fait une idée tout autre de ce que je devais, selon moi, ressentir à son aspect.... Oui, je l'avoue avec horreur (qui saura jamais cet aveu?) mon courroux, mon exécration, ne me semblent pas à la hauteur de ses crimes....
«En vain je maudis ma faiblesse... en vain je me dis que cet homme m'a calomniée d'une manière infâme; en vain je me répète qu'il a tué Raphaël, qu'il est presque l'auteur des maux que j'endure... qu'il peut à cette heure me perdre.... Et malgré moi j'ai la lâcheté de penser que c'est l'amour que je lui ai inspiré qui l'a plongé dans cet abîme d'horribles actions.... Oserai-je le dire? je suis quelquefois capable de l'excuser.»
M. de Brévannes sentait son cœur battre avec violence, son orgueil effréné, l'aveuglement de sa passion servaient Iris au-delà de toute espérance.
Rien de plus vulgaire, de plus suranné, mais aussi de plus vrai que cet adage:—On croit ce que l'on désire.
Dans ces pages qu'il supposait écrites par madame de Hansfeld, M. de Brévannes voyait la preuve d'une impression qui tenait à la fois de la haine et de l'amour, de la terreur et de l'admiration.
Admiration à peine avouée, il est vrai, mais qui, selon la vanité de M. de Brévannes, n'était que de l'amour ignoré ou combattu.
Une circonstance assez étrange, habilement exploitée par Iris, contribuait à augmenter l'erreur de M. de Brévannes: il n'avait fait qu'un seul aveu à Paula, et, d'après les fragments que nous venons de citer, il pouvait croire que celle-ci n'avait pas répondu à sa passion par jalousie des soins apparents qu'il rendait à sa tante, enfin, il pouvait aussi croire son abominable calomnie, sinon oubliée, du moins presque excusée par ces mots prétendus de la princesse:
«C'est l'amour que je lui ai inspiré qui l'a plongé dans cet abîme d'horribles actions; je me sens quelquefois capable de l'excuser.»
Quant à la mort de Raphaël, que Paula aimait d'un sentiment plus vif que l'amitié, plus calme que l'amour, ce meurtre, presque justifié par l'agression de cet infortuné, était, il est vrai, une des causes qui combattaient le plus vivement l'irrésistible penchant de madame de Hansfeld pour M. de Brévannes.
Sans l'autorité du Livre noir, il eût fallu un complet aveuglement pour expliquer ainsi la conduite de madame de Hansfeld; mais M. de Brévannes, croyant lire un écrit tracé par elle, avait trop d'orgueil et d'amour pour ne pas accepter cette interprétation d'ailleurs si naturelle.
Pourquoi M. de Brévannes se serait-il défié d'Iris? Pourquoi l'aurait-il crue capable d'une si étrange supercherie? Quant à la princesse, dans quel but aurait-elle écrit ces pages que personne ne devait lire?
En supposant que, d'accord avec Iris, elle eût autorisé cette communication afin de persuader à M. de Brévannes que ses torts étaient effacés par l'amour, un tel dessein ne pouvait que le flatter.
On comprendra donc qu'il continua la lecture du livre noir avec un intérêt et un espoir croissants.
«Que me veut donc cet homme? Il est parvenu à se ménager une entrevue avec Iris; pauvre enfant, simple et ingénue; il lui a proposé de se charger d'une lettre pour moi, elle a refusé? Que peut-il donc me vouloir?... quelle est donc son audace? comment supporterait-il mon regard?
«Cet homme est fou... qu'a-t-il à me dire? penserait-il à excuser sa conduite? mais je....
«Hier, je n'ai pu continuer; j'ai été interrompue par l'arrivée de mon mari.
«Le prince a donc toute sa vie étudié les effets de la douleur pour porter des coups plus assurés. Mais c'est un monstre... mais il a des raffinements de tortures inouïs.... Oh! maintenant, je comprends pourquoi je ne hais pas assez M. de Brévannes... toute ma haine s'est usée contre mon bourreau.
«Et être pour la vie... pour la vie enchaînée à cet homme!... Ne pouvoir briser ces liens odieux... que par la mort....
«Oh! qu'elle me frappe donc, qu'elle me frappe bientôt... puisqu'il faut que l'un de nous deux meure pour rompre cette horrible union, que ce soit moi... plutôt que mon mari...»
M. de Brévannes frémit à ces paroles, et s'écria en s'adressant à Iris:
—La princesse est donc bien malheureuse?
—Bien malheureuse!...—répondit sourdement Iris.
—Son mari est donc sans pitié pour elle?
—Sans pitié...
M. de Brévannes continua de lire:
«Oui, oui, la mort.... Je ne mérite pas de vivre... j'ai été infidèle à la mémoire de Raphaël... je ne mérite aucune commisération; si mon mari est un monstre de cruauté, que suis-je donc moi, qui ne puis détacher ma pensée de l'homme qui a causé tous mes maux en tuant mon fiancé!...
«Oh! j'ai honte de moi-même.... Il faut que j'écrive ces horribles choses... que je les voie, là... matériellement... sous mes yeux... pour que je les croie possibles....
«Arriver, mon Dieu! à ce dernier degré d'abaissement!
«Est-ce ma faute, aussi? La douleur déprave tant.... Oui... elle déprave, elle rend criminelle... car quelquefois, brisée par le désespoir, je m'écrie:—Puisqu'il était dans la destinée de M. de Brévannes d'être meurtrier... pourquoi le sort, au lieu de livrer Raphaël à ses coups, ne lui a-t-il pas livré mon bourreau?»
Ces pages s'arrêtaient là.
Iris avait voulu sans doute laisser M. de Brévannes réfléchir mûrement sur ce vœu homicide.
Il s'écria vivement en fermant le livre:
—Iris, vous n'avez rien lu de ce qui est écrit là?...
La jeune fille parut n'avoir pas entendu ces paroles; elle regardait fixement M. de Brévannes.
—Iris—reprit-il—vous n'avez rien lu de ces pages?...
—Rien... rien—dit-elle en sortant de sa rêverie—que m'importe ce livre?
—Elle ne songe qu'à moi—pensa-t-il—son indiscrétion n'est pas à craindre.
Il referma le livre, le rendit à la jeune fille et lui dit:
—Vous avez, sans le savoir, rendu le plus grand service à votre maîtresse.
—Vous l'aimez?—lui demanda brusquement Iris, en attachant sur lui un regard perçant.
—Moi!—dit M. de Brévannes de l'air du monde le plus détaché—singulière preuve d'amour que de cruellement menacer la femme qu'on aime. Non, non, je n'ai pas d'amour pour elle... l'austère amitié peut seule recourir à des moyens si extrêmes....
—Il faut bien vous croire—dit tristement Iris en reprenant le livre.
—Adieu, Iris, à demain—dit M. de Brévannes;—vous rappellerez bien à madame de Hansfeld l'entrevue qu'elle m'a promise.
Elle n'y manquera pas.... Mais j'y songe... au nom du ciel, que rien ne puisse lui faire soupçonner que vous avez lu dans ce livre; je serais perdue.
—Rassurez-vous, ma chère Iris, j'aurai l'air d'être aussi étranger qu'elle à ses pensées les plus secrètes.... Rien ne trahira la connaissance que j'en ai. Promettez-moi seulement de m'apporter encore ce livre... il serait pour moi de la dernière importance de le consulter ensuite de l'entrevue que j'aurai demain avec votre maîtresse.... Me le promettez-vous?
—Encore mal faire... encore abuser de sa confiance.... Ah! maintenant je n'ai plus le droit de me plaindre de son injustice.
—Iris, je vous en supplie....
—Vous me le demandez, n'est-ce pas pour moi plus qu'un ordre.
Dans sa reconnaissance, M. de Brévannes prit la main d'Iris, et, l'attirant près de lui, voulut la baiser au front; la jeune fille le repoussa violemment et fièrement, à la grande surprise de M. de Brévannes, qui croyait combler les vœux de la jeune fille en se montrant si bon seigneur.
En arrivant sur le quai, Iris jeta à la rivière la bague qu'elle avait reçue pour prix de sa trahison.
Après avoir attentivement lu le Livre noir, M. de Brévannes tomba dans une méditation profonde. Il n'en doutait pas, il était aimé, mais madame de Hansfeld combattait de toutes ses forces ce penchant involontaire.
Son mari la rendait si horriblement malheureuse, qu'elle allait quelquefois jusqu'à désirer sa mort.
Quoique le vœu lui parût toucher à l'exagération, M. de Brévannes regardait toutes ces circonstances comme favorables pour lui, et il attendait avec anxiété le moment du rendez-vous que madame de Hansfeld lui avait donné pour le lendemain au Jardin-des-Plantes.
Madame de Brévannes avait plusieurs fois rencontré chez Pierre Raimond M. de Hansfeld sous le nom d'Arnold Schneider; il avait sauvé la vie du vieux graveur, rien de plus naturel que ses visites à ce dernier.
Berthe ayant résolu de recommencer d'enseigner le piano pour subvenir aux besoins de son père, venait chez lui trois fois par semaine et y restait jusqu'à trois heures pour donner, en sa présence, ses leçons de musique.
On n'a pas oublié que Berthe avait fait sur M. de Hansfeld une impression profonde la première fois qu'il l'avait aperçue à la Comédie-Française. Lorsqu'il la rencontra ensuite chez Pierre Raimond, qu'il venait d'arracher à une mort presque certaine, vivement frappé de la circonstance qui le rapprochait ainsi de Berthe, Arnold y vit une sorte de fatalité qui augmenta encore son amour.
Le charme des manières de M. de Hansfeld, la grâce de son esprit, ses prévenances respectueuses, presque filiales, pour Pierre Raimond, changèrent bientôt en une affection sincère la reconnaissance que le vieillard avait d'abord vouée à son sauveur.
Arnold était simple et bon, il parlait avec un goût et un savoir infini des grands peintres, objet de l'admiration passionnée du graveur qui avait employé une partie de sa vie à reproduire sur le cuivre les plus belles œuvres de Raphaël, du Vinci et du Titien; il avait montré à Arnold ces travaux de sa jeunesse et de son âge mûr; Arnold les avait appréciés en connaisseur et en habile artiste.
Ses louanges ne décelaient pas le complaisant ou le flatteur; modérées, justes, éclairées, elles en étaient plus précieuses à Pierre Raimond, qui avait la conscience de son art; comme les artistes sérieux et modestes, il connaissait mieux que personne le fort et le faible de ses ouvrages. Ce n'était pas tout: Arnold semblait par ses opinions politiques appartenir à ce parti exalté de la jeune Allemagne, qui offre beaucoup d'analogie avec certaines nuances de l'école républicaine.
Grâce à ses nombreux points de contact, la récente intimité de Pierre Raimond et d'Arnold se resserrait chaque jour davantage. Ce dernier était de bonne foi, il ressentait véritablement de l'attrait pour ce rude et austère vieillard, qui conservait dans toute leur ardeur les admirations et les idées de sa jeunesse.
M. de Hansfeld était d'une excessive timidité; les obligations de son rang lui pesaient tellement que, pour leur échapper, il avait affecté les plus grandes excentricités. Ses goûts, ses penchants se portaient à une vie simple, obscure, paisiblement occupée d'arts et de théories sociales. Aussi, même en l'absence de Berthe, il trouvait dans les deux pauvres chambres de Pierre Raimond plus de plaisir, de bonheur, de contentement qu'il n'en avait trouvé jusqu'alors dans tous ses palais.
S'il avait seulement voulu dissimuler ses assiduités auprès de Berthe sous de trompeuses prévenances envers le graveur, celui-ci avait trop l'instinct du vrai pour ne pas s'en être aperçu, et trop de rigide fierté pour ne pas fermer sa porte à Arnold.
Pierre Raimond n'ignorait pas que son jeune ami trouvait Berthe charmante, et qu'il admirait autant son talent d'artiste que la candeur de son caractère, que la grâce de son esprit.
Dans son orgueil paternel, loin de s'alarmer, Pierre Raimond se réjouissait de cette admiration. N'avait-il pas une confiance aveugle dans les principes de Berthe? Ne devait-il pas la vie à Arnold? Comment supposer que ce jeune homme au cœur noble, aux idées généreuses, abuserait indignement des relations que la reconnaissance avait établies entre lui et l'homme qu'il avait sauvé.
Aux yeux de Pierre Raimond, cela eût été plus infâme encore que de déshonorer la fille de son bienfaiteur.
Enfin, Arnold avait dit appartenir au peuple, et, dans l'exagération de ses idées absolues, Pierre Raimond lui accordait une confiance qu'il n'eût jamais accordée au prince de Hansfeld.
Berthe, d'abord attirée vers Arnold par la reconnaissance, avait peu à peu subi l'influence de cet être bon et charmant. Il assistait souvent, en présence du vieux graveur, aux leçons de musique de Berthe; il était lui-même excellent musicien, et quelquefois Berthe l'écoutait avec autant d'intérêt que de plaisir parler savamment d'un art qu'elle adorait, raconter la vie des grands compositeurs d'Allemagne, et lui exposer, pour ainsi dire, la poétique de leurs œuvres et en faire ressortir les innombrables beautés.
Que de douces heures ainsi passées entre Berthe, Arnold et Pierre Raimond! Celui-ci ne savait pas la musique; mais son jeune ami lui traduisait, lui expliquait pour ainsi dire la pensée musicale des grands maîtres, l'analysant phrase par phrase, et faisant pour l'œuvre de Mozart, de Beethoven, de Gluck, ce qu'Hoffmann a si merveilleusement fait pour Don Juan.
Berthe, profondément touchée des soins d'Arnold pour Pierre Raimond, leur attribuait à eux seuls la vive sympathie qui, chaque jour, la rapprochait davantage du prince. Celui-ci était d'autant plus dangereux qu'il était plus sincère et plus naturel; rien dans son langage, dans ses manières, ne pouvait avertir madame de Brévannes du péril qu'elle courait.
La conduite d'Arnold était un aveu continuel, il n'avait pas besoin de dire un mot d'amour; si par hasard il se trouvait seul avec Berthe, son regard, son accent étaient les mêmes qu'en présence du graveur. Celui-ci rentrait-il, Arnold pouvait toujours finir la phrase qu'il avait commencée.
Comment madame de Brévannes se serait-elle défiée de ces relations si pures et si paisibles? Jamais Arnold ne lui avait dit: Je vous aime; jamais elle n'avait un moment songé qu'elle pût l'aimer, et déjà ils étaient tous deux sous le charme irrésistible de l'amour.
Nous le répétons, par un singulier hasard, ces trois personnes, sincères dans leurs affections, sans défiance et sans arrière-pensée, s'aimaient: Arnold aimait tendrement le vieillard et sa fille, ceux-ci lui rendaient vivement cette affection; tous trois enfin se trouvaient si heureux, que par une sorte d'instinct conservatif du bonheur, ils n'avaient jamais songé à analyser leur félicité, ils en jouissaient sans regarder en-deçà ou au-delà.
La seule chose qui aurait pu peut-être éclairer Berthe sur le sentiment auquel son cœur s'ouvrait de jour en jour, était l'espèce d'indifférence avec laquelle elle supportait les duretés de son mari; elle s'étonnait même vaguement de ressentir alors si peu des blessures naguère si douloureuses....
Lorsque son père, profondément irrité contre M. de Brévannes, lui avait sérieusement, presque sévèrement demandé compte des procédés de M. de Brévannes, elle n'avait pas menti en répondant que depuis quelque temps elle ne s'en tourmentait plus.
Le vieillard avait eu d'autant plus de foi aux paroles de Berthe, que peu à peu elle redevenait calme, souriante, et que sa physionomie, autrefois si triste, révélait alors la plus douce quiétude.
Peut-être blâmera-t-on l'aveugle confiance de Pierre Raimond; cette confiance aveugle était une des nécessités de son caractère.
Ces antécédents posés, nous conduirons le lecteur dans le modeste réduit de Pierre Raimond, le lendemain du jour où M. de Hansfeld avait signifié à sa femme qu'elle devait quitter Paris dans trois jours.
Un bon feu pétillait dans l'âtre, au dehors la neige tombait et la bise faisait rage; Pierre Raimond était assis d'un côté de la cheminée, Arnold de l'autre; depuis que le prince était amoureux, ses traits reprenaient une apparence de force et de santé, quoique son visage fût toujours un peu pâle.
Une grande discussion s'était élevée entre Pierre Raimond et Arnold, car pour compléter le charme de leur intimité ils différaient de manière de voir sur quelques questions artistiques, entre autres sur la façon de juger Michel-Ange.
Arnold, tout en rendant un juste hommage à l'immense génie du vieux tailleur de marbre, ne ressentait pour ses productions aucune sympathie, quoiqu'il comprît l'admiration qu'elles inspiraient; le goût délicat et pur d'Arnold, surtout épris de la beauté dans l'art, s'effrayait des sombres et terribles écarts du fougueux Buonarotti, et leur préférait de beaucoup la grâce divine de Raphaël.
Pierre Raimond défendait son vieux sculpteur avec énergie, et il se passionnait autant pour la fière indépendance du caractère de Michel-Ange que pour la gigantesque puissance de son talent.
—Votre tendre Raphaël avait l'âme amollie d'un courtisan—disait le vieillard à Arnold—tandis que le rude créateur du Moïse et de la chapelle Sixtine avait l'âme républicaine; et il devait menacer, comme il l'en a menacé, le pape Jules de le jeter en bas de son échafaudage s'il lui manquait de respect.
M. de Hansfeld ne put s'empêcher de sourire de l'exaltation de Pierre Raimond, et répondit:
—Je ne nie pas l'énergie un peu farouche de Michel-Ange; il était, malheureusement, d'un caractère morose, fier, taciturne, ombrageux, altier et difficile.
—Malheureusement!... Qu'entendez-vous par ce mot... malheureusement?
—J'entends qu'il était malheureux, pour les sincères admirateurs de ce grand homme, de ne pouvoir nouer avec lui des relations agréables et douces.
—Je l'espère bien.... Est-ce que vous le prenez pour un Raphaël, pour un homme banal comme votre héros? Car—ajouta le graveur avec un accent de dédain—il n'y avait personne au monde d'un caractère plus facile, plus insinuant, plus aimable que votre Raphaël.
—Vous reconnaissez au moins ses qualités....
—Ses qualités!!! c'est justement à cause de ces qualités insupportables que je le déteste comme homme... quoique je le vénère comme artiste.
—Et moi, mon cher monsieur Raimond, c'est justement à cause des défauts du caractère diabolique de Michel-Ange qu'il m'est antipathique, comme homme, quoique je m'incline devant son génie.
—Votre admiration n'est pas naturelle; elle est forcée... elle est exagérée—s'écria le graveur.
—Comment!—dit Arnold stupéfait—vous détestez Raphaël à cause de ses qualités.... Moi, je n'aime pas Michel-Ange à cause de ses défauts... et vous m'accusez d'exagération?
—Certainement... on n'est grand homme, on n'est Michel-Ange qu'à certaines conditions. J'admire dans le lion jusqu'à ses instincts sauvages et féroces; il n'est lion qu'à condition d'être sauvage et féroce, il ne peut avoir les vertus d'un mouton comme votre Raphaël.
—Mais au moins permettez-moi d'aimer dans Raphaël ces vertus de mouton, qui sont, si vous le voulez, les conséquences de sa nature, de son talent....
—A votre aise: admirez, si vous trouvez qu'un tel caractère mérite l'admiration.... Quant à moi, physiquement parlant, je ne mets pas seulement en balance la fade figure du beau, du céleste Raphaël, tout couvert de velours et de broderies, avec le mâle visage de mon vieux Buonarotti, sombre, farouche, hâlé par le soleil, et vêtu d'une souquenille à moitié cachée par son tablier de cuir de tailleur de pierre! Allons donc! est-ce que ces deux natures peuvent se comparer seulement? Ah! ah! ah!... quel plaisant contraste!... Je vois d'ici... le divin Raphaël....
—Le divin Raphaël aurait fléchi le genou et respectueusement baisé la puissante main du vieux Michel-Ange, son maître et son aïeul dans l'art—dit doucement Arnold en tendant la main à Pierre Raimond.
—Vous avez raison—reprit celui-ci en répondant avec effusion au témoignage de cordialité de M. de Hansfeld.—Je suis un vieux fou... aussi emporté qu'à vingt ans....
A ce moment Berthe entra.
Il eût été difficile de peindre la ravissante expression de sa physionomie en voyant son père et Arnold se serrer ainsi la main. Ses yeux se remplirent de larmes de bonheur.
—Viens à mon secours, enfant—dit Pierre Raimond.—Je suis battu... ma folle barbe grise est obligée de s'incliner devant cette vénérable moustache blonde.... Il reste calme comme la raison, et je m'emporte... comme si j'avais tort....
—Et le sujet de cette grave discussion?—dit Berthe en souriant et en regardant alternativement Arnold et son père.
—Michel-Ange...—dit Pierre Raimond.
—Raphaël...—dit Arnold.
—Comment, monsieur Arnold, vous ne pouvez pas céder à mon père?
—Je voudrais bien voir qu'il me cédât sans discussion!... Je ne veux pas qu'il cède... mais qu'il soit convaincu....
—Quant à cela, monsieur Raimond... j'en doute... les convictions ne s'imposent pas, et Raphaël....
—Mais Michel-Ange....
—Allons—dit Berthe—pour vous mettre d'accord, je vais jouer l'air de Fidelio, que M. Arnold aime tant... qu'il vous l'a aussi fait aimer, mon père.
—Avouez, don Raphaël—dit en riant le vieillard à Arnold—qu'elle a plus de bon sens que nous.
—Je le crois, seigneur Michel-Ange; madame Berthe sait bien que quand on l'écoute on ne songe guère à parler.
—Oh! monsieur Arnold, je ne suis pas dupe de vos flatteries.
—Pour le lui prouver, mon enfant, commence l'ouverture de Fidelio: tu sais que c'est mon morceau de prédilection depuis que notre ami m'en a fait comprendre les beautés.
Berthe commença de jouer cette œuvre avec amour; la présence d'Arnold semblait donner une nouvelle puissance au talent de la jeune femme.
Au bout de quelques minutes, M. de Hansfeld parut complètement absorbé dans une profonde et douloureuse méditation; quoiqu'il eût plusieurs fois entendu Berthe jouer ce morceau, jamais les tristes souvenirs qu'il éveillait en lui n'avaient été plus péniblement excités.
Berthe, qui de temps en temps cherchait le regard d'Arnold, fut effrayée de sa pâleur croissante, et s'écria:
—Monsieur Arnold... qu'avez-vous? mon Dieu!... comme vous êtes pâle!
—Votre main est glacée, mon ami—dit Pierre Raimond, qui était assis à côté de M. de Hansfeld.
—Je n'ai rien... rien—répondit celui-ci;—je suis d'une faiblesse ridicule.... Certains airs sont pour moi... de véritables dates... et plusieurs motifs de Fidelio... se rattachent à un passé bien triste....
—J'avais pourtant déjà joué ce morceau—dit Berthe en quittant le piano et en venant s'asseoir à côté de son père.
—Sans doute.... J'étais alors tout au plaisir d'entendre votre exécution. Mais à cette heure, je ne sais pourquoi.... Oh! pardon... pardon de ne pouvoir vaincre mon émotion....
Et M. de Hansfeld cacha son visage entre ses mains.
Berthe et le vieillard se regardèrent tristement, partageant le chagrin de leur ami sans le comprendre.
Après quelques moments de silence, Arnold releva la tête. Il est impossible de rendre l'expression de tristesse navrante dont son pâle et doux visage était empreint. Une larme vint aux yeux de Berthe; par un mouvement d'ingénuité charmante, elle prit la main de son père pour l'essuyer.
—Vous souffrez—dit le vieillard à Arnold.—Que notre amitié n'est-elle plus ancienne! vous pourriez peut-être apaiser vos chagrins en les épanchant....
—Oh! bien souvent j'y ai pensé... mais la honte m'a retenu—dit Arnold avec une sorte d'accablement.
—La honte! s'écria Raimond avec surprise.
—Ne vous méprenez pas sur ce mot... mon ami—dit Arnold;—Dieu merci! je n'ai rien fait dont j'aie à rougir.... Seulement, j'ai honte de ma faiblesse... j'ai honte d'être encore si sensible à des souvenirs qui devraient être aussi méprisés qu'oubliés.
—Ne craignez rien; nous vous comprendrons... nous vous plaindrons. Ma pauvre enfant a souvent aussi bien pleuré ici à propos de souvenirs qui, comme les vôtres, devraient être aussi méprisés qu'oubliés.
—Mon père!
—Tenez.... Arnold—dit le graveur—si je désire votre confiance, c'est que nous aussi nous aurions peut-être de tristes aveux à vous faire....
—Vous aussi, vous avez été malheureux?—dit Arnold.
—Bien malheureux—répondit le vieillard;—mais, Dieu merci! ces mauvais jours sont, je crois, passés. Il me semble que vous nous avez porté bonheur. Non seulement vous m'avez sauvé la vie, mais, cette vie, vous me l'avez rendue charmante. Oui, depuis bien longtemps je n'avais rencontré personne dont l'esprit eût autant de rapports avec le mien. Je ne sais quelle est l'influence de votre heureuse étoile; mais, depuis que nous vous connaissons, ma pauvre Berthe elle-même est moins triste... ses chagrins domestiques semblent adoucis.... Vous avez enfin été pour nous l'heureux augure d'une vie douce et calme.
—Oh! ce que vous dit mon père est bien vrai, monsieur Arnold—dit Berthe.—Si vous saviez combien il vous aime! et lorsque je suis seule avec lui en quels termes il parle de vous!
—C'est vrai—dit le vieillard.—Si vous nous entendiez, vous verriez que vous n'avez pas d'amis plus sincères.... Berthe vous est si reconnaissante de ce que vous m'avez sauvé la vie, qu'après moi vous êtes ce qu'elle aime le plus au monde.
—Oh! oui... pauvre père—dit Berthe en embrassant le vieillard.
M. de Hansfeld écoutait Pierre Raimond avec une vénération profonde. Ce langage franc et loyal était aussi nouveau que flatteur pour lui. Ne fallait-il pas qu'il inspirât une bien noble confiance à Pierre Raimond pour que celui-ci ne craignît pas de lui parler ainsi devant sa fille!
Berthe elle-même, loin de se montrer confuse, embarrassée, semblait confirmer ce que disait son père; son front rayonnait de candeur et de sérénité.
En présence de cette noble franchise, M. de Hansfeld rougit de sa dissimulation; il fut sur le point d'apprendre à Pierre Raimond son véritable nom; mais il redouta l'indignation que cet aveu tardif exciterait peut-être chez le vieux graveur, dont il connaissait d'ailleurs les préventions anti-aristocratiques; il trouva donc une sorte de mezzo termine dans la demi-confidence qu'il fit à Berthe et à son père.
Après quelques moments de silence, il dit à Pierre Raimond:
—Vous avez raison, mon ami... vous m'avez donné l'exemple de la confiance... je vous imiterai.... Peut-être vous inspirerai-je un peu d'intérêt par quelques rapports entre ma position et celle de votre fille... car vous m'avez dit que son mariage n'était pas heureux... et c'est aussi à mon mariage que j'ai dû d'atroces chagrins.
—Vous êtes marié?... si jeune—dit Raimond avec étonnement.
—Depuis deux ans.
—Et votre femme...—dit Berthe.
—Elle est en Allemagne—répondit M. de Hansfeld après un moment d'hésitation.
—Et quelques passages de l'ouverture de Fidelio que jouait Berthe vous ont sans doute rappelé de douloureux souvenirs?
—Hélas! oui. Lorsque j'ai connu la femme que j'ai épousée, j'étais dans tout le feu de ma première admiration pour cet opéra de Beethoven.... J'ai toujours eu l'habitude d'attacher mes pensées du moment à certains passages de la musique que j'aime... pensées qui, pour moi, deviennent pour ainsi dire les paroles des airs que j'affectionne le plus; eh bien! l'opéra de Fidelio me rappelle ainsi toutes les phases d'un amour malheureux.
—Ah! maintenant je comprends votre émotion—dit Berthe en secouant la tête avec tristesse.
—Voyons, mon ami—dit cordialement Pierre Raimond—jamais vous ne parlerez à des cœurs plus sympathiques.
Et M. de Hansfeld raconta ainsi qu'il suit l'histoire de son mariage avec Paula Monti; histoire vraie en tous points, sauf la substitution du nom d'Arnold Schneider à celui de Hansfeld.
—Orphelin presque en naissant—dit le prince—j'ai été élevé par un vieux serviteur de ma famille. Nous habitions un village retiré, nous y vivions dans une complète solitude. Le pasteur était peintre et musicien; il reconnut en moi quelques dispositions pour ces arts auxquels je consacrais tout mon temps.
Ces premières années de ma vie furent paisibles et heureuses. J'aimais le vieux Frantz comme un père; il avait pour moi les soins les plus tendres; il me reprochait seulement de fuir les exercices violents, de ne sortir de mon cabinet d'études que pour quelques rares promenades dans nos belles montagnes. Je n'avais aucun des goûts de mon âge; j'étais sérieux, taciturne, mélancolique; la musique me causait des ravissements presque extatiques, auxquels je m'abandonnais avec délices.... A dix-huit ans j'entrepris avec mon vieux serviteur un voyage en Italie. Pendant deux ans j'étudiai les chefs-d'œuvre des grands maîtres dans les différentes villes où je m'arrêtai, voyant peu de monde et me trouvant heureux de ma vie indolente, rêveuse et contemplative.... J'arrivai à Venise; mon culte pour les arts avait jusqu'alors rempli ma vie, l'admiration passionnée qu'ils m'inspiraient suffisait à occuper mon cœur.... A Venise, le hasard me fit rencontrer une femme dont l'influence devait m'être funeste. Cette femme, que j'ai épousée, se nommait Paula Monti....
—Elle était belle?—demanda Berthe.
—Très belle... mais d'une beauté sombre.... Étrange contraste! j'ai toujours été faible et timide, je me suis épris d'une femme au caractère énergique et viril.... C'était mon premier amour.... Sans doute j'obéis plus à l'instinct, au besoin d'aimer, qu'à un sentiment réfléchi, et je devins passionnément amoureux de Paula Monti; elle accueillit mes soins avec indifférence; je ne me rebutai pas; elle me semblait très malheureuse. J'eus quelque espoir, je redoublai d'assiduités, et je demandai formellement sa main à sa tante. J'étais riche alors, ce mariage lui parut inespéré; elle y consentit. J'eus avec Paula une entrevue décisive.... Je dois le dire, elle m'avoua qu'elle avait ardemment aimé un homme qui devait être son mari; et quoique cet homme fût mort, son souvenir vivait encore si présent et si cher à sa pensée, qu'il l'absorbait tout entière, et que mon amour lui était indifférent. Cet aveu me fit mal; mais je vis dans la franchise de Paula une garantie pour l'avenir; je ne désespérai pas de vaincre, à force de soins, la froideur qu'elle me témoignait.... Elle ne me cacha pas que, sans l'incessante influence d'un passé qu'elle regrettait amèrement, elle aurait peut-être pu m'aimer.
Alors je me laissai bercer des plus folles espérances; ma passion était vraie.... Paula Monti en fut touchée; mais sa délicatesse s'effrayait encore de la disproportion de nos fortunes. La perte d'un procès venait de complètement ruiner sa famille. Je surmontai ses scrupules; elle me promit sa main... mais en me répétant encore qu'elle ne pouvait m'offrir qu'une affection presque fraternelle.
Cependant cette froide union fut pour moi un bonheur immense. D'abord mes espérances s'accrurent, à part quelques moments de profonde tristesse, le caractère de Paula était mélancolique, mais égal, quelquefois même affectueux. Déjà j'entrevoyais un avenir plus heureux, lorsqu'un jour.... Oh! non, non, jamais... je n'aurai la force de continuer—reprit le prince en cachant sa figure entre ses mains.
Berthe et son père se regardèrent en silence, n'osant pas demander à Arnold la suite d'un récit qui lui semblait si pénible. Pourtant il poursuivit:
—Pourquoi cacherais-je ses crimes? Mon indulgence n'a-t-elle pas été une faiblesse coupable? Je dois en porter la peine. Nous étions allés passer l'été à Trieste. Depuis plusieurs jours, Paula se montrait d'une humeur sombre, irritable; je la voyais à peine. Lors de ces accès de noire tristesse, elle ne voulait auprès d'elle qu'une jeune bohémienne qu'elle avait recueillie par charité. Cette pauvre enfant était, par reconnaissance, tendrement dévouée à ma femme.
Pour l'intelligence du récit qui va suivre—continua le prince—il me faut entrer dans quelques particularités minutieuses. Au bout du jardin de notre maison de Trieste était un pavillon où nous allions prendre le thé presque chaque soir. Un soir Paula m'avait à grand'peine promis d'y venir passer une heure.... J'espérais ainsi la distraire de ses tristes pensées.
Jamais je n'oublierai l'expression morne et désolée de sa physionomie pendant cette soirée; elle accueillit presque avec colère et dédain quelques mots de tendresse que je lui adressais.
Douloureusement blessé de sa dureté, je sortis du pavillon.
Après quelques tours de jardin, je me calmai peu à peu, me rappelant que Paula m'avait prévenu qu'elle était encore quelquefois sous le coup de souvenirs pénibles. Je rentrai dans le pavillon. Elle n'y était plus. On avait servi le thé pendant mon absence, je trouvai préparée la tasse de lait sucré que je prenais chaque soir; je sus gré à Paula de cette attention dont pourtant je ne profitai pas.... J'avais un épagneul que j'affectionnais beaucoup.... Machinalement je lui présentai la tasse que Paula m'avait apprêtée; il la but avidement, et presque aussitôt le malheureux animal tomba par terre, trembla convulsivement, et mourut après quelques minutes d'agonie....
—Oh! je comprends... mais cela est horrible...—s'écria Pierre Raimond.
Berthe regarda son père avec surprise.
—Qu'y a-t-il donc, mon père?...—dit-elle;—puis, éclairée par un moment de réflexion, elle ajouta avec horreur:—Oh! non, non, c'est impossible... monsieur Arnold... c'est impossible! une femme est incapable d'un crime si affreux.
—N'est-ce pas?—reprit Arnold avec amertume.—Après quelques réflexions, j'ai dit comme vous... c'est impossible... j'ai attribué au hasard ce fait effrayant, je me suis même cruellement reproché d'avoir pu un moment soupçonner Paula.
—Et lorsque vous revîtes votre femme—dit Pierre Raimond—quel fut son accueil?
—Il fut calme, confiant; et si j'avais alors conservé quelques doutes, ils eussent été à l'instant dissipés: le soir j'avais laissé Paula sombre, presque courroucée; le lendemain je la trouvai tranquille, affectueuse et bonne... elle me tendit la main en me demandant pardon de m'avoir si brusquement quitté la veille....
—C'est d'une inconcevable hypocrisie...—dit Pierre Raimond.
—Oh! non, non, elle n'était pas coupable, son calme le prouve—dit Berthe.
—Je pensais comme vous—reprit M. de Hansfeld;—il y avait tant de sincérité dans son accent, dans son regard; ses paroles étaient si naturelles, qu'accablé de remords, de honte, je tombai à ses pieds en fondant en larmes et en lui demandant pardon.... Elle me regarda d'un air surpris. Je n'osai m'expliquer davantage. Innocente, mon soupçon était un abominable outrage. Je lui répondis que je craignais de l'avoir contrariée la veille.... Elle me crut, et cette scène n'eut pas d'autre suite.
Comment vous expliquer ce qui se passa en moi depuis ce jour.... Mon fol amour pour Paula augmenta pour ainsi dire en raison des torts que je me reprochais envers elle; je ne pouvais me pardonner d'avoir osé accuser une femme qui m'avait donné tant de preuves de franchise.
—En effet—dit Berthe—lorsque vous avez demandé sa main, pourquoi vous aurait-elle dit que son cœur n'était pas libre, au risque de manquer un mariage si avantageux pour elle?... Non, non; elle était innocente de cet horrible crime.
—Et vous n'aviez pas d'ennemis?—dit Pierre Raimond.
—Aucun, que je sache....
—Mais comment vous êtes-vous expliqué la mort subite, convulsive, de cet épagneul, mort dans laquelle se retrouvaient tous les symptômes d'un empoisonnement?
—Je parvins à m'étourdir sur ce fait inexplicable, à empêcher pour ainsi dire ma pensée de s'y arrêter, tant je voulais croire à l'innocence de Paula. J'expiais douloureusement cet atroce soupçon; vingt fois je fus sur le point de lui tout avouer; mais je n'osais pas: son affection pour moi était déjà si tiède, si incertaine... un tel aveu me l'eût à jamais aliénée. Pourtant... pour mon repos, j'aurais dû tout lui dire, car elle commença de trouver quelques-unes de mes paroles étranges; mes réticences involontaires lui semblèrent incohérentes; quelquefois, profondément touché d'un mot ou d'une attention tendre de sa part, je m'écriais dans une sorte d'égarement:
—Oh! je suis bien coupable... pardonnez-moi... j'ai eu tort....
Elle me demandait la signification de ces mots; je revenais à moi, et au lieu de m'expliquer, je lui réitérais les protestations les plus passionnées.... Hélas! bientôt la pâle affection que j'en avais obtenue par tant de soins, avec tant de peine, fit place à une nouvelle froideur.... Elle me regardait quelquefois d'un air inquiet et craintif... ses accès d'humeur sombre redoublèrent... alors aussi... les soupçons que j'avais d'abord si énergiquement repoussés revinrent à ma pensée; puis je les chassais de nouveau; quelquefois j'examinais malgré moi avec défiance les mets qu'on me servait; puis, rougissant de cette crainte si insultante pour Paula, je quittais brusquement la table....
Dans cette lutte sourde et concentrée, ma santé s'altéra, mon caractère s'aigrit; Paula me témoigna un éloignement de plus en plus prononcé.
—Quelle vie... mon Dieu, quelle vie!—s'écria Berthe en essuyant ses yeux humides.
—Hélas! dit M. de Hansfeld, cela n'était rien encore. Nous quittâmes Trieste à la fin de l'automne; ma femme voulait aller passer l'hiver à Genève, puis venir ensuite en France; surpris par un orage violent, nous nous arrêtâmes à quelques lieues de Trieste, dans une misérable auberge à la tombée de la nuit. La tempête redoubla de fureur, un torrent que nous devions traverser était débordé; il fallut nous résigner à passer la nuit dans cette demeure. L'endroit était désert. Il me sembla que le maître de l'auberge avait une figure sinistre. Je proposai à ma femme de veiller le plus tard possible, et de sommeiller ensuite sur une chaise, afin de pouvoir partir avant le jour, dès que les chemins seraient praticables. Notre suite se composait de deux domestiques à moi et de la jeune fille qui accompagnait Paula. J'avais pour cette enfant toutes les bontés possibles, je savais en cela plaire à ma femme; d'ailleurs, Iris (c'est le nom de cette bohémienne) m'était presque aussi dévouée qu'à sa maîtresse. Nous occupions pendant cette nuit fatale... oh! bien fatale... une petite chambre dont l'unique porte ouvrait sur un cabinet où se trouvait Frantz, mon vieux serviteur.... Paula ne pouvait cacher son effroi; le vent semblait ébranler la maison jusque dans ses fondements; nous veillâmes tous deux assez tard. Seuls dans cette chambre, je m'étais assis sur un mauvais grabat, pendant que ma femme reposait dans un fauteuil. Je succombai au sommeil, malgré tous mes efforts.
J'ignore depuis combien de temps je dormais, lorsque je fus brusquement éveillé par une douleur aiguë à la partie interne du bras gauche. L'obscurité la plus profonde régnait dans cette pièce. Mon premier soin fut de saisir la main que je sentais peser sur moi.... Cette main frêle et délicate tenait un stylet très aigu....
—Mon Dieu!—s'écria Berthe épouvantée en joignant les mains.
—Encore... une tentative... mais cela est effroyable—dit Pierre Raimond.
Arnold continua:
—Grâce à l'obscurité, on avait enfoncé le stylet entre mon corps et mon bras gauche, étroitement serré contre moi. A la légère résistance que rencontra la lame en glissant dans cet étroit intervalle, on dut croire qu'elle pénétrait dans ma poitrine. Cette erreur me sauva; j'en fus quitte pour une légère blessure au bras.
—Quel bonheur!—dit Berthe.
—Je vous l'ai dit, mon premier mouvement en m'éveillant fut de saisir la main que je sentais peser sur moi; tout-à-coup cette main devint glacée; j'étendis l'autre bras, je touchai une robe de femme.... Je sentis un parfum léger, mais pénétrant, dont se servait habituellement Paula.... Une épouvantable idée me traversa l'esprit.... Je me rappelai le poison de Trieste.... Je n'eus plus aucun doute.... Cette révélation fut si foudroyante, que je ne sais ce qui se passa en moi; ma raison s'égara; pendant quelques secondes, je me crus le jouet d'un horrible songe.... Durant cet instant de vertige, la main que je tenais s'échappa sans doute.... Quand je revins à moi, j'étais seul, toujours dans les ténèbres:—Frantz.... Frantz... m'écriai-je en frappant à la cloison qui séparait ma chambre du cabinet où était mon domestique. Frantz ne dormait pas; en une minute il entra tenant une lampe à la main.
—Et votre femme?—s'écria Berthe.
—Figurez-vous ma surprise... ma stupeur... c'était à douter de ma raison; Paula était profondément endormie dans un fauteuil auprès de la cheminée.
—Elle feignait de dormir...—s'écria Pierre Raimond.
—Je vous dis que c'était à devenir fou; elle dormait, ou plutôt elle simulait si parfaitement un profond et paisible sommeil, que sa respiration douce, régulière, n'était pas même accélérée par la terrible émotion qu'elle devait ressentir; sa figure était calme; sa bouche légèrement entr'ouverte; son teint faiblement coloré par la chaleur du sommeil; et sa physionomie, ordinairement sérieuse, était presque souriante.
—Mais cela est à peine croyable—s'écria Pierre Raimond;—comment! votre femme dormait paisiblement après une pareille tentative?
—Son sommeil était, vous dis-je, d'une sérénité si profonde, que je ne pouvais non plus en croire mes yeux. Debout, pâle, immobile, je la contemplais d'un air hagard.
—Et il n'y avait pas d'autre femme que la vôtre dans cette auberge?—demanda Berthe.
—Il n'y avait qu'elle.
—Et cette jeune fille, cette bohémienne?—dit Pierre Raimond.
—Elle était couchée dans une pièce qui donnait sur la chambre où veillait Frantz; il ne dormait pas, il avait de la lumière, il était impossible d'entrer chez nous sans qu'il le vît.
—Il faut donc le croire... cette fois, c'était bien elle,—dit Berthe.—Un tel crime est-il possible, mon Dieu!
—Une dissimulation pareille m'épouvante encore plus que le crime—dit Pierre Raimond.
—Une dernière preuve d'ailleurs ne me laissait presque aucun doute—dit Arnold.—Sur le plancher, aux pieds de ma femme, je reconnus une dague florentine, arme précieuse, ciselée par Benvenuto Cellini, qui avait été, je crois, léguée à Paula par son père.
—Dès lors vous n'avez plus gardé aucun ménagement!—s'écria le graveur;—et c'est ensuite de ce nouveau crime que vous avez relégué cette infâme en Allemagne.
—Si j'hésitais à vous raconter cette horrible histoire, mon ami—reprit le prince d'un air confus—c'est que j'avais la conscience de ma faiblesse, ou plutôt de l'inexplicable influence que Paula conservait sur moi....
—Comment! après cette nouvelle tentative....
—Oh! si vous saviez ce qu'il y a d'affreux dans le doute....
—Mais ce coup de poignard?—dit Pierre Raimond.
—Mais ce sommeil si profond? mais ce réveil si doux, si paisible?
—Lorsqu'elle vous vit blessé, que dit-elle?—s'écria Berthe.
—Vous peindre son angoisse, sa stupeur, ses soins empressés, me serait impossible. De l'air du monde le plus naturel, elle s'écria qu'il fallait faire partout des perquisitions. Elle avait aussi remarqué la veille la sinistre physionomie du maître de cette auberge; comme moi elle s'épuisait en vaines conjectures. Frantz affirmait n'avoir vu passer personne, et qu'on avait dû s'introduire par une fenêtre qui s'ouvrait sur un balcon; mais cette fenêtre se trouva parfaitement fermée. L'accent de Paula fut si naturel, que mon vieux serviteur, qui ne l'aimait pas, qui avait vu mon mariage avec peine, n'eut pas un instant la pensée d'accuser ma femme.
—Mais cette petite main frêle que vous avez saisie?... mais cette senteur de parfum particulière à votre femme?—s'écria Pierre Raimond.
—Je vous le répète... ma raison s'égarait dans ce dédale de contradictions singulières. Paula, aidée de Frantz, voulut elle-même panser ma blessure; rien dans ses manières, dans son langage, n'était affecté.
—Commettre un tel crime et faire montre de tant d'hypocrisie... c'était là le comble de la scélératesse—dit le graveur.
—Sans doute, et la monstruosité même d'un tel caractère éveillait encore mes doutes, malgré l'évidence. Pour comble de fatalité, Paula, soit intérêt, soit pitié, soit calcul, ne s'était jamais montrée plus affectueuse, je dirais presque plus tendre, qu'en me prodiguant les premiers soins après cet accident.
—Ruse, ruse infernale!—s'écria Pierre Raimond.
—C'était peut-être le remords de son crime—dit Berthe.
—Mon malheur voulut que j'hésitasse tour à tour entre ces convictions si diverses.... Il eût été moins funeste pour moi de croire Paula tout-à-fait coupable ou tout-à-fait innocente; mais au contraire... par une inconcevable mobilité d'impressions, je passais tour à tour envers elle de l'amour passionné à des accès de haine et d'horreur; mes angoisses de Trieste n'étaient rien auprès des tortures que j'endurais alors.... Une tête plus faible que la mienne n'eût pas résisté à ces secousses. Quelquefois, après avoir témoigné à ma femme, par quelques paroles incohérentes, la terreur qu'elle m'inspirait, réfléchissant que, malgré d'effrayantes apparences, je n'avais pas de certitude réelle et que je me trompais peut-être, je poussais des sanglots déchirants en lui demandant pardon. Elle finit par croire ma raison égarée.... Que vous dirai-je... je trouvai d'abord une satisfaction amère à laisser prendre quelque consistance à ce bruit, puis à l'augmenter et à l'accréditer par des bizarreries calculées. Le monde m'était odieux, je voulais ainsi échapper à ses exigences. Ce n'était pas tout: dès qu'on me crut sujet à des moments de folie, je pus, à l'abri de ce prétexte, me livrer sans scrupule à mes accès de méfiance, sans que mes précautions, ainsi attribuées à un dérangement d'esprit, pussent compromettre ou accuser ma femme. Tantôt, croyant ma vie menacée, je m'enfermais seul pendant des journées entières, ne mangeant que du pain et des fruits que mon fidèle Frantz allait m'acheter lui-même; et encore souvent, dans ma terreur insensée, je n'osais pas même toucher à ces aliments.... D'autres fois, rougissant de mon effroi, convaincu de l'innocence de Paula, je revenais à elle avec un repentir déchirant; mais son accueil était glacial, méprisant.
—Pauvre Arnold!—dit Pierre Raimond avec émotion.—Sans doute vous êtes faible; mais cette faiblesse même dérivait d'une noble source... vous craigniez d'accuser injustement Paula. En effet, c'est quelque chose d'effrayant que de dire à quelqu'un, et cela sans preuves certaines: Vous êtes homicide... vous avez voulu deux fois m'assassiner....
—N'est-ce pas? surtout lorsqu'il s'agit d'adresser ces foudroyantes paroles à une femme que l'on a passionnément aimée, surtout lorsqu'à côté de preuves matérielles presque irrécusables, il est pour ainsi dire d'autres preuves morales toutes contraires; lorsqu'enfin quelquefois une voix secrète, une révélation occulte, vous dit avec une irrésistible autorité: Non, cette femme n'est pas coupable.... Oh! je vous l'assure, c'était un enfer... un enfer....
—Maintenant—dit Berthe—je conçois que vous ayez feint d'être insensé.
—Mais—dit Pierre Raimond—une dernière tentative ne vous a laissé aucun doute....
—Aucun cette fois.... Le crime me parut avéré... ou plutôt, comme mon amour s'était usé et éteint dans ces luttes, dans ces angoisses continuelles, j'ai eu cette fois plus de courage que je n'en avais eu jusque-là.
—Vous ne l'aimez plus, enfin?—dit Berthe.
—Non, car, en admettent même que j'eusse été aussi insensé que je le paraissais, je méritais au moins quelque pitié, quelque intérêt... et ma femme ne m'en témoignait aucun. Profitant de la solitude où je vivais (nous habitions alors une grande ville), elle courait les fêtes et s'informait à peine de moi. Cette dureté de cœur me révolta.... Ou ma femme était coupable, et ma générosité à son égard aurait dû toucher l'âme la plus perverse, ou elle était innocente, alors les accès de douleur auxquels je me livrais après l'avoir vaguement accusée auraient dû l'émouvoir.
—Mais pourquoi n'avez-vous jamais, avec elle, abordé franchement cette question? Pourquoi n'avoir jamais nettement formulé vos reproches?—dit Pierre Raimond.
—Songez-y; il me fallait lui dire:—Je vous soupçonne, je vous accuse d'avoir voulu m'assassiner deux fois.... Ne pouvais-je pas me tromper?
—En effet, cette position était affreuse—dit. Berthe. Et le dernier trait qui a amené votre séparation, quel est-il?
—Il y a très peu de temps de cela—dit M. de Hansfeld en baissant les yeux.—J'occupais avec ma femme une maison isolée: je ne sais pourquoi mes soupçons étaient revenus avec une nouvelle violence; je sortais rarement de mon appartement. Quelquefois pourtant, le soir, je montais à un petit belvédère situé au faîte de notre demeure; c'était une espèce de terrasse très élevée, entourée d'une légère grille à hauteur d'appui, sur laquelle je m'accoudais ordinairement pour regarder au loin les tristes horizons que présente une grande ville pendant la nuit; je passais là quelquefois de longues heures dans une rêverie profonde. Un soir, la Providence voulut qu'au lieu de m'accouder et de me pencher comme d'habitude sur la balustrade... j'y posai la main.... A peine l'eus-je touchée que, à mon grand effroi, elle céda et tomba avec un fracas horrible....
—Ciel!—s'écria Berthe.
—La hauteur était si grande que cette grille de fer fut brisée en morceaux en tombant sur le pavé.
—Quelle atroce combinaison!—dit Pierre Raimond en levant les mains au ciel.
—Ma mort était inévitable si je me fusse appuyé sur cette rampe.... Qui pouvais-je accuser, si ce n'est Paula? Personne n'avait d'intérêt à ma mort. Ignorant qu'une faillite m'avait enlevé presque toute ma fortune, elle se souvenait sans doute que dans des temps plus heureux je lui avais fait donation de mes biens. Cette idée ne m'était jamais venue tant qu'avait duré mon amour.... Il m'a toujours semblé impossible de soupçonner d'une infamie les gens que j'aime.... J'aurais pu, à la rigueur, croire ma femme capable d'obéir à un mouvement de haine insensée, mais non d'agir par un calcul si lâche et si odieux; pourtant, une fois mon amour éteint, en présence de ce nouveau piége si meurtrier, je ne reculai devant aucune supposition. Seulement, pour éviter de tristes scandales, je me contentai de déclarer à Paula qu'elle quitterait à l'instant la ville que nous habitions, que je ne la reverrais jamais, et que j'étais assez indulgent, ou plutôt assez faible pour la livrer à ses seuls remords.... Que vous dirai-je de plus! à quoi bon vous indigner en vous parlant de l'audace avec laquelle cette femme brava mes reproches, de l'horrible hypocrisie avec laquelle elle affecta de les attribuer à l'égarement de ma raison. Tant de cynisme et d'effronterie me révolta... je la quittai.... De ce moment ma vie fut bien triste... mais au moins j'étais délivré d'une horrible appréhension.
Quelque temps après je vous rencontrai—ajouta M. de Hansfeld en tendant la main à Pierre Raimond.—Tout à l'heure vous parliez d'heureuse étoile.... Vous aviez raison, la mienne m'a fait me trouver sur votre chemin... avant d'avoir eu le bonheur de vous sauver la vie, j'étais seul, abattu et sous le coup de bien amers souvenirs; tout a changé pour moi, j'ai trouvé en vous un ami; mes chagrins sont passés, et si je pouvais compter sur la durée de nos relations, je n'aurais été de ma vie plus heureux....
—Et pourquoi, mon ami, ces relations vous manqueraient-elles jamais? Le charme du commerce des honnêtes gens est dans sa sûreté: qui pourrait altérer notre amitié? N'est-elle pas basée sur des services rendus, sur des services réciproques? N'est-elle pas également chère à ma fille, à vous, à moi?... Et puis enfin les tristes motifs qui nous font trouver dans cette intimité si douce une sorte de refuge contre des pensées cruelles, ces motifs existeront toujours: pour vous, ce sont les crimes de votre femme; pour Berthe, la cruelle conduite de son mari; pour moi, le ressentiment des chagrins de mon enfant....
—Vous avez raison, nous n'avons pas le droit de douter de l'avenir.
—Mon Dieu! que vous avez dû souffrir, monsieur Arnold—dit tristement Berthe.
—Si vous avez témoigné quelque faiblesse—dit Pierre Raimond—votre conduite a été admirable de mansuétude.... C'est le propre d'une âme pleine de délicatesse et d'élévation que de s'imposer les cruelles tortures du doute plutôt que de risquer un reproche... terrible... bien terrible... si contre toute probabilité votre femme eût été innocente.... Ce long récit de vos infortunes me donne de nouvelles preuves de la bonté de votre cœur; et comme on a toujours les défauts de ses qualités, je trouve même dans l'espèce de faiblesse qu'on pourrait vous reprocher une preuve de délicatesse exquise.
—Vous êtes trop indulgent, mon ami....
—Je suis juste... et aussi peu flatteur que Michel-Ange.... Est-ce bien cela—ajouta le vieillard en riant.
—Voici l'heure de mes leçons—dit Berthe;—cette triste confidence finit à temps; j'en suis tout attristée. Ah! monsieur Arnold, quelles souffrances!... Il vous faudra bien du bonheur pour les oublier....
A ce moment deux écolières de Berthe arrivèrent et rompirent la conversation.
M. de Hansfeld quitta Pierre Raimond et sa fille, un peu soulagé par l'aveu qu'il venait de leur faire, mais regrettant encore l'incognito qu'il gardait envers eux.
Désirant avant tout éloigner sa femme, qu'il voulait faire partir le lendemain, M. de Hansfeld revint à l'hôtel Lambert.
Madame de Hansfeld se trouvait dans une cruelle perplexité: son mari exigeait d'elle qu'elle partît le lendemain pour l'Allemagne; il lui fallait ainsi renoncer à M. de Morville, nécessairement retenu à Paris par la santé chancelante de sa mère.
L'éloignement de Paula pour le prince se changeait en aversion, en haine profonde; elle croyait ce sentiment presque excusé par les bizarreries et par les duretés de son mari. Le dernier coup qu'il lui portait était surtout affreux; la forcer de quitter Paris au moment même où sa passion pour M. de Morville, si longtemps cachée, si longtemps combattue, allait être aussi heureuse qu'elle pouvait l'être.
Iris, en révélant à sa maîtresse que le prince se rendait souvent chez Pierre Raimond, sous un nom supposé, pour y rencontrer madame de Brévannes, avait excité la colère de Paula contre Berthe; c'était sans doute pour garder plus facilement un incognito qui favorisait son amour que le prince exigeait le départ de madame de Hansfeld.
Après de mûres réflexions, Paula crut entrevoir quelque chance de salut dans la passion même de son mari pour madame de Brévannes.
Malgré l'ordre du prince, madame de Hansfeld n'avait annoncé son départ à personne, et ne se préparait nullement à ce voyage, espérant que peut-être son mari renoncerait à sa première détermination. Quant à ses menaces de dévoiler les crimes de sa femme et de l'abandonner à la justice des hommes, Paula n'y avait vu qu'une nouvelle preuve de l'aberration de l'esprit d'Arnold.
Jusqu'alors les différents accès de ce qu'elle appelait la folie de M. de Hansfeld lui avaient presque inspiré autant de commisération que d'effroi. Mais dans son dernier entretien, le prince s'était montré si dur, si injuste, elle se voyait si cruellement sacrifiée à l'affection qu'il ressentait pour Berthe, que, blessée dans ce qu'elle avait de plus précieux au monde... son amour pour M. de Morville, Paula partageait sa haine entre son mari et madame de Brévannes.
Telles étaient les réflexions de madame de Hansfeld, lorsque le prince entra chez elle; il sortait de chez Pierre Raimond; son air était encore plus ferme, encore plus impérieux que la veille.
—Il me semble, madame, que vous ne vous hâtez pas de faire vos préparatifs de départ—lui dit-il sèchement.—Du reste, comme vous ne verrez et ne recevrez personne au château de Hansfeld, où je vous envoie, vous n'avez pas besoin d'un grand attirail de toilette.... Vous pouvez emporter vos diamants... je vous les abandonne.... Frantz, que je charge de vous conduire en Allemagne, est incorruptible.... Si j'avais pu hésiter à vous laisser ces pierreries... ç'aurait été dans la crainte de vous donner les moyens de gagner votre guide....
Madame de Hansfeld interrompit son mari:
—Je vous remercie, monsieur, de me procurer cette occasion de vous rendre ces pierreries.
Et, se levant, elle alla prendre dans un secrétaire un grand écrin qu'elle remit au prince.
—J'ai autrefois accepté ces présents... depuis longtemps j'aurais dû les remettre entre vos mains.
—Soit—dit le prince en les prenant avec indifférence;—la tendresse la plus vive, l'affection la plus dévouée n'ont pu vous désarmer... ma générosité devait être aussi impuissante.... Il est vrai—ajouta-t-il avec un sourire de mépris écrasant—que j'avais par contrat disposé en votre faveur de la plus grande partie de ma fortune..., et qu'après ma mort vous héritiez de tout... des pierreries comme du reste....
—Monsieur....
—Seulement, comme vous m'avez paru un peu pressée de jouir de ces avantages, j'ai trouvé moyen, en dénaturant une partie de ma fortune, de neutraliser ces dons d'autrefois.... Je vous dis cela pour vous convaincre que si je mourais demain... vos espérances intéressées seraient déçues. J'aurais dû vous prévenir plus tôt... cela vous eût évité... quelques actions un peu hasardées que votre vif désir d'être veuve explique, mais n'excuse pas—ajouta M. de Hansfeld avec une sanglante ironie.
Ces mots cruels firent une étrange impression sur madame de Hansfeld.
Parfaitement indifférente aux reproches qu'ils renfermaient et qu'elle ne comprenait pas, car elle ne les méritait en rien, elle ne fut frappée que de leur injustice et de leur cruauté.
M. de Hansfeld fût alors tombé mort à ses pieds qu'elle aurait été loin de le regretter; car à ce moment même elle se souvint que M. de Morville lui avait écrit: Mon amour sera toujours malheureux, puisque je ne puis prétendre à votre main.
Néanmoins la princesse eut bientôt honte et horreur de sa pensée, ou plutôt de son vœu barbare; elle répondit froidement à son mari:
—Je ne veux pas comprendre le sens de vos paroles, monsieur; il est si odieux qu'il en est ridicule. Quant à la question d'intérêt, vous le savez... c'est contre mon gré que vous m'avez si magnifiquement avantagée; je trouve naturel que vous reveniez sur ces dispositions.
—Tant d'hypocrisie dans les paroles, tant d'audace dans les actions les plus criminelles—dit le prince à demi-voix et comme s'il se fût parlé à lui-même—voilà ce qui confondait ma raison et me faisait toujours douter des crimes de cette femme. Heureusement, à cette heure, elle est dévoilée tout-à-fait... car mon fatal amour est éteint....
Puis il reprit en s'adressant à Paula:
—Je suis venu ici, madame, pour vous ordonner de presser les préparatifs de votre départ. Il faut que demain soir vous ayez quitté Paris....
—Monsieur... je ne quitterai pas Paris....
—Vous préférez alors que je parle, madame?
—Voilà plusieurs fois que vous me faites cette menace, monsieur.... Pour l'amour du ciel, parlez donc... je saurai enfin ce que vous avez à me reprocher....
—Vous comptez trop sur le respect que j'ai pour mon nom et sur ma crainte d'un terrible scandale. Prenez garde... ne me poussez pas à bout. Croyez-moi, partez... partez....
—Franchement, monsieur, je ne suis pas votre dupe... vous voulez m'effrayer... me forcer de quitter Paris... et pourquoi? pour faire croire aussi à voire départ et conserver ainsi plus facilement votre incognito....
—Que dites-vous, madame?
—Et continuer, grâce à cet incognito, à être favorablement accueilli par Pierre Raimond, père de madame de Brévannes....
—Madame, prenez garde....
—De madame de Brévannes dont vous êtes épris... et que vous rencontrez souvent chez son père.
A ces mots, le prince resta frappé de stupeur, son pâle visage devint pourpre; après un moment de silence, il s'écria:
—Pas un mot de plus, madame... pas un mot de plus.
—Vous aimez cette femme—ajouta madame de Hansfeld.
—Pas un mot de plus, vous dis-je, madame.
—Ainsi, elle vous donne déjà des rendez-vous chez son père; c'est un peu prompt—ajouta madame de Hansfeld avec mépris.
—Vous êtes indigne de prononcer seulement le nom de cet ange!...—s'écria le prince.
—Vraiment; eh bien! je suis curieuse de savoir ce que le mari de cet ange pensera de vos entrevues avec sa femme.
—Vous oseriez?...
—Surtout lorsqu'il saura que c'est sous un nom supposé que vous vous introduisez chez Pierre Raimond.
—Mais vous avez donc juré de me mettre hors de moi!... s'écria le prince avec rage.—Vous parlez de folie..., mais c'est vous qui êtes folle, malheureuse femme, de jouer ainsi que vous le faites avec votre destinée.
—L'avenir prouvera qui de vous ou de moi est insensé, monsieur. Il y a longtemps d'ailleurs que vous m'avez habituée aux égarements de votre raison... je ne sais si à cette heure même vous êtes dans votre bon sens. En tout cas, retenez bien ceci: je vous déclare que si vous vous obstinez à me faire quitter Paris... je fais tout savoir à M. de Brévannes.
—Silence, madame... silence.
—Soit, je me tairai... mais vous savez à quelles conditions.
—Des conditions à moi... vous osez m'en imposer....
—Je l'ose, car je veux croire qu'à part votre monomanie de m'adresser des reproches incompréhensibles, vous êtes ordinairement un homme de bon sens.... Nous avons des motifs de nous ménager mutuellement sur certains sujets.... Votre raison n'est pas très saine, je pourrais me mettre sous la protection des lois; mais il me répugnerait d'attirer l'attention publique par un procès contre vous et délivrer à la malignité des curieux les secrets de notre intérieur.... Vous devez craindre de votre côté que M. de Brévannes n'apprenne que vous vous occupez de sa femme... restons donc dans les termes où nous sommes.... Je n'ai aucune prétention sur votre cœur... le mien ne vous a jamais appartenu, agissez donc librement.... S'il vous est même nécessaire de feindre une absence, je consens à me prêter à cette supercherie et à dire que vous avez quitté Paris.... Tout ce que je vous demande en retour, monsieur, c'est de me permettre de rester ici quelque temps... mes prétentions, je crois, ne sont pas exorbitantes.
M. de Hansfeld était stupéfait de l'assurance de Paula. Malheureusement pour lui, elle possédait un secret qu'il tremblait de voir ébruiter. Cette considération, plus que la crainte des scandales d'un procès, suffisait pour le mettre jusqu'à un certain point dans la dépendance de sa femme.
Il est impossible de peindre ses regrets de savoir la princesse instruite des visites qu'il rendait à Pierre Raimond et du motif qui l'attirait chez le graveur. La réputation de Berthe était, pour ainsi dire, à la merci d'une femme pour laquelle Arnold ressentait autant de mépris que d'horreur.
Sans doute la conduite de madame de Brévannes était irréprochable; mais le moindre soupçon, mais la simple découverte du véritable nom du prince suffirait pour exciter la défiance de Pierre Raimond, l'empêcher de recevoir désormais Arnold Schneider... d'un mot la princesse pourrait soulever ces orages!
Qu'on juge de la colère du prince, il se trouvait presque sous la domination de Paula.
Celle-ci triomphait; elle sentait la force de sa position: gagner du temps, rester à Paris, voir quelquefois M. de Morville, lui écrire souvent, après lui avoir peut-être avoué qu'il ne s'était pas trompé sur l'auteur de la mystérieuse correspondance dont nous avons parlé... tel était le vœu le plus ardent de madame de Hansfeld; et, grâce au secret qu'elle possédait, elle pouvait réaliser ce vœu. Elle profita de l'espèce d'accablement de son mari pour ajouter:
—Cela est convenu, monsieur, vous emportez vos pierreries. Je renonce à tous les avantages que vous m'avez faits; mon seul but est de vivre aussi éloignée et séparée de vous qu'il me sera possible... plus encore même, si cela se peut, que par le passé... mon silence est à ce prix.... Vous le voyez, monsieur... vous êtes venu ici la menace aux lèvres.... Les rôles sont changés.
—Non!—s'écria le prince dans un accès d'indignation violente—non, la femme qui a trois fois attenté à mes jours n'osera pas tenir un tel langage... et me menacer! moi... moi, dont la clémence a été si folle... moi qui, par un reste de ménagement stupide, ai toujours reculé devant cette accusation terrible qui pouvait vous mettre en face de l'échafaud!
Madame de Hansfeld regarda son mari avec stupeur.
—Monsieur, prenez garde! votre raison s'égare!..
—Je vous dis que, par trois fois, vous avez voulu m'assassiner, madame!
—Moi?
—Vous, madame.... Et le pavillon de Trieste?... et l'auberge déserte de la route de Genève?... et la dernière tentative que l'on a faite, il y a deux jours, contre ma vie?...
—Moi, moi?... mais il est impossible que vous disiez cela sérieusement, monsieur—s'écria Paula.—Dans quel but aurais-je commis un crime si noir? mais c'est affreux, mais rien dans ma conduite n'a pu autoriser vos effroyables soupçons....
—Des soupçons?... madame, dites donc des certitudes.
—Des certitudes? et sur quels faits? sur quelles preuves les basez-vous? Mais j'ai tort de discuter avec vous; en vérité, c'est de la folie.
—Vous osez parler de ma folie... mais cette folie était de la clémence, madame... je ne pouvais ainsi m'isoler dans ma défiance, m'entourer de précautions, sans en expliquer la cause, car cette cause vous aurait perdue.
Madame de Hansfeld regardait son mari avec une surprise croissante; elle ne pouvait croire à ce qu'elle entendait.
—Maintenant, monsieur—dit-elle en rassemblant ses souvenirs—toutes vos bizarreries, toutes vos réticences s'expliquent.... Cette odieuse accusation a du moins le mérite d'être précise... ma justification sera d'autant plus facile....
—Vous prétendez....
—Me justifier... oui, et j'exige que vous m'écoutiez.
—Cette audace me confond.... Autrefois j'ai pu en être dupe... mais à cette heure....
—A cette heure, monsieur, vous allez me dire sur quoi repose votre accusation; quelles sont vos preuves? Je les dissiperai une à une; il n'y a pas de logique plus puissante que celle de la vérité.
M. de Hansfeld, confondu de cette assurance, regardait à son tour sa femme avec un étonnement profond. Elle était si calme, elle semblait aller de si bonne foi au-devant d'explications qu'une conscience criminelle aurait redoutées, que ses doutes revinrent en foule.
—Comment, madame—s'écria-t-il—vous niez qu'à Trieste, un soir, après une assez pénible discussion, vous ayez tenté de vous débarrasser de moi en jetant, dans une tasse de lait qu'on m'avait servie, un poison si violent qu'un épagneul que j'aimais beaucoup est mort un instant après l'avoir bue?
—Moi... moi... du poison?—s'écria-t-elle en joignant les mains avec horreur.—Mais qui a pu, grand Dieu! vous inspirer de tels soupçons? En quoi les ai-je mérités? Comment, depuis cette époque vous me croyez capable d'un tel crime?
—Et ce crime n'est pas le seul, madame.
—Si les autres ne vous sont pas plus prouvés que celui-là, monsieur, Dieu vous demandera compte de ces terribles accusations....
Après un silence et une réflexion de quelques moments, Paula reprit:
—Oui, oui, maintenant je me rappelle la circonstance à laquelle vous faites allusion, et aussi une autre qui me disculpe entièrement et dont vous pourrez vous informer auprès de Frantz, en qui vous avez, je crois, toute confiance. Je me souviens parfaitement que lorsqu'après une pénible discussion, vous êtes sorti du pavillon, on ne nous avait pas encore servi le thé.
—Il est vrai, c'est en rentrant dans ce kiosque que j'ai trouvé la tasse que vous m'avez servie sans doute pendant mon absence....
—Vous vous trompez. Heureusement les moindres détails de cette soirée me sont présents. Je quittai le pavillon après vous; au moment où j'allais descendre, Frantz apporta le thé, il le déposa devant moi sur la table et m'accompagna jusqu'à notre maison, où je l'occupai une partie de la soirée. Interrogez-le à l'instant, et que je meure s'il contredit une seule de mes paroles.
—Mais qui a donc pu jeter ce poison dans ma tasse?
—Je prétends me disculper, mais non pas éclairer cet horrible mystère....
—Vous seriez disculpée sans doute si Frantz confirmait vos paroles.... Mais l'assassinat de l'auberge de la route de Genève?
—Après votre premier soupçon—dit Paula en souriant avec amertume—celui-ci ne me surprend pas. Pourtant vous auriez dû vous souvenir que je dormais profondément et que vous avez eu beaucoup de peine à m'arracher au sommeil. Quant aux soins que je vous ai donnés après ce funeste événement, je ne crois pas que vous les suspectiez!
—Mais ce stylet qui vous appartenait et qui a servi au crime?
—Je ne m'explique pas plus que vous cet étrange incident.... Cette dague assez précieuse et jusqu'alors fort inoffensive me servait de couteau à papier, et je la serrais habituellement dans mon nécessaire à écrire.... Mais j'y songe, cette fois encore Frantz peut témoigner en ma faveur.... Il gardait les clefs des coffres de notre voiture, il avait lui-même serré ce nécessaire, qu'il n'ouvrit qu'à Genève. En partant de Trieste, il l'avait mis en ordre avec Iris. Informez-vous auprès d'eux si la dague y était enfermée.... Ils vous l'affirmeront, j'en suis sûre. Or, pendant ce voyage, je ne vous ai pas quitté d'un moment, et Frantz a toujours eu sur lui les clefs de la voiture; comment aurais-je pris cette dague?
Ce que disait madame de Hansfeld paraissait parfaitement vraisemblable; le prince croyait entendre de nouveau cette voix secrète qui lui avait si souvent répété: «Paula n'est pas coupable.»
Le prince sentit encore ses soupçons se dissiper presque complètement; quoiqu'il n'aimât plus Paula, il avait un caractère si généreux qu'il regrettait amèrement d'avoir accusé madame de Hansfeld, et déjà il s'imposait l'obligation (si elle se justifiait complètement) de lui faire une éclatante et solennelle réparation.
—Vous avez, monsieur—dit-elle—une dernière accusation à porter contre moi.... Veuillez vous expliquer.... Terminons, je vous prie, cet entretien, qui, vous le concevez, doit m'être bien pénible....
—Avant-hier, madame, la grille de fer qui entoure la petite terrasse du belvédère de l'hôtel a été sciée au niveau des dalles, elle ne tenait plus à rien; au lieu de m'y appuyer comme de coutume, j'y portai machinalement la main..., la balustrade est tombée.
—Quelle horreur—s'écria Paula;—et vous avez cru... mais pourquoi non..., ce crime n'est pas plus horrible que les autres... j'aurai plus de peine à me disculper cette fois... tout ce que je puis vous dire... c'est qu'avant-hier je suis sortie à onze heures du matin pour aller déjeuner chez madame de Lormoy, je suis rentrée à quatre heures, et vos gens ont pu voir que depuis cette heure jusqu'au moment où je suis partie pour l'Opéra... je n'ai pas quitté mon appartement... il m'aurait fallu traverser la cour pour aller dans votre galerie qui communique seule avec l'escalier du belvédère, et personne n'entre chez vous à l'exception de Frantz... interrogez-le... peut-être par lui saurez-vous quelque chose; quant à moi, je n'ai à ce sujet rien à vous dire de plus.
Après quelques moments de silence, M. de Hansfeld se leva et dit à sa femme:
—Ce que vous m'apprenez, madame, change toutes mes résolutions. Ce départ, que j'exigeais, je ne l'exige plus. Lorsque j'aurai causé avec Frantz je vous reverrai.
Et le prince sortit de chez sa femme d'un air profondément abattu.
Tout entière à la surprise, à l'effroi que lui causaient les accusations de son mari, madame de Hansfeld, pendant cet entretien, n'avait songé qu'à se disculper; le prince sorti, elle put réfléchir plus profondément.
D'abord elle sentit s'augmenter son indignation contre un homme qui osait la croire coupable de forfaits si noirs, puis elle éprouva pour lui une sorte de reconnaissance en songeant que, moins réservé, moins généreux, il aurait pu parler haut de ces soupçons, auxquels le hasard donnait tant de vraisemblance.
Par un rapprochement bizarre, Paula se souvint en même temps de ces mots de M. de Morville: Mon amour ne saurait être heureux que si je pouvais obtenir votre main.
Entre ces paroles et les terribles accusations de son mari, madame de Hansfeld vit un rapprochement étrange, fatal, qui la frappa.
En admettant que les mystérieuses et homicides tentatives auxquelles le prince avait été exposé eussent réussi, elle se serait trouvée libre... elle aurait pu épouser celui qu'elle idolâtrait et le rendre ainsi le plus heureux des hommes.
Il n'y eut d'abord rien de criminel dans les pensées de Paula.
Que de fois les cœurs les plus purs, les caractères les plus élevés, se sont passagèrement laissé entraîner non pas même à des vœux, mais seulement à de simples suppositions qui, réalisées, eussent été de grands crimes.
Combien de femmes pieusement résignées, endurant avec une douceur angélique les plus mauvais traitements d'un mari brutal et méchant, ont dit: Hélas! que n'ai-je épousé un homme généreux et bon!
Il n'y a rien de meurtrier dans cette supposition, elle n'exprime pas même l'espérance ou le désir de voir la fin des tortures que l'on souffre, et pourtant cette supposition contient le germe d'un vœu meurtrier... c'est l'instinct de conservation qui s'éveille et qui cherche vaguement les moyens de fuir la douleur.
Bien des êtres souffrants s'arrêtent à cette exclamation, et leur vie n'est qu'un long et triste gémissement.
D'autres, blessés plus à vif ou moins résignés, s'écrient:—Oh! si j'étais délivré de mon bourreau!...—D'autres enfin:—Pourquoi la mort ne m'en débarrasse-t-elle pas?
Que l'on suive attentivement les conséquences, la logique de ces plaintes, de ces espérances, de ces vœux... on arrivera toujours à un résultat véniellement meurtrier.
C'est toujours plus ou moins l'effrayante et fatale nécessité qui conduit Macbeth de crime en crime.
Que d'honnêtes gens ont frémi, épouvantés du nombre de crimes platoniques qu'ils étaient entraînés à commettre par une première pensée juste en apparence!
Pour Paula, une des idées résultant de son entretien avec M. de Hansfeld fut donc celle-ci:
—Mon mari, que je n'aime pas; mon mari, que j'ai épousé par obsession; mon mari, qui a de moi une opinion si infâme qu'il m'a crue capable d'avoir trois fois attenté à ses jours... mon mari aurait pu mourir..., et sa mort me permettait de récompenser l'amour le plus passionné.
En vain Paula, qui pressentait la funeste attraction de cette idée, voulut la fuir.... Elle y revint sans cesse, et presqu'à son insu, de même qu'on revient sans cesse et malgré soi au point central d'un labyrinthe où l'on est égaré.
Nous le répétons, rien de plus effrayant que l'entraînement forcé de certaines réflexions.
A cette idée succéda celle-ci:
—La personne qui attentait avec acharnement aux jours de M. de Hansfeld doit vivre dans notre intérieur.... Par quel motif veut-elle cette mort?
Après quelques moments de méditation, Paula, frappée d'une clarté soudaine, se rappela certains mots mystérieux d'Iris, l'attachement aveugle, presque sauvage de cette jeune fille, la haine qu'elle avait quelquefois montrée contre le prince lorsqu'elle, Paula, lui disait ses regrets d'avoir épousé cet homme capricieux et fantasque; plus elle y réfléchit, plus elle crut être sur la trace du véritable auteur de ce crime.... Son premier mouvement fut bon... Épouvantée de l'opiniâtreté féroce avec laquelle Iris poursuivait sa trame homicide, craignant qu'elle ne s'arrêtât pas là, elle voulut l'interroger et la confondre.
Une heure après le départ du prince, Iris, mandée par sa maîtresse, entrait dans la chambre de celle-ci.
Madame de Hansfeld hésitait sur la manière d'ouvrir la conversation et d'arriver à la connaissance de la vérité, elle craignait qu'en lui parlant avec rigueur, Iris, effrayée, s'obstinât dans une négation absolue. Elle crut avoir trouvé le moyen d'éviter cet écueil.
—M. de Hansfeld sort d'ici—dit-elle tristement à Iris.—Je sais enfin la cause de toutes les étrangetés qui m'avaient fait croire sa raison égarée.
—Ce motif, marraine?
—Trois fois on a attenté à ses jours....
—C'est un rêve... comme il en fait tant.
—Trois fois, te dis-je, on a attenté à ses jours... il en a les preuves....
—Alors, il connaît le coupable?...
—Il croit le connaître.
—Et le coupable, marraine?
—C'est moi....
—Vous?...
—Il le croit....
—Il vous a menacée?...
—Oui.
—Et de quoi?
—De la justice... des tribunaux....
—Vous êtes innocente, que vous importe?
—Mais le scandale d'un procès... mais la honte d'être soupçonnée....
—Je pourrai vous suivre, au moins.... Votre pauvre Iris ne vous abandonnera pas.. elle.... Dans un tel malheur son dévouement vous sera nécessaire.
Cette naïveté franche fit frémir Paula; elle commença d'entrevoir une partie de la vérité; elle redoubla donc de prudence, de réserve, tendit la main à Iris, et lui dit:
—Sans doute, dans une telle extrémité tes soins me seraient bien doux; mais, par intérêt pour toi, je les refuserais....
—Marraine!...
—Rien au monde ne me les ferait accepter.
—Par intérêt pour moi, vous les refuseriez?
—Oui, Marianne ou une autre de mes femmes m'accompagnerait.
—Mais moi, moi?
—Je prierais le prince de te renvoyer en Allemagne avant le procès.... Il ne me refuserait pas cela.
—Marraine... je ne vous comprends pas. Pourquoi m'éloigner de vous lorsque tout le monde vous abandonnerait sans doute?
—Parce que ton attachement pour moi est connu... parce qu'il pourrait te faire paraître complice de crimes dont je suis pourtant innocente.
—Mais moi... je veux rester auprès de vous; tant mieux si l'on me croit votre complice.
—Mais moi, Iris, j'exigerais ton départ.... A tous les chagrins qui m'accablent, à tous ceux qui vont m'accabler encore, je ne voudrais pas joindre celui de te voir malheureuse.
Iris réfléchit un moment; sa maîtresse l'examinait avec attention; la jeune fille reprit froidement:
—Puisque le prince vous accuse, marraine, je vais aller le trouver et lui dire que je suis votre complice.... Ainsi, l'on ne me séparera pas de vous.
Paula fut effrayée: Iris était capable de cette démarche.
—Mais, malheureuse enfant! l'avouer ma complice, c'est te dire coupable... c'est m'accuser... c'est peut-être me pousser à l'échafaud!
—Eh bien, j'y monterai avec vous!
—Que dis-tu?—s'écria la princesse, épouvantée du regard triomphant d'Iris et de l'infernale résolution de sa physionomie.
—Je dis—reprit la bohémienne avec une exaltation farouche—je dis que la part que j'ai dans votre vie, marraine, est misérable; je dis que mon vœu le plus ardent serait de vous voir dans une position telle que mon dévouement pour vous fût votre suprême bonheur, votre seule joie, votre seule consolation; je dis que j'aimerais autant vous voir morte qu'indifférente à ce que je ressens pour vous... que j'aime comme ma mère, comme ma sœur, comme mon Dieu; je dis que ceux que vous avez aimés, c'est-à-dire Raphaël et Morville, n'ont pas fait pour vous la millième partie de ce que j'ai fait moi-même, et ils ont occupé, et ils occupent votre vie, votre pensée tout entière, tandis que moi je ne suis rien pour vous.... Cela est injuste, marraine... bien injuste.
—Osez-vous parler ainsi, vous que j'ai recueillie, comblée de mes dons.... Et qu'avez-vous donc fait pour reconnaître mes bontés?
—Vous me demandez ce que j'ai fait, marraine! Eh bien! je vais vous le dire à cette heure... car il faut que notre destinée s'accomplisse. Ce que j'ai fait? J'ai fait tuer Raphaël par M. Charles de Brévannes, d'abord....
—Toi... toi.... Mon Dieu! elle m'épouvante.
—Oui, moi.... Vous ne saviez pas ce que c'était que Raphaël.... Vingt fois, en voyant vos larmes, vos regrets, j'ai été sur le point de vous dire: Vous n'avez rien à regretter.... Raphaël était indigne de vous.... Mais je ne voulais pas parler... je vous dirai tout à l'heure pourquoi.
—Malheureuse! explique-toi... que veux-tu dire? Tout ceci n'est-il qu'une sanglante raillerie?—Non, non, Iris ne raille pas lorsqu'il s'agit de vous... Écoutez-moi donc. Vous m'aviez hissée à Venise, cela me fit une peine horrible; vous ne vous en êtes pas seulement aperçue, ou, du moins, mon chagrin vous a été indifférent... mon désir de vous accompagner vous a semblé importun.... Mon Dieu!... il fallait me laisser périr dans la rue plutôt que de faire naître en moi une reconnaissance dont les témoignages vous devaient être à charge.
—Mais cette malheureuse est folle.... Et que faisait cela à Raphaël?
—Vous m'aviez laissée à Venise; je vous l'ai dit, cela me causa une violente douleur; je ne pus me résigner à rester dans l'ignorance de votre vie et à recevoir seulement de temps à autre quelque froide lettre de vous. A force de prières, je parvins à obtenir d'Inès, votre camériste, qu'elle me tiendrait au courant de vos actions. Vous ne savez pas ce qu'il m'a fallu de persévérance, de promesses, de séductions pour intéresser à mon désir cette indifférente fille, et l'amener à m'écrire presque chaque jour.... Par cela... jugez ce qu'est mon attachement pour vous.
—Je ne sais s'il faut l'exécrer, la plaindre ou l'admirer—se dit Paula.
—Peut-être je mérite à la fois la pitié, la haine et l'admiration—reprit Iris.—Mais écoutez encore.... Par Inès, je sus que Charles de Brévannes vous obsédait de soins, que le bruit public vous accusait de l'aimer, mais que cela était faux.... Vous ne songiez qu'à Raphaël, dont vous parliez presque toujours avec votre tante en présence d'Inès.... Pendant ce temps Raphaël vous trompait....
—Raphaël!... oh! tu mens... tu mens....
—Il vous trompait, vous dis-je, vous en aurez la preuve. Il était venu à Venise pour dégager sa parole; il était fiancé avec une jeune Grecque de Zante... nommée Cora.... Je vous le prouverai.... Il connaissait votre confiance en moi, il m'attribuait sur vous une influence que je n'avais pas.... Ce fut donc à moi qu'il fit les premiers aveux de sa trahison, en me suppliant de vous en instruire avec tous les ménagements possibles. De moi... ce coup devait vous paraître moins cruel.
—Mais son duel avec Brévannes?
—Tout à l'heure... laissez-moi continuer. En entendant les lâches et parjures paroles de Raphaël... je fus à la fois joyeuse et courroucée.
—Joyeuse?
—Oui, car je hais presque autant ce