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Project Gutenberg's Le roman de la rose, by Guillaume de Lorris-Jean de Meung

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with this eBook or online at www.gutenberg.net


Title: Le roman de la rose
       Tome II

Author: Guillaume de Lorris-Jean de Meung

Release Date: November 20, 2005 [EBook #17140]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE LA ROSE ***




Produced by Marc D'Hooghe.





LE ROMAN DE LA ROSE

par

GUILLAUME DE LORRIS

et

JEAN DE MEUNG

Édition accompagnée d'une traduction en vers
Précédée d'une Introduction, Notices historiques et critiques;
Suivie de Notes et d'un Glossaire
par

PIERRE MARTEAU

TOME II

PARIS
1878

Table des matières

LE ROMAN DE LA ROSE

[p.2]

XXXIII


Cy endroit trespassa Guillaume4283 Illustration: Cy endroit trespassa Guillaume... Voir image
De Loris, et n'en fist plus pseaulme;
Mais, après plus de quarante ans,
Maître Jehan de Meung ce Rommans
Parfist, ainsi comme je treuve[1];
Et ici commence son oeuvre.


[Et si l'ai-ge perdu, espoir,
A poi que ne m'en desespoir!]
Désespoir, las! ge non ferai,
Jà ne m'en desespererai;
Car s'esperance m'iert faillans,
Ge ne seroie pas vaillans.
En li me dois réconforter,
Qu'Amors por miex mes maus porter,
Me dist qu'il me garantiroit,
Et qu'avec moi par-tout iroit.
Mès de tout ce qu'en ai-ge affaire,
S'ele est cortoise et debonnaire?
El n'est de nulle riens certaine,
Ains met les amans en grant paine,
Et se fait d'aus dame et mestresse,
Mains en déçoit par sa promesse:

[p.3]

XXXIII


De Lorris Guillaume ici même4295
Mourut sans finir son poème;
Mais, après plus de quarante ans,
Maître Jean de Meung ce Romans
Parfit, ainsi comme je treuve[1b],
Et ici commence son oeuvre.


[S'Il m'est réservé de le voir,
Oui, j'en mourrai de désespoir!]
De désespoir! Non, je le jure,
Car ce serait me faire injure.
Si l'espérance me manquait,
Par trop lâche mon coeur serait.
Il faut qu'elle me réconforte;
Amour, pour que mieux je supporte
Mes maux, dit qu'il me défendrait
Et qu'avec moi partout irait.
Mais, après tout, la belle affaire;
Elle est courtoise et débonnaire,
C'est vrai, mais certaine de rien,
Les amants laisse en grand chagrin
Et se fait d'eux dame et maîtresse
Pour les leurrer par sa promesse;

[p.4]

Qu'el promet tel chose sovent 4303
Dont el ne tenra jà convent.
Si est peril, se Diex m'amant,
Car en amer maint bon Amant
Par li se tiennent et tendront,
Qui jà nul jor n'i aviendront.
L'en ne s'en scet à quoi tenir,
Qu'el ne scet qu'est à avenir.
Por ce est fox qui s'en aprime:
Car, quant el fait bon silogime,
Si doit l'en avoir grant paor
Qu'el ne conclue du pior,
Qu'aucune fois l'a l'en véu,
S'en ont esté maint decéu.
Et non porquant si vodroit-ele
Que le meillor de la querele
Éust cil qui la tient o soi.
Si fui fox quant blasmer l'osoi.
Et que me vaut or son voloir,
S'ele ne me fait desdoloir?
Trop poi, qu'el n'i puet conseil metre,
Fors solement que de prometre.
Promesse sans don ne vaut gaires,
Avoir me lest tant de contraires,
Que nus n'en puet savoir le nombre.
Dangier, Paor, Honte m'encombre,
Et Jalousie, et Male-Bouche
Qui envenime et qui entouche
Tous ceus dont il fait sa matire,
Par langue les livre à martire.
Cil ont en prison Bel-Acueil,
Qu'en trestous mes pensers acueil,
Et sai que s'avoir ne le puis
En brief tens, jà vivre ne puis.

[p.5]

Car elle nous promet souvent4315
Choses qui restent à néant.
Par Dieu, dangereuse Espérance!
Combien par elle avec constance
A bien aimer s'attacheront
Qui jamais ne réussiront!
D'avenir elle n'est maîtresse,
Comment donc croire à sa promesse?
Aussi, bien fol qui s'y fierait;
Car si beaux biens elle promet,
Bien souvent, hélas! on l'a vue
Mainte âme aussi laisser déçue.
Toujours on doit avoir grand' peur
De son conseil faux et trompeur.
Et pourtant que demande-t-elle?
Qu'au coeur qui lui reste fidèle,
Tout vienne au gré de son désir[2].
Fol que je suis de la honnir!
Mais que me vaut son assistance
S'elle ne calme ma souffrance?
Hélas! rien. Car elle ne fait
Que promettre et rien plus ne sait
(Sans don promesse ne vaut guère),
Et me laisse avoir de misère
Plus que nul n'oserait songer.
M'accablent Peur, Honte et Danger,
Et Jalousie et Malebouche
Qui tous ceux que sa langue touche
Empoisonne de son venin
Et met à martyre sans fin.
Bel-Accueil en prison ils laissent
A qui tous mes pensers s'adressent,
Et si je ne puis en jouir,
Il me faudra bientôt mourir.

[p.6]

Ensor que tout me repartuë 4337
L'orde vielle, puant, mossuë,
Qui de si près le doit garder,
Qu'il n'ose nuli regarder.
Dès or enforcera mi diex;
Sans faille voirs est que li Diex
D'Amors trois dons, soe merci
Me donna, mès ge les pers ci:
Doulx-Penser qui point ne m'aïde,
Doulx-Parler qui me faut d'aïde,
Le tiers avoit non Doulx-Regart:
Perdu les ai, se Diex me gart.
Sans faille biaus dons i ot; mès
Il ne me vaudront riens jamès,
Se Bel-Acueil n'ist de prison,
Qu'il tiennent par grant mesprison.
Por lui morrai, au mien avis,
Qu'il n'en istra, ce croi, jà vis.
Istra! non voir. Par quel proesce
Istroit-il de tel forteresce?
Par moi, voir, ne sera-ce mie,
Ge n'ai, ce croi, de sens demie,
Ains fis grant folie et grant rage
Quant au Diex d'Amors fis hommage.
Dame Oiseuse le me fist faire,
Honnie soit et son affaire,
Qui me fist où joli vergier
Par ma proiere herbergier!
Car, s'ele éust nul bien séu,
El ne m'éust onques créu;
L'en ne doit pas croire fol homme
De la value d'une pomme.
Blasmer le doit-l'en et reprendre,
Ains qu'en li laist folie emprendre;

[p.7]

Surtout c'est elle qui me tue 4349
La vieille puante et moussue,
Qui de si près le doit garder
Que nul il n'ose regarder.
Dès lors augmenteront mes peines;
Pourtant trois grâces souveraines
Daigna m'accorder Dieu d'Amours
Vaines, las! en ces sombres jours.
C'est Doux-Penser qui point ne m'aide,
Doux-Parler que point ne possède
Et le troisième Doux-Regard.
Si Dieu ne m'aide sans retard,
Je les perdrai sans aucun doute,
Car leur vertu s'usera toute
Si Bel-Accueil reste en prison
Qu'ils tiennent par grand' trahison.
De ma mort il sera la cause,
Car jamais vivant, je suppose,
Il n'en sortira. Sortir, las!
Par quelle prouesse mon bras
L'arracher de la forteresse?
Je n'ai plus force ni sagesse
Depuis que ma folle fureur
D'Amour me fit le serviteur.
Dame Oyseuse me le fit faire
Lorsque, cédant à ma prière
(Dieu la honnisse!), du verger
L'huis elle ouvrit pour m'héberger.
On ne doit propos de fol homme
Priser la valeur d'une pomme;
Et si nul bien elle avait su,
Jamais elle ne m'aurait cru
Ni laissé folie entreprendre
Sans me blâmer et me reprendre;

[p.8]

Et je fui fox, et el me crut. 4371
Onques par li biens ne me crut;
El m'acomplit tout mon voloir,
Si m'en estuet plaindre et doloir.
Bien le m'avoit Raison noté,
Tenir m'en puis por assoté,
Quant dès lors d'amer ne recrui,
Et le conseil Raison ne crui.
Droit ot Raison de moi blasmer,
Quant onques m'entremis d'amer;
Trop griés maus m'en convient sentir,
Par foi, je m'en voil repentir.
Repentir? las! ge que feroie?
Traïtres, faus, honnis seroie.
Maufez m'auroient envaï,
J'auroie mon seignor traï.
Bel-Acueil reseroit traïs!
Doit-il estre par moi haïs,
S'il, por moi faire cortoisie,
Languist en la tor Jalousie?
Cortoisie me fit-il voire
Si grant, que nus nel' porroit croire,
Quant il volt que ge trespassasse
La haie et la Rose baisasse.
Ne l'en doi pas mal gré savoir,
Ne ge ne l'en saurai jà voir.
Jà, se Diex plaist, du Diex d'Amors,
Ne de li plaintes ne clamors,
Ne d'Esperance, ne d'Oiseuse,
Qui tant m'a esté gracieuse,
Ne ferai mès; car tort auroie
Se de lor bien-fait me plaignoie.
Dont n'i a mès fors du soffrir,
Et mon cors à martire offrir,

[p.9]

Or, j'étais fol, elle me crut, 4383
Nul bien par elle ne m'échut;
Je la trouvai trop complaisante,
Et je pleure et je me lamente.
Raison me l'avait bien-noté,
Pourquoi sa voix n'ai-je écouté
Quand elle me faisait défense
D'aimer, ô fatale démence!
Moult sage était de me blâmer
Raison quand j'entrepris d'aimer,
D'où me vint trop dure avanie;
Je veux oublier ma folie.
Oublier, las! Je ne saurais!
Au démon je succomberais!
Je serais lâche, faux et traître!
Comment! je renierais mon maître
Et Bel-Accueil serait trahi!
De moi doit-il être haï,
Si pour sa tendre courtoisie
L'enserre en sa tour Jalousie?
Nul ne croirait pareille horreur;
Lui qui m'octroya la faveur
De franchir la barrière close
Afin d'aller baiser la Rose!
Non! Je ne lui saurai jamais
Nul mauvais gré de ses bienfaits;
Jamais ne me plaindrai d'Oyseuse
Qui pour moi fut si gracieuse,
Ni d'Espérance, ni d'Amour,
S'il plaît à Dieu, qui tour à tour
M'ont secouru dans ma détresse;
Jamais n'aurai telle faiblesse.
Non! Mon devoir est de souffrir,
De mon corps au martyre offrir,

[p.10]

Et d'atendre en bonne espérance 4405
Tant qu'Amors m'envoie alejance.
Atendre merci me convient,
Car il me dist, bien m'en sovient:
Ton servise prendrai en gré,
Et te metrai en haut degré,
Se mauvestié ne le te tost;
Mès, espoir, ce n'iert mie tost,
Grans biens ne vient pas en poi d'hore,
Eins i convient metre demore.
Ce sunt si dit tout mot à mot,
Bien pert que tendrement m'amot.
Or n'i a fors de bien servir,
Se ge voil son gré deservir;
Qu'en moi seroient li defaut,
Où Diex d'Amors pas ne defaut
Par foi, que Diex ne failli onques.
Certes il defaut en moi donques,
Si ne sai-ge pas dont ce vient,
Ne jà ne saurai, se Dé vient.
Or aut si cum aler porra,
Or face Amor ce qu'il vorra,
Ou d'eschaper, ou d'encorir,
S'il vuet, si me face morir.
N'en vendroie jamès à chief,
Si sui-ge mors se ne l'achief,
Ou s'autre por moi ne l'achieve;
Mais s'Amors, qui si fort me grieve,
Por moi le voloit achever,
Nus maus ne me porroit grêver
Qui m'avenist en son servise.
Or aut du tout à sa devise,
Mete-il conseil, s'il li viaut metre,
Ge ne m'en sai plus entremetre;

[p.11]

Et d'attendre en bonne espérance 4417
Qu'Amour enfin m'offre allégeance.
C'est le parti qui me convient,
Car autant comme il m'en souvient,
Voici mot à mot sa promesse
Qui pour moi montre sa tendresse:
«Je prendrai ton service à gré
Et te veux mettre en haut degré
Si tes méfaits ne s'y opposent.
Mais de bien longs délais s'imposent;
La Fortune est lente à venir,
Et moult fait attendre et souffrir.»
Servons-le donc sans défaillance
Pour mériter sa bienveillance.
S'il est un coupable, c'est moi,
Et non Dieu d'Amours, par ma foi,
Car Dieu ne saurait faillir oncques;
En moi seul est le péché doncques.
D'où me vint-il? Je ne le sais,
Et ne veux le savoir jamais.
Qu'Amour me sauve ou sacrifie,
S'il veut, qu'il m'arrache la vie;
Or advienne ce qu'il pourra,
Qu'Amour fasse ce qu'il voudra,
Je reconnais mon impuissance.
La mort finira ma souffrance
Bientôt, à moins d'un prompt secours;
Mais si le cruel Dieu d'Amours
Voulait terminer mon supplice,
Je ne craindrais à son service
Nul mal, nulle calamité.
Or qu'il fasse à sa volonté,
Or qu'il dispose de ma vie,
Je n'ai plus de lutter l'envie.

[p.12]

Mès, comment que de moi aviengne, 4439
Je li pri que il li soviengne
De Bel-Acueil après ma mort,
Qui sans moi mal faire m'a mort.
Et toutesfois, por li déduire,
A vous, Amors, ains que ge muire,
Dès que ne puis porter son fès,
Sans repentir me fais confès,
Si cum font li loial Amant,
Et voil faire mon testament.
Au départir mon cuer li lés,
Jà ne seront autre mi lés.


XXXIV


Cy est la très-belle Raison,
Qui est preste en toute saison
De donner bon conseil à ceulx
Qui d'eulx saulver sont paresceux.


Tant cum ainsinc me démentoie
Des grans dolors que ge sentoie,
Ne ne savoie où querre mire
De ma tristece ne de m'ire,
Lors vi droit à moi revenant
Raison la bele, l'avenant,
Qui de sa tor jus descendi
Quant mes complaintes entendi:
Car, selonc ce qu'ele porroit,
Moult volentiers me secorroit.

Raison.

Biaus Amis, dist Raison la bele,
Comment se porte ta querele?

[p.13]

Mais, quoi qu'il me puisse advenir, 4451
Qu'il daigne au moins se souvenir
De Bel-Accueil, si je succombe,
Dont la bonté creusa ma tombe.
Toutefois recevez, Amour,
Avant que je meure, en ce jour,
Puisque trop lourde est ma misère,
Pour lui ma volonté dernière;
Oyez du plus fidèle amant
Les derniers voeux, le testament:
Mon coeur, mon unique richesse,
Au départir à lui je laisse.


XXXIV


Ici la très-belle Raison
Revient, qui en toute saison
De ses sages conseils dirige
Celui qui son salut néglige.


Tandis qu'ainsi me lamentais
Des grand' douleurs que je sentais,
Et qu'en vain cherchais allégeance
A ma tristesse et ma souffrance,
Je vis droit à moi revenir,
Lorsqu'elle m'entendit gémir,
Raison, la belle, l'entendue,
De sa tour en bas descendue,
Car autant comme elle pouvait
Moult volontiers me secourait.

Raison.

Ami, dit Raison la jolie,
Comment se porte ta folie?

[p.14]

Seras-tu jà d'amer lassés? 4467
N'as-tu mie éu mal assés?
Que te semble des maus d'amer?
Sunt-il trop dous ou trop amer?
En sçai-tu le meillor eslire
Qui te puist aidier et soffire?
As-tu or bon seignor servi,
Qui si t'a pris et asservi,
Et te tormente sans sejor?
Il te meschéi bien le jor
Que tu hommage li féis,
Fox fus quant à ce te méis;
Mès sans faille tu ne savoies
A quel seignor afaire avoies:
Car se tu bien le congnéusses,
Onques ses homs esté n'éusses;
Ou se tu l'éusses esté,
Jà nel' servisses ung esté,
Non pas ung jor, non pas une hore,
Ains croi que sans point de demore
Son hommage li renoiasses,
Ne jamès par Amor n'amasses.
Congnois-le tu point?

L'Amant.

Oïl, Dame.

Raison.

Non fais.

L'Amant.

Si fais.

Raison.

De quoi, par t'ame?

[p.15]

Ne seras-tu d'aimer lassé? 4479
N'as-tu de maux encore assé?
Cet Amour est-il, que t'en semble,
Amer ou doux, ou tout ensemble?
De ses maux, dis-moi, le meilleur
Suffira-t-il à ton bonheur?
C'est là, je crois, un moult bon maître
Qui t'asservit, t'a pris en traître
Et te tourmente sans séjour.
Comme tu fus heureux le jour
Où tu te mis en son servage
Et lui rendis ton fol hommage!
Évidemment tu ne savais
A quel seigneur affaire avais.
Car si tu l'avais su, je pense,
Tu n'aurais fait telle imprudence;
Ou si son homme avais été,
Servi ne l'aurais un été,
Non pas un jour, non pas une heure;
Mais, je crois, sans plus de demeure,
Son hommage aurais renié
Et par Amour n'aurais aimé.
Le connais-tu ce jour?

L'Amant.

Oui, Dame.

Raison.

Nenni.

L'Amant.

Si.

Raison.

Comment, par ton âme?

[p.16]

L'Amant.

De tant qu'il me dist: Tu dois estre 4491
Moult liés, dont tu as si bon mestre,
Et seignor de si haut renon.

Raison.

Congnois-le tu de plus?

L'Amant.

Ge non,
Fors tant qu'il me bailla ses regles,
Et s'en foï plus tost c'uns egles,
Et je remès en la balance.

Raison.

Certes, c'est povre congnoissance;
Mais or voil que tu le congnoisses,
Qui tant en as éu d'angoisses,
Que tout en est deffigurés.
Nus las chetis mal-éurés
Ne puet faire emprendre greignor:
Bon fait congnoistre son seignor;
Et se cestui bien congnoissoies,
Légiérement issir porroies
De la prison où tant empires.

L'Amant.

Dame, ne puis, il est mes Sires[3],
Et ge ses liges homs entiers[4];
Moult i entendist volentiers
Mon cuer, et plus en apréist,
S'il fust qui leçon m'en préist.

[p.17]

L'Amant.

Il dit: «Tu dois être flatté 4503
Que t'ait pour son homme accepté,
De tel renom seigneur et maître.»

Raison.

Ne s'est-il pas fait plus connaître?

L'Amant.

Non, fors qu'il m'a baillé ses lois
Et, comme un aigle, par les bois
S'enfuit, me laissant en balance.

Raison.

Certes, c'est pauvre connaissance.
Je veux que tu connaisses mieux
Qui t'a rendu si malheureux
Que tu en es méconnaissable.
Il n'est être si misérable
Dont ne soit moindre le labeur.
Bon fait connaître son seigneur,
Et si tu connaissais ce maître,
Sortir essaierais-tu peut-être
De la prison où tu languis.

L'Amant.

C'est mon sire[3b], dame, ne puis;
Je me suis fait son homme lige[4b]
Pourtant du joug mon coeur s'afflige
Et volontiers le secouerait,
Un bon moyen s'il apprenait.

[p.18]

Raison.

Par mon chief, ge la te voil prendre, 4513
Puis que tes cuers i vuet entendre.
Or te démonsterrai sans fable
Chose qui n'est point démonstrable;
Si sauras tantost sans science,
Et congnoistras sans congnoissance
Ce qui ne puet estre séu,
Ne démonstré, ne congnéu.
Quant à ce que jà plus en sache
Nus homs qui son cuer i atache,
Ne que por ce jà mains s'en dueille,
S'il n'est tex que foïr le vueille,
Lors t'aurai le neu desnoé
Que tous jors troveras noé.
Or i met bien t'entencion,
Vez-en ci la descripcion.
Amors ce est paix haïneuse,
Amors est haïne amoreuse;
C'est loiautés la desloiaus,
C'est la desloiauté loiaus;
C'est paor toute asséurée,
Esperance desesperée;
C'est raison toute forcenable,
C'est forcenerie resnable;
C'est dous péril à soi noier,
Grief fais legier à paumoier;
C'est Caribdis la périlleuse[5],
Désagréable et gracieuse;
C'est langor toute santéive,
C'est santé toute maladive;
C'est fain saoule en habondance,
C'est convoiteuse soffisance;

[p.19]

Raison.

Par mon chef, je veux te l'apprendre, 4525
Puisque ton coeur y veut entendre.
Céans je te vais, sans manquer,
Chose inexplicable expliquer;
Alors tu sauras sans science,
Et connaîtras sans connaissance
Ce qui ne peut être conçu,
Non plus démontré ni connu.
Seule une chose est que je sache:
Si quelqu'un son coeur y attache,
Il n'a, pour ne plus en souffrir,
Qu'un remède, c'est de le fuir.
Mets-y ton attention toute
Et la description écoute,
Car le noeud t'aurai dénoué
Que toujours trouverais noué.
Amour, affection haineuse,
Amour, c'est la haine amoureuse,
C'est déloyale loyauté
Et loyale déloyauté;
C'est la peur toute rassurée,
Espérance désespérée,
Une furibonde raison,
Un raisonnable furibond;
C'est Carybde la périlleuse[5b]
Désagréable et gracieuse,
Horrible et séduisant danger,
Fardeau lourd à mouvoir léger;
C'est la faim soûle d'abondance,
C'est convoiteuse suffisance,
Une salutaire langueur,
Santé qui consume le coeur,

[p.20]

C'est la soif qui tous jors est ivre, 4545
Yvresce qui de soif s'enyvre;
C'est faus délit, c'est tristor lie,
C'est léesce la corroucie;
Dous maus, douçor malicieuse,
Douce savor mal savoreuse;
Entechiés de pardon péchiés,
De péchiés pardon entechiés;
C'est poine qui trop est joieuse,
C'est felonnie la piteuse[6];
C'est le gieu qui n'est pas estable,
Estat trop fers et trop muable;
Force enferme, enfermeté fors,
Qui tout esmuet par ses effors;
C'est fol sens, c'est sage folie,
Prospérité triste et jolie;
C'est ris plains de plors et de lermes,
Repos travaillans en tous termes;
Ce est enfers li doucereus,
C'est paradis li dolereux;
C'est chartre qui prison soulage,
Printems plains de fort yvernage;
C'est taigne qui riens ne refuse,
Les porpres et les buriaus[7] use;
Car ausinc bien sunt amoretes
Sous buriaus comme sous brunetes;
Car nus n'est de si haut linage,
Ne nus ne trueve-l'en si sage,
Ne de force tant esprové,
Ne si hardi n'a-l'en trové,
Ne qui tant ait autres bontés
Qui par Amors ne soit dontés.
Tout li mondes vait ceste voie;
C'est li Diex qui tous les desvoie,

[p.21]

C'est la soif qui toujours est ivre, 4557
Ivresse qui de soif s'enivre,
Tristesse gaie, amer bonheur;
Amour, c'est liesse en fureur,
Doux mal, douceur malicieuse,
Douce saveur mal savoureuse;
Un adorable et saint péché,
De péché saint acte entaché;
C'est une peine délectable,
C'est férocité pitoyable[6b],
C'est le jeu toujours inconstant,
État trop stable et trop mouvant,
Pusillanimité virile;
C'est une force trop débile
Contre qui pourtant nul effort
N'a triomphé, tant fût-il fort;
C'est fol sens et sage folie,
Prospérité triste et jolie;
C'est un enfer moult doucereux,
C'est un paradis douloureux,
Oeil souriant qui toujours pleure,
Repos travaillant à toute heure,
Au prisonnier douce prison,
Printemps glaciale saison,
Avare qui rien ne refuse.
Amour la pourpre et la bure use,
Car aussi bien naissent amours
Sous la bure et sous le velours[7b];
Car nul homme ici-bas si sage,
Si grand, de si puissant lignage,
Ni de force tant éprouvé,
Ni si hardi n'a-t-on trouvé,
De telle valeur ni science,
Qu'Amour ne tienne en sa puissance.

[p.22]

Se ne sunt cil de male vie 4579
Que Genius escommenie,
Por ce qu'il font tort à Nature[8]:
Ne por ce, se ge n'ai d'aus cure,
Ne voil-ge pas que les gens aiment
De cele amor dont il se claiment
En la fin las, chétis, dolant,
Tant les va Amors afolant.
Mès se tu viaus bien eschever
Qu'Amors ne te puisse grever,
Et veus garir de ceste rage,
Ne pués boivre si bon bevrage
Comme penser de li foïr,
Tu n'en pués autrement joïr.
Se tu le sius, il te sivra,
Se tu le fuis, il te fuira.

L'Amant.

Quant j'oi Raison bien entenduë,
Qui por noient s'est débatuë,
Dame, fis-ge, de ce me vant,
Ge n'en sai pas plus que devant
A ce que m'en puisse retraire.
En ma leçon a tant contraire,
Que ge n'en sai noient aprendre,
Si la sai ge bien par cuer rendre,
C'onc mes cuers riens n'en oblia,
Voire entendre quanqu'il i a,
Por lire tout communément,
Ne mès à moi tant solement;
Mès puis qu'Amors m'avés descrite,
Et tant blasmée et tant despite,

[p.23]

Tous suivent le même chemin, 4591
Ce Dieu les tient tous sous sa main.
J'excepte gens de male vie
Que Génius excommunie
Puisque tort à Nature ils font[8b]
J'ai pour eux un dégoût profond;
Aussi je veux que tous méprisent
Ce vil amour dont ils se disent
Usés, malheureux, un beau jour,
Tant les dégrade cet amour.
Or si tu veux bien dans la suite
D'Amour éviter la poursuite
Et de cette rage guérir,
N'hésite pas, songe à le fuir.
A ton mal pour venir en aide
Je ne connais d'autre remède;
Si tu le suis, il te suivra,
Si tu le fuis, il te fuira.

L'Amant.

Quand j'ouïs Raison l'entendue
Qui s'est en vain bien débattue:
Dame, lui dis-je, assurément
Je ne sais pas plus que devant
A mon mal comment me soustraire.
En la leçon tout est contraire,
Et rien certe elle ne m'apprit.
Je sais par coeur ce qu'avez dit,
Tant mon âme était empressée
De bien saisir votre pensée,
Pour y puiser complètement
Votre sage commandement.
Mais Amour que de tant de blâme,
De mépris vous poursuivez, dame,

[p.24]

Prier vous voil dou defenir, 4609
Si qu'il m'en puist miex sovenir,
Car ne l'oï defenir onques.

Raison.

Volentiers: or i entens donques.
Amors, se bien suis apensée,
C'est maladie de pensée
Entre deus personnes annexes
Franches entr'eus, de divers sexes,
Venans as gens par ardor née
De vision désordenée,
Por eus acoler et baisier,
Et por eus charnelment aisier.
Amors autre chose n'atant,
Ains s'art et se délite en tant.
De fruit avoir ne fait-il force,
En déliter sans plus s'efforce;
Si sunt aucun de tel maniere,
Qui cest amor n'ont mie chiere,
Toutevois fin amant se faignent,
Mès par Amors amer ne daignent,
Et se gabent ainsinc des Dames,
Et lor prometent cors et ames,
Et jurent mençonges et fables
A ceus qu'il truevent décevables,
Tant qu'il ont lor délit éu;
Mais cil sunt li mains décéu:
Car ades vient-il miex, biau mestre,
Décevoir, que décéus estre[9].
De l'autre Amor dirai la cure
Selonc la devine Escripture;
Méismement en ceste guerre
Où nus ne scet le moien querre;

[p.25]

Veuillez au moins le définir 4623
Pour qu'il m'en puisse souvenir,
Car ne l'ouïs définir oncques.

Raison.

Volontiers; or écoute doncques.
Entre deux êtres s'attirant,
Libres, de sexe différent,
Amour, si je suis bien sensée,
Est un grand mal de la pensée
Qui leur vient d'une folle ardeur.
Ils n'ont plus qu'un désir au coeur,
Baiser, caresse mutuelle,
Jouissance, en un mot, charnelle.
Amour n'a point d'autre désir,
Mais brûle et cherche le plaisir;
Procréer n'est point son attente,
Seule la volupté le tente.
Pourtant j'en connais en retour
Qui n'aiment pas de cet amour,
Et pourtant fins amants se feignent,
Mais par amour aimer ne daignent,
Et vont des dames se moquant,
Corps et âme leur promettant,
Et jurent mensonges et fables
Aux coeurs qu'ils trouvent décevables,
Tant qu'enfin soient comblés leurs voeux.
En amour ce sont les heureux;
Oui, car toujours mieux vaut-il être
Trompeur que trompé, mon beau maître[9b].
L'autre amour dirai maintenant
La sainte Écriture suivant.
Malgré que nul en cette guerre
Mon amour ne recherche guère,

[p.26]

Mès ge sai bien, pas nel' devin, 4641
Continuer l'estre devin.
A son pooir voloir déust
Quiconques à fame géust,
Et soi garder en son semblable,
Por ce que tuit sunt corrumpable,
Si que jà par succession
Ne fausist généracion;
Car puis que pere et mere faillent,
Vuet Nature que les fils saillent[10]
Por recontinuer ceste ovre,
Si que par l'ung l'autre recovre.
Por ce i mist Nature délit,
Por ce vuet que l'en s'i délit,
Que cil ovrier ne s'en foïssent,
Et que ceste ovre ne haïssent;
Car maint n'i trairoient jà trait,
Se n'iert délit qui les atrait.
Ainsinc Nature i soutiva:
Sachiés que nul a droit n'i va,
Ne n'a pas entencion droite,
Qui sans plus délit y convoite;
Car cil qui va délit querant,
Sés-tu qu'il se fait? il se rent
Comme sers et chétis et nices,
Au prince de tretous les vices;
Car c'est de tous maus la racine,
Si cum Tulles le détermine
Où livre qu'il fist de Viellesce,
Qu'il loe et vant plus que Jonesce.
Car Jonesce boute homme et fame
En tous péris de cors et d'ame.
Et trop est fort chose à passer
Sans mort, ou sans membre casser,

[p.27]

Je sais bien, sans le deviner, 4655
L'être divin continuer.
Voilà le but que doit poursuivre
Tout homme à qui femme se livre:
Il faut que par succession
S'opère génération;
Chacun, car tout est corrompable,
Doit se garder en son semblable;
Car puisque meurent les parents,
Nature veut que les enfants
S'aiment et l'oeuvre continuent[10b],
L'un par l'autre se perpétuent.
Aussi Nature y mit plaisir,
Pour que séduits par le désir
Les amants entre eux ne se fuissent
Et l'oeuvre d'Amour ne haïssent,
Car plus d'un la négligerait
Si le plaisir ne l'attirait.
Ainsi le décida Nature.
Sachez qu'en amour la droiture
Cherche plus noble intention
Que charnelle séduction;
N'y voir que telle jouissance,
C'est se rendre sans répugnance,
Comme un sot, comme un lâche, au roi
De tretous les vices! Crois-moi,
De tous nos maux c'est la racine,
Comme Tulle le détermine;
La vieillesse pour lui vaut mieux
Que la jeunesse et tous ses feux;
Car Jeunesse pousse homme et femme
En tous périls de corps et d'âme.
C'est chose trop dure à passer
Sans mourir ou membre casser,

[p.28]

Ou sans faire honte ou damage, 4675
Ou à soi, ou à son linage.
Par Jonesce s'en va li hons
En toutes dissolucions,
Et siut les males compaignies,
Et les désordenées vies,
Et muë son propos sovent,
Ou se rent en aucun covent[11],
Qu'il ne scet garder la franchise[12]
Que Nature avoit en li mise,
Et cuide prendre où ciel la gruë,
Quant il se met ilec en muë;
Et remaint tant qu'il soit profès;
Ou s'il resent trop grief li fès,
Si s'en repent et puis s'en ist,
Ou sa vie espoir i fenist,
Qu'il ne s'en ose revenir
Por Honte qui l'i fait tenir,
Et contre son cuer i demore;
Là vit à grant mesese et plore
La franchise qu'il a perduë,
Qui ne li puet estre renduë,
Se n'est que Diex grace li face,
Qui sa mesese li efface,
Et le tiengne en obédience
Par la vertu de pacience.
Jonesce met homme ès folies,
Ès boules et ès ribaudies,
Ès luxures et ès outrages,
Ès mutacions de corages,
Et fait commencier tex mellées
Qui puis sont envis desmellées:
En tex péris les met Jonesce,
Qui les cuers à Délit adresce.

[p.29]

Sans faire honte ou grand dommage 4689
A soi-même, à tout son lignage.
Par Jeunesse et ses passions,
En toutes dissolutions,
En méprisable compagnie
L'homme s'égare et male vie,
Et ses projets change souvent,
Ou se rend en quelque couvent[11b],
Ne sachant garder la franchise[12b]
Que Nature avait en lui mise,
Et se figure, une fois là,
Que la grue au ciel il prendra,
Et des voeux un beau jour se lie.
Ou bien, si sous le faix il plie,
Il s'en repent et veut sortir,
Ou s'il n'ose s'en revenir,
Si la honte l'y tient encore,
Malgré son coeur qui le déplore,
Il restera pour y mourir,
Ou vivant pleurer et gémir
Dessus sa franchise perdue
Qui ne lui peut être rendue,
En pitié si Dieu ne le prend
Et pour apaiser son tourment,
Ne le tient en obédience
Par la vertu de patience.
Jeunesse pousse jeunes gens
Aux danses, aux déportements,
A tous excès, à la luxure,
Lâchetés de toute nature,
Et tels combats livre en vos coeurs
Qu'à grand'peine ils restent vainqueurs.
Voilà les périls où Jeunesse
Met ceux qu'à Plaisir elle adresse.

[p.30]

Ainsinc Délit enlace et maine 4709
Les cors et la pensée humaine
Par Jonesce sa chamberiere,
Qui de mal faire est coustumiere,
Et des gens à délit atraire;
Jà ne querroit autre ovre faire.
Mais Viellesce les en rechasce[13],
Qui ce ne scet, si le resache,
Ou le demant as anciens
Que Jonesce ot en ses liens,
Qu'il lor remembre encore assés
Des grans péris qu'il ont passés,
Et des folies qu'il ont faites,
Dont les forces lor a sostraites,
Avec les foles volentés
Dont il seulent estre tentés.
Viellesce qui les accompaigne,
Qui moult lor est bonne compaigne,
Et les ramaine à droite voie,
Et jusqu'en la fin les convoie;
Mès mal emploie son servise,
Que nus ne l'aime ne ne prise,
Au mains jusqu'à ce tant en soi
Qu'il la vousist avoir o soi:
Car nus ne vuet viex devenir,
Ne jones sa vie fenir;
Si s'esbahissent et merveillent,
Quant en lor remembrance veillent,
Et des folies lor sovient,
Si cum sovenir lor convient,
Comment il firent tel besongne
Sans recevoir honte et vergongne;
Ou, se honte et damage i orent,
Comment encor eschaper porent

[p.31]

Sa servante Jeunesse aidant, 4723
Jeunesse à l'esprit malfaisant,
Ainsi Plaisir enlace et maine
Le corps et la pensée humaine;
Mal faire, au plaisir les pousser,
Jeunesse n'a d'autre penser.
Mais Vieillesse les en arrache,
Qui l'ignore, il faut qu'il le sache,
Ou le demande aux anciens,
Que tint Jeunesse en ses liens,
Si les sottises qu'ils ont faites
Dont elle a leurs forces soustraites
Avec les folles volontés
Dont ils soulatent être tentés,
Si les périls passés encore
Leur esprit tels se remémore.
C'est Vieillesse jusqu'à la fin
Qui les ramène au droit chemin,
Les conduit et les accompagne,
Pour eux bonne et sage compagne;
Mais personne ne veut la voir
A ses côtés trop tôt s'asseoir:
Loin de l'aimer, on la redoute,
Aussi sa peine elle perd toute;
Car nul ne veut vieux devenir
Ni jeune voir ses jours finir.
Les vieux se plaisent, s'émerveillent
Quand leurs souvenirs se réveillent,
A repasser souventes fois
Leurs folles amours d'autrefois,
Comme ils firent telle besogne
Sans subir honte ni vergogne,
Ou s'il leur arriva malheur,
Comment ils eurent encor l'heur

[p.32]

De tel peril sans pis avoir, 4743
Ou d'ame, ou de cors, ou d'avoir.
Et scés-tu où Jonesce maint,
Que tant prisent maintes et maint?
Délit la tient en sa maison
Tant comme ele est en sa saison,
Et vuet que Jonesce le serve
Por néant, fust néis sa serve;
Et el si fait si volentiers,
Qu'el le trace par tous sentiers,
Et son corps à bandon li livre;
El ne vodroit pas sans li vivre.
Et Viellesce, scez où demore?
Dire le te vueil sans demore:
Car là te convient-il aler,
Se mort ne te fait desvaler
Où tens de jonesce en sa cave,
Qui moult est ténébreuse et have.
Travail et dolor là herbergent;
Mès il la lient et enfergent,
Et tant la batent et tormentent,
Que mort prochaine li présentent,
Et talent de soi repentir,
Tant li font de fléaus sentir.
Adonc li vient en remembrance
En ceste tardive pesance,
Quant el se voit foible et chenuë,
Que malement l'a décéuë
Jonesce qui tout a gité
Son prétérit en vanité;
Et qu'ele a sa vie perduë,
Se du futur n'est secoruë,
Qui la soustiegne en pénitence
Des péchiez que fist en s'enfance,

[p.33]

D'échapper sans pire infortune 4757
Pour leur âme, corps et fortune.
Mais où Jeunesse gît, sais-tu,
Dont chacun prise la vertu?
Plaisir la tient en esclavage
Et veut que Jeunesse en servage
Pour rien le serve en sa maison
Tant comme elle est en sa saison,
A l'abandon qu'elle se livre
Jusque sans lui ne pouvoir vivre,
Ce qu'elle fait si volontiers
Qu'elle le suit par tous sentiers.
Maintenant je te vais sur l'heure
Apprendre où Vieillesse demeure;
Car là te faudra-t-il aller
Si mort ne te fait dévaler,
Au temps de jeunesse, en sa cave
Qui moult est ténébreuse et have.
Là Vieillesse cent maux divers
Attendent, la chargent de fers,
Et tant la battent, la tourmentent,
Que mort prochaine lui présentent
Et la poussent au repentir,
Tant lui font de fléaux sentir.
Alors lui vient en souvenance
En sa tardive doléance,
Lorsque son crâne est tout chenu,
Que Jeunesse a son coeur déçu,
Qu'en vains plaisirs et fol ouvrage
Elle a gaspillé son bel âge
Et perdu sa vie à toujours,
Si d'avenir le prompt secours
Ne rachète par pénitence
Tous les péchés de son enfance,

[p.34]

Et par bien faire en ceste poine, 4777
Au souverain bien la ramoine,
Dont Jonesce la dessevroit,
Qui des vanités l'abevroit;
Et le present si poi li dure,
Qu'il n'i a conte ne mesure:
Mès comment que la besoigne aille,
Qui d'Amor veut joïr sans faille,
Fruit i doit querre et cil et cele,
Quel qu'ele soit, dame ou pucele,
Jà soit ce que du déliter
Ne doient pas lor part quiter.
Mès ge sai bien qu'il en sunt maintes
Qui ne vuelent pas estre ençaintes,
Et s'el le sunt, il lor en poise:
Si n'en font-eles plet ne noise,
Se n'est aucune fole et nice
Où Honte n'a point de justice.
Briefment tuit à délit s'accordent
Cil qui à cele ovre s'amordent,
Se ne sunt gens qui riens ne vaillent,
Qui por deniers vilment se baillent,
Qu'el ne sunt pas des lois liées
Par lors ordes vies soilliées.
Mès jà certes n'iert fame bonne,
Qui por dons prendre s'abandonne:
Nus homs ne se devroit jà prendre
A fame qui sa char vuet vendre.
Pense-il que fame ait son cors chier,
Qui tout vif le soffre escorchier?
Bien est chétis et défoulés
Hons qui si vilment est boulés,
Qui cuide que tel fame l'aime,
Por ce que son ami le claime,

[p.35]

Et ne la ramène en la fin 4791
A la vertu, bien souverain,
Dont jadis la sevrait Jeunesse
L'abreuvant de vaine liesse;
Car alors elle voit et sent
Combien précaire est le présent.
L'amant donc, en toute occurrence,
Doit chercher pure jouissance
En amour; ne doit redouter
Femme ni fille d'enfanter,
Et le plaisir ne leur doit faire
Quitter leur mission sur terre.
Je sais bien que le plus souvent
Femme ne veut faire d'enfant
Et se désole d'être enceinte;
Nulle n'en fait noise ni plainte
Pourtant, à moins d'être sans coeur
Et sans vergogne et sans pudeur.
Bref, chacun en l'oeuvre charnelle
Ne voit qu'ivresse mutuelle,
Fors ces gens dignes de mépris
Qui leur amour mettent à prix,
Les lois violant de Nature,
Et n'en font plus qu'une oeuvre impure.
Car femme est vile assurément
Qui se livre pour de l'argent;
Nul homme ne se devrait prendre
A femme qui veut sa chair vendre.
Croit-il que femme ait son corps cher
Qui tout vif le souffre écorcher?
Est-il si naïf et si bête,
Parce que femme lui fait fête
Et l'a son tendre ami nommé,
De croire qu'il en soit aimé?

[p.36]

Et qu'el li rit et li fait feste. 4811
Certainement nule tel beste
Ne doit estre amie clamée,
Ne n'est pas digne d'estre amée.
L'en ne doit riens priser moillier
Qui homme bée à despoillier.
Ge ne di pas que bien n'en port
Et par solas et par déport,
Ung joelet, se ses amis
Le li a donné ou tramis;
Mès qu'ele pas ne le demant,
Qu'el le prendroit trop laidement:
Et des siens ausinc li redoigne,
Se faire le puet sans vergoigne;
Ainsinc lor cuers ensemble joignent,
Bien s'entrament, bien s'entredoignent.
Ne cuidiés pas que ges dessemble
Ge voil bien qu'il voisent ensemble,
Et facent quanqu'il doivent faire,
Comme cortois et debonnaire;
Mès de la fole Amor se gardent,
Dont li cuers esprennent et ardent,
Et soit l'Amor sans convoitise
Qui les faus cuers de prendre atise.
Bone amor doit de fin cuer nestre,
Dons n'en doivent pas estre mestre
Ne que font corporel solas:
Mais l'amor qui te tient où las,
Charnex delis te represente,
Si que tu n'as aillors t'entente:
Por ce veus-tu la Rose avoir,
Tu n'i songes nul autre avoir;
Mès tu n'en es pas à deus doie,
C'est ce qui la pel t'amegroie,

[p.37]

O fou qu'un sourire ensorcelé! 4825
Crois-moi, ce n'est pas brute telle
Qu'il faut pour amante chérir,
Une plus digne il faut choisir.
Laisse la femme méprisable
Qui veut dépouiller son semblable.
Cependant femme à la rigueur
Peut, s'il lui plaît, sans déshonneur,
Porter joyaux en sa parure,
Présents d'amoureuse nature;
Mais jamais ne doit demander,
Car ce serait se marchander.
Voire, sans qu'on le trouve étrange,
Elle peut donner en échange;
Constant et mutuel retour
Les dons entretiennent l'amour.
Les amants je ne désassemble;
Je veux bien qu'ils aillent ensemble
Et fassent leur devoir tous deux
En courtois et francs amoureux,
Mais se gardent de l'amour folle
Qui vous consume et vous affole,
Et de l'amour intéressé
Par qui maint coeur faux est poussé.
Bonne-Amour doit de fin coeur naître,
L'argent n'en doit pas être maître
Non plus la seule volupté.
Or cette amour qui t'a dompté
Plaisirs charnels te représente;
Tu n'as plus ailleurs nulle entente.
Aussi veux-tu la Rose avoir
Et ne veux autre chose voir.
Mais tu es loin du but encore,
C'est ce qui ta peau décolore

[p.38]

Et qui de toutes vertus t'oste. 4845
Moult recéus dolereus hoste,
Quant Amors onques hostelas[14];
Mauvès hoste en ton hostel as,
Por ce te lo que hors le boutes,
Qu'il te tost les pensées toutes
Qui te doivent à preu torner:
Ne l'i laisse plus séjorner.
Trop sunt à grant meschief livré
Cuers qui d'Amors sunt enivré;
En la fin encor le sauras
Quant ton tens perdu i auras,
Et dégastée ta jonesce
En ceste dolente léesce.
Se tu pués encore tant vivre
Que d'Amors te voies délivre,
Le tens qu'auras perdu plorras,
Mès recovrer ne le porras,
Encor se par tant en eschapes:
Car en l'Amor où tu t'entrapes,
Maint i perdent, bien dire l'os,
Sens, tens, chastel, cors, ame et los.

L'Amant.

Ainsinc Raison me préeschoit;
Mès Amors tout empéeschoit
Que riens à ovre n'en méisse,
Jà soit ce que bien entendisse
Mot à mot toute la matire,
Mès Amors si formant m'atire,
Que par tretous mes pensers chace
Cum cil qui par tout a sa chace,
Et tous jors tient mon cuer sous s'êle.
Hors de ma teste à une pele,

[p.39]

Et te ravit toute vertu. 4859
Quel fatal hôte as-tu reçu,
Quand Dieu d'Amours franchit ta porte[14b]?
Aussi, crois-moi quand je t'exhorte
De ton logis à le chasser,
Il te ravit tout bon penser,
Et c'est grand' honte et grand dommage.
Ne l'y laisse pas davantage;
Trop sont à grand méchief livrés
Coeurs qui d'Amour sont enivrés.
En cette dolente liesse
N'use pas toute ta jeunesse;
Quand perdu tout ton temps auras
Trop tard, hélas! tu le verras.
Si tu peux encore assez vivre
Pour que d'Amour Dieu te délivre,
Le temps perdu tu pleureras,
Mais recouvrer ne le pourras.
Heureux encor si ne trépasses,
Car en l'amour où tu t'enlaces
Maint y perdit l'âme et le coeur,
Ses biens, l'existence et l'honneur.

L'Amant.

Ainsi, longtemps Raison me prêche;
Mais Amour est là qui m'empêche
D'en tirer le moindre profit.
Pourtant tout ce qu'elle me dit
Attentif mot à mot j'écoute;
Mais Amour si bien me déroute,
Que tout il chasse mon penser,
Puisqu'il a droit partout chasser,
Et retient mon coeur sous son aile.
Hors ma tête avec une pelle,

[p.40]

Quant au sermon séant m'aguete, 4877
Par une des oreilles giete
Quanque Raison en l'autre boute,
Si qu'ele i pert sa poine toute,
Et m'emple de corrous et d'ire:
Lors li pris cum iriés à dire:
Dame, bien me volés traïr,
Dois-je donques les gens haïr?
Donc harré-ge toutes personnes,
Puis qu'amors ne sunt mie bonnes;
jamès n'amerai d'amors fines
Ains vivrai tous jors en haïnes:
Lors si serai mortel pechierres,
Voire par Diex pires que lierres.
A ce ne puis-ge pas faillir,
Par l'ung me convient-il saillir:
Ou amerai, ou ge herrai,
Mès espoir que ge comperrai
Plus la haïne au derrenier,
Tout ne vaille Amors ung denier.
Bon conseil m'avés or donné,
Qui tous jors m'avés sermonné
Que ge doie d'Amors recroire;
Or est fox qui ne vous vuet croire.
Si m'avés-vous ramentéuë
Une autre amor descongnéuë,
Que ge ne vous oi pas blasmer,
Dont gens se puéent entr'amer:
Se la me vouliés defenir,
Pour fol me porroie tenir
Se volentiers ne l'escoutoie,
Savoir au mains se ge porroie
Les natures d'Amors aprendre,
S'il vous i plaisoit à entendre.

[p.41]

Quand le sermon suis écoutant, 4891
Par une oreille il va jetant
Ce que Raison en l'autre boute,
Tant qu'elle perd sa peine toute
Et m'emplit d'ire et de courroux.
Lors irrité: Me voulez-vous,
Dame, lui dis-je, par malice
Trahir? Faut-il que je haïsse
Tout le monde, parce qu'Amour
Me fut cruel jusqu'à ce jour,
Jamais n'aime d'amour sereine
Et ne vive que pour la haine?
Je serais un mortel pécheur,
Oui, par Dieu! pire qu'un voleur!
Ainsi donc il faut que je sorte
Ou par l'une ou par l'autre porte:
Je dois haïr ou j'aimerai.
Mais, sachez-le, je n'essaierai
De la haine que la dernière,
Malgré qu'Amour ne vaille guère.
Un bon conseil m'avez donné
Pourtant, car m'avez sermonné
Que toujours d'Amour me méfie;
Or fol en vous qui ne se fie.
Mais ne m'avez-vous pas parlé
D'une autre amour, il m'a semblé,
Amour permise, pure et sainte
Et qu'on peut partager sans crainte?
Si vous voulez la définir.
Pour fol il me faudra tenir,
Si tout au long ne vous écoute.
Ainsi je connaîtrai sans doute,
S'il vous plaît mon esprit former,
Toutes les manières d'aimer.

[p.42]

Raison.

Certes, biaus amis, fox es-tu, 4911
Quant tu ne prises ung festu
Ce que por ton preu te sermon;
S'en voil encor faire ung sermon;
Car de tout mon pooir sui preste
D'acomplir ta bonne requeste;
Mais ne sai s'il te vaudra guieres.
Amors sunt de plusors manieres,
Sans cele qui si t'a mué,
Et de ton droit sens remué:
De male hore fus ses acointes,
Por Diex, gar que plus ne l'acointes.
Amitié est nommée l'une:
C'est bonne volenté commune
De gens entr'eus sans descordance,
Selon la Diex benivoillance,
Et soit entr'eus communité
De tous lors biens en charité;
Si que par nule entencion
Ne puisse avoir excepcion.
Ne soit l'ung d'aidier l'autre lent,
Cum hons fers, saiges et celent,
Et loiaus; car riens ne vaudroit
Le sens où loiauté faudroit.
Que l'ung quanqu'il ose penser
Puisse à son ami récenser,
Cum à soi seul séurement,
Sans soupeçon d'encusement.
Tiex mors avoir doivent et seulent
Qui parfetement amer veulent;
Ne puet estre homs si amiables,
S'il n'est si fers et si estables,

[p.43]

Raison.

Certe, ami, comme un fol travaille 4925
Celui qui ne prise une paille
Pour son bien ce que dit Raison.
Écoute encor cette leçon,
Car de tout mon pouvoir suis prête
De faire droit à ta requête;
Tâche d'en faire ton profit.
Amours sont, comme je t'ai dit,
Nombreuses en dehors de celle
Qui si bien troubla ta cervelle
Et fut cause de ton malheur.
Pour Dieu, délivres-en ton coeur!
Amitié je nommerai l'une:
C'est bonne volonté commune
De deux coeurs, douce aménité,
Reflet de la dive bonté,
Communauté constante et sûre
Des biens, quelque soit leur nature,
Sans que par nulle intention
N'y puisse avoir exception.
Chacun se doit prompte assistance,
Discrétion et confiance
Et loyauté. Rien ne vaudrait
Amour, si loyauté manquait.
Dans une douce confidence
Un ami doit tout ce qu'il pense
A son ami pouvoir conter,
Et sans trahison redouter.
Telle est de l'amour véritable
La loi certaine et immuable.
Le coeur d'un véritable ami
Est si constant et raffermi

[p.44]

Que por fortune ne se mueve, 4943
Si qu'en ung point tous jors se trueve
Ou riche, ou povre, ses amis
Qui tout en li son cuer a mis:
Et s'a povreté le voit tendre,
Il ne doit mie tant atendre
Que cil s'aide li requiere;
Car bonté faite par priere
Est trop malement chier venduë
A cuers qui sunt de grant valuë.


XXXV


Ci est le Souffreteux devant Illustration: Ci est le Souffreteux devant... Voir image
Son vray Ami, en requerant
Qu'il luy vueille aider au besoing,
Son avoir lui mettant au poing.


Moult a vaillans homs grant vergoigne,
Quant il requiert que l'en li doingne;
Moult i pense, moult se soussie,
Moult a mesaise ainçois qu'il prie,
Tel honte a de dire son dit,
Et si redoute l'escondit.
Mès quant ung tel en a trové,
Qu'il a tant ainçois esprové,
Que bien est certain de s'amor,
Faire li vuet joie et clamor
De tous les cas que penser ose,
Sans honte avoir de nule chose:
Car comment en auroit-il honte,
Se l'autre est tex cum ge te conte?
Quant son segré dit li aura,
Jamès li tiers ne le saura;

[p.45]

Qu'il n'est fortune qui l'émeuve, 4957
Et que toujours même le treuve,
Ou riche ou pauvre, son ami
Qui tretout en lui son coeur mit.
A pauvreté s'il le voit tendre,
Il ne doit pas une heure attendre
Qu'il soit venu le supplier,
Car bonté qui se fait prier
Serait trop chèrement vendue
Aux coeurs qui sont de grand' value.


XXXV


Cy est le Souffreteux devant
Son ami vrai, le requérant
De soulager sa grand' misère,
Partageant sa fortune entière.


Bien dur est à l'homme vaillant
De demander en suppliant.
Moult il y pense et se soucie,
Moult a mésaise avant qu'il prie,
Tout honteux de dire son dit,
Toujours tremblant d'être éconduit.
Mais si l'amour qu'il a trouvée
Lui fut de longtemps éprouvée,
S'il est bien certain de ce coeur,
Il lui fait part, peine et douleur,
De tout ce que penser il ose,
Sans honte avoir de nulle chose.
Car de quoi serait-il honteux
Si l'autre est tel que je le veux?
Si son secret il lui confie,
Son âme ne sera trahie,

[p.46]

Ne de reproiches n'a-il garde, 4973
Car saiges homs sa langue garde:
Ce ne sauroit mie ung fox faire:
Nus fox ne scet sa langue taire.
Plus fera: il le secorra
De tretout quanques il porra,
Plus liés du faire, au dire voir,
Que ses amis du recevoir.
Et s'il ne li fait sa requeste,
N'en a-il pas mains de moleste
Que cil qui la li a requise,
Tant est d'amors grant la mestrise;
Et de son duel la moitié porte,
Et de quanqu'il puet le conforte,
Et de la joie a sa partie,
Se l'amor est à droit partie.
Par la loi de ceste amitié,
Dit Tulles dans un sien ditié,
Que bien devons faire requeste
A nos amis, s'ele est honneste[15];
Et lor requeste refaison,
S'ele contient droit et raison;
Ne doit mie estre autrement fete,
Fors en deus cas qu'il en excepte:
S'en les voloit à mort livrer,
Penser devons d'eus délivrer;
Se l'en assaut lor renomée,
Gardons que ne soit diffamée.
En ces deus cas les lois deffendre,
Sans droit et sans raison atendre:
Tant cum amor puet escuser,
Ce ne doit nus homs refuser.
Ceste amors que ge ci t'espos,
N'est pas contraire à mon propos;

[p.47]

Il ne craint nul reproche amer. 4987
Sa bouche un sage sait fermer,
C'est ce que fol ne saurait faire,
Car fol ne sait sa langue taire.
Bien plus, son ami l'aidera
Toujours autant qu'il le pourra,
Plus heureux de service rendre
Mille fois que l'autre de prendre.
Et s'il ne peut le soulager,
Autant le voit-on s'affliger
Que celui même qui demande,
Tant la vertu d'amour est grande!
S'ils s'aiment d'une égale ardeur,
Chacun a sa part de bonheur,
Sa moitié de peine supporte
Et l'un l'autre se réconforte.
Telle est la loi de l'amitié.
Ainsi Tulle l'a publié:
A ses amis faire requête
Chacun doit quand elle est honnête,
Comme à la leur se montrer bon
Si l'on y voit droit et raison[15b].
Entre amis aucune requête
Ne saurait être autrement faite,
Hormis en deux cas cependant
Qu'il en excepte absolument.
Attaque-t-on leur renommée?
Gardons qu'elle soit diffamée.
Les voudrait-on à mort livrer?
Nous les devons tôt délivrer.
En ces cas il les faut défendre
Sans droit ni sans raison attendre;
Car nul ne s'y peut refuser,
Amour ne saurait l'excuser.

[p.48]

Ceste voil-ge bien que tu sives, 5007
Et voil que l'autre amor eschives;
Ceste à toute vertu s'amort,
Mais l'autre met les gens à mort.

D'une autre amor te vuel retraire
Qui est à bonne amor contraire,
Et forment refait à blasmer;
C'est fainte volenté d'amer
En cuer malades du meshaing
De convoitise de gaaing.
Ceste amor est en tel balance,
Si-tost cum el pert l'esperance
Du proufit qu'ele vuet ataindre,
Faillir li convient et estaindre;
Car ne puet bien estre amoreus
Cuer qui n'aime les gens por eus;
Ains se faint et les vet flatant
Por le proufit qu'il en atent.
C'est l'amor qui vient de fortune,
Qui s'esclipse comme la lune
Que la terre obnuble et enumbre,
Quant la lune chiet en son umbre;
S'a tant de sa clarté perduë,
Cum du soleil pert la véuë;
Et quant ele a l'umbre passée,
Si revient toute enluminée
Des rais que li soleil li monstre,
Qui d'autre part reluist encontre.
Ceste amor est d'autel nature,
Car or est clere, or, est oscure;
Si-tost cum povreté l'afuble
De son hideus mantel onuble,

[p.49]

Cet amour qu'ici je t'expose 5021
A ma sentence rien n'oppose.
Tel est l'amour que tu suivras
Tandis que l'autre éviteras;
Car l'un à la vertu nous guide,
L'autre vers une mort rapide.
Voici maintenant à son tour,
Encontre ce parfait amour,
Un amour honteux et blâmable.
C'est la fausseté méprisable
Des coeurs dont l'unique tourment
Est d'amasser incessamment.
Cet amour est de telle essence,
Que sitôt qu'il perd l'espérance
Du profit qui le caressait,
Il s'évanouit tout à fait.
Seul le véritable ami n'aime
L'objet aimé que pour lui-même,
Jamais ne feint, ne va flattant
Pour le profit qu'il en attend.
C'est l'amour vil de la fortune
Qui s'éclipse comme la lune;
Quand celle-ci l'ombre franchit
De la terre, elle s'obscurcit,
Car sa clarté toute est perdue
Du soleil en perdant la vue;
Et lorsque l'ombre elle a passé,
Son front reparaît embrasé
Des rais que le soleil lui montre,
Qui d'autre part reluit encontre.
Cet amour, comme elle, est changeant,
Tantôt obscur, tantôt ardent.
Sitôt que Pauvreté l'habille
De sa hideuse souquenille,

[p.50]

Qu'el ne voit mès richesce luire, 5039
Oscurir la convient et fuire;
Et quant richesces li reluisent,
Toute clere la reconduisent;
Qu'el faut quant les richesces faillent,
Et saut sitost cum el resaillent.
De l'Amor que ge ci te nomme
Sunt amé tretuit li riche homme,
Especiaument li aver
Qui ne vuelent lor cuer laver
De la grant ardure et du vice
A la covoiteuse Avarice.
S'est plus cornars c'uns cers ramés
Riches homs qui cuide estre amés.
N'est-ce mie grant cosnardie?
Il est certain qu'il n'aime mie.
Et comment cuide-il que l'en l'aime,
S'il en ce por fol ne se claime?
En ce cas n'est-il mie sages
Ne qu'els est uns biaus cers ramages[16]:
Por Diex cil doit estre amiables
Qui desire amis véritables:
Qu'il n'aime pas, prover le puis,
Quant il a sa richesce; puis
Que ses amis povres esgarde,
Et devant eus la tient et garde,
Et tous jors garder la propose,
Tant que la bouche li soit close,
Et que male mort l'acravant;
Car il se lesseroit avant
Le cors par membres departir,
Qu'il la soffrit de soi partir;
Si que point ne lor en départ.
Donc n'a ci point Amors de part,

[p.51]

Dès que Richesse plus ne luit, 5055
Soudain il s'éclipse et s'enfuit;
Mais dès que richesses reluisent
Tout radieux le reconduisent;
Avec elles il disparaît,
Comme avec elles il renaît.
De cet amour que je te nomme,
Quand il est riche, est aimé l'homme,
Et l'avare en particulier
Qui ne veut se purifier
De cet âpre et malheureux vice,
De l'insatiable avarice.
Cornard est plus qu'un cerf ramé
L'avare qui se croit aimé.
N'est-ce pas la sottise même?
Lui qui certes personne n'aime,
Comment peut-il se croire aimé,
A moins d'être un fol consommé?
Le cerf à la vaste ramure[16b]
Est plus sage de sa nature.
Pour Dieu, doit les autres chérir
Qui veut amis vrais acquérir:
Or l'avare, j'en ai la preuve,
N'aime pas. Non, puisque s'il treuve
Ses amis pauvres, malheureux,
Son or il garde devant eux,
Toujours le garder se propose,
Tant que la bouche lui soit close,
Et l'ait fauché la male mort.
Car mieux aimerait-il encor
Se voir dépecer pièce à pièce
Que de voir partir sa richesse,
Si bien que rien il n'en départ.
Amour n'y a la moindre part;

[p.52]

Car comment seroit amitié 5073
En cuer qui n'a point de pitié?
Certains en rest quant il ce fait,
Car chascun scet son propre fait.
Certes moult doit estre blasmé
Homs qui n'aime, ne n'est amé.
Et puis qu'à Fortune venons,
Et de s'amor sermon tenons,
Dire t'en voil fiere merveille,
N'onc, ce croi, n'oïs sa pareille.
Ne sai se tu le porras croire,
Toutevoies est chose voire;
Et si la trueve-l'en escripte,
Que miex vaut assés et profite
Fortune perverse et contraire,
Que la mole et la debonnaire;
Et se ce te semble doutable,
C'est bien par argument provable,
Que la debonnaire et la mole
Lor ment, et les boule et afole,
Et les aleite comme mere
Qui ne semble pas estre amere.
Semblant lor fait d'estre loiaus,
Quant lor départ de ses joiaus,
Comme d'onors et de richesces,
De dignetés et de hautesces,
Et lor promet estableté
En estat de muableté,
Et tous les pest de gloire vaine
En la benéurté mundaine.
Quant sus sa roë les fait estre,
Lors cuident estre si grant mestre,
Et lor estat si fers véoir,
Qu'ils n'en puissent jamès chéoir;

[p.53]

Car quel amour serait durable 5089
Dedans un coeur impitoyable?
Notez qu'il sait bien ce qu'il fait,
Tout le monde connaît son fait.
Moult doit être blâmé qui n'aime
Ni partant n'est aimé lui-même!
Et puisqu'à Fortune venons
Et de son amour discourons,
Je t'en dirai fière merveille
Dont jamais n'ouïs la pareille.
Me croiras-tu? Je ne le sai;
Pourtant rien ne dis que de vrai,
Et j'ai vu cette chose écrite:
Que la Fortune mieux profite
Lorsque perverse vous poursuit
Que lorsque douce vous sourit.
Et si ce te semble doutable,
C'est bien par arguments prouvable,
Que fortune qui vous sourit
Vous ment, vous grève et vous séduit,
Et vous allaite comme mère
Qui ne semble pas être amère,
D'être loyale fait semblant,
De ses faveurs vous va comblant,
Comme d'honneurs et de richesses,
De dignités et de hautesses,
Et vous promet stabilité
Où n'est rien que fragilité,
Et tous vous paît de gloire vaine
En la félicité mondaine.
Pour votre état vous faire voir
Si ferme qu'on n'en puisse choir,
Dessus sa roue elle vous lance
Éblouis de tant de puissance;

[p.54]

Et quant en tel point les a mis. 5107
Croire lor fait qu'il ont d'amis
Tant qu'il ne les sevent nombrer,
N'il ne s'en puéent descombrer,
Qu'il n'aillent entor eus et viengnent,
Et que por seignors ne les tiengnent,
Et lor prometent lor servises
Jusqu'au despendre lor chemises:
Voire jusques au sanc espendre
Por eus garentir et défendre,
Prez d'obéir et d'eus ensivre
A tous les jors qu'il ont à vivre:
Et cil qui tiez paroles oient
S'en glorefient, et les croient
Ausinc cum ce fust Évangile;
Et tout est flaterie et guile,
Si cum cil après le sauroient,
Se tous lor biens perdus avoient,
Qu'il n'eussent où recovrer,
Lors verroient amis ovrer:
Car de cent amis aparens,
Soient compaignons, ou parens,
S'uns lor en pooit demorer,
Diex en devroient aorer.
Ceste fortune que j'ai dite,
Quant avec les hommes habite,
Ele troble lor congnoissance,
Et les norrist en ignorance.
Mès la contraire et la perverse,
Quant de lor grant estat les verse,
Et les tumbe autor de sa roë,
Du sommet envers en la boë,
Et leur assiet, comme marastre,
Au cuer un dolereux emplastre

[p.55]

Et quand en tel point vous a mis, 5123
Elle vous donne tant d'amis
Qu'on n'en pourrait savoir le nombre;
S'attachant à vous comme une ombre,
On ne peut s'en débarrasser:
Tout autour de vous sans cesser
Ils sont là qui vont et qui viennent,
Pour leur maître et seigneur vous tiennent,
De leurs promesses vous comblant
Et jusqu'à leur chemise offrant.
Ils voudraient tout leur sang répandre
Pour vous protéger et défendre,
Prêts à partager votre sort,
A vous suivre jusqu'à la mort.
Ceux à qui ces discours s'envoient,
S'enorgueillissent et les croient
Comme mots d'Évangile. Hélas!
Ce sont caresses de Judas,
Comme ils le sauraient par la suite
Si leur richesse était détruite
Sans aucun espoir de retour.
On connaît ses amis ce jour!
Car d'amis toute cette foule,
Compagnons et parents, s'écoule,
Et si peut un seul demeurer
Combien Dieu doit-on adorer!
Cette fortune que j'ai dite,
Quand avec les hommes habite,
Elle égare tout leur esprit
Et d'ignorance les nourrit.
Par contre la fortune adverse,
Quand de leur grand état les verse
Dedans la boue en un seul jour,
Du fatal cercle en un seul tour,

[p.56]

Destrempé, non pas de vin aigre, 5141
Mais de povreté lasse et maigre:
Ceste monstre qu'ele est veroie
Et que nus fier ne se doie
En la benéurte fortune,
Qu'il n'i a séurté nesune.
Ceste fait congnoistre et savoir,
Dès qu'il ont perdu lor avoir,
De quel amor cil les amoient
Qui lor amis devant estoient:
Car ceus que benéurté donne,
Maléurté si les estonne,
Qu'il deviennent tuit anemi,
N'il n'en remaint ung, ne demi;
Ains les fuient et les renoient
Si tost comme povres les voient.
N'encor pas à tant ne s'en tiennent,
Mais par tous les leus où il viennent,
Blasmant les vont et diffamant,
Et fox maléureus clamant:
Neiz cil à qui plus de bien firent,
Quant en lor grant estat se virent,
Vont tesmoignant à vois jolie
Qu'il lor pert bien de lor folie,
N'en truevent nus qui les secorent;
Mais li vrai ami lor demorent,
Qui les cuers ont de tex noblesces,
Qu'il n'aiment pas por les richesces,
Ne por nul preu qu'il en atendent;
Cil les secorent et deffendent:
Car Fortune en eus rien n'a mis:
Tous jors aime qui est amis[17].
Qui sus amis treroit s'espée,
N'auroit-il pas l'amor copée?

[p.57]

Et leur pose comme marâtre 5157
Au coeur un douloureux emplâtre,
Non de vin aigre détrempé,
Mais d'âpre et maigre pauvreté.
Elle leur montre, alors sincère,
Que nul ne doit sur cette terre
Compter sur la prospérité
En qui n'est de sécurité.
Quand un riche voit disparaître,
Ses biens, elle lui fait connaître
De quel amour aimaient jadis
Cette multitude d'amis;
Car ceux que prospérité donne,
L'adversité tant les étonne,
Que chacun devient ennemi,
Un seul ne reste, ni demi;
Chacun s'enfuit et le renie
Dès que le malheur l'humilie.
Et s'ils s'en tenaient à cela?
Mais en tous lieux, de ci, de là,
Ils vont semant la calomnie
Blâmant son insigne folie;
Et de sa libéralité
Ceux qui le plus ont profité
Vont témoignant à voix jolie
Que bien paraît lors sa folie,
La main personne ne lui tend.
Seuls les vrais amis cependant
Restent, coeurs de telle noblesse,
Qu'ils n'aiment pas pour la richesse,
Ni pour profit en acquérir.
Ceux-là viennent le secourir,
Toujours leur coeur reste le même,
Car un ami vrai toujours aime[17b].

[p.58]

Fors en deus cas que ge voil dire, 5175
L'en le pert par orguel, par ire,
Par reproiche, par reveler
Les segrés qui font à celer;
Et par la plaie dolereuse
De détraccion venimeuse.
Amis en ces cas s'enfuiroit,
Nul autre chose n'i nuiroit;
Mès tiex amis moult bien se pruevent,
S'il entre mil ung seul en truevent:
Et por ce que nule richesce
A valor d'ami ne s'adresce,
N'el ne porroit si haut ataindre,
Que valor d'ami ne fust graindre,
Qu'adès vaut miex amis en voie,
Que ne font deniers en corroie[18];
Et Fortune la meschéans,
Quant sus les hommes est chéans,
Si lor fait par son meschéoir
Tretout si clerement véoir,
Que lor fait lor amis trover,
Et par experiment prover
Qu'il valent miex que nul avoir
Qu'il poïssent où monde avoir;
Dont lor profite aversités
Plus que ne fait prospérités;
Que par ceste ont-il ignorance
Et par aversité science.

Et li povres qui par tel prueve
Les fins amis des faus esprueve,

[p.59]

Contre un ami le fer tirer 5191
N'est-ce pas l'amour déchirer?
Fors en deux cas que je vais dire:
On le peut par l'orgueil détruire,
Par la colère, ou révéler
Les secrets qu'on devrait celer,
Puis par blessure douloureuse
De détraction venimeuse.
En ces cas l'ami s'enfuirait,
Nulle autre chose n'y nuirait.
Mais l'ami vrai trop bien se prouve
Si dans un mille un seul on trouve.
Qu'il monte aussi haut qu'il voudra,
Nul un ami vrai n'atteindra;
Car il n'est ci-bas de richesse
Qui d'ami vaille la tendresse.
Il est un proverbe bien vieux
Qui dit: Un ami sûr vaut mieux
Sur le chemin pour compagnie
Qu'une ceinture bien garnie[18b].
Si la Fortune aux jours mauvais
Vient le riche éprouver jamais,
Par le malheur elle l'éclaire
Et lui montre de façon claire
Comment les vrais amis trouver,
Et lui vient en ce jour prouver
Combien auprès d'eux était vaine
Toute la richesse mondaine.
Donc lui profite adversité
Plus que ne fait prospérité;
L'une le laisse en ignorance,
L'autre lui donne la science.
Et lorsque pauvre il peut ainsi
Trier le vrai du faux ami,

[p.60]

Et les congnoist et les devise, 5205
Quant il iert riches à devise,
Que tuit à tous jors li offroient
Cuers et cors et quanqu'il avoient,
Que vosist-il acheter lores
Qu'il en séust ce qu'il set ores?
Mains éust esté décéus,
S'il s'en fust lors apparcéus;
Dont li fait greignor avantage,
Puis que d'ung fol a fait ung sage
La meschéance qu'il reçoit,
Que richesce qui le déçoit.
Si ne fait pas richesce riche
Celi qui en tresor la fiche:
Car sofisance solement
Fait homme vivre richement:
Car tex n'a pas vaillant deus miches,
Qui est plus aése et plus riches
Que tex à cent muis de froment.
Si te puis bien dire comment,
Qu'il en est, espoir, marchéans,
Si est ses cuers si meschéans,
Qu'il s'en est souciés assés,
Ains que cis tas fust amassés;
Ne ne cesse de soucier
D'acroistre et de monteplier,
Ne jamès assés n'en aura,
Jà tant acquerre ne sçaura.
Mès li autre qui ne se fie,
Ne mès qu'il ait au jor la vie,
Et li soffit ce qu'il gaaingne,
Quant il se vit de sa gaaingne,
Ne ne cuide que riens li faille,
Tout n'ait-il vaillant une maille,

[p.61]

Alors il connaît la bassesse 5225
Des courtisans de sa richesse
Qui tretous à l'envi s'offraient
Corps et âme et ce qu'ils avaient.
Qu'eût-il payé, que vous en pense,
Cette cruelle expérience?
Il eût été bien moins déçu
S'il s'en fût alors aperçu;
Donc lui fait plus grand avantage
Puisque d'un fol a fait un sage,
Ce coup, si terrible qu'il soit,
Que Richesse qui le déçoit.
Or Richesse n'enrichit guère
En trésor celui qui l'enserre,
Car suffisance seulement
Fait l'homme vivre richement,
Et tels n'ont pas vaillant deux miches
Qui sont plus à l'aise et plus riches
Que tels à cent muids de froment.
Je vais te dépeindre comment,
Par exemple, les marchands vivent.
Combien d'ennuis, hélas! poursuivent
Leur coeur avide, intéressé,
Tant qu'ils n'ont cet or amassé:
Les soucis incessants, la rage
D'avoir, d'entasser davantage,
Car jamais assez ils n'auront,
Jamais assez n'entasseront.
Mais celui qui n'a d'autre envie
Qu'au jour le jour gagner sa vie,
De ce qu'il gagne se suffit,
Et qui de son travail seul vit
Sans songer qu'il est dans la gêne,
Est heureux, n'eût-il qu'une graine,

[p.62]

Mès bien voit qu'il gaaingnera 5239
Por mangier quant mestiers sera;
Et por recovrer chaucéure,
Et convenable vestéure;
Ou s'il avient qu'il soit malades,
Et truist toutes viandes fades,
Si se porpense-il toute voie,
Por soi getier de male voie,
Et por issir hors de dangier,
Qu'il n'aura mestier de mangier;
Ou que de petit de vitaille
Se passera, comment qu'il aille,
Ou iert à l'Ostel-Dieu portés,
Là sera moult réconfortés,
Ou espoir il ne pense point
Qu'il jà puist venir en ce point;
Ou s'il croit que ce li aviengne,
Pense-il ains que li maus li tiengne,
Que tout à tens espargnera
Por soi chevir quant là sera;
Ou se d'espargnier ne li chaut,
Ains viengnent li froit et li chaut,
Ou la fain qui morir le face,
Pense-il, espoir, et s'i solace,
Que quant plus tost definera,
Plus tost en paradis ira;
Qu'il croit que Diex le li présent,
Quant il lerra l'essil présent.
Pythagoras redit néis[19],
Se tu son livre onques véis
Que l'en apelle Vers dorés,
Por les diz du livre honorés:
Quant tu du cors départiras,
Tous frans où saint ciel t'en iras,

[p.63]

S'il est certain qu'il gagnera 5259
Pour manger quand besoin aura,
Et pour se procurer chaussure
Et vêtement contre froidure.
Si malade il est alité
De nourriture dégoûté,
Il réfléchit que le plus sage,
Pour franchir ce mauvais passage
Et pour sortir de tout danger,
Mon Dieu, c'est de ne point manger,
Ou prendre peu de nourriture,
Suivant de son mal la nature.
S'il est à l'Hôtel-Dieu porté,
Là sera moult reconforté.
Bien souvent, pas même il n'y pense
Et n'a pas tant de prévoyance,
Ou s'il y songe, il se dira
Qu'il a bien le temps d'ici là
D'épargner dessus son salaire
Pour au besoin sortir d'affaire,
Ou si d'épargner ne lui chaut,
Vienne le froid, vienne le chaud,
Si la faim doit finir sa vie,
Il voit la mort d'un oeil d'envie;
Car plus tôt il trépassera,
Plus tôt au paradis ira.
Dieu l'attend là-haut, il l'espère,
Son exil fini sur la terre.
C'est ce que Pythagore dit[19b].
Dans le livre qu'il écrivit,
Et que Vers Dorés on appelle
Pour sa parole sage et belle:
Lorsque ton corps tu quitteras,
Tout droit au saint ciel t'en iras,

[p.64]

Et lesseras humanité, 5273
Vivans en pure Déité.
Moult est chétis et fox naïs
Qui croit que ci soit son païs
N'est pas notre païs en terre;
Ce puet l'en bien des clers enquerre
Qui Boëce de Confort lisent,
Et les sentences qui là gisent,
Dont grans biens as gens laiz feroit
Qui bien le lor translateroit[20].

Ou s'il est tex qu'il sache vivre
De ce que sa rente li livre,
Ne ne desire autre chété,
Ains cuide estre sans povreté;
Car, si come dit nostre mestre,
Nus n'est chetis, s'il nel cuide estre,
Soit rois, chevaliers, ou ribaus.
Maint ribaus ont les cuers si baus,
Portans sas de charbon en grieve,
Que la poine riens ne lor grieve:
Qu'il en pacience travaillent,
Et balent, et tripent et saillent,
Et vont à saint Marcel as tripes[21],
Ne ne prisent tresor deus pipes[22];
Ains despendent en la taverne
Tout lor gaaing et lor espergne,
Puis revont porter les fardiaus
Par léesce, non pas par diaus,
Et loiaument lor pain gaaignent,
Quant embler ne tolir nel' daignent;
Puis revont au tonnel, et boivent,
Et vivent si cum vivre doivent.

[p.65]

Laissant la terrestre matière 5293
Vivre de céleste lumière.
Est archi-fol, à mon avis,
Qui croit ici-bas son pays;
N'est pas notre pays sur terre.
Qu'auprès d'un savant on s'enquière
Qui lut les Consolations
Du grand Boëce et les leçons
Qu'il sème en cette oeuvre profonde.
Grand service rendrait au monde
Le savant qui la traduirait,
Grands biens le peuple y puiserait[20b].
Heureux celui qui se contente
De ce que lui fournit sa rente
Et n'a d'autre cupidité
Qu'être à l'abri de pauvreté.
Car, ainsi que dit notre maître,
Nul n'est chétif s'il ne croit l'être,
Qu'il soit roi, chevalier ou gueux.
Maints gueux ont le coeur si joyeux,
Portant sac de charbon en Grève,
Que sa peine aucun d'eux ne grève.
Ils travaillent patiemment,
Toujours sautant, toujours balant,
Ne prisent un trésor deux pipes[22b];
Ils vont à Saint-Marcel aux tripes[21b],
A la taverne dépensant
Leur salaire et tout leur argent,
Et puis retournent à l'ouvrage
Non par deuil, mais avec courage,
Loyalement gagnent leur pain
Sans voler celui du prochain,
Au tonneau reviennent et boivent
Et vivent comme vivre doivent.

[p.66]

Tuit cil sunt riche en habondance, 5305
S'il cuident avoir soffisance,
Plus, ce set Diex li droituriers,
Que s'il estoient usuriers:
Car usurier, bien le t'afiche,
Ne porroient pas estre riche,
Ains sunt tuit povre et soffreteus,
Tant sunt aver et convoiteus.
Et si rest voirs, cui qu'il desplése,
Nus marchéant ne vit aése:
Car son cuer a mis en tel guerre,
Qu'il art tous jors de plus acquerre;
Ne jà n'aura assés acquis,
Si crient perdre l'avoir acquis,
Et queurt après le remenant
Dont jà ne se verra tenant,
Car de riens désirier n'a tel
Comme d'acquerre autrui chatel.
Emprise a merveilleuse paine,
Il bée à boivre toute Saine[23],
Dont jà tant boivre ne porra,
Que tous jors plus en demorra.
C'est la destrece, c'est l'ardure,
C'est l'angoisse qui tous jors dure;
C'est la dolor, c'est la bataille
Qui li destrenche la coraille,
Et le destraint en tel défaut,
Cum plus acquiert, et plus li faut.
Advocas et phisicien[24]
Sunt tuit lié de cest lien;
Cil por deniers science vendent,
Tretuit à ceste hart se pendent:
Tant ont le gaaing dous et sade,
Que cil vodroit por ung malade

[p.67]

Ils sont plus riches, Dieu le sait, 5327
Que l'usurier sombre, inquiet;
Car seul est riche en abondance
Qui croit avoir sa suffisance.
L'usurier n'a jamais été
Riche, c'est une vérité,
Mais pauvre, de piteuse mine,
Tant il rêve gain et rapine.
Il est un fait vrai, rigoureux,
Qu'il n'est point de marchand heureux.
La soif d'acquérir sans mesure
Son coeur incessamment torture;
Puis qu'assez jamais il n'aura,
S'il craint de perdre ce qu'il a,
Et tout le reste encore envie
Qu'il n'aura jamais en sa vie;
Car au coeur il n'a qu'un désir:
Les biens des autres acquérir.
Etrange et merveilleuse peine!
Il veut boire toute la Seine[23b];
Mais qu'il boive autant qu'il voudra
Toujours plus il en restera.
C'est la détresse, la torture,
C'est l'angoisse qui toujours dure,
C'est la bataille, la douleur
Qui toujours déchire son coeur;
La peur de manquer le dévore;
Plus il a, plus il veut encore.
L'avocat et le médecin[24b]
Sont liés du même lien;
Tous ceux qui la science vendent
A ce même gibet se pendent.
Le gain leur est si séduisant,
Que l'un voudrait, pour un mourant

[p.68]

Qu'il a, qu'il en éust quarente, 5339
Et cil por une cause trente;
Voire deus cens, voire deus mile,
Tant les art convoitise et guile.
Si sunt devins qui vont par terre,
Quant il préeschent por aquerre
Honors, ou graces, ou richeces,
Il ont les cuers en tex destreces,
Cil ne vivent pas loiaument,
Mès sor tous espéciaument
Cil qui por vaine gloire tracent[25]:
La mort de lor ames porchacent.
Decéus est tex décevierres[26],
Car sachiés que tex préeschierres,
Combien qu'il as autres profit,
A soi ne fait-il nul profit:
Car bonne prédicacion
Vient bien de male entencion
Qui n'a riens à celi valu,
Tant face-ele as autres salu;
Car cil i prennent bon exemple,
Et cis de vaine gloire s'emple.
Mès or laissons tex preschéors,
Et parlons des entasséors.
Certes Diex n'aiment, ne ne doutent,
Quant tex deniers en trésor boutent,
Et plus qu'il n'est mestier les gardent:
Quant les povres dehors regardent
De froit trembler, de fain périr,
Diex le lor saura bien merir.
Trois grans meschéances aviennent
A ceus qui tiex vies maintiennent:
Par grant travail quierent richeces,
Paor les tient en grans destreces,

[p.69]

Qui l'appelle, en avoir quarante, 5361
Et l'autre pour un procès trente,
Voire cent, voire mille encor,
Tant les brûle la soif de l'or.
Prédicateurs qui par la terre
Vont prêchant pour profits se faire,
Gagner grâces, richesse, honneurs,
Sont en proie aux mêmes fureurs.
Ceux-là mènent mauvaise vie,
Ceux surtout, ne l'oubliez mie,
Qu'une vaine gloire séduit[25b].
Ils se trompent eux-mêmes, oui,[26b]
Et cherchent la mort de leur âme;
Car tels prêcheurs, je le proclame,
N'en sauraient tirer nul profit
Quant serait bon ce qu'ils ont dit;
Car prédication louable
Venant d'intention coupable,
Quand même elle profiterait
Aux autres, rien ne leur vaudrait.
Ceux-ci bonnement viennent croire,
Ceux-là s'enflent de vaine gloire.
Mais laissons là tous ces prêcheurs
Et revenons aux entasseurs.
Dieu ne craignent ni ne révèrent
Tous ceux qui leurs deniers enserrent;
Il saura ces monstres punir
Qui les pauvres de faim périr,
De froid trembler, l'oeil sec regardent
Et d'or plus qu'ils n'ont besoin gardent.
Ces insatiables gourmands
Subissent trois affreux tourments:
Par grand' peine ils cherchent richesse,
La peur les tient en grand' détresse

[p.70]

Tandis cum du garder ne cessent: 5373
En la fin à dolor les lessent.
En tel torment muerent et vivent
Cil qui les grans richeces sivent;
Ne ce n'est fors par le defaut
D'amors, qui par le monde faut;
Car cil qui richeces amassent,
S'en les amast, et il amassent,
Et bonne amor par tout regnast,
Que mauvestié ne la fregnast,
Mès plus donnast qui plus éust,
A ceus que soufreteus séust,
Ou prestast, non pas à usure,
Mès par charité nete et pure,
Por quoi cil à bien entendissent,
Et d'Oiseuse se deffendissent,
Où monde nul povre n'éust,
Ne nul avoir n'en i déust.
Mès tant est li mondes endables,
Qu'il ont faites amors vendables.
Nus n'aime fors por son preu faire,
Por dons ou por servise traire;
Néis fames se vuelent vendre:
Mal chief puist tele vente prendre!
Ainsinc Barat a tout honni,
Par qui li biens jadis onni
Furent as gens aproprié;
Tant sunt d'avarice lié,
Qu'il ont lor naturel franchise
A vil servitude soumise;
Qu'il sunt tuit serf à lor deniers
Qu'il tiennent clos en lor greniers:
Tiennent! certes ains sunt tenu,
Quant à tel meschief sunt venu;

[p.71]

Pour garder tant de biens volés, 5395
Enfin ils meurent désolés.
En tels tourments meurent et vivent
Ceux qui grand' richesses poursuivent,
Et ce parce qu'on n'aime pas,
Car l'amour est mort ici-bas.
Si ceux qui richesses entassent
Étaient aimés et qu'ils aimassent,
Si bon amour partout régnait,
Si le vice ne l'opprimait,
Si plus donnait qui plus possède
A ceux qui réclament son aide,
Si chacun le bien entendait
Et d'Oyseuse se défendait,
Si tous, sans pratiquer l'usure,
Se prêtaient par charité pure,
Nul pauvre au monde on ne verrait,
Car voir nul pauvre on ne devrait.
Mais tant nous corrompt convoitise
Qu'amour est une marchandise;
On n'aime que pour son profit,
Services, dons sont à crédit,
Jusqu'à la femme on voit se vendre,
Mauvaise fin puisse les prendre!
Ainsi c'est la cupidité
Qui sur la terre a tout gâté.
Le sol, sa richesse féconde,
Les biens étaient à tout le monde.
Aucuns les ont accaparés.
Tant sont d'avarice égarés,
Qu'ils ont leur native franchise
A servage honteux soumise,
Et sont esclaves des deniers
Qu'ils tiennent clos en leurs greniers.

[p.72]

De lor avoir ont fait lor mestre 5407
Li chétis boterel terrestre.
L'avoir n'est preus fors por despendre:
Ce ne sevent-il pas entendre,
Ains vuelent tuit à ce respondre
Qu'avoir n'est preus fors por repondre.
N'est pas voirs, mès bien le reponent,
Jà nel' despendent ne ne donnent;
Quanque soit iert-il despendus,
S'en les avoit tretous pendus:
Car en la fin quant mort seront,
A cui que soit le lesseront,
Qui liement le despendra,
Ne jà nul preu ne lor rendra;
N'il ne sunt pas séurs encores
S'il le garderont jusqu'à lores.
Car tex i porroit metre main,
Qui tout emporteroit demain.

As richeces font grant ledure,
Quant il lor tolent lor nature.
Lor nature est que doivent corre
Por la gent aidier et secorre,
Sans estre si fort enserrées;
A ce les a Diex aprestées:
Or les ont en prison repostes.
Mès les richeces de tex hostes,
Qui miex, selonc lor destinées,
Déussent estre trainées,
S'en vengent honorablement;
Car après eus honteusement
Les traïnent, sachent et hercent,
De trois glaives le cuer lor percent.

[p.73]

Qu'ils tiennent! Non, mais au contraire 5429
En sont tenus à grand' misère,
Hélas! esclaves malheureux
De leurs biens, les crapauds hideux!
L'argent n'est bon que pour répandre;
C'est ce qu'ils ne savent comprendre,
Mais toujours cherchent à prouver
Qu'il n'est bon que pour conserver.
En cette erreur ils l'emprisonnent,
Ne le dépensent ni le donnent;
Tant de biens seraient répandus,
Si tous on les avait pendus.
Car enfin il faut bien qu'ils quittent
Cet or et que d'autres héritent,
Qui gaîment le dépenseront
Et nul profit ne leur rendront.
Encor n'ont-ils pas l'assurance
De tant conserver leur finance;
Car tel y peut mettre la main
Qui tout emporterait demain.
Aux richesses font grande injure
Qui leur ravissent leur nature;
Car leur nature est de courir
Pour gens aider et secourir
Sans jamais être emprisonnées,
Pour ce Dieu nous les a données.
Or ils les cachent au-dedans;
Mais richesses de tels tyrans,
Qui mieux selon leurs destinées
Veulent être disséminées,
Savent se venger noblement;
Car après eux honteusement
S'acharnent, les brisent, les hersent
Et de trois glaives leur coeur percent:

[p.74]

Li premier est travail d'aquerre[27]; 5439
Li second qui le cuer lor serre,
C'est paor qu'en nes tole ou emble,
Quant il les ont mises ensemble,
Dont il s'esmaient sans cessier;
Li tiers est dolor du lessier,
Si cum ge t'ai dit ci-devant,
Malement se vont decevant.
Ainsinc Pecune se revanche,
Comme dame roïne et franche,
Des sers qui la tiennent enclose.
En pez se tient et se repose,
Et fait les meschéans veillier,
Et soucier et traveillier.
Sous piés si cort les tient et donte,
Qu'elle a l'onor, et cil la honte,
Et le torment et le damaige,
Qu'il languissent en son servaige.
Preu n'est-ce pas faire en tel garde,
Au mains à celi qui la garde;
Mès sans faille ele demorra
A cui que soit quant cis morra
Qui ne l'osoit mie assaillir,
Ne faire corre ne saillir.
Mais li vaillant homme l'assaillent,
Et la chevauchent et porsaillent,
Et tant as esperons la batent,
Qu'il s'en aésent et esbatent
Por le cuer qu'il ont large et ample.
A Dedalus prennent exemple,
Qui fist eles à Ycarus,
Quant par art, non mie par us,
Tindrent par mer voie commune:
Tout autel font cil à Pecune,

[p.75]

D'abord c'est travail d'acquérir[27b], 5463
Le second qui les vient férir,
C'est la crainte qu'on ne leur prenne
Cet or acquis à si grand' peine,
Dont ils sont navrés sans cesser;
Puis la douleur de le laisser.
Ainsi, comme ai dit tout à l'heure,
L'avare malement se leurre.
Pécune ainsi sait se venger
En reine, et sans les ménager,
Des serfs qui la tiennent enclose.
Elle en paix se tient et repose
Et fait tous ces méchants veiller,
Se soucier, se travailler,
Sous son pied les étreint et dompte;
Elle a l'honneur et eux la honte,
La peine et les chagrins cuisants,
Sous son servage languissants.
Nul profit elle ne veut faire
A qui si durement l'enserre;
Tant qu'un jour il la laissera
N'importe à qui lorsqu'il mourra,
Lui qui n'osait assaut lui faire
Ni la laisser courir sur terre.
Mais eux l'attaquent, les vaillants,
La poussent, lui pressent les flancs
Et tant des éperons la battent
Qu'ils en jouissent et s'ébattent,
Car ils ont le coeur large et grand.
Sur Dédale exemple prenant,
Qui fit par une adresse rare
Des ailes à son fils Icare
Pour ensemble passer la mer,
De même à Pécune au coeur fier

[p.76]

Il li font eles por voler,5473
Qu'ains se lerroient afoler
Qu'il n'en éussent los et pris:
Ne vuelent mie estre repris
De la grant ardor et du vice
A la convoiteuse Avarice;
Ains en font les grans cortoisies,
Dont lor proesces sunt prisies
Et célébrées par le monde,
Et lor vertu en sorhabonde,
Que Diex a por moult agréable
Por lor cuer large et charitable:
Car tant cum Avarice put
A Diex qui de ses biens reput
Le monde, quant il l'ot forgié
(Ce ne t'a nus apris fors gié),
Tant li est Largesce plesant,
La cortoise, la bienfesant.
Diex het avers les vilains nastres,
Et les dampne comme idolastres:
Les chetis sers maléurés,
Paoreus, et desmesurés,
Qui cuident, et por voir le dient,
Qu'il as richeces ne se lient,
Fors que por estre en séurté,
Et por vivre en benéurté.
Hé! douces richeces mortex,
Dites donc, estes-vous or tex
Que vous faciés benéurées
Gens qui si vous ont emmurées?
Car quant plus vous assembleront,
Et plus de paor trembleront.
Et comment est en bon éur
Hons qui n'est en estat séur?

[p.77]

Ils font ailes, pour qu'elle vole, 5497
Et se tueraient, sur ma parole,
S'ils n'avaient d'elle los et prix.
Ils ne veulent être repris
De cet âpre et malheureux vice
De l'insatiable Avarice;
Mais grand' largesses font les grands
Pour leurs hauts faits rendre éclatants
Et célébrés de par le monde,
Et leur valeur en surabonde.
Car moult est à Dieu gracieux
Coeur charitable et généreux;
Autant put l'Avarice immonde
A Dieu, qui de ses biens le monde
Combla, quand il l'eut façonné,
Comme je te l'ai sermonné,
Autant est Largesse plaisante,
La courtoise et la bienfaisante.
Dieu hait les avares, ces chiens,
Et les damne comme païens,
Esclaves chétifs, misérables
Et lâches et insatiables,
Qui pensent et s'en vont criant
Que s'ils s'attachent à l'argent,
Ce n'est que précaution sage
Pour vivre heureux tretout leur âge.
Douces richesses, dites donc,
Vraiment, avez-vous coeur si bon
Que justement bonheur foisonne
A qui si bien vous emprisonne?
Non. Plus ils vous amasseront
Et plus de peur ils trembleront,
Car du bonheur n'est point l'asile
Le coeur qui n'est jamais tranquille;

[p.78]

Benéurté donc li saudroit, 5507
Puis que séurté li faudroit.
Mès aucuns qui ce m'orroit dire,
Por mon dit dampner ou despire,
Des Rois me porroit oposer,
Qui por lor noblece aloser,
Si cum li menus pueple cuide,
Fierement metent lor estuide
A faire entor eus armer gens,
Cinq cens, ou cinq mile sergens,
Et dit-l'en tout communément
Qu'il lor vient de grant hardement:
Mès Diex set bien tout le contraire,
C'est paor qui le lor fa