Georges Eekhoud – Partialité

Au dieu de l’Esprit et de la Discipline
s’oppose le Dieu de la Nature
et de l’Ivresse, à la force purifiante,
la force ogiastique, au grand éducateur
de l’homme, la grand trouble
des âmes, l’ardent imitateur des êtres.

Edouard Schuré.

Te le rappelles-tu, chère âme, ce dimanche, en Campine, il y a trois ans….

Nous descendions du tramway à vapeur à Saint-Antoine,—Sinte-Teunis, comme ils disent là-bas, familièrement, en câlinant presque le bénin patron. Oui, nous avions usé de ce tramway à vapeur qui dessert à présent, dans les deux sens, la réfractaire contrée à l’orient d’Anvers.

Je nous vois encore quitter la chaussée, pour détourner, à droite, derrière une ferme, puis nous engager, à travers la bruyère, dans un sentier sablonneux menant à cet écart de Zoersel, dont le nom seul, musique de source qui sourd, nous captivait.

Comme nous marchions, allègres, mais taciturnes, non sans nous enliser dans les ravines, la pensée du prosaïque véhicule que nous venions d’abandonner persistait à m’irriter l’esprit. Ainsi le déboire s’attache au palais. Pensée très latente et pressentiment plutôt que sentiment. Fâcheux point de départ, tout de même, car, à propos de ce tramway de malheur, je me remémorai la récente indignation d’un journal très éclairé contre les brutes de la Campine. N’avais-je pas lu quelque chose dans ce genre:

«Savez-vous ce qui arrive maintenant dans nos consciencieuses campagnes? (Consciencieuses, l’épithète y était, et juste, quoique le scribe ne l’eût pas fait exprès.) C’est édifiant. On s’est imaginé que le chemin de fer vicinal est le diable en personne (pourquoi pas?) et l’on oppose tous les obstacles possibles à la construction de son réseau. Tous les jours on signale des actes de mauvais gré, qui vont parfois jusqu’au crime. On accumule sur les voies des troncs d’arbres, d’énormes pierres, et l’on arrache les rails là où on (la-ou-on! la-on-ou!) croit pouvoir le faire sans être surpris. On dérange aussi les aiguilles des excentriques pour provoquer des déraillements; de grands malheurs ont déjà failli arriver.

«Enfin dimanche dernier, deux villageois croyant faire œuvre pie, ont tiré un coup de pistolet sur le machiniste qui fait la navette entre Schilde et Wyneghem. Tous ces faits, qui montrent, sous un jour si révoltant, l’ignorance et la brutalité de nos ruraux, sont attestés par le clérical Phare de l’Escaut qui les déclare dignes de peuplades sauvages. Ce journal ajoute, ce qui est plus caractéristique encore, que ces méfaits se commettent avec la complicité morale de toute la population qui y applaudit.»

La diatribe ne me revint pas intégralement à l’esprit en cheminant dans les varennes hantées par ces pseudo-vandales. Cependant, je parvenais à en reconstituer les principales beautés. Je me répétais ces phrases topiques et les ruminais avec un singulier délice. Ces voltairiennes doléances me rendaient encore plus chère l’atmosphère de cette matinée dominicale au cœur du fruste pays.

D’ailleurs, pour exalter mes amours jusqu’au paroxysme, il me suffit d’imaginer le pire opprobre dont la foule répouvée accablerait mes élus!…

Si je ne te communiquai pas, à mesure qu’elle se développait, cette méditation en quelque sorte apéritive, c’est que je craignais à une méprise de ta part devant l’indéterminé, et peut-être à une injustice, devant l’apparente férocité de ma pensée. Peut-être appréhendai-je que, traduite en paroles, elle ne s’éventât comme un bouquet compliqué et subtil. Pudeur de la très intime pensée! Peur de la voix qui trahit ce que la parole déguise. Silence gardé non par crainte de trop bien se comprendre, mais par crainte de ne pas concerter assez….

Que de circonstances entretinrent et rehaussèrent ces évagations!

A mi-chemin de l’étape une pluie chaude tomba. Trop anodine pour friper ta légère toilette de barège, elle suffit pour mettre en liesse la végétation altérée. L’odeur aromatique et pénétrante que cette aspersion fit sortir des arbres!

Ma ferveur patriale s’en réjouit comme d’une caresse arrachée à ce ciel renfermé et à cette plaine exclusive.

Le pays m’assimilait à ses crânes réfractaires. Il me savait épris de longue date, de la pluie, des glorieuses pluies d’été de la Saint-Médard qui, despotiquement, pourrissent les foins et avarient les moissons, mais qui flattent et satinent les feuillages et allaitent les grands arbres au choc des nuées mamelues.

Ce dimanche faste, lourd d’accalmie, je me sentis presque défaillir de gratitude au parfum réveillé, au parfum vierge des sèves. Les essences pubères, titillées par l’averse, s’efforçaient de précipiter, à forces d’effluves capiteux, les spasmes d’un orage lent à venir. Chaque rideau d’arbre émettait son arome particulier. Dans ce concert, le parfum des chênes était le plus fort; fleur viril de l’hercule des arbres. Les bouleaux expiraient des senteurs moins âcres, moins effrénées. Les pins religieux et continents, trop tentés, trahissaient leurs angoisses par des bouffées d’encens mystique; tandis que bruyères et genévriers, non moins effervescents, se livraient aux abeilles éperdues.

Comme, par ce temps équivoque, pays et paysans étaient corrélatifs! Et ce ciel verdâtre où des quadrilles de nuages s’entraînaient pour la chevauchée décisive ou s’évitaient, avec des feintes de lutteurs qui tardent à en venir aux mains et qui, avant le corps à corps, amusent et exacerbent l’anxiété du tapis! Et, par moments, cet horizon plombé, opaque, tout d’une teinte, traversé d’obliques éclairs et de fallacieux coups de soleil!…

Autant d’annonciateurs des faces mystérieuses, délicieusement énigmatiques, de mes braves bagaudes campinois, de ces faux apathiques aux félins et inquiétants sourires, aux poses languides aux lents regards capons!

Et, plus bas, la verdure mouillée, en sueur, luisait comme après la rixe, l’amour ou la corvée, les roses joues pleines. Et, sourdant du sol, comme d’une croupe fumante, cette vapeur si lourde, si oppressive qu’elle ne montait pas jusqu’aux branches ragaillardies, mais n’ouatait que les broussailles!…

Qui dira jusqu’à quel point, mon aimée, nos sensations se rapprochèrent durant ce houleux silence. Aujourd’hui, je tenterai de te confesser les miennes malgré que je râle et que je suffoque encore en les imaginant:

Te sentant menacée, environnée de désirs hostiles, j’aurais dû t’aimer mieux, n’est-ce pas? Eh bien, non! d’occultes rivaux, d’imminents ravisseurs m’incitaient à je ne sais quelle félonie, à quel partage de mon unique trésor. Je perçus des déclarations bourrues bruissant à tes oreilles, c’était comme si les plus entreprenants te soufflaient leur haleine au visage; les froissements des branches devenaient des attouchements de sylvains. Qu’importe! Je n’en éprouvais aucune jalousie. Nous avancions. Sans m’échauffer tu te blottissais contre moi. A l’entrée de cette sente à travers la chênaye, où les feuillages rapprochaient tellement leurs ramures qu’un char de moissons y avait accroché au passage des épis et des brindilles de foin, tu t’arrêtas net comme si des bras allaient t’étreindre et t’emporter. Je vis ce mouvement mais n’y pris point garde. Je t’entraînai en avant. Plus loin, tu frissonnas à l’alerte d’un écureuil grimpant au faîte d’un sapin. Je ris de tes transes. Depuis ce moment tu semblas te résigner. Ce ne fut plus, jusqu’à notre arrivée à Zoersel, dans ton cœur comme dans le mien, qu’un doux et mystérieux serrement, qu’une angoisse étrangement voluptueuse.

Et ce clocher qui avait eu, tout le temps, l’air de nous conjurer!

Après avoir passé quelques tènements de maisons, au tournant d’un dernier coin qui nous masquait la perspective, nous débouchâmes dans une sorte de carrefour, devant le cimetière, à l’heure où finissait la grand’messe.

Et, brusquement, de tomber sur un attroupement de jeunes blousiers, campés sous un tilleul centenaire pour voir défiler leurs savoureuses paroissiennes, avant de se répandre dans les estaminets….

C’était eux:

Les patauds très entreprenants, ennemis jurés de la ville et des œuvres urbaines, les gaillards exubérants, mais sans aucune urbanité, les réfractaires que nous signalaient, depuis des heures, à la suite du cuistreux journal, le ciel bougon, la campagne haletante, la pluie trop tiède et les sèves exaltées.

Montés en couleur, les pommettes et les oreilles avivées par les ablutions dominicales et le raclage chez le frater, sanglés dans leurs bragues de drap noir bien cati; la casquette de moire rafalée dans le cou, ou posée de travers en éborgnant de la large visière les plus dégingandés de ces farauds; les sarraux bleus empesés, fronçant à l’encolure et ballonnant comme une cloche; mains en poches ou bras croisés; tous calés comme des lutteurs, dans la posture avantageuse et luronne du cochet du village qui se sait la cible des plus convoiteuses œillades de sa paroisse.

La plupart n’arboraient que de naissantes moustaches ou qu’une mouche de poil follet. Il y avait dans ce rassemblement des cadets de seize ans comme des gars de trente; de grands poupards, un peu veules, blonds comme le chanvre, aux yeux d’un bleu de faïence, l’air timide et passif, coudoyaient des brunets musclés et trapus, frisés comme des moutons, aux prunelles ardentes et veloutées. Et dans le tas de ces gaillards de complexion normale, s’insinuaient un ou deux rousseaux chafouins et grêlés, puis l’invariable bossu, le loustic de la bande, et enfin, le non moins fatal innocent, le mystérieux prédestiné, ayant poussé à la pluie et au vent, maltraité ou choyé suivant la superstition dominante, tantôt objet de terreur, tantôt fétiche bienfaisant, tenu tour à tour pour un visité de Dieu et pour un possédé du diable, battu comme plâtre et lapidé pendant l’épizootie ou après la grêle ou le feu; entretenu et dorloté à la veille des moissons, et, sous ses guenilles, plus beau, plus sain encore que les plus plastiques de ses compagnons, tellement beau que les faneuses aux champs se signent et s’enfuient lorsqu’il rôde autour d’elles, autant par crainte de polluer l’œuvre divine que de tenter le démon….

Et pourtant elles ne sont pas filles à se laisser facilement rebuter!

Mannequinées dans leurs cottes bouffantes, fières de leur fichu de damas ou de laine frangée, des coiffes ailées ou des bonnets enrubannés encadrent leurs visages ronds. Leurs galbes évoquent plutôt le fruit mûrissant, un peu rêche et acidulé, que la fleur satinée aux fragiles pétales. Pataudes à l’épiderme résistant, préparées, par les morsures du soleil et les gelées corrodantes, aux non moins âpres baisers de leurs galants. Hanches fournies, gorges fermes et protubérantes défient rudes étreintes, accolades intempestives, inopinés corps à corps parmi les foins nouveaux des meules ou les foins plus suborneurs encore des granges.

D’avance leurs yeux hardis et lascifs scrutent et palpent sans vergogne les formes de leurs épouseurs. Femelles solides comme les mâles, aussi libres que leurs compagnons de charroi et de culture, trayeuses sans préjugés; pour peu que le poursuivant temporise, elles sont capables de lui déclarer à brûle-sarrau leur légitime envie et même d’essayer leur coucheur avant les noces. Dam! on ne connaît pas le divorce au village et, comme elles disent, on n’achète pas un bœuf pour un taureau!

Lourdes dévotes, pour se donner contenance, elles manipulent des missels graisseux imprimés en caractères d’abécédaires à l’intention de ces liseuses ânonnantes et leurs doigts gourds défilent machinalement des chapelets de buis.

Il nous fallait passer, couple intrus, entre la procession des femmes et l’immobile carré des regardants. Appariés, nous déréglions la communauté; nous manquions à l’édifiante séparation des jupes et des blouses.

Surpris par notre présence insolite et presque dévergondée, on nous dévisagea, à droite et à gauche, d’un air torve et pantois.

Cette confrontation ne dura que quelques secondes; en me la rappelant, j’en ai froid jusqu’aux moelles; mais j’en regrette la délicieuse angoisse et le charme pervers. Ce monde m’était plus affectif que sinistre.

Massés sur le mamelon au pied de l’arbre, affriolés au passage de leurs pataudes, n’est-ce pas que ces laboureurs en parade dégageaient un fluide plus impérieux et plus magnétique que les grands chênes de tout à l’heure?

J’augurai d’emblée leur solidarité dans n’importe quelle entreprise, et un terrible danger pour moi; mais surtout pour toi, trop désirable citadine! Sans doute, avant d’arriver jusqu’à toi, ils me passeraient sur le corps. Mais après? En se dédommageant de leur longue continence, en se dégorgeant jusqu’au soulas, ils assouviraient du même coup leur haine contre la cité…. Eh bien, sous la menace d’une catastrophe, je refusais d’abhorrer les prochains ravisseurs.

Aberration, détraquement, monstruosité; appelle cela du nom que tu voudras, mais je jure que, durant ces minutes climatériques, je ne t’aimai plus qu’en eux; oui, dans mon for intime je leur savais gré de te trouver à leur goût; misérable que j’étais, la perspective de la consécration suprême, oui, de la tragique et dernière consécration de ta beauté, par ces connaisseurs expéditifs, au prix de mon sang, au prix de notre sang et de tout le reste, m’ouvrait je ne sais quelle perspective de criminelle béatitude…. Pardonne-moi la révélation d’une faiblesse aussi irrémissible que le vertige!…

Par un étrange dédoublement de la conscience ou par la force de l’habitude et du préjugé, mon allure et mes dehors réagissaient de leur mieux contre le mental abandon de ce que je croyais posséder de plus précieux au monde. Rien ne transpira de cette préméditation. Ma conduite continua de démentir ma pensée. Combien emprunté et menteur mon air de supériorité et de bravade en présence de tous ces rustauds déterminés, gaillards du premier mouvement, buttés dans leur frénésie charnelle, qu’une impulsion, oh! un rien d’impulsion, un geste, un pas de l’un d’eux, précipiterait tout d’un bloc vers l’attentat!

J’essayais de leur en vouloir et n’y parvenais pas; au fond, j’étais presque humilié et chagrin de me sentir confondu dans leur générale réprobation des gens de la ville.

Pour tout dire, la lin de l’aventure me porterait à supposer que je ne parvins pas à leur donner le change sur mes sentiments, qu’ils ne furent pas dupes de ma crânerie, et que s’ils feignirent de se laisser prendre à mon abord résistant et agressif et de s’en laisser imposer, ils lurent et sentirent combien étroitement je tenais pour eux, combien indélébile se révélait notre communion.

Pour toi, comme pour n’importe quel profane, je devais avoir l’air de les tenir en respect et de les pétrifier sur place. Tu sais à présent à quoi t’en tenir sur l’héroisme de ton chevalier! A la vérité, loin de méduser ces blousiers, le regard que j’apposais au choc de leurs prunelles, à la fois lubrifiées par la luxure et enflammées par une promesse de carnage, les flattait et les suppliait.

Quant aux paroissiennes, furieuses de voir se détourner à ton profit l’attention des plantureux garçons, elles nous témoignèrent peut-être des sentiments moins équivoques; leurs physionomies mafflues exprimaient une haine sans mélange. Leurs sourires pincés, leurs clins d’œil obliques luisardaient comme des braises.

Sois sûre, pauvre amie, que si mes pronostics se fussent réalisés, jalouses, ces Katto, safres comme des chiennes, n’auraient jamais permis à leurs Jann ragoûtants de te posséder vivante. Aussi, tu baissas la tête sous l’anathème de ces prunelles!…

Ce qui m’entraînerait décidément à supposer que les villageois nous épargnèrent parce qu’ils flairaient mon faible pour eux, c’est qu’à mon simulacre de défi quelques-uns des blousiers répondirent en me tirant ironiquement leur casquette. «Sois tranquille, avaient-ils l’air d’insinuer, nous te connaissons, mon beau monsieur. Faux citadin, âme rurale, transfuge repenti! Au besoin, plutôt que de nous contrarier, tu nous prêterais main-forte et ferais notre jeu; car en toi commande notre race, bouillonne notre sang et couve notre humeur.»

A peine les eûmes-nous dépassés, en leur tournant le dos, qu’ils nous gratifièrent de quelques quolibets soulignés par des rires égrillards.

Aussi, tu pus croire que je les avais réellement matés….

Seule une terrienne plus effrontée que les autres, encouragée et poussée par ses compagnes, se détacha de la file en courant, nous rejoignit, se tint en travers de notre route et avisant la brassée de bruyères que tu avais cueillie, nous décocha cette boutade plus gracieuse qu’offensive:

—La petite signorine, prenez garde que les abeilles de Campine ne viennent vous réclamer tout à l’heure les fleurs que vous leur dérobez!

Et elle s’en retourna, plus interloquée que nous, ce qui n’empêcha pas la galerie de l’accueillir à son retour par des vivats et des effusions de gestes; convaincus que la pataude nous avait gratifiés d’une de ces énormités qu’engraisse et que farcit la langue flamande. Quelques grasses huées furent lancées sur nos talons par acquit de conscience.

Hors de danger, nous n’échangeâmes pas un mot.

Plutôt troublé que gêné, sans la moindre rancune contre ces rustauds, je m’abstins de te parler de l’incident, craignant autant d’épiloguer sur leur licence, que d’avouer ma blâmable partialité à leur égard.

—Franchement, me disais-je, elle n’a pas à se plaindre! Les lurons sont restés platoniques tout de même! Ils lui devaient un hommage, et tant pis si l’expression en est un peu crue!

Et, pour rester sincère, j’avouerai qu’il y eut chez moi, après l’inoffensive issue de cette aventure, plus de déconvenue que de soulagement.

Il recommençait de tomber une tiède et intermittente pluie d’orage, d’un orage honteux et contraint. Tout ce que notre terre contient de désir morne et refoulé, de leurre poursuivi et d’amour éludé, de forces aux prises avec l’inertie, se résumait, à cette heure, dans ces solitudes, dans la cloche qui balbutiait l’angelus de midi, dans la terre qui suait, dans cette chaleur blanche comme certaines colères, dans les arbres flagellés par l’ondée et ne cessant d’expirer leurs sèves sans parvenir à en saturer l’impassible, l’implacable espace, mais surtout dans notre accablant silence trahissant une gêne réciproque et mettant entre nous un secret ou plutôt une sécrétion.

Sans souci des représailles annoncées par la terrienne, pour te donner contenance, tu complétais ta moisson d’améthystes fleuries. Que craindre encore? Un essaim d’abeilles autrement farouches et gloutonnes t’avait guignée et menacée là-bas, au tournant du cimetière.

Tacitement nous prîmes un autre chemin pour regagner la grand’route banale et le non moins banal railway.

En retournant sur nos pas, nous n’aurions plus trouvé, assemblés au carrefour, tes inquiétants admirateurs…. Pourquoi éprouvais-je le besoin de mettre des lieues entre nous et le tilleul de Zoersel? Plus nous nous en éloignions, plus l’arbre tutélaire et sa nichée de rustres florissants m’obstruaient la mémoire.

Et, durant toute cette journée de pathétique villégiature, tant au départ qu’au retour, la nature panthée fut de connivence avec nous, ou mieux, elle nous tourmenta de son malaise, de sa crise, de sa passion sourde qui n’éclatait pas.

Et nous nous boudions, par contagion, comme le soleil boudait la terre; et nous aspirions à je ne sais quel redoutable inconnu!

Hélas, pauvres nous, venus dans cette contrée vivifiante pour y ragoûter notre mutuelle tendresse, sentions s’y fondre, s’y anéantir, tout ce qui nous restait d’ardeur l’un pour l’autre! Nous ne nous suffisions plus….

Le souvenir d’un stupide article de journal! Telle l’origine de notre inavouable malentendu.

Les éléments avaient pris un malin plaisir à entretenir, d’heure en heure, ce germe de dissentiment, en me suggérant dès la descente du tramway, une anormale et pernicieuse admiration pour les destructeurs.

L’aspect sous lequel s’annonça leur contrée justifia leur excessive originalité. Sous peine de discordance, c’était bien ainsi que devaient se comporter envers les civilisés les terriens de ce terroir! Ils ne pouvaient mentir à leur milieu farouche et hallucinant.

L’après-midi déclinait lorsque nous nous aventurâmes dans la vaste «Bruyère des Vanneaux».

Il avait fait, je ne saurais assez insister sur ce point, gris, opaque et énervant, tout le jour, avec des éclaircies ambiguës, des sourires faux, des rages en dedans. La température affectait des accablements et des suffocations, comme d’un cœur qui voudrait s’ouvrir mais qui n’ose, et qui se dissout faute de s’épancher.

Et voilà que, tout à coup, le soleil boudeur et taquin, las de son jeu cruel et de ses éternelles refuites, sur le point de quitter l’horizon, se décida à en finir une bonne fois avec sa victime et, déchirant enfin sa tunique de nuages, vautra la plaine, navrée, mit l’horizon à feu et à sang, consomma son rouge viol.

Alors seulement, chère ange, débarrassé de mon idée fixe, de ma délétère obsession, je te jetai à la dérobée un regard de compassion et de tendresse, tandis que la bruyère t’éclaboussait de ses rubis….

Et ce fut comme si quelque victime d’expiation venait d’être livrée à ta place, aux amoureux en peine, sous le tilleul fatidique.

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