Jean Girardoux – La Prière sur la Tour Eiffel

C’EST le premier mai. Chaque mal infligé à Paris est guéri aujourd’hui par le grand spécialiste. Quand un plomb saute dans un ministère, c’est le fondateur même de l’École supérieure d’électricité qui accourt. Quand un tramway déraille, c’est l’équipe des dix premiers polytechniciens qui vient le remettre dans sa voie. Chaque bourgeois, vers midi, après ces cures merveilleuses, a le sentiment que si son bouton de pardessus sautait on alarmerait la rue de la Paix, et l’Observatoire si sa montre s’arrête. Il est gonflé de plénitude, en ce jour d’ouvriers parfaits, comme au temps, qu’il a oublié, où pour le moindre chagrin il alertait Schopenhauer, pour la moindre joie Rabelais. C’est que les grandes puissances sont seules aujourd’hui face à face avec les grands hommes, le feu en face du Directeur du Creusot, le gaz du Directeur du Gaz, la vapeur face à face avec l’École centrale. La journée de Paris, que trois millions d’ouvriers ont reposée, tourne sur ses huit rubis.

C’est le premier mai. C’est le jour où l’on reconnait, à ce qu’elles restent actives, les industries qui mourront le jour de la révolution, qui sont purement bourgeoises, qui mourront bientôt. La maison Falize mourra, où étincelle aujourd’hui l’épée de Forain, avec la garde de faisceaux de pinceaux, et la coquille en palette en or. La pharmacie Roberts mourra, avec ses médicaments contre l’abus du Bourgogne, différents selon le cru et l’année. Paris est un étang vidé ; de magnifiques étrangers, de superbes hommes d’État, des Rothschild, sautent dans les flaques ou reluisent. Le Panthéon est isolé des autres édifices par l’armée en costume, et ne reçoit que les grands hommes vivants qu’il pourra plus tard recevoir morts. C’est le seul jour où l’on entende en France le burin des graveurs gratter, la plume des écrivains grincer. Tout le vacarme est fait par les métiers libéraux. Le médecin de l’usine est plus bruyant aujourd’hui que l’usine elle-même. On percevrait presque plus le grincement du soleil que celui de la terre… Le soleil est radieux d’ailleurs… Un bourgeois a dû l’appeler pour quelque panari ou quelque géranium débile. Le ciel est tout bleu, les hirondelles volent, et là haut aussi, plus haut qu’elles, deux ou trois hommes se maintiennent dans l’air sur des machines, grâce à un truc.

Il en est toujours ainsi, et réciproquement : l’inclination que je nourris depuis ce matin pour les hommes n’a d’autres résultats que de me faire obéir aux éléments. Le moindre vent me dirige. Au lieu de remonter la Seine j’ai suivi son courant. Des patrouilles escortaient ce poète qui allait au travail, – et voici la Tour Eiffel ! Mon Dieu, quelle confiance il possédait en la gravitation universelle, son ingénieur ! Sainte Vierge, si un quart de seconde l’hypothèse de la loi de pesanteur était controuvée, quel magnifique décombre ! Voilà ce qu’on élève avec des hypothèses ! Voilà réalisée en fer la corde que lance au ciel le fakir et à laquelle il invite ses amis à grimper… J’ai connu Eiffel, je grimpe… Mon Dieu, qu’elle est belle, vue de la cage du départ, avec sa large baguette cousue jusqu’au deuxième, comme à une superbe chaussette ! Mais elle n’est pas un édifice, elle est une voiture, un navire. Elle est vieille et réparée comme un bateau de son âge, de mon âge aussi, car je suis né le mois où elle sortit de terre. Elle a l’âge où l’on aime sentir grimper sur soi des enfants et des américaines. Elle a l’âge où le cœur aime se munir de T.S.F. et de concerts à son sommet. Tout ce que j’aime dans les transatlantiques je l’y retrouve. Des parfums incompréhensibles, déposés dans un losange d’acier par un seul passant, et aussi fixes dans leur altitude qu’un cercueil dans la mer tenu par son boulet ; mais surtout des noms de Syriens, de Colombiens, d’Australiens, gravés non sur les bastingages mais sur toutes les vitres, car la matière la plus sensible de cette tour et la plus malléable est le verre. Pas un visiteur étranger qui ne soit monté là avec un diamant… On nous change à chaque instant d’ascenseur pour dérouter je ne sais quelle poursuite, et certains voyageurs, débarrassés de leurs noms et prénoms dès le second étage, errent au troisième les yeux vagues, à la recherche d’un pseudonyme ou d’un parrain idéal.

On donne un quart d’heure d’arrêt sur cette plate-forme. Mais, pour ces quinze minutes d’isolement, Eiffel assembla tout ce qui suffit pour onze mois aux passagers du bateau qui fait le tour du monde, dix jeux de tonneau, dix oracles automatiques, des oiseaux mécaniques par douzaines, et le coiffeur. Chaque exposition a laissé si haut son alluvion, un peu d’alluvion universelle. Celle de 1889, des appareils stéréoscopes où l’on voit les négresses de chaque peuplade du Congo écarter les yeux et les seins devant un spectacle prodigieux qui ne peut être, tant leurs surprises sont semblables, que le photographe. Celle de 1900 des mots russes. Moscou, Cronstadt sont montées elles aussi graver leur nom… Mais que le Musée Galliéra est beau d’ici ! Comme ces disputes que mènent en bas Notre-Dame et le Sacré-Cœur, le Panthéon et la Gare de Lyon, on voit d’ici qu’elles sont truquées pour amuser un peu les hommes et qu’il n’y a, au contraire, entre tous ces édifices qu’accord et que consentement. Désaxés aujourd’hui par un aimant qui est sans doute l’amitié, c’est tout juste si le Pont Alexandre et le Pont de la Concorde ne se rapprochent et ne s’accolent pas. Comme d’ici les lois de l’univers reprennent leur valeur ! Comme les savants ont tort, qui disent l’humanité vouée à la mort, un sexe peu à peu prédominant, et comme au contraire ils apparaissent distribués dans les rues, les voitures et aux fenêtres en nombre égal, ces hommes et ces femmes, qui, la journée finie, se retirent pour engendrer et concevoir, grâce à un stratagème.

Que l’on travaille en ce premier mai sur ce faîte ! Un radio envoie vers quatre continents, à travers moi, les nouvelles de Paris. Sur une carte je vois délimité son domaine, si net que par le bottin étranger je peux connaître le nom du dernier épicier brésilien, du dernier rentier de Samarkand effleuré par ses ondes. Tout un orchestre joue aussi pour l’univers, satisfait du seul applaudissement du gardien. Seuls les hommes de lettres ici sont sans voix. Bénie soit l’institutrice qui, lorsque j’eus cinq ans, me montrant le plus beau livre d’images et me baillonnant hermétiquement de sa main, m’apprit à penser sans avoir à pousser des cris, en deux leçons d’une heure !

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Ainsi, j’ai sous les yeux les cinq mille hectares du monde où il a été le plus pensé, le plus parlé, le plus écrit. Le carrefour de la planète qui a été le plus libre, le plus élégant, le moins hypocrite. Cet air léger, ce vide au dessous de moi, ce sont les stratifications, combien accumulées, de l’esprit, du raisonnement, du goût. Ainsi tous ces amoindrissements et mutilations qu’ont subis les hommes, il y a plus de chance, ici plus que partout ailleurs, y compris Babylone et Athènes, pour que les aient valus la lutte avec la laideur, la tyrannie et la matière. Tous les accidents du travail sont ici des accidents de la pensée. Il y a plus de chance qu’ailleurs pour que les dos courbés, les rides de ces bourgeois et de ces artisans aient été gagnés à la lecture, à l’impression, à la reliure de Descartes et de Pascal. Pour que ces lorgnons sur ce nez aient été rendus nécessaires par Commines et par Froissart. Pour que cette faiblesse des paupières ait été gagnée à la copie du manuel héraldique, ou, dans un atelier, parce que des gens n’ont pas voulu transiger avec certain chrôme ou certain écarlate. Pour que ce manchot ait eu le doigt, puis la main, puis l’autre main coupée, en retenant près du radium la barque, (si vous voulez et si vous avez saisi l’allusion à ce combat de Salamine), de nos maux. Voilà l’hectare où la contemplation de Watteau a causé le plus de pattes d’oie. Voilà l’hectare où les courses pour porter à la poste Corneille, Racine et Hugo ont donné le plus de varices. Voilà la maison où habite l’ouvrier qui se cassa la jambe en réparant la plaque de Danton. Voilà, au coin du quai Voltaire, le centiare où il fut gagné le plus de gravelle à combattre le despotisme. Voilà le décimètre carré où, le jour de sa mort, coula le sang de Molière. Il se trouve qu’en ce jour de grève où les métiers passent pour chômer dans Paris, où les ouvriers, croyant aller contre leur nature et obéissant seulement à l’habitude ancestrale, ont regagné la campagne, Paris exerce le pur métier de Paris ; et Notre-Dame et le Louvre et tous ses monuments sont aujourd’hui aussi opaques et immobiles que la roue de l’hélice tournant à mille tours… Mais que vois je ?

J’ai pu soutenir des maux apprêtés pour des générations de héros et de géants, la guerre, la peste, le naufrage, avec rien autre chose qu’un courage bourgeois. Fils des citoyens de Louis Philippe, je n’ai pas été inégal aux fléaux d’Attila. Mais tout ce que je croyais en moi digne des grandes époques, cet épanouissement quatrocentiste en moi de l’espoir, ce débordement ronsardien en moi de l’amour, chaque année, en face du printemps, ne me fournit que des armes piteuses. Le moindre bourgeon remporte sur moi la victoire. Je suis inférieur à la moindre cascade. Or, soudain, je vois le printemps entourer Paris. Par les brèches des murailles et par les avenues, il se pousse jusqu’à la Seine et seuls les ponts sont encore sans feuillage. En ce jour de repos le vent dans le bois de Boulogne n’est plus qu’un mouvement de croissance. Le printemps, le Bois, croissent comme une mer. Sur la banlieue ressuscitée, lacs, bassins et réservoirs reprennent leur orient. De chacun des sept cimetières, entre les verdures neuves, n’émerge plus qu’un seul monument. Paris n’avoue aujourd’hui que sept morts, et de belles files bleues de fantassins transparaissent sous les rues en veines royales… Voilà vingt-deux ans, Jules Descoutures-Mazet, que par un printemps semblable, tu m’as hissé pour la première fois sur cette tour, en uniforme de lycée, et afin de m’offrir, à la veille des concours généraux, la vue de cette cité qu’un second prix de version grecque, disais-tu, ferait sûrement mon esclave. Evelyne était avec nous, ton amie de Genève, et tu prétendais que la Seine était moins visible dans Paris que le Rhône dans le Léman. Evelyne n’osait te contredire. Résolue à se tuer quand on la contredisait, elle croyait tous les humains susceptibles comme elle. Tous ces enterrements, ces convois, elle croyait que c’étaient ceux de malheureux que leurs amis, le temps, la vie avaient contredits, et quand on lui parlait d’un mort l’excusait toujours, par la raison qui l’aurait elle-même, cette semaine là, incitée à la mort : – Les canons à grêle faisaient tant de bruit ! Les feuilletons du Matin étaient si idiots ! Les merciers qui éclairent à l’électricité les jambes en celluloïd sont si bêtes !… Aussi, par peur de ton suicide, me décrivit-elle le Rhône à croire qu’en relief il coulait sur le lac.

Tu la caressas, tu me dis :

– C’est à cette hauteur minima, mon enfant, que je sens sourdre, s’agiter, tout ce qui correspond dans ma poitrine aux manifestes écrits par nos aînés. Mon Art Poétique, en ce moment, y lutte avec une autre possibilité qui est, je le distingue mal, mon Vicaire Savoyard ou mon J’accuse. Pour aujourd’hui je me contenterai de te répéter : – Déteste les adjectifs ; et chéris la raison !…

Car la vie était dure dans ta classe pour qui aimait les adjectifs. Pour toi, ils étaient dans la langue française ce que les parasites sont dans les caves ou les bateaux. Tu n’en parlais qu’avec les expressions utilisées pour les cancrelats, les rats et les poissons morts. – Quand les adjectifs sortent du mot à la queue leu leu, répétais-tu, c’est que le mot vogue à sa perte. – Quand je vois au dessus de ce lac, disais-tu encore, (le soir où tu me surpris avec Théophile Gautier), tant d’adjectifs flotter le ventre en l’air !… et tu les comparais aussi aux brigands et aux gendarmes. – Entre deux épithètes, prétendais-tu, le nom crucifié meurt nu et fait homme ; et tu méprisais tous ces romantiques qui se précipitent, quand un bonheur ou un malheur arrive à un nom, sujet de la phrase, chercher une escouade d’adjectifs. Je t’écoutais l’oreille basse, car je les aimais ; j’avais déjà eu zéro, le jour où je décrivis Fatma la Belle visitant Tanger la Blanche, pour entretenir près des noms orientaux ces abcès de secours qui en soutirent l’éclat ou le venin ; et, ce jour de printemps, c’était aussi, du haut de la Tour Eiffel, c’était aussi de beaux adjectifs que les bateaux de Meudon traînaient pour moi dans leur sillage, doublé lui-même d’épithètes, c’était par des adjectifs que mon regard touchait Belleville, Grenelle, et ces quartiers que tous les dix ans, ravalage ordonné par les lois, les écrivains naturalistes barbouillaient alors d’adjectifs nouveaux… Rassure-toi : J’ai fait des progrès depuis, comme tous tes autres élèves. Terrorisés, laissés seuls sans l’aide d’épithètes en face de tous les noms communs et propres, que tu me permettras bien de comparer à des serpents, à des ginettes ou à des orchidées, nous ne nous en tirions plus que par les métaphores. Toute la classe passait son temps, comme un poste téléphonique, à relier les noms les uns aux autres par des directs électriques. Le plus cancre distinguait ces singes-lueurs, invisibles aux autres classes, que se faisaient à distance cette année-là dans Chateauroux l’objet positif et l’objet négatif, et le plus prosaïque d’entre nous, le soir, quand il se dévêtait, confiait son corps nu non plus aux adjectifs mais aux métaphores de la nuit. De sorte que plus tard, chacun dans sa profession, nous t’avons de bon ou de mauvais gré obéi. Cela se voit surtout chez moi, qui passe pas mal de soirées avec les noms eux-mêmes, mais la partie du Berry limitée par la Brenne et par le Bourbonnais recèle depuis cette époque des pharmaciens, des receveurs de l’enregistrement, des rentiers qui ne parlent que par métaphores. Certes, parfois me tente un bel Adjectif coloré et luisant, – tu me permettras de donner des épithètes à ce nom là, – mais le plus souvent je résiste, car j’ai l’impression que tu me l’envoies des enfers, pour me tenter, avec un miroir de poche.

Mais pour la Raison, maître, j’ai peur de t’avoir moins suivi. Que tu nous la dépeignais belle, pourtant, à cette époque ! C’était l’année du phonographe. Triomphe de la raison, les membres de l’Académie des Sciences écoutaient en corps devant le cornet, fiers d’être hommes, voluptueux d’être savants, les chansons de Polin. Certes il ne s’agissait pas de prétendre que l’intelligence de Dieu et celle des hommes est la même, mais on pouvait hardiment prétendre que celle des hommes était celle de Dieu divisée par le nombre exact d’étoiles, et c’était là un minimum. Que la terre devenait douce à fouler, la vie douce à vivre, quand on expliquait ce qu’y s’y passe, affirmais-tu, par la raison ! Ces oiseaux mécaniques dans cette tour chantaient par une grâce de la raison. D’ici tu promenais tes yeux heureux sur le Cirque d’Hiver, le Club Paléontologique et les champs de course raisonnables. Par raison, dès que l’hiver avait fui, le printemps revenait, et, tant l’étoile polaire était bleue, par raison l’on désirait mourir. Que la Seine était belle aux environs des Andelys, quand par raison elle fait douze boucles dont chacune contient une station de train et une église ! Que les femmes étaient belles quand raisonnables elles nous cédaient, leur chapeau avisé écrasé sous elles et les rideaux tirés sur l’intelligente lune ! Un visage était pour toi le cachet de la raison. Tu étais d’une cire sur laquelle chacun marquait. Tu portais toutes les initiales de l’humanité. Tu étais fier d’elle. Pas un seul visage qui ne te parût un miroir. Dans les foules, tu te regardais à la dérobée sur chaque tête voisine. De chaque homme tu étais fier comme le parent d’un grand homme est fier de son parent. Le fait d’être homme primait pour toi le fait d’être Bayard ou Spinoza. Tu continuais avec bonheur, par la correction de nos copies et de nos leçons, à faire la course avec cet être d’une autre planète sur lequel tu te sentais en avance de l’invention du feu, des marmites suédoises, des stylos, et surtout, – tu parlais souvent d’elles car ton père était marinier, – des écluses. Qu’elle était belle et sensée, la planète qui a des écluses à ses fleuves, ornées d’échelles à aloses ! Quel beau miroir, sans parler de l’écluse elle-même, que le visage d’un éclusier ! Que dirais-tu de voir aujourd’hui la plupart de ces visages, autrefois clairs, balafrés de cicatrices, de rides, comme ces chèques qu’il faut avoir déjà un trésor quelque part pour toucher. Je te l’avoue : je ne sais plus où est ce mien dépôt, j’ai perdu la preuve de cette identité qui te permettait de toucher aussitôt en fraternité et en joie tous ces mandats fournis par la rencontre d’un être vivant, surtout d’un ingénieur des ponts et chaussées, et aussi d’un poète, écluse du langage… C’est alors que la guerre éclata, que tu y fus tué, que l’obus laissa de toi à peine de quoi remplir une boite d’Olibets, un jour d’hiver éclatant de lumière et de raison, et presque le jour anniversaire de la mort de Renan, dont l’atôme le plus modeste eut ainsi par toi une seconde et dernière mort, absolue…

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Mais voilà que le même rayon, comme le chien qui vient et revient mordiller un passant pour l’amener à son maître évanoui, a fixé enfin mon regard sur ton cimetière. Que veux tu de moi ? De quelles réponses, réclamées jadis ou maintenant par toi, te suis-je encore redevable ? Oui, ce sonnet sur les saumons que tu trouvas dans ton pardessus et dont l’auteur imaginait les alevins remontant dans le fleuve biblique le jour où le fleuve remontait lui-même à sa source, ce sonnet était bien de moi. Oui, cette photographie d’un portrait d’Evelyne, portrait elle-même, disais-tu, de La Vallière, cette réplique vivante d’Anne de Bretagne, si semblable à la reine Blanche, les femmes au fond sont la même femme, elle était de moi. Toutes ces préférences que tu tentais en vain de me faire avouer, je te les livre aujourd’hui. Oui je préférais, – je puis te le dire depuis qu’elles ont pris de l’âge elles aussi dans ma pensée, Nausicaa à Antigone. Et te rappelles-tu ce jour où tu me donnas l’ordre de choisir entre le stoïcien et l’épicurien, et où je ne pus t’obéir, aimant les deux ? Tu en étais indigné. Tu me dis qu’il était interdit et indélicat de chérir à la fois la souffrance et le plaisir, qu’alors on n’en finirait plus, que c’était d’ailleurs un manque de tact, que seul, Adam, à la rigueur, avait ce droit avant l’histoire du serpent. Aujourd’hui je vais tout t’avouer, et tu verras pourquoi tu m’avais distingué parmi tes élèves, et tu verras d’où vient ce que j’écris…

C’est justement que j’ai un poids de moins à porter. C’est que je vis encore, comme l’autre, dans cet intervalle qui sépara la création et le péché originel. J’ai été excepté de la malédiction en bloc. Aucune de mes pensées n’est chargée de culpabilité, de responsabilité, de liberté. Toutes ces catastrophes qu’à provoquées la faute, meurtre d’Abel, guerre de Troie, Réforme, construction des grands magasins de la Samaritaine, je peux m’en laver les mains, moi seul au monde je n’y suis pour rien. Par je ne sais quel lignage, je suis passé à travers les filets des mille générations, ne gardant l’empreinte ou l’odeur ni de la babylonienne, ni de l’athénienne, ni de la carolingienne, à travers les mailles du repentir, du désir. Je vois les meubles anciens du monde comme Adam les vit, les arbres, les étangs sans tache originelle, et les meubles modernes, téléphone, cinéma, auto, dans leur divinité. Je suis un petit Messie pour les objets et les bêtes minuscules. J’emploie certains mots, – certains adjectifs aussi, ami, – comme les employait Adam. Je suis un petit Messie pour trois ou quatre phrases. Seul je puis apercevoir, çà et là, l’être, l’insecte, la tache de soleil qui a eu dans sa catégorie mon sort heureux et échappé à la parole maudite. Je suis un petit Messie pour les taches de soleil. Il s’ensuit que je n’ai guère pu contribuer au progrès de l’univers depuis Adam et Eve. Je n’ai contribué en rien à l’établissement d’un plan cadastral raisonné des terres arables, en rien au perfectionnement du syphon des pipes-sondes pour l’extraction des pétroles, en rien au passage de la hotte à la brouette, ou à la table des logarithmes, ou au cloisonnement des carnets d’importation. Je n’ai contribué en rien à l’invention des coffres-forts et de leurs systèmes, ni à celle des briques ignifugées, ni à l’édulcoration des sous-produits de la térébenthine. Les quelques modifications que l’on me doit ici bas sont celles que j’aurais apportées au jardin d’Eve. Une certaine manière neuve d’approcher les enfants, les petits animaux et de parler d’eux en leur présence. Une certaine manière d’offrir, au lieu de votre bouche à une autre bouche, votre langage à un autre langage ; mais l’on me doit surtout la publication de ce journal qui donne les nouvelles précises, non des hommes, immuables par définition, mais de tout ce qui est par rapport à eux éphémère, c’est-à-dire les saisons, les sentiments, les dignités non humaines de l’univers, et vous tient au courant des maladies et des prospérités qui affectent par exemple l’honneur, l’automne et les périssables constellations. Je suis le Rédacteur du premier journal, le vrai, de cette race immortelle si malheureusement déposée sur une planète condamnée sans espoir. De là vient, dans le raid des autochenilles, d’inconnu et d’inutilisable que j’étais au départ d’Alger, que mon influence croîssait à chaque kilomètre de désert. Mes compagnons reconnurent que, dès que je donnais des signes d’intelligence ou que je bavardais, nous nous rapprochions du bonheur et du sol primitifs. Il y eut un soir, au sud de Laghouat, où personne ne put parler que moi, c’est que nous étions campés sur l’affleurement d’un terrain non condamné par Jéhovah, c’est que tous étaient heureux. Cela m’est arrivé aussi une fois, dans une réunion d’amis, près d’un bois à Argenteuil : je suis le sourcier de l’Éden !… Cela durera son temps, car il est très possible que j’en sois chassé moi aussi. Ce sera du moins pour mon propre compte…

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Mais le gardien du troisième étage m’avertit que le dernier de ces ascenseurs qui renouvellèrent chaque quart d’heure les passagers de mon bateau va descendre dans une minute. Il m’a surveillé d’abord, inquiet sur mes desseins, puis rassuré, m’a raconté les deux derniers suicides. Ils sont de la semaine. Deux hommes. Chacun d’eux sauta sans mettre les mains, tant les sports se généralisent. Cela va bientôt faire la centaine depuis la fondation. Surtout des hommes…

– Les cols durs sont si incommodes, aurait répondu Evelyne…