Jean Girardoux – Le Signe

DUMAS avait trente-sept ans. Depuis six ans il dirigeait les usines et les mines en France. Le jour où l’on apprit sa mort, onze grandes cheminées seulement par centaine continuèrent de fumer dans notre pays et pour la première fois, aux yeux du voyageur en rubans qui va de Saint-Etienne à Lyon, Saint-Chamond apparut. Sur cinq millions trois cent treize mille tonnes de fer, les mines de Dumas en donnaient quatre millions huit cent mille. Tous les Français, réunis sur le plateau de la balance adverse, ne l’auraient pas fait pencher. Il était le Français le plus connu en Russie et en Amérique, le seul connu en Afghanistan. Dans le monde entier, on appelait un Dumas le bouton pour pressoir qu’il inventa à vingt-deux ans, comme agrégé des lettres, et un Dumas aussi le câble transatlantique qu’il découvrit, comme agrégé de droit, et un Dumas le modèle de la maison ouvrière qu’il exposa comme diplômé des langues orientales et acier Dumas l’acier du procédé qu’il conçut au cours de sa présidence de la conférence Molé. Comme le mot Pasteur, le mot Dumas devait s’ajouter un jour à tous nos objets et nos noms usuels en suffixe bienfaisant et purifiant. Chacun des amis de Dumas lui avait délégué la part de soi qui aurait été consacrée aux hauts fourneaux, au bien public, aux sociétés de pétrole ou de repopulation, si Dumas, enfant posthume dont la mère était morte le soir où il naquit, n’avait pas existé avec cette puissance, rendant ridicule un si faible effort. Aussi, libérés par lui de la pesanteur sociale, tous dans son entourage devenaient facilement écrivains, musiciens ou poètes. Les jours où il y séjournait, des légions d’aquarellistes cernaient Rive-de-Gier ou Lens. Les femmes milliardaires et les femmes folles s’étonnaient de l’adorer bien qu’il fût petit, barbu et sarcastique, mais c’est que tout ouvrier chômeur rencontré par elles dans la rue, toute pauvresse, et par analogie toute injustice, tout accident, toute mutilation ou tout eczéma entrevu, se reliait dans leur pensée à Dumas par une sorte d’arc-en-ciel, l’arc-en- ciel Dumas sans doute, qui absolvait leur oisiveté, leur beauté, et chaque outil de leur luxe. Un premier juin, arrêtant son automobile près de Caudebec, il voulut prendre son premier bain froid de l’année dans un ruisseau, se mit nu, plongea d’une berge plate, sans culbute et comme s’il regagnait seulement son élément, et ne reparut plus. Personne qui ait moins emporté dans sa mort : ni funérailles, ni testament, ni partage, juste cent décimètres cubes d’air libéré, et il ne reste de lui que les vingt mains de bronze qu’on venait de fondre sur un moule de sa main droite, celle qui ne lui servait que pour ses poignées de main, car il était gaucher. On chercha longtemps le corps dans le ruisseau, puis dans la Seine, mais il y avait un fort courant, il y eut ensuite une tempête, et il n’y a plus d’espoir de le retrouver qu’au milieu de la mer…

Le premier jour de la guerre, sur un carnet, en face des cinquante noms nouveaux des soldats de la section, j’avais écrit cinquante noms d’amis et de camarades, section qui semblait invisible et qui fut la plus éprouvée. Treize noms seulement n’en étaient pas encore barrés… Je pensais donc savoir perdre des amis. Chaque mort m’éprouvait et me maigrissait de telle sorte que je m’étais cru, plein d’infatuation, je ne sais quelle désignation officielle ou divine pour perdre les amis et les pleurer. Je me croyais sûr de porter tous ces souvenirs mieux que personne jusqu’à mon propre terme. Je faisais partager cette conviction à d’autres. D’Avallon, de Saint-Malo, on était venu pleurer près de moi des amis communs ; on avait préféré ma chambre pour cela à l’îlot de Grand Bé, à Vézelay… Mais tout orgueil est puni… Du jour oh j’appris que Dumas s’était noyé, la mort de tous ceux qui l’avaient précédé me fut soudain indifférente. Alors que d’une pensée égoïste et machinale, à la lecture du télégramme, j’essayais avec affliction d’enrichir mon domaine de cette catastrophe et d’aviver en son honneur mes grands deuils, je m’aperçus que je ne regrettais plus que Dumas. Toutes ces ombres dont j’avais le souci, tant l’éclat de la mort cette fois était dur, pour toujours s’évanouirent, et je n’avais aucun remords de les abandonner… Les semaines passèrent… Peut-être cette mort avait-elle coïncidé chez moi avec un âge critique, l’âge oh l’on ne peut plus avoir d’amis… C’était en vain cette fois que j’attendis le signe que m’avaient toujours fait les arbres et la nature, plus ou moins distinctement, le jour, où, en moi, avait molli le deuil… je vivais pourtant à la campagne… Tout, de la nature, était même réuni autour de moi. A travers les pommiers, je voyais l’océan ; à travers des cyprès, les buttes, nom dans ce pays des montagnes. J’étais au milieu d’un printemps qui succédait à un long hiver. Les oiseaux chantaient. Les fleurs éclataient. Mais aucun de ces signes n’étaient pour moi. Mes sens pourtant étaient plus aiguisés qu’au printemps de l’année passée. Je voyais la fumée que font les fleurs en éclatant, je voyais remuer la partie inférieure du bec des oiseaux quand ils chantent. Mais je n’en avais que davantage l’impression d’une mécanique universelle. Mon oreille dénombrait et fragmentait les bruits. Mais c’était pour un autre que les ormes sonnaient sept fois sous le bec du pic-vert, que onze fois l’oie sauvage claironnait au-dessus de l’oie domestique, que le soleil une fois jaillissait de terre à ma droite et une fois se noyait à ma gauche. Il me semblait même que c’était par erreur que j’avais pris jadis ces attentions pour moi. Je traînais encore une vieille et double liaison avec le jour et avec la nuit, mais la vue de chaque oiseau, de chaque croissant de lune, de chaque animal ne m’était qu’un prétexte à rompre avec lui et à rendre en liasse des souvenirs… C’était vrai… Je les détestais… Je pus m’en convaincre le jour où me fut donnée l’occasion de tenir dans chaque main un petit de cygne. J’étais insensible à cette flatterie même de la création qui arrive à nous consoler avec les espèces les plus rares et rend aux yeux d’un orphelin nouveau l’antilope malgré tout plus douce au cœur que la chèvre… Tout cela cependant, villages, astres ou canetons, n’avait jamais été en tiers entre Dumas et moi. Rien entre nous deux qui liât le moindre objet de la nature à sa mémoire. A part l’incendie de la Halle aux cuirs que nous avions suivi du haut d’un toit en nous bouchant le nez, à part naturellement les ruisseaux, la Seine, la Manche aussi, l’eau enfin, à part cette hydrophobie qui me repoussait muet et haineux jusqu’au fond de ma chambre, je ne voyais pas ce qui eût pu me rendre douloureuse la vue du moindre prunier ni du moindre vieux château. Nous n’avions eu de vie commune que dans une chambre où nous nous retrouvions seulement le soir, pendant notre service aux zouaves, et nos émotions communes, c’était un capitaine qui hurlait : « Ni peu ! ni guère ! » un sergent qui s’embrassait le nombril, l’arrestation de Mme Humbert, et un nommé Hilarot, qui avait tué cinq femmes et dont ensemble nous avions pris les empreintes, cinq fois repérées sur des cadavres, le soir au poste de police. C’était tout ; c’était tout l’échange d’âme que j’avais eu avec Dumas : le bonjour ou bonsoir était certainement le plus sentimental que nous ayons échangé ; le printemps pouvait prétendre à sortir indemne de tout cela, et pourtant, à cause de ces fils invisibles qui relient les zouaves aux massifs de rhododendrons, les sergents qui s’embrassent le nombril aux roseraies, les capitaines qui crient : Ni peu ni guère ! aux vitraux éprouvés par de jeunes rayons, le grand Hilarot aux merles, aux huppes, parfois aux rossignols, toute aube, tout jardin, tout bosquet, — tous les morts avec qui j’avais voyagé, dormi, veillé, incroyablement absents de ma pensée, ne me rappelait que Dumas. Cette année militaire de temps de paix, la seule banale et vide, devint au milieu des autres un organe malade, aussi peu nécessaire que dans le corps la rate, mais dont toutes étaient délabrées. Tous les fantoches, vieux caserniers, cantinières en liquette, adjudants ivres tournant la nuit autour de la caserne et ne pouvant s’arrêter, car on a rentré par farce la guérite qui leur sert de point de repère, avec leurs uniformes et leurs pantalons fulgurants que le grand flot kaki et gris bleu n’a pu encore décolorer, la vie me devenait à cause d’eux intolérable. Ces fils illogiques qui relient les turcos aux étoiles de juin, les caporaux de chambrée nommés Gueulepie aux pluies d’étoiles, les garde-magasins nommés. Cabot à l’étoile polaire au mois d’août, ils étaient tendus dès le crépuscule sous chacun de mes pas. Je me détournais des vitrines où j’apercevrais le train de 8 h. 47, pour ne pas pleurer. Le moindre mot de Polin ou de Courteline transperçait en moi des zones que ni Vigny, ni Baudelaire n’avaient pu entamer… Ce qu’il y a de plus médiocre en fait de souvenir, ce qu’il y a de plus vulgaire en fait d’associations d’idées commandait sans intermédiaire ce qu’il y a de plus profond en fait de désespoir… Quand je me demandais sérieusement si je vivais, j’étais bien forcé de répondre :

« Ni peu! ni guère !… »

Tel était le néant Dumas.

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L’ÉTÉ revint. Je me rends cette justice que je n’ai pas encore évité une seule fois, si fugitive qu’elle ait été comme aujourd’hui, l’occasion de parler du printemps et de l’été. Un jour viendra bientôt, j’espère, où je ne résisterai qu’à l’hiver. Je m’étais mis dans un palace, près de golfs et de champs de pétunias, avec des portes japonaises sous des palmiers et malgré tout j’attendais de cette nature artificielle le signe que la vraie ne m’accordait pas. Pour la première fois, je l’attendis enfantinement, comme un animal le signe qui annonce le vent ou l’eau. Enfantinement, je récapitulais les signes précédents. Quatre fois cela avait été une branche s’inclinant vers moi sans qu’aucune brise fût perceptible ; après quoi l’univers avait repris pour moi ses couleurs, après quoi j’avais éprouvé les mêmes petites joies à voir un pensionnat sur la Tour Eiffel, un nègre dans un belvédère, et les mêmes petits chagrins devant le tombeau de Musset et le cœur de Molière… Quatre fois un bien-être éprouvé subitement au confluent de deux ruisseaux, après quoi j’avais eu à nouveau le désir de lire, d’écrire et enfin de parler. D’autres fois encore, quand je cueillais un fruit ou une baie sauvage, une secousse comme en donne un commutateur, après quoi je désirais soudain du vin, de l’eau Périer, des écrevisses… Mais, cet été-là, je continuais à errer comme un sourcier en défaut au-dessus des nappes trop profondes… Ce devait être un bel été… Un faux mistral retroussait les lilas débarrassés déjà pour l’année de toute fleur et de toute ambition, pour le reste de l’année purs, comme l’herbe. C’était l’été de tous les ans : au moindre signe de sécheresse, l’angoisse envahissait le visage des maraîchers, au moindre signe de pluie, celui des cultivateurs. Dans les ajoncs, les peintres s’installaient dos au soleil, et tournaient avec lui comme de simples photographes. Aux prêtres à bicyclette, Dieu parlait par la voie des petits torrents, par le silence des lacs, et par les biches volantes… On se retournait en riant quand une femme justement était parfumée au lilas… Moi, je sortais de la rivière le matin, pour vivre nu sur le rivage jusqu’à midi, pour vêtir un chandail, et le soir j’allais au grand casino, en habit, — histoire de tout jeune homme en vacances et aussi de l’humanité. Puis pas un arbre ne s’étant incliné sur mon passage, pas un confluent ne s’étant déversé en moi, je rentrais découragé, j’écrivais en automate à je ne sais quelle œuvre qui continuait à pousser comme les ongles d’un mort, puis j’éteignais ma lampe et fumais à ma fenêtre. Je voyais d’abord, d’un regard plus lent mais tout aussi droit et dur que le leur, les étoiles… Je les regardais fixement… Pas une qui n’ait cligné avant moi… Puis je reconnaissais en bas, dans la pelouse, les yeux en feu d’un caribou apprivoisé qui se précipitait sur chaque mégot et le mangeait. C’était l’heure de sa ronde au-dessous des balcons ; quand une allumette flambait, il approchait, sans se précipiter, sachant que la bonté humaine ne va pas jusqu’à jeter aux cariboux une cigarette presque entière, et attendait face aux fumeurs. On se hâtait d’ailleurs un peu, on éteignait la cigarette sur la pierre d’appui…, du moins ceux, pleins de dégoût et de cruauté pour la vie, qui ne tiennent cependant pas à brûler les amygdales d’un caribou… Alors il s’éloignait sur trois pattes, car c’était au titre d’infirme qu’il habitait l’hôtel, que la directrice ouvrait à toutes les bêtes blessées, à condition qu’elles fussent aussi bêtes sauvages. Il y avait dans le cloître d’honneur une mouette qui s’était tordu l’aile, un hibou aveugle, qui attendait inlassablement la nuit, encombrant les couloirs, et ceux qui, pleins de mépris et de haine pour la vie, ne jugent cependant pas indispensable de piétiner des hiboux, l’enlevaient de leurs jambes et lui grattaient la tête. Dans cette maison d’empailleur où tout s’était animé, où l’on se tournait vers les bêtes, quand passait une vieille dame boiteuse, pour voir laquelle avait brisé son charme, le soir du moins je percevais le bruit des trois premières pattes du caribou, puis le glissement sur l’herbe du sabot malade ; je voyais ses yeux sanglants s’éteindre dès qu’il avalait la cigarette, je l’entendais grogner de volupté quand il recevait, en place du caporal, une muratti à bout d’or… Puis j’attendais… Chaque étang, chaque bassin semblait épuisé, et se reposer d’avoir porté pendant le jour une flotte innombrable. Une lune déjà vieille distribuait à chaque flaque d’eau un portrait jeune d’elle… Dans la chambre voisine, j’entendais le mari se relever pour offrir à sa femme un grand verre de sirop d’ananas qu’elle le forçait finalement à boire… Le fil qui relie les capitaines forestiers surnommés Picvert à la Croix du Sud et à toutes les étoiles qui ne sont pas dans notre ciel se prenait soudain à moi… La nuit était agitée de ce frisson qui a maintenant une voix depuis qu’il y a les moteurs d’avions. J’attendais… J’étais prêt, tant mon cœur était exténué, à accepter le signe du moindre épicéa, du moindre catalpa, d’un cactus… Aucun ne bougeait pour moi… La nuit m’expédiait des oiseaux sauvages intacts et brillants, et faisant hululer pour moi un grand-duc bien portant au fond de la montagne… Mais en vain… On frappait à ma porte. Le signe allait-il venir sous la forme d’un être nouveau ?… Mais ce n’était que le courrier, et j’étais indifférent aux secrets humains. J’avais déjà là, dans mon tiroir, vingt lettres encore cachetées. Il m’eût suffi de les ouvrir pour savoir si Paul B avait eu son duel, si Pierre X avait dévalisé le coffre-fort de son père et forcé Mine Ricardo à se teindre, si Jacques Z toussait davantage et avait la critique des romans dans la Lanterne du Poitou… Il y en avait une aussi de la ville du Soudan où Georges G était tombé malade et l’adresse n’était pas de son écriture… Mais je ne l’ouvrais pas. Je m’interdisais les peines aussi durement que dans des deuils moindres on s’interdit les joies. Je n’avais pas l’air d’ailleurs d’un homme en deuil. La directrice qui, depuis deux ans, avait eu trois Hongroises, cinq Russes, me prenant pour un Autrichien, me croyait seulement un vaincu, et tout s’expliquait, en effet, avec cette théorie, même pour moi, de ce chagrin inexplicable. Ce que j’éprouvais, c’était bien en effet ce que la guerre m’avait épargné, l’impression de la défaite. J’avais perdu une patrie inconnue, j’étais amputé de richesses et de provinces invisibles. Je ne lisais plus les journaux, comme les vaincus ; je n’admettais plus d’être bousculé dans les tramways, comme les Turcs ; l’idée d’une revanche seule me soutenait, et j’avais parfois de grands yeux clairs, disait la directrice, comme un Hanovrien…

Le quatorze juillet arriva. On ne mit pas de drapeaux à mon balcon, et le lendemain le caribou mourut… Elle l’enterra au fond du jardin sans couper ses cornes, qui dépassaient de la pelouse et auxquelles elle suspendait des fleurs… On dut acheter des cendriers pour les chambres… Moi, je partis…

La défaite est une rude peine…

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L’AUTOMNE vint. Chacune de mes pensées qui touchait Dumas me revenait toujours plus inflexible et plus dure. Il y eut un cyclone, et sur une seule route je trouvai trente platanes déracinés et couchés en travers de l’auto… Mais cela non plus n’était pas le signe… Puis vint un mois dédié à Molière… Je ne sais pourquoi il m’était venu à l’esprit qu’un jour, à la conjonction de Molière et de Dumas, à défaut d’autre confluent, toutes ces obligations, joie, tristesse, pitié des pauvres, conversation avec les concierges, que j’avais dépouillées et laissées comme Dumas ses habits sur la berge, me seraient imposées à nouveau. Le mois où Molière naquit arriva, premier de l’année, à chaque minute changeant et étincelant, — quelque don de Shakespeare en l’honneur d’un si beau centenaire, — à midi, la neige déjà fondue excepté au rebord des croisées nord, puis du soleil, puis du gel, et le mercure du thermomètre montait et descendait aussi vite que l’huile dans le tube indicateur d’une auto. Toute une succession aussi de beaux meurtres ou de belles haines, offrande de Dante : une femme Guillaumin de Lyon, ayant en quinze jours un mari et trois amants tués, Briand revenant de Cannes sur son ministère comme une élastique lâchée, le pape tué la veille de son pardon à Trotsky… Un mois de répit et presque d’accord avec l’Allemagne, don de Goethe : un collectionneur de timbres-poste d’Iéna léguant sa série des Hawaï surcharge à M. Deschanel et les Salomon alezan à M. Clemenceau. Rien pourtant dans tout cela qui pût me décider à reprendre ma vie, ou simplement à rajouter à ma signature, au bas des papiers et des lettres, le prénom que je n’avais plus eu le courage depuis le ler juin d’écrire devant mon nom ; et en fait, je ne tenais plus au monde que par ma souche… Dans le hall du Claridge, tous les délégués étrangers expliquaient pourquoi ils aimaient Molière, à Guitry, au député de Pézenas, à tout le corps diplomatique et consulaire, et à d’illustres actrices qu’ils croyaient bien reconnaître pour avoir vu leurs portraits, mais qu’ils n’osaient identifier, car elles s’appelaient entre elles Ripiapia et Boutdebibi. Le délégué esthonien aimait Molière parce qu’il a vengé l’Esthonie de ses maîtres grossiers dans M. Pourceaugnac. Le délégué russe-blanc parce que pas un vers du Misanthrope n’est obscurci si l’on imagine que le franc scélérat avec qui a procès Alceste est Lénine lui-même, et qu’au contraire tout s’explique ainsi de son humeur. Un délégué pâle et qui toussait, délégué surtout de la Patrie des vrais malades, louait Molière d’avoir rabaissé et ruiné les faux remèdes, les faux médecins, les faux malades. Le délégué hollandais louait Molière d’avoir donné à la Hollande la seule arme qui ait servi contre ses deux tyrans, l’Espagnol et l’Hypocrisie : Tartufe ; et de Don Garcie de Navarre, des Amants magnifiques, du Cocu imaginaire, il n’était pas un délégué d’Asie ou d’Amérique qui ne tirât un vengeur de son pays et de son honneur. De sorte que j’avais hâte d’acheter ses œuvres complètes et d’y chercher la pièce qui moi aussi me vengerait de la défaite en question. De sorte que tous mes compatriotes étaient stupéfaits de découvrir que Molière était pour l’univers un libérateur plus grand que Vercingétorix, et effrayés aussi de voir les vices les plus affreux s’échapper aujourd’hui de ces comédies que l’habitude et le jeu de la Comédie-Française leur avaient rendues anodines… Beaucoup d’entre eux, désormais j’en suis sûr, n’entr’ouvriront qu’avec crainte Mélicerte… Il faisait chaud. Chacun s’éventait avec un menu dont la première page était le portrait de Molière, mais au-dessous du portrait était le nom imprimé du convive, qui se regardait à la dérobée dans ce beau miroir… Le délégué danois, le délégué polonais, le délégué du Centre d’Amérique, remerciaient Molière d’avoir donné à leur pays le Molière danois, le Molière polonais et le Molière guatemaltèque… Tandis qu’un délégué de l’Europe centrale expliquait que les premières traductions de Molière, dès le XVIIe siècle, étaient les polonaises, les tchèques, les serbes et roumaines, et que c’était déjà l’Europe complète de 1918, pourtant bien invisible alors, qui avait acclamé Poquelin ! Ainsi la Bible !

J’avais à ma droite une actrice blonde, si jolie qu’elle croyait, puisque j’étais placé à côté d’elle, que c’était moi l’organisateur du banquet et des tables, et qui ne pouvait parler à quelqu’un sans le toucher… Elle me touchait à chacun de ses mots, retirant la main en toute hâte dès que je parlais à mon tour… Pour répondre à mon voisin de gauche, elle passait le bras devant moi et le touchait, dédaignant salières et huiliers que tous les délégués des environs s’empressaient alors de lui tendre. Les tziganes s’installaient et annonçaient par un carton, pour débuter un peu officiellement, le seul de leurs bostons qui eût un nom de chef-d’œuvre français : le Cid Campeador. Ce titre émouvait ma voisine, car il lui rappelait un grand cheval bai sur lequel elle avait perdu les feux de sa première matinée. Mais ce fut bien autre chose quand elle reconnut en lui le boston favori d’un de ses anciens amants (le premier, disait-elle, mais elle ajoutait le mot premier à tout et elle avait prétendu tout à l’heure manger pour la première fois du riz), dont un délégué étranger, le se?or de Caldear, son cousin peut-être, justement portait le nom. El se?or marquès de Caldear n’avait pu, comme elle espérait, prononcer son discours à cause d’un rhume des foins qui le poussait à éternuer sans relâche, quelque don de Cervantes, et il n’était pas outrageusement beau, et il se curait les dents avec un cure-dent dont le seul mérite était d’être en or, ou parfois, quand il se croyait soudain à l’abri de chacun des trois cents regards, avec sa main entière. Mais la plus belle actrice de Paris, — la première, aurait-elle dit, — ne le quittait pas des yeux, non pour le voir, mais pour savourer le plaisir de prononcer son nom tout haut en l’ornant d’épithètes : « Caldear vient d’inonder toute la file de gauche », « ce cochon de Caldear va avaler son auriculaire ». Entre ce nom vivant et le premier violon, elle tendait largement la main droite devant elle pour répondre à un fantôme, le toucher, et les larmes dans
chaque œil bleu coulaient de la paupière supérieure à la paupière inférieure qui les buvait, habituées à ne point glisser sur la belle joue en rose.

Puis le Cid Campeador terminé, les tziganes jouèrent « Morte la Vie », et ce fut alors mon tour d’être balancé comme elle, car « Morte la Vie » était le premier tango que j’entendis sous son vrai titre de « Vivante la Muerte » au pays des tangos, et moi aussi je venais d’apercevoir à la droite du se?or de Caldear un illustre linguiste qui s’appelait Dumas. Lui, dont chaque livre décrit la ruine et l’atrophie des mots, surgissait là pour m’apporter intact le nom de mon ami, se moquant de cette contradiction apparente. J’avais pâli en le voyant, si fort que la belle actrice m’avait examiné et touché le visage, y découvrant les symptômes de la première maladie qu’elle avait eue et qu’elle appelait, d’un langage parvenu à son évolution dernière, l’hallocause. jamais le linguiste Dumas ne se doutera avec quelle stupeur la Comédie-Française apprit par moi ses découvertes ; que chez les peuples sauvages les mots des hommes sont interdits aux femmes, qui durent inventer le langage des gestes ; que deux petits enfants enfermés et servis silencieusement depuis leur naissance se crient entre eux un langage phrygien et appellent le pain Bécos… Ventura, Dussane et toutes les voisines ne demandèrent plus leur pain et leur gâteau que par le mot Bécos, au maître d’hôtel ahuri… Dumas s’était levé. C’était lui qui, tout jeune homme, apprenant l’histoire d’Helen Keller, entreprit de faire comprendre à tous les sourds aveugles comme elle la valeur des signes, et ainsi les sauver. Tout ce que j’essayais en vain sur moi-même dans un monde et parmi des êtres que je voyais et que j’entendais plus distinctement qu’une loupe ou qu’un phonographe, cet homme l’avait réussi sur cent larves dans le néant et le silence. J’étais humilié. Je ressentais aussi, pour la première fois, un amollissement qui me fit espérer une minute que le signe qui annexe les sourds aveugles au monde me sauverait, moi aussi… Jamais le linguiste Dumas ne saura quelles louanges put dire de ses cheveux blonds, de ses yeux bleus, ma voisine, dans son langage passager, pleine d’admiration de ne lui voir faire aucun de ces gestes trop humains auxquels ses amis étrangers l’avaient habituée. Il ne se curait ni les dents, ni les ailerons du nez, comme Caldear, et quand il fut levé, désignant le buste de Molière d’un doigt qu’il n’avait jamais mis dans ses oreilles, découvrant aux occlusives de grandes dents blanches qui n’avaient pas rongé ses ongles, scandant ses gutturales d’une main gauche qui n’avait pas gratté son tendon d’Achille, chacun des mots qu’il prononça sur le Bourgeois gentilhomme et les sites géographiques des phénomènes semblait pour toujours indéformable. Caldear applaudissait de deux bras minces terminés par de belles mains, que ma voisine reconnaissait comme si c’était le vrai Caldear, caché derrière ce gros corps, qui faisait les gestes. Moi, j’admettais aussi, sur le souvenir de Dumas, qui était petit et large, la statue de ce linguiste sans ride, de taille immense par rapport aux hommes, mais de la taille moyenne des génies pour beaux monuments… Et déjà… Et déjà… Mais pourquoi un dernier orateur se levait-il pour parler des amis de Molière !

Au seul nom d’amitié, tout se fit à nouveau hostile en moi. A ce que me dit ma voisine surprise, le blanc de mes yeux se crispa, mes genoux craquèrent… tous les symptômes, en un mot, de l’hallocause. Elle voulut me faire boire du châteauneuf, le premier vin qu’elle ait goûté. En vain… Elle voulut me reconduire. L’orateur achevait un stupide discours d’après lequel on pouvait croire que Molière et Racine passaient leurs journées à se presser tendrement les mains ; Molière et Montausier à regarder et à se lisser mutuellement leurs perruques… Je partis, me heurtant et me coupant le front au taxi qui m’emporta, rentrant les mains en sang de ce banquet où je pensais toucher le spectre de Molière…
L’hallocause est une vraie peine…

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LA lune se levait. L’étoile qui n’apparaît au bas de l’horizon que dix minutes se levait. Les jasmins qui, par leurs efforts de toute la journée, étaient parvenus vers le soir à se cramponner à la fenêtre, furent secoués quand je l’ouvris et m’inondèrent de parfums, de pollen et d’étamines. Mais jamais, dans une île déserte, semence n’était tombée sur un rocher plus sec. Jamais créature de un mètre soixante-dix à deux mètres n’avait moins demandé à la nature et à la nuit, et jamais nature et nuit n’avaient offert davantage… Nature et nuit croyaient consoler, comme d’autres que vous connaissez aussi, en s’offrant elles-mêmes… Elles ne savaient pas que pour moi depuis le jour de juin où mourut Dumas, l’aspect de la désolation ne m’est pas donné par des arbres sans feuillages, par un ciel ravagé de vent et de froid, mais en bas par la floraison et en haut par les étoiles au complet. C’était juillet et je ne voyais, de cette maison où j’avais passé le dernier jour de la vie de Dumas et où je revenais comme un coupable à son crime, que le spectacle d’arbres plus touffus, de buissons plus fournis, d’oiseaux de nuit plus gras, de collines plus rondes, celui de la désolation des désolations. La verdure, les frondaisons avaient recouvert et engraissé le paysage comme le gazon une tombe. Jamais la vue de la nature ne m’avait à ce point écarté d’elle. C’était bien le paysage du premier juin, dans toute sa faute, et dont j’avais gardé sur la rétine les détails comme si c’était moi qui allais mourir ce jour-là, mais un paysage enrichi, alangui, et qui m’accueillait avec distinction et condescendance comme un riche qui a commis son crime du temps qu’il était pauvre… Une nature qui me dissimulait, par une habileté humaine, pour n’avoir pas d’histoire avec moi de ce fait, les êtres, les objets qui eussent dû disparaître avant Dumas, et ne m’offrait que des arbres centenaires, la Seine, des carrières de sable, une terre préhistorique oh la lune désignait avec affectation les affleurements blancs tertiaires ou secondaires, le tout peuplé d’animaux survivant au déluge, chauves-souris ou cerfs-volants, aux cris desquels se mêlaient tout au plus, — mais d’ailleurs les enfants devraient logiquement survivre à Dumas, — les cris d’enfants mal endormis. Hypocrite nature, qui voulait bien affecter de se donner à moi pour mortelle, mais n’entendait consacrer à cette tâche que le minimum, non pas la Seine s’évaporant, la colline s’abîmant, mon minimum à moi, — mais une brindille cassant dans l’arbre, un craquement dans un verger, ce peu qui satisfait, paraît-il, les agités que l’idée d’une nature immortelle et désespérée, y joignant des bruits qui n’avaient aucunement le sens des premiers mais qui pouvaient les doubler pour les oreilles et les cœurs ineptes, saut d’une carpe mal réveillée, ou cri d’un chien coincé dans sa laisse… Je méprisais cette bassesse ; elle s’en doutait ; pour moi seul, par deux de ces petits miracles qui suffisent, paraît-il, à déterminer la volonté d’un général hésitant, elle tenta de me faire croire à un lien secret entre elle et moi ; j’entendis, comme la nuit fatale, derrière le pont, le même plongeon du même baigneur nocturne. Puis le même oiseau vint se poser sur ma fenêtre… C’était trop tard… Je sentais que ce n’était plus d’elle que me viendrait le signe. Il n’était plus dans l’Ile-de-France un arbre, un cerisier, pommier, peuplier, que je n’aie regardé en transparence sur l’horizon par la lune et par le soleil comme un dessin dont on veut savoir s’il est vrai, et tous, avec ou sans fleurs, s’étaient révélés faux. De la nuit non plus… Combien la nuit, puisqu’on la nomme ainsi en son centre comme à ses bords, combien la nuit était peu habile… Tout d’elle caressait cette inappétence que j’avais et de l’éternité et de l’existence, mais en même temps ne me glissait, comme vengeance à la défaite, à l’hallocause, à l’exil, à tout ce dont je souffrais, à la vieillesse, que de petits désirs de plaisir et de désordre. Chaque étoile me soufflait en plein nez matérialisme et corruption ; de chaque dessin du ciel me venait certes un permis général pour la marche de ma vie, mais après cette publicité un petit conseil précis pour mon dévergondage ; cette étoile me disait de me cloîtrer, mais après avoir saccagé Mlle Clergeton, de la Comédie-Française. Celle-ci de me suicider, mais après avoir avili Mlle Trapet, de l’Odéon. Celle-ci de m’embarquer pour un continent sur lequel elle n’ait pas vue, mais après avoir amené Régina Sforza, de l’Athénée, à douter de trois de ses charmes. Pourquoi venger sur ces petites âmes et ces faibles organes la mort de Dumas, je ne le savais, mais le firmament, sur ce chapitre, était implacable… Quand vint le jour, déroulant peu à peu les ombres qui enveloppaient les objets coupables, me livrant d’abord le clocher, puis là-haut le tennis près de la maison égyptienne, au-dessous le chalet suisse et son croquet mobile, quand apparurent les premiers êtres vivants, les marnes, ceux que je n’avais aperçus le jour de l’année dernière qu’une fois, mais qui étaient gravés à l’encre indélébile sur mon esprit comme le vieux Legouvé ou le tsar près de Félix Faure, — les deux pécheurs, la femme au lait, la femme au pain, quand le même chien nommé Cocarde se fut battu avec le même chien nommé Greluchon, je renonçai pour toujours. Tous ces projets que j’avais faits pour le jour du signe, filer le secrétaire de Dumas à sa sortie de bureau, lui parler, lui offrir un apéritif, reprendre ces itinéraires qui me faisaient descendre vers la Seine quand j’habitais les quais, suivre cette ligne de faîte qui va du Père-Lachaise aux Buttes-Chaumont, que n’abandonne pas la vraie mélancolie mais d’où descendent vers la Seine de jeunes ruisseaux souterrains, j’y renonçais pour toujours.

C’est fait… Le signe est fait…