Jean Tellier – L’anniversaire de Victor Hugo

Avez-vous remarqué dans quel silence, et j’oserai dire dans quelle indifférence on l’a célébré cette année ? La Comédie-Française a donné Ruy Blas et Hernani. On n’a guère fait de réflexions. Ç’a été tout. L’année dernière, nous avions eu du moins un article de M. Jules Lemaître, qui avait fait tapage, et même scandale. Cette année, on n’attaque même plus le vieux poète : on l’oublie ; et M. Lemaître comme les autres.

Me pardonnera-t-il mon indiscrétion, si je vous conte une anecdote récente ? J’étais chez l’excellent critique, et je le félicitais de ce ruban rouge qu’il a gagné si vite et si bien :

– Ainsi, lui disais-je, on vous décore avec Brunetière. Tels Lamartine et Hugo décorés le même jour…

M. Lemaître est un esprit naturellement placide. Il ne s’étonne guère. Il eut pourtant un mouvement de surprise :

– Hein ? me dit-il. Got ? Vous dites que Got a été décoré en même temps que Lamartine ?

Il oubliait jusqu’au nom du poète de la Légende des siècles

Je ne sais si nos autres critiques en sont là, mais le fait est qu’ils ne s’intéressent guère à Hugo. M. Brunetière ne le goûte point extrêmement. M; Anatole France, à ce qu’on me dit, ne peut pas le souffrir. M. Bourget n’a pas de tendresse particulière pour lui. Voilà, je pense, avec M. Jules Lemaître et M. Sarcey, les esprits critiques les plus distingués de ce temps. Pas un n’a tenté seulement de fixer la valeur de l’œuvre de Hugo en quelque étude d’ensemble. Déjà, Sainte-Beuve et Taine avaient fait de même. Abstentions curieuses, où il entre à la fois du dédain et de la crainte… Et les jeunes gens aussi méprisent Hugo, ou affectent de le dédaigner. Demandez à un symboliste ce qu’il pense des Contemplations. Vous verrez de quel air il vous répondra ! Hugo n’a plus guère pour lui que les provinces. (Tel Brébeuf au temps de Boileau.) Ou, pour mieux dire, il a, dans les provinces comme à Paris, la foule, – qui, d’ailleurs, se contente de le vénérer et se garde de le lire. Et comme, tôt ou tard, c’est toujours l’opinion des lettrés qui s’impose aux autres, on peut prévoir que dans dix ans sa popularité aura bien décru. Pour ma part, la chose m’apparaît certaine, et je m’en afflige.

On me dit : s’affliger est vain, et il serait vain de s’étonner aussi. Hugo a de son vivant trop fatigué les oreilles des hommes, pour qu’on ne le lui fît pas payer un peu après sa mort. Il ne croyait pas dire si juste, en disant qu’il allait désencombrer son siècle. C’est avec un soupir de soulagement que beaucoup l’on vu partir. Et comment les en blâmer ? Si ce fut un grand poète, et un grand rhéteur surtout, ce fut aussi un grand charlatan. Combien de fois ne nous a-t-il pas annoncé qu’il allait éclairer « le fond du grand cratère », percer tout les voiles, éclaircir tous les problèmes. En fait, il n’éclaircissait rien. Quels airs farouches il prenait pour ne point dire grand’chose ! Et s’il arrive souvent que sa grandeur n’est qu’emphase, combien de fois il arrive aussi que sa sensibilité n’est que sensiblerie, et que sa grâce n’est que manière ! Puis, il avait trouvé moyen de se construire, en dehors de toute littérature, je ne sais quelle étrange réputation d’érudit et de penseur, d’homme d’État et d’apôtre. Et cela ne nous paraît-il pas juste qu’il reste enfin comme accablé sous l’énorme amas de réclame sotte qu’il avait lui-même jeté sur sa véritable gloire.

Eh bien, non, je ne le trouve pas juste. D’abord, tout n’est pas chez lui grandeur fausse, ni gentillesse affectée. Comme çà et là il est tendre et profond ! Comme telles de ses petites chansons nous est indulgente et nous va au cœur :

Un hymne harmonieux sort des feuilles du tremble.
Les voyageurs craintifs, qui vont la nuit ensemble,
Haussent la voix dans l’ombre où l’on doit se hâter.

N’est-ce pas qu’elle est toute charmante, cette indulgence de nos faiblesses et cette pensée de nous plaindre d’avoir peur la nuit ? Un Grec l’aurait eue. Musée dit de Léandre : « A la vérité il trembla d’abord. » – Des choses aussi douces, combien j’en pourrais citer de lui où l’on ne veut voir qu’un rhéteur ?

Et n’eût-il été qu’un rhéteur, après tout ? Les anciens vénérèrent Isocrate. M. Brunetière déclare les derniers livres de Hugo tout à fait négligeables. « On y trouve, dit-il, nulle autre chose qu’une rhétorique prodigieuse. » Et, si cette rhétorique est prodigieuse, que ne m’explique-t-il en quoi elle l’est ? Que n’en étudie-t-il les procédés et les ressources ? Une rhétorique prodigieuse, cela peut avoir son intérêt.

Rhéteur ou non, ce poète a eu la plus grande influence qu’un homme ait eue jamais sur une littérature, et la plus heureuse. Il a recréé le vers français. Il nous a laissé pour modèles, à nous, les Châtiments et la Légende des siècles. Nous sommes bien venus à le dédaigner après cela ! De tous nos poètes, depuis cinquante ans, il n’en est pas un dont l’œuvre serait ce qu’elle est si Hugo n’eût existé. Tous parlent sa langue, usent de ses rimes et de ses coupes, vivent sur le fonds d’expressions et d’images apporté par lui. Chez M. Leconte de Lisle, chez M. de Banville, les emprunts à Hugo sont continuels. M. Georges Duval nous donnait récemment un dictionnaire des métaphores d’Hugo ; et l’œuvre avait son intérêt sûrement. En veut-il faire une qui soit plus intéressante encore ? Qu’il dresse la liste de tous les emprunts que nos poètes ont faits à Hugo. Le recueil sera pour réjouir les fidèles, et pour confondre les « obscurs blasphémateurs. »

Mais il ne les convertira point, car ils ne veulent pas l’être. L’influence de Hugo sur les poètes va en diminuant. Elle sera bientôt presque nulle. Je ne sais si les choses en iront mieux. Beaucoup de jeunes qui dédaignent Hugo ne feraient pas mal de le lire. Il sut sa grammaire et sa quantité. Il pourrait les leur apprendre. Au reste, ce n’est point le dédain seulement de Hugo qui est à la mode parmi nos « jeunes », mais celui de tous leurs aînés aussi. Il en résultera ce qui doit en résulter. Dès à présent, il me semble qu’il y a, en moyenne, moins de conscience et de sûreté de factures dans les volumes des débutants d’aujourd’hui que dans ceux des débutants d’il y a dix ans. Nous allons tout doucement à la barbarie. Ce sera la vengeance de Hugo, que le mouvement poétique auquel il présida aille décroissant et s‘épuisant à mesure que nous cesseront de l’admirer.

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