Jean Tellier – Le culte de Victor Hugo

Vous savez qu’on a aménagé en musée la maison de Hugo. Et, tous, tant que nous sommes, on nous prie d’apporter ce que nous pourrions avoir de documents propres à établir « la biographie, la bibliographie et l’iconographie du grand écrivain ». O me dit qu’un perruquier a apporté une mèche de cheveux blancs, qu’il avait conservée. Il aura considéré que cet objet pouvait servir à la biographie du poète, en nous apprenant qu’il atteignit un âge avancé, et à son iconographie aussi, en nous prouvant que, dans sa vieillesse, il avait conservé des cheveux. On trouvera dans la maison sacrée beaucoup d’autres reliques précieuses. Et les étrangers qui la visiteront ne pourront être qu’édifiés de notre piété littéraire.

D’autres marques de cette piété les pourront édifier encore. Il ne paraît pas que le culte de Hugo soit près de s’éteindre parmi nous. Avez-vous entendu parler des concours de prose et de poésie organisés en l’honneur du « Maître » par l’Académie champenoise ? L’excellent président de l’Académie, M. Armand Bourgeois, m’écrit que trois cents concurrents ont répondu à son appel. A vrai dire, il en avait réuni douze cents, lorsqu’en 1884, il avait proposé comme sujet « l’éloge du vin de Champagne » et vous voyez les conclusions qu’une étroite logique pourrait tirer de-là. Mais trois cents concurrents, c’est un chiffre tout de même. Et puis, je suis frappé par les noms des deux principaux lauréats. L’un est agrégé de l’Université ; l’autre est un ecclésiastique. Cela n’est-il pas touchant, quand on se rappelle de quelle façon le poète traita les universitaires et le clergé ? et ne pourrait-on croire qu’il n’a plus d’ennemis, et que tous ont désarmé devant son génie ?

On le pourrait croire aussi, à lire nos journaux. Pas de jour où des hommes de tous les partis ne citent Hugo à propos de toutes choses, et avec un inaltérable respect. On ne l’honore pas moins à la Presse qu’à la République française ; et il est aussi vénéré du Gaulois que du Radical. Son œuvre est le bréviaire de M. Reinach, et la bible de M. Rochefort, et c’est merveille de voir, comme d’un même texte, ces deux écrivains tirent des conclusions différentes. Il n’est pas jusqu’à M. le général Boulanger qui ne se plaise à citer les Châtiments, encore qu’il ne les ait pas lus. Il n’y a pas longtemps qu’il ornait une de ses harangues de ces deux vers, que lui avait soufflés M. Rochefort :

Cette bande s’embrasse et se livre à des joies
: Bon ménage touchant des vautours et des oies !

Et je ne sais si, en récitant ce distique, M. Boulanger saisissait bien à quel point il était spirituel à M. Rochefort de le lui avoir soufflé…

Quoi qu’il en soit, rien de plus beau que ce culte universel pour le génie. Et, comme je disais, les étrangers ne sauraient manquer d’en être édifiés…

Eh bien ! non. Les étrangers ne seront pas tant édifiés que cela. Pour peu que la curiosité leur vienne de parcourir les livres que publient les plus raffinés de nos lettrés, ils auront des surprises. Ils ouvriront, j’imagine, les Esquisses et Impressions, de M. Paul Desjardins. Un Homme libre, de M. Maurice Barrès, le dernier recueil d’articles de M. Jules Lemaître ; et ils n’en croiront pas leurs yeux. M. Desjardins n’a pour Hugo que dédains et pitiés. M. Lemaître l’appelle avec sérénité « le pauvre Hugo ». M. Maurice Barrès est plus dur encore : « Etre boiteux ou manchot ! s’écrie-t-il en un endroit où il veut exprimer son horreur des difformités physiques, j’aimerais autant qu’on me vît le tour d’esprit de Victor Hugo. »

Je disais tout à l’heure que Hugo n’avait plus d’ennemis. Le lettré le plus extraordinaire de ce siècle n’a plus d’ennemis, en effet, sinon les lettrés. Parcourez ce qu’ont écrit depuis quatre ans nos critiques sur Hugo. Vous verrez que leur sentiment à tous peut se résumer en ces quelques mots : « Ce fut un triple sot. Mais il savait sa langue, et il rimait bien. »

Ce sentiment bizarre, ils l’appuient sur deux raisons principales.

D’abord ils ont fait cette découverte que celui à qui nous devons tout n’a rien inventé. Ce malheureux était à ce point dépourvu de toute initiative que jamais il n’eût songé à écrire les beaux fragments épiques de la Légende des siècles, si Lamartine n’eût composé au préalable une manière d’informe et d’illisible épopée (la Chute d’un ange). Il n’eût jamais écrit de poèmes néo-grecs sans Gautier et Banville. (Des poèmes néo-grecs, il y en a dans les Odes et Ballades, et je serais curieux qu’on m’indiquât où sont ceux de Gautier.)

Michelet et George Sand ont eu avant lui l’amour mystique du peuple et le culte de la Révolution. (Il serait aisé de montrer que c’est là une erreur de fait. Mais, quand ce serait vrai, qu’est-ce donc qu’on en prétendrait conclure ? Et l’étrange idée qu’on se fait ici de l’invention poétique ? Dante fut guelfe avant d’être gibelin, et il ne paraît pas qu’il ait inventé, plus que Hugo, sa doctrine religieuse et politique. Je le dénonce aux dédains de nos lettrés. Et je leur dénonce aussi le versificateur Lucrèce, à la charge duquel j’ai relevé ce fait accablant, qu’il ne devint épicurien qu’après qu’on lui eut enseigné la doctrine d’Epicure…)

Et ils ont fait cette autre découverte, que Hugo ne s’entendît nullement en philosophie. Là-dessus il souffriront que je ne les croie point. Cette folie de s’imaginer qu’un homme par le mystérieux univers au point où l’était ce rare poète, n’eût point en lui plus de « matière philosophique » que n’en ont les professeurs. Hugo fut un très grand philosophe, si, comme je le crois, la philosophie n’est autre chose que la conscience et l’obsession de l’universel.

Notez que ceux qui le méprisent le respecteraient fort, s’il eût pris seulement la peine de versifier quelques propositions matérialistes et pessimistes, comme on en trouve à la douzaine dans les livres spéciaux. Mais qui ne voit que cette morne et courte sagesse, il en était capable autant que d’autres, et qu’il s’y fût tenu s’il avait eu moins de sève et de force, un moins puissant orgueil, un moins magnifique amour de vivre ? Qui ne voit que sa grandeur fut justement de ne s’y vouloir point tenir, et que le pessimisme fût-il le vrai, son optimisme exalté et laborieux resterait la plus fière des protestations contre la nouvelle absurdité des choses ?

O les plaisants sceptiques ! A y regarder de près, la tranquillité de leur mépris sans bornes pour le panthéisme et l’optimisme de Hugo, suppose en eux deux convictions qui sont les plus candides du monde : la première, qu’il y a une vérité et qu’ils la connaissent ; la seconde, qu’à supposer la vérité connue, ceux qui l’ont aperçue une fois et s’y sont tenus, doivent être considérés comme de plus grands esprits que ceux qui l’ont dépassée…

Je me laisse entraîner. Je ne voulais que signaler une fois de plus l’étrange désaccord où continuent d’être à l’endroit de Hugo, le « peuple » et les « habiles ». Je n’ai pu m’empêcher de vous montrer que, s’il fallait choisir, « j’étais peuple ». J’ai cette infirmité de ne me point croire un plus grand écrivain que le poète du Satyre, ni même un profond penseur. C’est dire qu’on ne me saurait compter parmi les gens d’esprit. Pour un peu, j’ajouterais que j’en suis bien aise.

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