Jean Tellier – Un parodiste de Victor Hugo

Avez-vous, je ne dis pas lu, mais seulement ouvert, le recueil d’articles de défunt M. Caro qu’on vient de publier sous le titre de Poètes et Romanciers ? Si oui, vous y aurez aperçu des pages sur les Contemplations, qui sont bien étranges. Etranges pour moi, du moins, car les jugements n’y diffèrent guère de ceux qui sont de mode à présent, et, normaliens ou décadents, nos jeunes n’en seront nullement effarouchés. Pour M. Caro, les Contemplations sont une déception. Les satyres qu’on y trouve sont « grotesquement furibondes », les pièces philosophiques, absurdes ; des pièces d’amour, on pourrait applaudir une ou deux, si ces riens « étaient signés Parny, ou même Béranger ». Au reste le style est partout « étrange ; et pour les appositions de substantifs qui se rencontrent çà et là dans le livre (cheval aurore, gibet misère) et qui sont comme des raccourcis violents de comparaisons, « ces unions font rougir la langue française ». Mais le mot décisif est celui-ci :

Il y a à la fin des Contemplations une page admirable, où, comme Zoroastre imaginait Ormuzd et Ahriman réconciliés à la fin des temps, et « l’enfer même devenant un lieu de délices », Victor Hugo aussi imagine l’esprit du mal transfiguré dans l’avenir, et conduit par Jésus devant le trône de Dieu :

Et vers Dieu, par la main, il conduira ce frère,
Et, quand ils seront près des degrés de lumière,
Par nous seuls aperçus,
Tous deux seront si beaux que Dieu, dont l’œil flamboie,
Ne pourra distinguer, père ébloui de joie,
Bélial de Jésus !…

M. Caro cite la page ; et savez-vous comme il l’annonce ? « Ici, dit-il, il faut citer textuellement. On croirait que nous inventons. » Oh ! non, on ne l’aurait pas cru…

Notez que M. Caro n’était point un détracteur de parti pris. C’était un critique tout à fait poli et bienveillant. Il n’aurait pas demandé mieux que d’admirer. Mais tout cela lui semblait si parfaitement exécrable ! Tous les livres de Hugo ont été jugés absurdes à leur apparition. Je comprends, pour moi, que le poète, exaspéré de tant d’inintelligence, ait fini par s’arrêter à cette idée sommaire que tous les critiques étaient des sots ou des Zoïle. Sans doute, il avait tort de le croire, mais on avait tout fait pour qu’il le crût. A propos de l’Année terrible, M. Louis Étienne écrivait : « M. Hugo tombe à chaque page dans la platitude, cet écueil des talents appauvris. »

Le même Louis Étienne avait distingué dans la première série de la Légende des Siècles « dix-sept bons vers ». Il ne disait pas « dix-sept beaux vers ». Pour beaucoup de critiques et pour M. Eugène Veuillot, notamment, c’est de cette première série de la Légende des Siècles que date la « décadence » de Victor Hugo. Pour d’autres, elle avait commencé depuis longtemps déjà. Gustave Planche au début de son article sur Ruy Blas (1828) déclarait que l’auteur d’une telle œuvre était « tombé au-dessous de la critique littéraire ». En 1834, M. Nisard qualifiait le poète des Feuilles d’automne de « jeune homme déchu ». Voilà une déchéance précoce et de quand datait-elle donc, si elle était en 1834 un fait accompli ? J’apprends par un article de Sainte-Beuve que, lorsque parut la seconde série des Odes et Ballades, on fut généralement d’avis qu’elle était loin de tenir les promesses de la première. Ainsi, c’est de 1824 que date, contre Victor Hugo, l’accusation de « déchéance » et de « décadence ». Il avait vingt-deux ans. On conviendra qu’il eût été malaisé de s’y prendre plus tôt.

Mais, de tant de recueils, aucun ne fut aussi maltraité que les Contemplations. Soyez sûrs qu’en son temps l’article de M. Caro parut modéré, et plutôt optimiste. Lisez ceux de Gustave Planche, de Louis Veuillot, de Barbey d’Aurevilly… Ils n’y vont pas de main légère, et M. Barbey résume d’un mot l’impression générale : « Victor Hugo est mort… »

Comme je me promenais sur les quais, occupé de ces souvenirs dont se réjouissait mon incurable hugolâtrie, j’ai découvert un petit livre que je crois tout à fait ignoré. Il m’a coûté vingt-cinq sous, et je ne les regrette pas, car il m’a diverti. C’est une parodie des Contemplations. Elle a pour titre : les Recontemplations, avec ce sous-titre : Moins de douze mille vers. Cela est signé Van Il… Une dédicace m’apprend que ce pseudonyme cache un personnage considérable, M. L. Alvin, « conservateur en chef de la Bibliothèque royale de Belgique » [L. Joseph Van IL(Louis-Joseph Alvin).- Les Recontemplations, moins de douze mille vers…- Bruxelles : Bruylant-Christophe, 1856.-In-12, 195 p.]. Pour épigraphe, ces trois vers de La Fontaine :

Quand l’absurde est outré, l’on lui fait trop d’honneur
De vouloir par raison combattre son erreur ;
Enchérir est plus court, sans s’échauffer la bile.

Cela est net, comme vous voyez.

La fantaisie de M. Alvin en vaut d’autres. Il y a à la fin du livre un lexique de la langue de Victor Hugo, avec exemples empruntés aux Contemplations. Quelques lignes sont amusantes :

ALPHABET. – Se dit très bien de tout ce qui présente un peu d’obscurité :

Les constellations, sombre alphabet qui luit…
O nature, alphabet des grandes lettres d’ombre !

BORNE ARISTOTE. – Médiocre philosophe :

Syllepse, hypallage, litote,
Frémirent. Je montai sur la borne Aristote…

EFFARÉS. – Se dit très bien des choses inanimées (les astres effarés, les objets effarés). Se dit aussi très bien des personnages particulièrement connus pour leur sérénité calme. Exemples :

A Racine effaré nous préférons Molière…
Les Abrahams effarés…

MÉMOIRE ANTÉRIEURE. – Faculté au moyen de laquelle on parvient à oublier. Exemple :

Et la mémoire antérieure
Qui le remplit d’un vaste oubli…

Cela n’est point très méchant, et on s’en peut réjouir un instant, tout en admirant profondément le poète. De même, pour les vers. Naturellement le parodiste emploie à toutes les lignes ces appositions de substantifs qui révoltaient la pudeur de M. Caro :

Car celui qui, livrant le combat ignorance,
S’est enfui quand venait le combat vérité,
Ne te cueillera point, verte palme Espérance,
Qui croît sur l’arbre Eternité !

Et naturellement aussi, les pitiés bizarres de Hugo, et ses sympathies paradoxales (J’aime l’araignée et j’aime l’ortie), servent de thème à des plaisanteries faciles :

J’aime la tortue, en sa carapace
Retirant son cou ;
J’aime le butor, la buse rapace.
Et le kangourou.

Le chabot me va, car il est difforme
Et tout contrefait…

Je ne te hais point, lentille punaise,
Ni toi, poinçon pou !

Mais la première pièce du livre n’est pas une parodie. C’est une satire, une apostrophe directe à Hugo. Elle témoigne de peu de sens critique. Mais ou je me trompe, ou les vers ne vous paraîtront point si gauches, pour être d’un inconnu :

Ta muse, fantasque Erato,
De la libellule a les ailes,
Comme un autre Benvenuto,
Ta strophe, tu nous la cisèles ;

Ton vers au rythme indéfini
Se disloque en triple césure
Ainsi qu’un clown de Franconi
Dont le corps n’est qu’une jointure.

De Boileau narguant la leçon,
Ta baguette, vaillante à l’œuvre,
Frappe et sépare en maint tronçon,
L’alexandrin, pauvre couleuvre.
De l’idéal et du réel,
Confus amas, triste mélange,
Lorsque ta tête est dans le ciel,
Ton pied patauge dans la fange ;

Exaltant ce qu’on a honni,
Couvrant d’ombre ce qui rayonne,
Mêlant les roses de Parny
Aux fleurs dont la mort se couronne,

Tu butines sur les sommets,
Tu sais moissonner dans le vide,
Mais la saine raison jamais,
Sombre songeur, ne fut ton guide…

Autour du cirque Emilien
On peut rencontrer d’aventure
Un ouvrier ciselant bien
L’ondoiement d’une chevelure,

Un ongle, une plume, une fleur,
Qui sous le moindre souffle tremble,
« Mais, dit Horace, le malheur,
C’est qu’il ne peut faire un ensemble ! »

Vit-il encore, M. Alvin ? S’il vit, il doit être bien vieux. Mais il me plaît de penser qu’il passe encore ses journées parmi les livres, à la Bibliothèque royale, et qu’il relit son Horace. Ce doit être un petit vieillard, malin, propret et suranné. J’imagine que les Belges d’à présent l’effarent, avec leurs tristesses, leur mysticisme, leurs perversités. Sûrement il ne parle qu’avec effroi de Rodenbach, et de Verhaeren, et des vers où M. Maeterlinck décrit les hyènes rouges de ses haines et les chiens verts de ses péchés, et des poèmes symboliques et « instrumentés » de M. René Ghil. Et peut-être qu’aujourd’hui, s’il resonge à ces Contemplations qu’il a moquées, dans le lointain où elles lui apparaissent, elles lui semblent comme plus proches des œuvres classiques. Peut-être qu’il est près de les considérer, à voir qu’on les néglige, et qu’il aime à dire que, tout de même, le mauvais de ce temps-là valait mieux que le bon d’à-présent…

Je ne veux pas surfaire ma trouvaille. Elle m’a amusé un instant, et j’ai pensé qu’elle vous amuserait de même. Mais les « Ennemis de Victor Hugo » ne pourraient-ils fournir matière à un livre intéressant ? Je crois que oui, et qu’on l’écrira. Dès maintenant nous avons des chercheurs qui se font une spécialité d’étudier la vie et l’œuvre de Victor Hugo, – M. Macé de Challes, par exemple, de qui le Figaro a publié de curieux articles. Nous aurons sous peu tout un clan d’hugoïstes (est-ce ainsi qu’on dira ?) comme nous en avons un de moliéristes. Je suivrai, quant à moi, leurs études avec intérêt. Et, malgré les dédains de nos critiques d’aujourd’hui (qui ressemblent de près à ceux d’autrefois), je veux espérer que je ne serai pas seul…

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