Jules Janin – La double méprise

– VOUS savez la vieille maxime : Les mariages se font dans le ciel. Il en est de ce proverbe comme de beaucoup d’autres proverbes que je n’ai jamais pu comprendre.

La sagesse des nations est embrouillée à faire peur ; on la  prendrait souvent pour un système de philosophie allemande appliqué à l’histoire. Voilà pourquoi j’estime beaucoup l’honnête Espagnol qui a le premier arrangé des variations sur les vieux proverbes. A force de vieillir, le thème était usé jusqu’à la corde. A mon sens il serait temps de faire quelques changements indispensables au proverbe dont je parle : Les mariages se font dans le ciel.

En fait de mariage aujourd’hui, on s’en fie beaucoup moins à la Providence qu’au notaire royal. On se marie encore plus devant ses témoins que devant le prêtre. Le cabinet de l’officier public est visité avant l’église ; le sacrement est devenu une superfluité vulgaire, un vain et factice cérémonial. Le hasard lui-même, ce grand marieur d’autrefois, a perdu toute son influence. Pour se marier, vaut encore mieux s’en fier aux entrepreneurs de mariage dans les journaux qu’au hasard.

Le hasard, c’est un dieu trop capricieux, trop fantasque, trop boudeur, trop peu clairvoyant, pour conclure parmi nous cette grande affaire qui se nomme mariage. Qui voudrait se charger de marier Venise au Grand-Turc, aujourd’hui où le doge lui-même a tant de peine à se marier à la mer ?

Faites donc les variations nécessaires au vieux proverbe ! Il n’y a plus de mariages qui se fassent dans le ciel. Le mariage est une chose essentiellement de la terre, comme une vente ou un contrat aléatoire. Plus d’amour, plus de passion, plus de ces élans indicibles qui poussaient deux amants à l’autel. Encore une fois, je m’étonne que le proverbe des mariages dans le ciel subsiste encore dans un siècle où les opinions les plus tenaces et les préjugés les mieux consacrés sont rejetés avec aussi peu de cérémonie et de regret que les os des générations passées, sous la bêche du fossoyeur qui creuse une fosse dans le cimetière.

Voyez comme se font tous nos mariages !

Les vieux généraux ne préparent pas avec plus de soins une bataille qui doit être décisive. Les deux époux, avant de s’unir, se sont observés longtemps ; ils ont fait plus d’une marche et d’une contre-marche, ils ont battu la campagne en éclaireurs, ils se sont dressé l’un à l’autre plus d’une embûche, ils ont fait de longues haltes sous les armes, ils ont parlementé, ils ont dressé un traité d’alliance, ils se sont livré des otages, ils ont stipulé des dommages et intérêts, ils sont entrés par la brèche dans l’hymen, comme Richelieu entrait dans les villes. Que de peines ils se sont données, les deux combattants, avant de chanter le Te Deum !

Que de musique sur le piano, que de grâces virginales, que de robes blanches, que de peintures à la sépia, que d’attention à se tenir droite et bonne il en a coûté à la jeune épouse.

De son côté, que de peines pour s’enrichir, que d’attentions sur ses mœurs, que d’habits neufs, que de privations de tout genre : le jeu, le bal, le cigare de la Havane, il en a coûté à l’époux avant de conclure cette grande affaire !

Sans compter tous les soins de la mère, tous les efforts des amis, tous les calculs de l’avarice, toutes les informations sur la vie passée ; sans compter le contrat, les acquêts et les conquêts, la corbeille et le trousseau, et les valets qui mêlent leurs vœux intéressés à cette union : voilà ce qui s’appelle encore aujourd’hui un mariage fait dans le ciel !

Je veux pourtant, et vous l’auriez jamais deviné à l’exorde de mon histoire, vous raconter deux mariages faits dans le ciel, deux mariages très heureux dont le hasard cependant fut le grand prêtre. Le hasard échangea l’anneau nuptial des amants ; il unit la jeune fille au vieillard, la femme sur le retour au jeune homme, et la conclusion du mariage fut heureuse.

Vous voyez bien qu’en vous avertissant du dénouement de mon drame, je ne crains pas d’en affaiblir l’intérêt, tant je suis sûr que vous serez attentif à mon récit.

Mais vous sentez bien que ce mariage qui se fait dans le ciel ne s’est pas fait dans le ciel de l’Europe. Notre vieux monde a trop profané le mariage, il l’a traîné beaucoup trop sur son théâtre, beaucoup trop humilié dans ses livres, beaucoup trop profané dans ses mœurs, pour que le ciel de l’Europe préside encore à nos hyménées par contrat. Le ciel est d’airain pour les époux.

Laissons donc ce vieux monde ; passons la mer, allons sous un ciel vierge, allons sur les bords de la rivière Rouge dans l’Amérique du Nord ; visitons les belles prairies du Sud-Ouest de l’Amérique, beau pays, vaste contrée entourée de forêts primitives, chargée de fleurs qui étincellent dans l’herbe comme des rubis perdus par une reine après une orgie ; et au-dessus de tout cela, un grand soleil, auprès duquel le soleil de l’Europe n’est qu’une lanterne sourde ! Mais j’ai peur de me perdre dans cet océan de gazons et de fleurs ; revenons tout simplement aux bords de la rivière Rouge, s’il vous plaît.

Voulez-vous descendre avec moi à la petite ville d’Adayes sur le fleuve Rouge ? Adayes fut tour à tour une ville espagnole, puis une ville française ; après de longues et sanglantes disputes, elle est restée ville espagnole. Là, plus d’un Européen bel esprit est venu changer contre une culotte de peau sa culotte de soie et les mœurs des cités contre les mœurs des forêts. Venez à Adayes avec moi, vous y trouverez de bonnes gens, simples, hospitaliers, ignorants, bigots, très honnêtes surtout, et ne songeant nullement au bien d’autrui. Seulement prenez garde à votre cravache, pour peu que le bout de cette cravache soit en argent.

O mœurs vraiment patriarcales et primitives !

Dans ce lieu, la vieille Europe se fait jeune fille et elle joue son rôle de son mieux. Innocente fardée ! simplicité vernie ! probité qui a beaucoup de cadenas !

Quand vous avez traversé la ville espagnole, ces maisons recouvertes de torchis, ces portes basses où l’habitant paresseux respire mollement le frais du soir, ces pans de murs qui sont déjà des ruines, et ces vieux troncs qui témoignent encore pour la forêt abattue, vous vous trouvez en présence d’une église, une vieille petite église, sur ma parole ! C’est un monument déjà, cette petite église. Approchez-vous, vous verrez les vides de la pierre, et le clocher s’inclinera jusqu’à terre pour vous donner son bonjour amical ; le vent gémit dans les arceaux ; la porte a ses sculptures gothiques, le mur d’enceinte ses traditions.

Grâce à sa cathédrale, la ville d’Adayes a son moyen âge, elle aussi, comme toutes les villes de France, d’Angleterre ou d’Allemagne ont le leur.

La ville d’Adayes a ses antiquaires et ses ruines comme nous avons les nôtres. Et en effet, quel bonheur de pouvoir balayer la poussière des âges sur les débris des monuments d’autrefois !

Grâce à son église, Adayes aura bientôt sa société des antiquaires pour la décrire et son Walter Scott pour faire des contes. Toutefois, quoi d’étonnant ? L’église d’Adayes n’a-t-elle pas un siècle de vie ? Pour l’Amérique, c’est beaucoup, un siècle ; dans le nouveau monde, on est de bonne heure antiquité.

Regardez bien cette église, je vous prie ; elle a quatre cloches dans son clocher, dont trois fêlées, qui dans les fêtes religieuses témoignent de la joie publique par la plus dissonante harmonie qui se puisse imaginer ! une véritable harmonie d’opéra-comique, Messieurs ! le plus épouvantable carillon que vous ayez jamais entendu au mariage de votre rivale, Mesdames !

L’église est carrée à peu près ; elle mérite, comme c’est son droit, le nom de cathédrale. Ses murs sont ornés d’effroyables figures de saints, qui ont l’air d’être atterrés par le bruit des cloches. Église primitive, peinture primitive, carillon primitif : que voulez-vous ? tout est primitif en ce lieu, excepté le prêtre qui dit la messe et l’ouaille qui l’entend.

Regardez l’église avec respect, ôtez votre chapeau comme ferait un Espagnol. Ceci est l’église, ou plutôt fut l’église du vénérable pasteur Balthazar Polo.

Balthazar, un vrai saint qui avait assisté au convoi de Louis XIV, qui avait vu passer en carrosse toutes les maîtresses de Louis XV ; bonhomme, charitable et chrétien. Une affaire d’amour l’avait conduit, à travers mille périls, au Nouveau-Mexique. Dieu l’avait fixé à Adayes pour prendre soin des corps et des âmes des habitants. Il enseignait à lire aux hommes de bonne volonté, il répétait leur Ave aux tout petits enfants, il guérissait la fièvre jaune des vieilles femmes ; aux jeunes hommes il proposait des énigmes, et avec les jeunes filles, le dimanche, il jouait au colin-maillard ; colin-maillard, un jeu tout nouveau qu’il avait transplanté dans le pays avec des graines de melon et de tournesol. Le père Balthazar Polo était à la fois le curé, le maître d’école et le médecin de la ville ; il aura la première place dans l’histoire de cette ville, si cette ville est assez malheureuse pour avoir une histoire quelque jour.

C’était un homme accompli, d’une conscience douce, d’un sommeil profond, d’un cœur tendre, d’un appétit toujours ouvert comme sa figure, d’une physionomie sans défaut et sans tache ; seulement il avait une taie sur l’œil droit.

C’était pourtant le meilleur de ses deux yeux, au temps où il en avait deux ; il perdit cet œil droit par la fâcheuse brusquerie d’un Castillan qui lui avait marché sur le pied et qui s’en était vengé en lui donnant un coup de poing dans l’œil ; ce qui fit que depuis il eut la vue faible et incertaine : le plus grand jour n’était pour le digne curé que le faible crépuscule du matin ou la tremblante et timide clarté de la lune qui se lève entre les arbres. Ajoutez qu’il avait été si fort occupé d’importer à Adayes les tournesols et le jeu de colin-maillard, qu’il avait complètement oublié d’y transporter des lunettes, le bon curé !

Mais il était si bon, si bienveillant, si humain, si rempli d’excellentes intentions, que personne à Adayes ne se permit de rire de ses innombrables quiproquos, car il avait des méprises plaisantes, dont on ne riait pas, tant c’était un homme respectable et respecté.

Sa charité allait à l’aveugle et comme elle pouvait, sans bâton et sans chien, sans que personne lui criât gare, par respect. On le vit plus d’une fois adresser à un nègre tout nu de très véhémentes exhortations sur les devoirs des maîtres envers les esclaves, sur l’humanité, la patience et la bonté ; tout au rebours il prêchait aux maîtres l’obéissance, la soumission, le travail. S’il rencontrait une coquette de village, le nez au vent, l’œil noir, le pied mignon, il déplorait avec elle la manie du jeu, l’abus des liqueurs fortes et les emportements de la colère, qui fait jurer en vain le nom de Dieu.

L’instant d’après, à un vieil Espagnol sans chemise, nu-pieds, sale, graissé de suif, puant, véritable Espagnol ! Espagnol primitif avec un puncho et une paire de culottes déguenillées, les seules qu’il eût au monde, à celui-là il débitait un sermon contre les parures, contre les couleurs tranchées, les habits brodés d’or, le camée qui brille et qui sert de maintien. Ainsi était fait le digne curé !

Mais toutes ces méprises, comme il a été dit, n’altéraient en rien le respect dû au pasteur. Quand il parlait au nègre, le nègre l’écoutait ; à l’homme blanc, l’homme blanc l’écoutait, quoi qu’il pût dire !…

Jamais, ni aux vieillards, ni aux jeunes gens, il ne vint en idée de se moquer de cette respectable parole. Ils avaient autant d’estime pour les lumières du père Polo qu’ils avaient de reconnaissance pour ses bontés ; et, quand il venait à se tromper plus qu’à l’ordinaire, ils prenaient aussitôt un air grave, et, secouant lentement leurs solennelles têtes espagnoles, ils se disaient entre eux que le vénérable Polo avait sans doute ses raisons pour agir ainsi ; si bien que le plus souvent le digne homme pouvait être aveugle et distrait sans aucun fâcheux résultat soit pour les autres, soit pour lui-même.

Toutefois, pour en revenir à ma vieille église et au proverbe des mariages dans le ciel, il arriva un jour que la méprise du bon pasteur fut suivie de bien des chagrins et de bien des larmes. Cela se passa dans ma petite église et sous l’empire de mon proverbe.

Au temps dont je parle, la plus jolie fille d’Adayes, où il y avait bien des jolies filles, était, au jugement même de toutes les femmes, Thérèse Paccard, la fille d’un Français qui avait épousé une Espagnole de ce village. Thérèse avait toute la grâce française et toute la vivacité espagnole, la peau blanche d’une Parisienne et l’œil noir d’une Andalouse. Thérèse parlait le français avec l’accent espagnol, et c’était une charmante langue, ainsi parlée, avec ce regard. A seize ans Thérèse était orpheline, sans fortune et sans autre asile que la maison de quelques amis.

Non loin du village vivait un jeune homme, enfant d’un père espagnol et d’une mère française. C’était encore un charmant produit celui-là, un beau résultat de ce mélange des deux sangs, un jeune homme plus Espagnol que Français, comme Thérèse était plus Française qu’Espagnole. Notre héros, las de garder les troupeaux dans les grandes plaines ouvertes des Avoyelles, avait émigré auprès d’Adayes ; il  avait acheté quelques arpent[s] de terre, et, s’élevant ainsi à la rude profession de propriétaire, il vivait avec son vieux père et toute une armée de sœurs dans une maison qu’il avait construite de ses mains.

Richard Alvarès, alors dans sa vingtième année, était un des plus beaux hommes de la province, malgré son pourpoint de peau et sa petite veste, costume des prairies. Il avait les cheveux blonds d’un Normand, car sa mère était Normande ; son teint frais et animé exprimait toutes les passions ; sa tête, petite, se balançait sur des épaules robustes ; son port était noble, son parler franc, et au bout de ses deux bras, se dessinaient deux larges poignets teutoniques.

On l’eût comparé trente fois par mois à Hercule et à Adonis, si Hercule et Adonis eussent été plus connus dans le pays ; mais le père Polo ne les avait pas importés à Adayes avec les tournesols et le colin-maillard.

Alvarès vit Thérèse, il aima Thérèse. Thérèse baissa les yeux sous le regard brûlant d’Alvarès ; elle devint rouge d’abord, et puis toute pâle ; lui aussi, sous les yeux baissés de Thérèse, il fut tout rouge, et puis tout pâle. Au bout d’un mois, la jeune fille, un dimanche, allait consulter le vénérable Balthazar Polo.

Le digne Balthazar ! Il était si intelligent qu’il vit tout de suite, malgré ses mauvais yeux, la rougeur de la jeune fille.

« Oui, mon enfant, dit le bon curé ; oui, mon enfant, je te comprends, je te vois. Il est vrai que le jeune homme n’est pas riche et que tu es très pauvre ; mais vous êtes l’un et l’autre honnêtes, actifs et jeunes ; vous vous aimez, je sais cela, Thérèse : ce n’est pas moi qui vous empêcherai d’être heureux ! »

Vers le même temps et tendant au même but, le mariage, marchait à pas lents un autre amour, moins tendre peut-être, mais plus prudent et plus respectable, entre un couple d’un âge mûr. Dans une riche et opulente plantation vivait depuis dix-huit ans Mme Labédoyère, veuve d’un riche planteur, sans enfants et dont la quarantième année allait sonner. Celle-ci était une Anglo-Américaine que Labédoyère avait rencontrée dans une ville de l’Atlantique, pauvre, fière et jolie, et qu’il transporta sur les bords de la rivière Rouge pour le gouverner, ainsi que son ménage, pendant que lui-même gouvernait ses nègres.

L’honnête planteur, après la lune de miel, trouva sa femme beaucoup plus dans son rôle de femme-maîtresse qu’il ne l’avait espéré. Après dix ans de mariage, il était rentré dans sa liberté primitive, ou, pour parler sans métaphore, il était mort, le plus soumis et le plus ponctuel des époux. Depuis huit ans passés, Mme Labédoyère, seule héritière des vastes propriétés de son époux, était condamnée à la solitude du veuvage. Vingt ans de plus sur sa tête avaient changé quelque peu Mme Labédoyère. A l’air rêveur de la jeune fille avaient succédé les airs impérieux de la grande propriété ; le frais visage de dix-sept ans avait fait place à une figure carrée, entrecoupée de sombres sourcils, rehaussée par une légère et brune moustache et éclairée par deux yeux noirs qui ne savaient plus se baisser. Tout le reste de la femme était à l’avenant ; la taille de la sylphide s’était élevée jusqu’à la corpulence de la ménagère, et le pied majestueux de la noble dame avait renvoyé bien loin les pas vifs et joyeux de ses jeunes années.

Cette dame, ainsi faite et ainsi riche, soit oisiveté, soit ennui dans sa maison solitaire, avait imaginé de concevoir les hommages d’un vieux et riche Français qui végétait comme elle à deux ou trois milles de son habitation, un mille plus loin que la maison du jeune Richard et de sa famille. M. Dulac, le riche Français en question, était un petit homme sur le versant de la soixantaine, hypocondre jusqu’à la moelle des os, acariâtre à l’excès ; son visage était jaune et ridé : on eût dit une pomme deux mois après l’automne, sans sa lèvre pendante et son sourire ennuyé et mécontent ; du reste taciturne, mélancolique, dormeur. Il fallait tout l’ennui de Mme Labédoyère pour la faire songer à voler en secondes noces avec un pareil homme.

Mais n’avoir à gronder que des domestiques, n’avoir pour esclaves que des gens achetés au marché, regarder chaque soir le joug du mari défunt inoccupé, meuble inutile, cela était dur pour la digne femme. Et puis cela lui parut noble et beau d’apprivoiser une bête aussi farouche que M. Dulac. Elle se mit donc à être polie et bonne pour le ridé personnage ; elle eut pour lui des prévenances inouïes, elle lui envoya toutes sortes de friandises, elle lui parla avec sa voix en fausset, elle fit sa barbe ! Son regard même, à force d’étude et d’attentions, devint doux et patelin et se teignit de cette molle fascination qui distingue le chat quand il fait patte de velours : cela réussit fort à la dame.

Le vieux gentilhomme devint pensif. Il se demanda, égoïste qu’il était, si les attentions, les petits soins et les prévenances d’une si belle veuve et si douce, ne lui seraient pas un utile secours dans les infirmités toujours croissantes de la vieillesse. Ceci alla si loin que M. Dulac étudia quelques mots de galanterie, et les débita l’un après l’autre sans trop grimacer.

Comme Mme Labédoyère était aussi pressée que lui, après quelques moments d’hésitation et d’une pudeur bien naturelle, notre veuve consentit à unir son cœur et ses esclaves au cœur et aux esclaves de M. Dulac.

Le vénérable couple et les jeunes amants s’étaient ainsi rencontrés dans leurs vœux les plus chers ; chaque couple ne songea plus, chacun de son côté, qu’à recevoir le serment du mariage. Balthazar Polo, la providence de tous les maris, jeunes et vieux, fut appelé en témoignage de ce quadruple serment. Les amours de nos deux couples avaient commencé en automne ; janvier, le mois glacé, venait de finir ; février jetait ses pluies sur les chemins, et les torrents étaient tellement enflés qu’il fallait être bien amoureux, pour songer au mariage avant le beau temps.

Mais enfin, les tristes pluies de février s’arrêtèrent ; et bientôt parut dans le ciel éclairci le radieux soleil de mars.

Le mois de mars, si incertain en Europe, est un beau mois dans la Nouvelle-Amérique. Mars amène de beaux jours, une brise chaude et légère ; il fait pousser l’herbe dans les champs, il couronne l’arbre de verdure ; rien n’est éclatant, plein de vie et de luxe comme un printemps de la Louisiane ! Cela vaut bien la peine, n’est-ce pas ? d’être acheté par quelques nuages qui se brisent, quelques éclairs qui brillent, quelques tonnerres qui grondent et qui tombent derrière les montagnes, sillonnant un ciel épais.

Nous étions donc au commencement, aux premiers zéphirs, aux premières fleurs, mais aussi aux plus soudains orages du mois de mars. Déjà les planteurs confiaient à la terre les graines de coton et de maïs ; les feux volants inondaient la plaine, le soir, comme autant de papillons aux ailes d’azur et sans corps. Le cornouiller étalait à loisir ses larges feuilles argentées, le bouton-rouge aux touffes cramoisies brisait les langes de l’hiver ; l’alizier, le jasmin et mille autres fleurs du printemps américain jetaient leurs parfums, leurs étamines et leurs couleurs sur les montagnes, dans le gazon, au sommet de l’arbre, partout où glisse le fleuve, partout où grimpe le chêne, partout où l’oiseau chante.

Le printemps est la saison des projets nouveaux, des espérances nouvelles ; c’est le temps pour tous les êtres de la création et pour l’homme aussi, quand il est sage, de purifier sa demeure, de se choisir une compagne ! Au printemps le vieillard, sur le bord de la tombe, fait un pas en arrière et regarde le ciel d’un œil serein. Attends le soleil, vieillard, découvre ta tête blanchie, ouvre ta poitrine, et ton regard, et ton cœur, et tous les sens de ton corps et de ton âme à cette seconde vie qui descend du ciel sur les ailes du zéphir !

Je reviens à nos amoureux. A mesure que le soleil montait plus haut, M. Dulac devenait plus tendre ; son œil s’animait à l’aspect de ces forêts rajeunies ; il attendait avec impatience le jour de l’hymen, il était pressant comme un Français de vieille cour.

« Ah ! ma chère dame, disait le vieillard d’une voix tremblotante et cassée, jouissons de notre beau printemps, cueillons les fleurs de la vie avant qu’elles soient fanées » ; et autres souvenirs de M. Dorat ou de M. le marquis de Pezay.

A des vœux ainsi exprimés, la belle veuve ne pouvait rien opposer ; elle se sentit fléchir à la seconde giboulée du mois de mars et de M. Dulac ; elle consentit donc à ne plus différer le bonheur de son époux et à marcher avec lui à l’autel.

De son côté Richard Alvarès, en phrases moins françaises, mais non moins passionnées et surtout avec le même succès, pressait et suppliait la jolie Thérèse de ne plus différer leur union. Ajoutez que la fin du carnaval approchait, et il ne restait plus que deux ou trois jours avant la venue du despotique carême, ce grand jeûne, si long et si triste pendant lequel l’Église catholique défend l’heureuse cérémonie du mariage, loi sévère en effet, surtout dans la Louisiane, où le carême tombe justement au mois de l’année le mieux fait pour dire à la femme de son choix : Je t’aime.

Comme le temps pressait, nos amants convinrent de se marier sur-le-champ ; après-demain sans retard, vingt-quatre heures avant le carême. Ce qui fut résolu dans la maison de M. Dulac et de Mme Labédoyère fut résolu aussi dans le cœur de Richard et de Thérèse au coin du bois.

Ainsi, sans se connaître, ces deux couples choisirent pour se marier la même heure et le même jour.

Ce même jour-là, on eût dit que tous les célibataires de la paroisse, vieux et jeunes insensés, s’étaient aussi donné rendez-vous à la bénédiction nuptiale. Je ne sais combien de couples d’âges, de nations et de peaux différentes, se présentèrent à l’église d’Adayes pour être mariés par le digne Balthazar Polo ; on appelle encore cette année-là dans la paroisse, l’année des noces.

« Sais-tu, Richard, disait Thérèse à son amant, que le père Polo a promis de faire des mariages demain à midi et après-demain à quatre heures du matin, et de marier tous ceux qui se présenteront à l’église ? Quel malheur d’être mariés devant tant de monde ! Tout le monde vous regarde. Mais au fait, Richard, si nous nous mariions après-demain des premiers, de très bonne heure ? Si nous laissions passer la foule demain au grand jour, et si nous venions avant la foule, le matin, avant le soleil, qui nous verra ? Et ceux qui nous verront, mariés comme nous, qu’auront-ils à dire ? Marions-nous après-demain à quatre heures du matin, si tu le veux, Richard ? »

Le jeune homme ne pouvait qu’obéir à ces très excellentes raisons, et il partit sur-le-champ pour faire tous les préparatifs de noces dans sa maison.

Une chose digne de remarque, c’est que le caprice de cette jeune et timide fille fut aussi le caprice de la volontaire et audacieuse Mme Labédoyère. Elle insista, elle aussi, auprès de M. Dulac pour n’être pas mariée avec les autres au grand jour, pour aller incognito à l’autel, la veille du carême, à quatre heures du matin. Ce fut en vain que le galant et tendre époux appela toute sa persévérance et toute sa galanterie à son secours pour vaincre les préventions de sa femme contre les cérémonies nuptiales : la dame déclara qu’elle le voulait ainsi ; que, si le mariage ne se faisait pas à l’heure dite, il serait retardé de quarante jours. M. Dulac fut donc obligé de renoncer aux cérémonies que l’Église lui réservait. Entre nous, Mme Labédoyère, voyant son époux si ridé et si flétri, le sourire aigre-doux et le corps chancelant sur ses jambes amincies par l’âge, ne fut pas fâchée de se marier dans l’ombre du matin, et d’échapper ainsi aux regards des curieux et aux propos médisants.

Enfin le dernier jour arriva ; le joyeux carnaval se sentait à peine mourir, et le pâle carême montrait déjà sa face pointue, quand, sur les trois heures du matin, s’ouvrit l’église au bruit discordant et furieux de ses trois cloches fêlées. Le digne Balthazar Polo, qui avait déjà fait des mariages toute la journée précédente, fut un des premiers à son poste. Cependant l’église se remplissait des futurs conjoints et de leurs amis ; les couples venaient les uns après les autres : c’était un spectacle d’une grande variété et d’une grande confusion, à la lueur des lanternes vacillantes dans la main des nègres.

Arrivait un jeune Espagnol avec sa señora : le jeune époux en manteau court, avec chapeau aux larges bords ; équivoque figure, où les traits espagnols étaient mêlés à ceux des aborigènes ; il marchait d’un air indifférent et distrait, soutenant une jeune femme, dont le visage plus rond et plus calme, mais moins bruni, était à demi couvert d’une mantille brodée. Sous le mantelet, près du front, on voyait le bouquet de fleurs naturelles qu’elle avait cueilli elle-même le matin. Plus loin venait une élégante Française, le sourire sur les lèvres, la rose à la joue, des fleurs artificielles dans les cheveux, exhalant les essences du continent. Elle s’appuyait légèrement sur un homme aux cheveux poudrés, et dont l’habit bleu de ciel, le chapeau et le nez retroussé indiquaient suffisamment un Français. Dans beaucoup d’autres mariés, on pouvait également remarquer un mélange bizarre de costumes, un amalgame étrange de traits de physionomie qui indiquaient d’une façon très confuse ces origines croisées. Au reste, presque tous ces nouveaux mariés étaient abrités sous de vastes manteaux de couleur sombre, dans lesquels ils avaient cherché un refuge contre l’inclémence du temps.

En effet le ciel, qui la veille était bleu et serein, s’était tout à coup chargé d’épais nuages ; mars avait passé du rire aux larmes, de la joie à la colère, enfant gâté du printemps, à qui tout est pardonné d’avance, en faveur d’un arbre qui verdit, d’une fleur qui se colore, ou d’un rayon de soleil qui s’échappe des cieux.

Quatorze couples, sur deux files opposées, les maris d’un côté, les femmes de l’autre, s’agenouillèrent, laissant entre eux un intervalle par où le prêtre put passer et unir les époux en leur donnant sa bénédiction. Derrière chaque nouveau marié se tenaient les amis et les parents, tout prêts à recevoir la nouvelle épouse après la cérémonie, et à la conduire en triomphe au domicile de son époux.

L’église était sombre, la nef était à peine éclairée par deux cierges de cire vierge placés sur l’autel ; l’obscurité dansait autour de cette lueur solitaire, en s’allongeant horriblement. Au dehors, tout se préparait pour un orage. A mesure que le jour avançait, le ciel devenait plus sombre ; le vent affluait avec violence autour du saint bâtiment et se précipitait en bouffées par la porte entr’ouverte ; la flamme des bougies, incertaine, se baissait, se pliait, se ranimait par intervalles, fatiguant la vue des spectateurs.

Les verres étaient horriblement serrés par l’orage. Un orage là-bas est quelque chose de bruyant et de sourd, qui emporte les villes dans l’espace, et qui brise une pierre comme il briserait un homme ! L’orage, dans le Nouveau-Monde, c’est la machine à vapeur des temps modernes, implacable dès qu’elle vous saisit ! Vous pouvez donc juger de la double terreur au dedans et au dehors de l’église ! Au dehors, le vent qui gronde ; au dedans, les horribles figures des saints qui s’agitent en tous sens ; la Vierge des sept douleurs, Virgen de los dolores, véritable caricature de l’affliction, donnant la main à saint Antoine.

Au dehors, les chevaux, attachés aux arbres ou tenus en main par les nègres, sentant l’orage, frappaient du pied, se démenaient, hennissaient d’impatience ou mordaient leurs larges freins espagnols.

Dans cette double circonstance de la nuit et de l’orage, le père Polo vit, ou plutôt fut averti qu’il fallait se hâter s’il voulait que les nouveaux mariés arrivassent sans encombre à leurs nouvelles habitations.

Il se hâta donc de passer au milieu de la ligne conjugale, pressant le pas et la bénédiction à mesure qu’il avançait ; c’était à peine si le digne curé se donnait le temps de poser l’anneau nuptial aux doigts qui lui étaient tendus. Cet anneau accepté, le digne Balthazar remettait l’épouse aux amis de l’époux, qui se hâtaient d’envelopper la femme dans un manteau pour la conduire chez son mari avant l’orage.

Cela faisait plus rapidement que je ne puis dire ; l’orage grondait toujours plus haut. A chaque pas que faisait le bon curé, un éclair brillait dans le ciel, une nouvelle mariée disparaissait de l’église ; l’éclair rentrait dans le nuage, une nouvelle mariée remontait sur son cheval, et Balthazar Polo procédait à un autre mariage, sans voir peur d’un autre éclair.

Dans cette hâtive cérémonie, si touchante au dedans, si turbulente au dehors, M. Dulac et Richard Alvarès étaient à genoux l’un à côté de l’autre ; vis-à-vis de Dulac et de Richard se trouvaient Mme Labédoyère et Thérèse Paccard, toutes deux tremblantes, l’une de peur, l’autre d’amour ; toutes deux enveloppées dans leurs manteaux, toutes deux tendant la main à l’anneau nuptial, et la tête baissée sous la bénédiction du prêtre !

Balthazar Polo arriva à ces deux couples d’un pas précipité ; il était plus aveuglé que jamais ! Quatorze mariages, le bruit de la tempête, la multitude des cierges, le maintien et le manteau des épouses, que voulez-vous ? Ce qui devait arriver arriva.

Le digne homme, le cœur et l’esprit troublés, passa au doigt de la jolie Thérèse l’anneau du vieux et sec Dulac ; Mme Labédoyère tendit l’index à l’anneau du beau Richard ; et, pour achever toute la cérémonie, Balthazar remit Thérèse aux amis de Dulac, en même temps que Mme Labédoyère était livrée aux amis de Richard. Un grand coup de tonnerre éteignit les cierges de l’autel, toute l’église rentra dans l’obscurité, et le bon Polo, à genoux, se mit à remercier Dieu de tous les heureux qu’il avait faits.

On se hâte, on amène les montures ; les parents de Richard, tout en trouvant le fardeau un peu lourd, placent Mme Labédoyère sur un joli cheval d’un pas rapide et sûr, que le jeune homme avait choisi pour sa Thérèse. Thérèse, de son côté, se jeta doucement sur un petit bidet au doux pas d’amble, que M. Dulac avait acheté tout exprès pour la veuve ; et voilà nos deux mariés partis, l’un au trot, l’autre au pas ; la grave Mme Labédoyère escortée par de jeunes gaillards vifs et bien dispos, la sémillante Thérèse gravement accompagnée par de graves planteurs et trois ou quatre personnes d’un âge mûr qui vont au trot. Cependant l’orage gronde toujours.

L’orage brille au ciel, les bois mugissent, les bêtes de somme hâtent le pas, chacun s’enveloppe de plus belle dans son manteau, Mme Labédoyère se tient à la crinière de sa monture. Thérèse Paccard maudit la lenteur de la sienne : tout sert à entretenir jusqu’à la fin la double méprise des époux.

Thérèse arriva avec son escorte à l’instant même où les premières gouttes de pluie pendaient sur les branches des arbres.

A la lueur du crépuscule, Thérèse put remarquer dans les bâtiments une sorte d’importance qui ne s’accordait guère avec ses idées sur la cabane de Richard ; les arbres et les arbrisseaux que le vent faisait plier, indiquaient plutôt un manoir qu’une chaumière. Mais tout ceci frappait froidement ses regards et sa vue, elle n’eut pas le temps de se livrer à ses réflexions.

Arrivée sous le péristyle, une foule de nègres se précipita à sa rencontre avec mille contorsions polies en faveur de leur nouvelle maîtresse. L’un s’empara de son manteau, un autre l’introduisit dans un appartement vaste et reluisant, un troisième s’empressa de lui offrir un fauteuil et un quatrième, qui portait des bracelets d’argent, lui présenta un miroir pour rajuster sa chevelure que la rapidité de la course avait quelque peu dérangée. La jeune fille ouvrait de grands yeux et elle doutait si c’était veille ou songe.

Elle jeta à la hâte un regard dans la glace, mais pour la première fois, ce fut un coup d’œil à la légère, elle n’eut pas le temps de se voir : elle rendit le miroir à l’esclave et elle étudia l’appartement d’un long regard. Le spectacle était nouveau pour elle. Elle vit de grands fauteuils dorés en velours cramoisi et sculptés au bras et sur le derrière ; elle vit de molles ottomanes autour desquelles circulaient des guirlandes de bois de chêne. Au-dessus du sofa et contre le mur blanchi, était attachée une immense glace sculptée et dorée comme les fauteuils, mais qui malheureusement avait été fendue dans son voyage en France.

La glace portait un large emplâtre au milieu de sa face ; on eût dit un soldat querelleur, le lendemain de la paye ; elle s’inclinait d’un air goguenard sur l’appartement, de manière à refléter les moindres parties du sol de la vaste salle, qui était pavée en dalles, à la mode de France. Sur la muraille opposée étaient suspendus d’antiques portraits de famille, affublés d’énormes perruques et couverts de brillantes armures. Cette magnificence inouïe faisait un singulier contraste avec une large et grossière table de bois de cèdre placée au milieu de la chambre, entourée d’une douzaine de chaises du même bois et de la même fabrique. Dans cette chambre à part, le XVIIIe siècle, dans ce qu’il avait de plus recherché et de plus fané, donnait la main d’une façon très familière à l’art grossier de la civilisation américaine qui était à son commencement.

Elle vit tout cela, Thérèse ; elle vit tout ce luxe d’un coup d’œil, et de cet appartement, portant les yeux sur elle-même, elle se vit assise dans un large fauteuil de damas fané, à franges d’or ternies, les pieds sur un tabouret à fleurs, et devant elle un guéridon à pied de biche et à dessus de marbre chargé d’un magnifique déjeuner.

Rien ne manquait à ce matinal repas de noces : le vin de Bordeaux, dans sa bouteille allongée, le vin de Champagne, ficelé et goudronné ; le cristal de roche à facettes, l’argenterie armoriée, la porcelaine de Sèvres, si rare aujourd’hui et si chère, et sur des plats d’argent noirci : la truite savoureuse, le bar si friand, le pâté de canard, mets favori du pays, et une foule de plats exquis de la cuisine française dont la jeune fille n’avait jamais goûté. Ajouté qu’il y avait, sur la table même, des serviettes attachées avec un ruban rose du temps de Mme Pompadour.

« Ah ! se dit Thérèse, voyant tant de richesse et de confort, ce n’est pas là, sans doute, la maison de mon Richard. » Puis, jetant un autre coup d’œil sur toutes choses, elle ajouta : « A moins, après tout, que Richard ne soit riche et qu’il n’ait voulu me causer une surprise de bonheur ! »

Le doute de la jeune fille ne dura pas, la porte intérieure de l’appartement s’ouvrit lentement et elle vit entrer un vieux gentilhomme, à la face jaunâtre et amaigrie, marchant d’un pas pénible et maladif. Alors, le personnage qui jusque-là avait accompagné Thérèse se leva et présenta à Madame Dulac, Monsieur Dulac.

Mme Dulac resta immobile d’étonnement ; la pauvre enfant, s’entendant appeler la femme de ce vieillard, paraissait anéantie. Quant au vieillard, il eut bientôt retrouvé ses sens ; et, laissant de côté toute hésitation, il prit la main de la jolie femme, qui n’osa pas la retirer, par respect pour un homme qui lui rappelait son aïeul.

Quand il sentit dans la sienne cette main si jeune, quand il vit rougir de si près ce joli visage, M. Dulac redevint Français tout à fait, il oublia les mots de galanterie qu’il avait appris par cœur pour plaire à la veuve, et, s’approchant encore plus près de Thérèse :

« Ah ! Madame, lui dit-il, pardonnez à mon embarras, mais mon bonheur me confond ; je reste muet d’étonnement et de joie. Combien vous êtes heureusement changée depuis la dernière fois que je vous ai vue ! Heureux et fortuné que je suis ! je retrouve une épouse deux fois plus belle et dix fois plus jeune ! Laissez-moi me féliciter de ce grand miracle et en remercier en même temps le Ciel et vous ! »

Thérèse retira sa main et répondit vivement :

« Il n’y a pas de miracle à cela, Monsieur, je suis la même que je fus toujours ; mais il y a quelque chose d’étrange en tout ceci que je ne puis m’expliquer. » La pauvre enfant disant cela était près de pleurer.

« Vous avez raison, Madame, vous avez bien raison, disait le malin vieillard, cela est étrange que je retrouve, à la place de ma veuve, une toute jeune fille éblouissante et l’œil humide, et la main blanche et frêle ; que je vous trouve à mon foyer, souveraine et maîtresse de ma maison, vous la vierge timide et tremblante ; cela est étrange, en effet, bien étrange ; c’est un miracle qui vous donne à moi, et, encore une fois, j’en remercie vous et le Ciel. »

A ces mots les larmes de la jeune fille augmentèrent, elle trembla.

« Ah ! Monsieur, s’écria-t-elle, nous sommes le jouet d’une fatale méprise ! Monsieur, vous n’êtes pas Richard ! Où est mon Richard ? C’est Richard que je veux ! Et Thérèse, les mains jointes, appelait : « Richard ! Richard ! »

Elle se leva pour sortir, appelant toujours : Richard ! mais l’amoureux et obstiné vieillard se plaça devant la porte.

Cette beauté, qui d’abord l’avait frappé si vivement, lui revenait à présent bien plus éclatante et bien plus entière. Une grande passion s’empara de cette âme flétrie, quand le vieillard eut bien étudié à loisir ce joli visage rond, ce beau front couvert de cheveux, ces joues moulées, colorées d’une rougeur extraordinaire, ces grands yeux noirs qu’une larme rendait plus brillants encore, et ces lèvres boudeuses et vermeilles. Non par tous les saints ! le vieux Français se connaît trop bien en femmes jolies pour relâcher, à l’heure qu’il est, la jolie compagne que lui a donnée l’hymen.

« Puis-je prendre la liberté, Madame, dit M. Dulac à Thérèse, de vous demander qui vous appelez ainsi de ce nom de Richard ?

– C’est Richard, Monsieur, Richard Alvarez, qui demeure là-bas près des peupliers, et que j’ai épousé ce matin. »

M. Dulac, prenant encore un ton plus doux :

« Prenez garde à ce que vous dites, reprit-il ; je ne connais pas ce Richard Alvarès. Celui que vous avez épousé ce matin, c’est moi ; celui à qui vous avez promis devant l’autel foi et fidélité, c’est moi. O ma jeune femme ! mon épouse bien-aimée, regardez à votre doigt l’anneau brillant que vous portez et cette devise en pierreries : «jusqu’à la mort ; c’est mon anneau que vous portez ! C’est moi désormais qui suis votre protecteur, votre ami, votre époux, votre père. Vous êtes ma femme, sinon par l’effet de nos deux volontés, du moins par le bon plaisir de la Providence, qui nous a unis d’un lien que personne ne peut rompre. »

Ici, une toux violente interrompit M. Dulac dans ce discours si amoureux et si solennel.

Thérèse, comprenant toute l’étendue de l’accident qui avait rejeté son mariage si fort en deçà de ses espérances, était retombée sur son fauteuil, pleurante et désolée.

Le vieillard, qui était habile et amoureux, n’oublia rien pour la consoler. Il fut aux petits soins pour elle, il lui fit ses éblouissants cadeaux de noce : riche collier de pierreries, lourde chaîne d’or, robe de soie, robe parfumée, gants de France et toutes les parures destinées à la belle veuve.

Le riche planteur parla moins de son amour que de sa fortune, de l’étendue de son domicile, du nombre de ses esclaves, de sa ferme volonté de rendre sa femme la souveraine maîtresse de ses domaines. Puis, voyant qu’elle l’écoutait plus patiemment, il assaisonna son discours d’un peu de calomnie contre Richard, si gueux et si chargé de famille. Il insinua adroitement que cette méprise, dont il se réjouissait comme du moment le plus heureux de sa vie, ne serait pas arrivée sans un peu l’aide de la part de Richard.

L’instant d’après, il représentait Richard dans les bras de l’opulente veuve, oubliant la pauvre Thérèse qu’il lui avait sacrifiée. Ainsi parla l’artificieux Français ; il avait l’air si honnête, si convaincu de ce qu’il disait, si soumis à l’arrêt qu’allait porter sa femme !

Thérèse le regarda d’un air plus doux, elle plaça à son cou la chaîne d’or, elle entoura ses bras des bracelets de perles, et peu à peu elle consentit à s’asseoir avec M. Dulac au banquet qui était préparé. Elle tendit son verre à la bouteille goudronnée et son joli nez se perdit dans la mousse du vin de Champagne, cet oubli pétillant de tous les maux.

Cependant Mme Labédoyère, maintenant Mme Richard, était rapidement emportée vers la cabane de son époux par le fringant coursier que Richard avait amené des Avoyelles. Telle fut la rapidité de sa course que les nuages paraissaient vaincus en vitesse, et, quoique l’habitation de Richard fût plus éloignée que celle de M. Dulac, la belle veuve ne mit pas plus de temps à faire le trajet que la jolie Thérèse ; elle arriva, comme elle, aux premières gouttes de pluie, aux premières clarté[s] du matin.

Mais la surprise de la dame fut bien plus grande encore que celle de la jeune fille. La pièce dans laquelle elle fut introduite était parquetée de planches mal jointes, sur lesquelles on passait comme sur un huchoir. Un grand trou pratiqué au milieu de l’appartement servait de cheminée et dévorait la fumée d’un cyprès tout entier. Les poutres nues du plafond étaient noircies par la fumée ; quelques vieux coffres, une douzaine d’escabeaux et deux grossiers fauteuils formaient tout l’ameublement de la maison.

C’est dans ce trou que la veuve fut introduite. Nul esclave ne se présenta pour la recevoir, une jeune fille aux cheveux blonds flottants l’aida à ôter son manteau, et lorsqu’elle parut à découvert dans tout le feu de ses diamants, dans tout le bruit de sa robe frémissante, les deux vieillards qui s’étaient levés pour la recevoir, un bonhomme de soixante ans à barbe blanche et en culotte de peau et une respectable matrone de dix ans plus jeune, en grossier bonnet de coton blanc et robe de bure, retirèrent leurs bras tendus pour embrasser leur nouvelle fille et s’inclinèrent jusqu’à terre, dans le silence du respect.

« Quelle belle dame ! » disait la vieille femme à son mari.

« Quelle femme âgée ! » chuchotait aux deux frères, la jeune blonde qui avait débarrassé Mme Labédoyère de son manteau.

Pendant ce temps, la sévère dame promenait sur le groupe et sur la cabane des regards empreints d’un dédain amer. Ses yeux noirs et hautains lancèrent des flammes quand elle repoussa le misérable fauteuil qu’on lui offrait ; sa moustache renaissante se redressa sur sa lèvre enflée.

« Où suis-je ? s’écria-t-elle ; dans quelle maison ? chez qui ? pourquoi m’a-t-on conduite ici ? Ce n’est pas la maison de mon mari.

– Où est ma femme ? dit Richard qui entrait en même temps, l’œil étincelant de joie, où est ma femme, que je l’embrasse ? Puis, voyant la belle veuve :

– Quelle est cette dame ? demanda-t-il d’un ton plus bas et déjà fort inquiet, sans trop savoir pourquoi.

– Cette dame, Richard, répondit un des jeunes garçons, c’est ta femme, c’est la dame que le curé nous a donnée pour toi.

– Et une belle dame encore ! je puis bien jurer qu’il n’y en a pas de plus belle dans le pays, ajouta la mère de Richard.

– Mais je ne suis pas votre femme, Monsieur ! s’écria la veuve en éclatant, les poings fermés. Je ne suis pas votre femme, je le jure. Qu’on me remène chez mon mari ; je ne resterai pas dans cette misérable cabane un instant de plus.

– Vous dites très vrai, répliqua Richard, vous n’êtes pas ma femme, Madame ; j’ai épousé une plus jeune et, j’en rends grâce au Ciel, une bien plus jolie femme que vous. Thérèse Paccard ! ma jolie Thérèse. Je vois ici quelque fatal quiproquo que je dois éclaircir ; mais il faut que vous restiez chez moi en otage jusqu’à ce que nous ayons retrouvé, vous votre mari et moi ma femme. Avant que Thérèse me soit rendue, et malgré votre bonne envie d’en sortir, vous ne sortirez pas, je le jure, de cette misérable maison.

– Ah ! s’écria la mère de Richard, frappée d’une idée subite, tu verras, mon fils, que ce sera là un tour du mauvais œil du pauvre Balthazar qui t’a donné la mauvaise dame.

– En ce cas-là, ma mère, il faudra bien que le seigneur Balthazar me retrouve et me rende ma véritable femme. Quel endroit aurait-il de m’escroquer au profit d’un autre ma gentille Thérèse ? pourquoi m’affubler de cette dédaigneuse dame qui est assez âgée pour être ma mère ? Mais j’irai trouver Balthazar, j’irai le trouver sur-le-champ pour qu’il me rende Thérèse Paccard. Si je ne le fais pas, je consens bien à ne plus monter à cheval le reste de mes jours ! En attendant, faites veiller sur cette dame ; gardez-la ainsi que ses soieries et ses bijoux, et ne la laissez pas sortir jusqu’à mon retour.

Disant ces mots, il se précipita par la porte, malgré la pluie qui frappait contre les vitres. Sa mère le rappela en vain. Il s’élança sur son cheval et courut, à travers l’orage, à la cure d’Adayes. Là il eut une longue conférence avec Balthazar Polo. Le bonhomme essaya d’abord de le convaincre qu’une pareille erreur était impossible, qu’il était sûr d’avoir remis à chacune de ces dames l’anneau de son époux, et ces dames elles-mêmes aux mains de leurs époux.

Mais tout ce que put dire le digne curé ne servit qu’à augmenter la fureur de Richard. Il demanda à Balthazar s’il pensait que tout le monde fût aveugle, et s’il le croyait incapable de distinguer une femme de quarante ans d’une jolie fille de dix-huit. Alors Balthazar demanda au jeune homme s’il savait le nom de l’homme qui devait épouser la dame qui était chez lui, parce qu’il était probable que chez cet homme la fiancée de Richard avait été conduite.

Richard, frappé de cette idée, ne sut que répondre. Il n’avait pas même songé à s’informer du nom de la femme qu’on lui avait amenée. Il fallait donc prendre de nouvelles informations auprès de la veuve et il partit pour retourner chez lui.

Cependant il ne voulut pas quitter le village d’Adayes sans aller à la demeure de Thérèse. A la demeure de Thérèse on ne put rien lui apprendre ; on la croyait chez son époux ; on ne savait aucune nouvelle depuis qu’elle avait quitté la maison en beaux habits de noce. Il courut à l’église, dans un vain espoir qu’elle serait encore à l’église, et là il ne trouva que le sacristain et les disgracieuses figures des saints à longues barbes qui regardaient ses angoisses avec la plus entière indifférence.

La Virgen de los dolores, tout entière à ses violentes douleurs, n’avait aucune pitié pour les chagrins si cuisants et si récents de Richard. Richard à ce sang-froid fut presque tenté d’arracher ces horribles peintures ; mais il eut peur de faire attendre Thérèse. Il remonta donc sur son cheval et il arriva chez lui trempé par la pluie et au milieu d’une épaisse vapeur produite par la température de ces contrées.

La fureur de l’orage, qui aurait perdu les habits de noce de Mme Labédoyère, si elle avait tenté de se hasarder au dehors de la maison, lui avait fait supporter avec assez de patience sa détention dans la maison de Richard. A son retour Richard trouva la veuve assise dans un fauteuil, l’air soucieux plutôt que pensif, ses sœurs se livraient à leurs occupations habituelles, quoique plus silencieuses et plus réservées qu’à l’ordinaire. Le ton impérieux de la dame inconnue et l’éclat de son costume gênaient quelque peu leurs mouvements. Quant aux réflexions intimes de Mme Labédoyère, elles n’étaient pas toutes au désavantage de Richard.

Si Richard retrouvait Thérèse, M. Dulac n’était pas perdu, sinon cette perte pouvait être facilement réparée par ce jeune homme de si bonne mine et de si riche encolure. Jeune, colère, animé, montant à cheval par l’orage, vaniteux, amoureux à outrance, insolent, cela valait bien les richesses et les catarrhes de M. Dulac ; et puis, si Richard était pauvre, la riche veuve avait assez de bien pour deux. Tout bien pesé, elle commençait à trouver sa situation fort supportable lorsque Richard entra.

Richard, tout essoufflé, tout mouillé, tout haletant, demanda à la dame et son nom à elle, et le nom de l’homme qu’elle devait épouser avant qu’elle tombât entre ses mains.

Toute la famille tint conseil et délibéra sur ces informations. La superbe veuve elle-même descendit de son orgueil pour donner son avis dans cette circonstance difficile. Il fut arrêté d’une commune voix que Richard irait avec son père à l’habitation de M. Dulac pour redemander sa jeune épouse. Si sa femme lui était rendue, Richard, promettrait en échange de rendre à Mme Labédoyère son mari et sa liberté.

Cela dit, le père et le fils se mirent en route comme deux paladins d’autrefois. Le père était un cavalier peu habile, qui, de toutes les allures du cheval, ne connaissait que le pas ou tout au plus le petit trot. Aussi Richard, impatient d’arriver, appelait-il son père de temps à autre, lui faisant remarquer que le chemin était long ; qu’il fallait traverser toute la ville d’Adayes pour retrouver, au côté opposé, la maison de M. Dulac, et qu’à la manière dont ils allaient, il leur serait impossible d’arriver à leur destination avant la nuit.

« Qu’importe, Richard ? disait le vieillard : il sera toujours assez temps d’arriver pourvu que nous arrivions avant la nuit ; vous savez bien que voici bientôt dix ans que je n’ai monté un cheval, et vous ne voudriez pas, mon fils, que votre vieux père se fit le jockey de votre passion pour se casser le cou dans sa vieillesse. Soyez donc plus patient pour moi, mon fils Richard, et si votre cheval va trop vite, modérez-le en lui pressant le flanc, et tenez-vous à mes côtés. »

Que ce voyage parut long à Richard ! que son père lui parut cruel ! Ils atteignirent cependant la maison de M. Dulac à l’heure douteuse du crépuscule, quand il ne fait plus jour, quand il ne fait pas encore nuit. La pluie avait cessé ; le mois de mars était redevenu printemps et le serein avait remplacé l’air boudeur. Dans le ciel, les nuages vaporeux et diaphanes se coloraient à l’avance d’une teinte rose pour être tout prêts quand viendrait le beau jour de demain.

L’impatient jeune homme, pendant que son père arrivait, frappa à la porte de M. Dulac. Quand il eut frappé à plusieurs reprises, un nègre vint ouvrir, et il apprit aux voyageurs que M. Dulac venait de se coucher avec sa nouvelle femme il n’y avait qu’un instant.

« Et quelle femme ? demande Richard.

– Une très belle et très jeune dame, répondit le nègre, que mon maître a amenée aujourd’hui même. »

A cette réponse, la respiration et le cœur manquèrent entièrement à Richard ; il n’eut plus assez de voix ni de courage pour interroger le nègre plus longtemps.

Son père se chargea de ce soin. Le nègre parlait volontiers ; il s’étendit tant qu’on voulut sur la description de sa nouvelle maîtresse. Elle avait dix-huit ans, elle était de la ville d’Adayes, elle avait nom Thérèse Paccard ! Elle avait d’abord pleuré dans le grand salon, puis elle s’était mise à table le visage serein ; puis, avant la nuit, elle paraissait heureuse et très contente de son époux.

Ce que Richard éprouvait ne saurait se décrire. Le sang français et le sang espagnol se livraient dans ses veines un combat sérieux. A la fin l’orgueil français l’emporta.

« Partons, mon père, dit Richard, partons, je comprends tout ceci à présent ; Thérèse s’est cruellement jouée de moi ; partons, mon père, partons, partons ! »

Le vieillard retint son fils, et, se retournant vers le nègre :

« Il faut absolument que je parle à ton maître, lui dit-il, et sur-le-champ.

– Cela est impossible, dit le nègre, mon maître a défendu que, sous aucun prétexte, on entrât dans sa chambre avant le jour.

– Je te dis qu’il faut absolument que je parle à ton maître, esclave de Satan ! cria d’une voix terrible le vieux Louisianien, il faut que je parle à ton maître ; va lui dire que je veux le voir sur-le-champ. »

Le noir alla prévenir M. Dulac. L’instant après, le noir revint porteur d’un honnête message de son maître, qui prévenait M. Richard et son père que lui, Dulac, c’était sa nuit de noce ; qu’il s’était retiré pour reposer à côté de sa nouvelle épouse, qu’il priait ces messieurs de ne pas le troubler dans son bonheur, et que demain il serait heureux de les recevoir et d’obéir aux ordres qu’ils voudraient bien lui donner.

Le vieux berger suivait cette réponse du regard et du geste, se grandissant d’un demi-pied à chaque mot que disait l’esclave, et développant peu à peu ses vastes épaules, ses grands bras, ses larges mains et la fureur qui gonflait sa poitrine :

– Va dire, cria-t-il au nègre, et la porte était entr’ouverte, va dire au Français Dulac que si je ne le vois pas tout de suite, je renverse sa maison d’un coup d’épaule et que je l’ensevelis, lui et sa femme, sous les débris. »

Alors une fenêtre s’ouvrit au premier étage ; l’appartement était sombre et silencieux. Une tête couverte d’un bonnet de laine retenu par un ruban d’un demi-pied se présenta à la fenêtre, et M. Dulac demanda d’une voix aigre et cassée quel était ce bruit et ce qu’on lui voulait à cette heure de la nuit.

Le père répondit pour Richard : il exposa en peu de mots l’objet de leur visite ; il parla du changement de femme dont Richard était la victime ; il finit par réclamer à haute voix la femme de Richard, offrant de rendre en retour les diamants, les habits et la fiancée de M. Dulac.

Un grand silence s’ensuivit. Richard prêtait l’oreille, prêt à s’élancer dans l’appartement au moindre cri, au moindre soupir ; mais pas un soupir ne se fit entendre. M. Dulac rompit ce silence d’un ton triomphant.

« Messieurs, leur dit-il, vous voyez, il n’y a pas d’erreur. Je suis très satisfait et très heureux du mariage que j’ai fait ce matin. J’espère que la jeune dame, mon épouse, qui est près de moi, est heureuse comme je suis heureux, et d’ailleurs vous voyez bien qu’elle ne fait aucune objection. Cette jeune femme est à moi selon les règles de l’Église car elle porte au doigt un anneau d’épouse légitime gravé à mon nom, que lui a donné le prêtre. Quant à Mme veuve Labédoyère, je n’ai rien à y voir ; faites-en ce qu’il vous plaira ; c’est une très respectable dame, qui convient parfaitement à M. Richard, et avec laquelle je lui souhaite toute sorte de bonheur. »

Le vieillard se retirait, Richard voulut tenter un dernier effort.

« Thérèse ! s’écria-t-il, ma Thérèse ! Thérèse Paccard ! »

Ce fut encore M. Dulac qui répondit, mais cette fois sur un ton plus élevé :

« Jeune homme, dit-il, c’est s’y prendre de bonne heure pour convoiter ma femme ! c’est être bien emporté dans ses désirs que de vouloir arracher ma femme de mon lit la première nuit de mes noces ! Vous vous êtes mis trop tôt en chemin pour cette galante expédition, Messieurs ! Ce n’est pas l’habitude même en France, aux galants comme vous, de pourchasser la femme d’autrui le lendemain de ses noces ; le galant le plus exigeant donne au moins quelques jours de repos aux maris. Et vous, Monsieur Alvarès, comme je crois que vous vous appelez, je suis étonné de voir un homme à barbe grise soutenir M. Richard dans une si méchante affaire.

« Vous voulez ma femme, Messieurs, et vous voulez me donner en troc Mme Labédoyère ? Je ne veux pas, moi, de ce changement. Je suis content de mon lot, et je le garde ; faites-en autant de la femme qui vous est échue.

« Messieurs, je vous souhaite bien le bonsoir ! »

A ces mots, le bonnet disparut, la fenêtre se referma, le volet intérieur cria sur ses gonds, et au même instant le nègre tira le verrou de la porte d’en bas.

Toute la maison rentra dans le silence et dans l’obscurité.

Le père et le fils se regardèrent, immobiles de fureur et d’étonnement. Le vieil Alvarès parlait d’enfoncer la porte ; Richard voulait oublier l’ingrate ; et tous les deux, l’un jurant, l’autre pleurant, ils se rendirent auprès du triste Balthazar Polo, qui pâlit en les revoyant, l’un si colère, l’autre si triste.

Le bon curé les reçut avec sa bonté ordinaire ; il écouta doucement leurs plaintes.

« Mes amis, leur dit-il, j’ai le plus grand chagrin de l’erreur que j’ai commise, et cependant j’y reconnais le doigt de Dieu ; je ne puis défaire ce que le Ciel a fait. Richard, Mme Labédoyère est votre femme devant Dieu et devant les hommes ; Thérèse Paccard est la femme légitime de M. Dulac. Venez me voir demain avec votre femme, Richard ; j’enverrai chercher, de leur côté, M. et Mme Dulac et je tâcherai d’arranger les affaires aussi bien qu’il se pourra. »

Le lendemain, à la moitié du jour, les deux nouveaux couples étaient réunis au presbytère. Mme Dulac, toute honteuse, baissait les yeux et s’appuyait à regret sur son vieil époux ; Mme Richard, au contraire, marchait tête levée, et se pressait près de son jeune époux, comme si elle eût redouté encore quelque méprise.

Richard était calme et paraissait soumis aux ordres de la Providence ; M. Dulac souriait avec l’assurance d’un homme à bonnes fortunes, qui ne doute plus de rien et qui est accoutumé à de pareils exploits.

Le bon prêtre, quand il vit ces couples si mal assortis et par sa faute, comprit toute son erreur ; il parla ainsi :

« Nous avons fait une grand méprise, dit-il, je suis bien coupable d’avoir ainsi violé un contrat pour lequel on appelait en témoignage mon sacré ministère ! Et vous, dit-il en s’adressant aux vieux amants, vous avez été les gagnants à ce jeu de hasard auquel ces malheureux jeunes gens ont horriblement perdu. »

« Vous leur devez une compensation, qui sera toujours trop faible. Soyez moins dur que la loi, vieillard : la loi ne donne rien à ces enfants pour être, Thérèse, votre femme, et Richard votre mari, Madame ; réparez l’oubli de la loi et ma faute à moi, pauvre aveugle, qui ne veux pas pleurer pour ne pas perdre tout à fait la lumière du jour.

« Que M. Dulac abandonne la moitié de ses immenses propriétés à sa jeune femme ; et vous, Madame, cédez la moitié des vôtres à votre jeune époux, et après, le Ciel et les jeunes gens me pardonnent, et que ces mariages restent tels qu’ils sont ! »

Au premier abord, la transaction parut dure aux deux riches intéressés ; mais l’argument du pasteur était péremptoire. M. Dulac ne pouvait plus songer à céder Thérèse ; de son côté, Mme Labédoyère, quand elle vit le beau Richard à côté de son laid rival, ne put s’empêcher de comparer tant de jeunesse à tant de décrépitude, et intérieurement elle se félicita de l’échange. Le notaire fut donc appelé, il instrumenta sur-le-champ, et les parties se retirèrent : Thérèse avec M. Dulac, Richard avec Mme Labédoyère, dont il alla habiter la maison, devenue la sienne.

Le soir même, les jeunes gens sentirent leur plaie saignante se renouveler d’une façon cruelle.

La coutume des charivaris, renouvelée en France avec tant de fracas pour la distribution des croix d’honneur, n’a jamais cessé d’être religieusement observée dans toutes les colonies de l’Amérique du Nord. C’est la plus bruyante manière, par conséquent la meilleure manière, que nous sachions de célébrer les mariages inégaux et mal assortis.

La nuit approchait à peine que l’on entendit de la maison de Mme Richard le charivari qui approchait. Le cor sonnait, le sifflet criait, le chaudron tonnait, la cloche tintait, la cornemuse mugissait, les voix hurlaient. La procession marchait à travers les bruyères, à la lueur des torches ; elle était conduite par deux figures horriblement masquées : l’une de ces figures représentait une vieille femme au regard fier et assuré ; l’autre représentait un jeune rustre, d’une tournure niaise ; ces deux figures se baisaient d’une ardeur toute burlesque. Après elles, venait un drôle à large poitrine qui criait de tous ses poumons une ballade appropriée à la circonstance ; toute la troupe répétait en chœur le joyeux refrain dans lequel les noms de Richard et de sa femme figuraient en première ligne, comme si les couplets eussent été arrangés par une société de vaudevillistes de Paris.

Cependant l’intrépide Mme Richard, à l’approche de l’ennemi, se préparait à le bien recevoir ; la troupe joyeuse, arrivée devant la porte des nouveaux mariés, se rangea en ligne et en silence.

Un plaisant de la bande, dans le costume et avec les attitudes solennelles d’un clown de théâtre, sortit des rangs et vint frapper rudement à la porte avec la baguette qu’il tenait à la main. Ce fut le signal pour les assiégés de faire usage de leurs armes défensives : à son premier coup de baguette, le clown et la bande joyeuse furent accablés d’eaux croupies, d’œufs pourris, de pommes moisies et autres projectiles en usage dans les premières représentations. On rendit aux tapageurs parfum pour musique. Ils étourdirent les oreilles, on infecta leurs habits ; entre les œufs et la musique la lutte était inégale, il fallut que le son battît en retraite.

Ainsi fit-il, et le joyeux charivari, venu en si bon ordre, se retira précipitamment à travers les plaines, non sans avoir laissé sur le champ de bataille plusieurs instruments de la victoire, d’après les opinions très respectables de cuisiniers de M. et Mme Richard.

J’ignore si ce fut le fait de la même bande, mais le charivari, battu à la porte de Richard, fut complètement heureux à celle de M. Dulac.

Le vieux gentilhomme se soumit de si mauvaise grâce à cette ouverture à grand orchestre qu’il augmenta beaucoup la joie de la société : les musiciens le bernèrent après lui avoir écorché les oreilles ; ils entrèrent chez lui, en lui riant au nez, comme à un mal-appris des coutumes et des usages ; ils burent son meilleur vin ; ils endossèrent ses meilleurs habits, et l’un d’entre eux, jeune et spirituel gaillard, eut l’audace d’offrir un baiser à la mariée, qui l’accepta.

Si Richard eût été là, il se serait donné à tous les diables.

Ainsi fit M. Dulac ; il avait eu trop d’esprit à sa première nuit de noces, il ne lui en restait plus le second jour : il fut brutal et mal parlant cette nuit-là ; il s’emporta avec fureur contre tout le monde, contre le charivari, contre les nègres, contre sa femme, contre sa jeune femme ! et il poussa la sottise jusqu’à regretter Mme Labédoyère.

La jolie Thérèse ne pleura pas ; elle n’avait pas attendu ce moment-là pour regretter Richard.

A partir de ce jour, le vieux Dulac redevint, dans toute la laideur de l’expression, le vieux Dulac d’autrefois, morose, malpropre, égoïste, fatigué, blasé, et ne disant jamais bonjour de peur d’avoir un accès de toux.

Cela dura trois ans.

Thérèse devint pâle, triste et silencieuse ; elle remplit pendant trois ans les pénibles fonctions de garde-malade ; puis le malade mourut, lui laissant la moitié de sa fortune qu’il ne pouvait pas lui ôter. L’autre moitié de cette grande fortune, il la donnait à un de ses noirs ! Tout cela, parce qu’il avait eu à subir un charivari, le rancuneux vieillard !

De son côté, Mme Richard avait essayé vainement de reprendre avec son jeune mari les habitudes despotiques qui avaient soumis si complètement M. Labédoyère.

Le jeune homme était froid, réservé, volontaire ; il se sentait chez lui, car il avait chèrement payé son domaine. Il voulut être le maître et il fut le maître au grand crève-cœur de sa femme. Richard était bon fils et bon frère : il établit le pâtre, son père, chez sa femme ; il habilla ses jolies sœurs des mêmes habits que sa femme, il les nourrit du même pain, les fit servir par les mêmes esclaves ; et, quand il fallut les marier, il coupa en six parties son bien matrimonial et il dit à chacune de ses sœurs : « Prenez ! »

Ce fut une grande douleur pour la vieille matrone. Elle rongea son frein longtemps ; puis, un jour, elle fut retrouver dans le ciel, ou autre part, M. Labédoyère à tourmenter.

Vous savez la fin de l’histoire. Richard et Thérèse, libres tous deux, enfin ! riches tous deux, moins jeunes, moins vifs, mais non pas moins beaux et moins épris, purent se marier, et cette fois sans méprise.

Richard avait mis de côté, bien précieusement, la bague d’argent que le hasard avait placée au doigt de sa veuve, et cette fois on ne choisit plus le crépuscule du matin ; on attendit le grand jour de midi.

La pompeuse cérémonie fut célébrée dans l’église d’Adayes. Jamais la chère petite église n’avait été plus parée, jamais le carillon fêlé n’avait faussé à si haute voix.

Balthazar Polo fut encore le prêtre de cet hymen. En bénissant les deux époux, il tremblait de faire encore une méprise, le digne Balthazar !

Cette fois pourtant, il avait pris toutes ses précautions : il portait sur le nez des lunettes à branches qu’il avait fait venir tout exprès pour la cérémonie, de la Nouvelle-Orléans.

Le digne couple, heureux enfin et tranquille, a vieilli dans l’abondance, au milieu d’une nombreuse prospérité. On les cite dans le pays des Avoyelles pour leur travail, leur constance et leur charité, trois vertus qui font les bons ménages.

Ils s’aiment tant qu’ils ne se sont jamais parlé depuis de la fatale méprise qui pensa les rendre si misérables.

Seulement, il y a quelques années, un respectable botaniste français, qui voyageait dans le pays, vint leur demander l’hospitalité un soir ; le voyageur, entre autres choses qui avaient rapport avec la science, montra aux vieux époux comment la feuille du sycomore contient, cachée dans son pétiole, le germe de la feuille qui doit se développer l’an prochain.

Le vieux Richard, entendant ceci, regarda, les larmes aux yeux, sa vieille compagne, lui montrant, du cœur et du doigt, cet ingénieux tableau de leur premier et malheureux mariage, qui contenait le germe de leur tristesse et de leur bonheur.

Thérèse comprit son époux, elle jeta les feuilles du sycomore, en conservant avec soin le germe de la feuille à venir. Le lendemain ils firent planter au-devant de leur porte deux sycomores de la même force et du même âge.

Sous leur ombre ils s’aimèrent encore quelque temps, puis sous leur ombre ils s’éteignirent, Philémon et Baucis de la ville d’Adayes.

Telle est leur histoire ; on conserve aussi précieusement le nom de Balthazar Polo.

C’est un des derniers mariages de l’Amérique qui se soient vraiment faits dans le ciel.