Lucien Biart – Histoire d’un livre

Peut-être imaginez-vous que l’aventure d’un vieux savant à la recherche d’un livre rare doit être d’ordre assez pacifique. Mais supposez qu’elle ait pour cadre un pays exotique encore mal civilisé, qu’elle se déroule dans le Mexique d’il y a cinquante ans, parmi les attaques des bandits, avec accompagnement de fusillade, d’enlèvement, de disparition, de folles bravades, de tuerie. Alors ce qui vous étonnera et vous semblera d’une ironie très savoureuse, c’est le calme que conserve notre placide amateur de livres dans l’imbroglio et le fracas de ce récit où Lucien Biart amis, avec son exacte connaissance des mœurs de l’ancien Mexique, toutes les ressources de sa verve spirituelle, de son style pittoresque et dramatique.

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LE 17 mars 1859, vers neuf heures du soir, j’appris la mort de mon excellent ami le licencié Perez, décédé, muni des sacrements de l’Église, dans sa petite maison de la place de la Cathédrale, à Puebla. Trente ans auparavant, lorsque je m’étais présenté devant l’Académie de médecine de la République Mexicaine, le licencié Perez avait été un de mes examinateurs. Dès cette époque, sa bibliothèque, une des plus complètes du Nouveau Monde, renfermait, entre autres curiosités, l’Historia general de las Indias, par Francisco Lopez de Gomara. Il possédait la rarissime édition originale, imprimée en 1552 à Saragosse, chez A. Millan. Lopez de Gomara – je note le fait, car j’ai rencontré quelques personnes paraissant l’ignorer – est le premier écrivain espagnol qui se soit occupé du Mexique. En outre, circonstance qui n’a été relevée par aucun auteur, le livre parut l’année du traité de Passaw, au moment où Charles-Quint se vit forcé d’accorder la liberté de conscience aux luthériens.

La nouvelle de la mort du licencié m’attrista, et je relus plusieurs fois la lettre qui me faisait part de ce douloureux événement. Je me demandais, avec une certaine anxiété, où iraient se perdre les livres qu’une vie entière de recherches avait permis au licencié de réunir. Machinalement, je regardai ma propre bibliothèque, qui, sans conteste, aurait égalé celle du défunt si j’avais pu combler un vide ménagé avec intention entre l’histoire de Torquemada et celle de Solis, vide que devait remplir l’édition originale de Gomara, – Saragoça, Millan, 1552, – que je n’avais pas encore réussi à me procurer.

Ce pauvre licencié, c’était une âme d’enfant ! Doux, généreux, charitable, il aimait peut-être un peu trop ses livres. Un jour, je lui proposai de me céder son Gomara.

« Pas même en échange de votre part du ciel ! » me répondit-il avec vivacité.

La dernière fois que je vis le licencié, le 27 avril 1853, je lui demandai en plaisantant de me léguer son Gomara à sa mort. Cette innocente proposition parut le troubler, et je crois même qu’il m’en garda rancune. « Ce précieux livre, en quelles mains va-t-il tomber ? Peut-être est-il déjà détruit, volé, vendu à vil prix ! » Je me faisais cette réflexion en me promenant à grands pas dans mon cabinet, tant cette pensée me préoccupait. Tout à coup, minuit sonna ; je m’arrêtai frappé d’une idée subite.

La diligence qui, depuis 1821, fait le voyage de Vera Cruz à Mexico, passe ordinairement à Orizava vers une heure du matin. En moins de dix-huit heures, je pouvais être à Puebla, où j’apprendrais par moi-même ce qu’était devenu le précieux volume. Une affreuse angoisse me serra soudain les tempes. Si, avant de mourir, Perez avait détruit le Gomara ? Mais non ; il aimait les livres, et ce n’était pas un méchant homme.

Je ne voulus pas réfléchir. J’emplis d’effets un sac de nuit.

Une heure sonna : si la diligence était partie ! Je me mis à courir. Lorsque je pénétrai dans la grande cour de l’hôtel des postes, un mouvement inaccoutumé me frappa. On allait, on venait, on criait. Un immense feu de branches de sapin éclairait de ses lueurs rouges une centaine de curieux. Trois voitures, dont une petite calèche attelée de quatre mules noires, étaient rangées à la file. Ordinairement, la vieille diligence jaune que je connaissais si bien se trouvait seule à l’entrée de la cour. Les voyageurs, fatigués, poussiéreux, endormis, à peine visibles à la lumière de deux lanternes, se glissaient à leurs places comme des fantômes. Un coup de sifflet retentissait, et le lourd véhicule, entraîné par huit mules, s’éloignait, laissant derrière lui l’ombre et le silence. Cette nuit-là, l’administrateur présidait lui-même au départ, et sa mise était aussi soignée qu’en plein jour.

J’allais interroger quelqu’un, lorsque les curieux poussèrent une exclamation et se pressèrent autour de la calèche. Sur le perron, vêtue de noir, la tête enveloppée d’une capeline rouge, venait d’apparaître une jeune femme. Je ne suis guère connaisseur, toutefois les grands yeux bleus, les traits purs de la voyageuse, me frappèrent. A ma profonde surprise, on se découvrit lorsqu’elle s’avança languissante, appuyée au bras d’un cavalier qui lui parlait en souriant, tandis qu’elle regardait vaguement la foule. Elle monta dans la calèche, une femme s’établit en face d’elle, et la voiture partit en avant.

« Bon Dieu ! docteur, me dit l’administrateur des postes qui m’aperçut enfin, auriez-vous la prétention de vous mettre en route cette nuit ?

– Oui, certes ; mais d’où vient donc tout ce bruit ?

– Par la vie de mon patron ! êtes-vous le seul à ignorer que la compagnie de l’opéra italien a débarqué avant-hier, et que nous la transportons à Puebla ? Vous avez vu la Tomasi, au moins ?

– Pas que je sache ; en tout cas, mon cher don Mateo, je tiens plus à ce que vous m’assuriez une place qu’à la voir. »

– Impossible, voyez ! »

La cloche d’appel retentissait, et un essaim de voyageurs des deux sexes montait à l’assaut des diligences. Je ne sais quel sentiment s’empara de moi : le Gomara de 1552, avec ses marges irrégulières, son double titre, sa reliure de parchemin, passa devant mes yeux. Abandonnant mon sac de nuit, je grimpai sur l’impériale de la première voiture, résolu à n’en plus descendre.

– A moins que Votre Grâce prenne la place de mon zagal…

– Oui, oui, » répliquai-je ravi.

Et je m’emparai de la poche contenant les pierres que le zagal, aide du cocher, doit jeter à la tête des mules que le fouet ne peut atteindre.

– En route ! » répliquai-je.

Gutierrez, le cocher, ferma un œil en me regardant de côté, tira la langue, empoigna ses guides et ramassa ses mules, qui se cabrèrent. L’Indien placé à la tête du rétif attelage pour le contenir se gara instinctivement, et nous partîmes au galop.

L’église Saint-Joseph et le Borrego furent vite dépassés. Suivis de près par la seconde diligence, nous voilà hors de la ville, lancés sur la chaussée de l’Ingenio.

°°°

Le zagal mexicain se tient en équilibre près du cocher avec une telle aisance que je ne me doutais guère du supplice auquel je me condamnais en usurpant son poste. Les mains cramponnées aux courroies de la capote, les bras roidis par un continuel effort, j’étais fort en peine de lancer à l’attelage la moindre pierre ; je ne savais même plus où se cachait la poche dont je m’étais d’abord si fièrement emparé. La lune brillait, et sa lumière, par une sorte de mirage, donnait à la plaine l’apparence d’un lac ; j’aurais voulu étudier ce phénomène, mais les secousses de la voiture étaient si violentes que la tête et le cœur me tournaient ; je serrais les lèvres et fermais les yeux.

Un des Italiens placés en arrière de moi dormait ; ses deux compagnons fumaient et causaient. Je comprends l’italien, et, entre deux cahots perpétuels dont l’un menaçait de me briser une côte et l’autre de me lancer sur la route, j’appris que la prima donna qui nous précédait dans la calèche, la signora Tomasi, devait s’arrêter à Puebla pour y donner quelques représentations. Elle venait de la Havane, où sa beauté et son talent lui avaient valu cent adorateurs, entre autres le jeune comte del Moro, qui s’était engagé dans la troupe à je ne sais quel titre pour vivre plus près de celle qu’il adorait.

« Poveretto, il ignore que la Tomasi est un corps sans âme, dit l’un des causeurs.

– Un corps sans âme, Fanti ? Si elle tournait ses regards vers vous, ils vous consumeraient.

– Vous la croyez capable d’aimer ? »

L’autre se mit à rire.

« Vous ne la connaissez que depuis un an, Fanti, répondit-il ; sans cela, vous parleriez autrement. Ignorez-vous donc qu’à Florence elle a frappé son mari d’un coup de stylet parce qu’il avait applaudi la Stefanone ?

– Jalousie d’artiste.

– Jalousie de femme. La Tomasi est devenue indifférente à la suite d’une aventure mystérieuse. A Paris, elle s’était éprise, dit-on, du duc de M…, qui la dédaigna. Elle rompit alors son engagement et fait aujourd’hui notre fortune en voyageant avec nous. Au fond, je la crois lasse, désillusionnée, blasée, comme disent les Français. Mais elle se réveillera quelque jour, et vous saurez quelle femme et quelle artiste est la Tomasi. »

Le village d’Aculcingo commençait à montrer ses maisons blanches. Nous rejoignîmes la calèche, qui bientôt demeura en arrière, et, après avoir relayé, la diligence s’engagea sur les interminables lacets des Cumbres.

Il faisait jour lorsque nous atteignîmes les hauteurs. Tandis que le vieil Antonio m’offrait une tasse de lait, la calèche arriva ; moins chargée que les diligences, elle avait pu prendre un peu d’avance. Le cocher vint me saluer à la mode indienne, en me baisant la main. Au même instant, la Tomasi mettait pied à terre, et nous contemplait avec curiosité. La jeune femme s’approcha, demanda un verre d’eau, puis s’éloigna de quelques pas après avoir bu.

De taille moyenne, svelte, elle avait dans les gestes une grâce naturelle qui charmait. Son regard doux, un peu morne, indifférent, comme voilé, semblait distrait.

Au moment où la calèche s’éloignait, les diligences apparaissaient. En une minute, la ferme d’Antonio fut envahie par dix jeunes femmes et autant de jeunes hommes gazouillant cette harmonieuse langue italienne.

Vers une heure de l’après-midi, poussiéreux, haletants, muets, nous mîmes pied à terre devant l’hôtellerie du bourg de San Agustin. Peu accoutumés à de pareils voyages, les Italiens se plaignaient avec amertume de la course effrénée qu’ils venaient d’accomplir. Moi, je ne me plaignais pas ; mais les muscles extenseurs de mes bras semblaient paralysés. Il ne me fallait rien moins que la perspective de l’édition princeps du Gomara pour m’empêcher de renoncer à mon voyage.

On déjeunait lorsque la calèche entra dans la cour, et la Tomasi vint s’asseoir près de moi. La salle de l’hôtel regorgeait de curieux ; les notables, pour mieux justifier leur présence, accouraient me saluer à tour de rôle. Je dus tendre la main entre chaque bouchée, et mon bras droit, secoué sans relâche, me causait une douleur intolérable. La cantatrice se montrait surprise de me voir tant d’amis. On savait que j’occupais la place du zagal ; on me raillait, et je riais moi-même sans en avoir trop envie. Tout en causant, je m’efforçais d’avoir pour ma voisine ces attentions délicates que tout homme bien élevé doit à une femme. Elle me remerciait en français, et ce fut en cette langue qu’elle me félicita de la pureté avec laquelle je parlais l’italien.

L’heure du supplice sonna, et je me dirigeai tristement vers la voiture.

« Ne voulez-vous pas accepter une place dans ma calèche, docteur ? me dit la Tomasi. Vous y serez peut-être moins mal que sur votre siège. Je ferai monter ma camériste dans une des diligences. »

Je m’inclinai, trop ému pour répondre. La vérité, c’est que je m’apercevais que je n’aurais pas assez de force pour voyager jusqu’à Puebla en me cramponnant aux courroies de la diligence. J’avais même songé à continuer ma route à pied.

« Je vous devrai de revoir Gomara ! » m’écriai-je.

Puis je m’inclinai de nouveau sans achever, tandis que la jeune femme m’examinait d’un air intrigué.

Tout à coup je poussai une exclamation ; je venais de reconnaître parmi les curieux qui se pressaient autour des voitures un des cavaliers du Lobo (le loup) le célèbre chef des brigands si redoutés dans la contrée. Depuis quinze jours, aucun vol n’avait été commis sur la route d’Orizava à Puebla, et l’on croyait les bandits occupés du côté de Queretaro. Je manœuvrai pour me rapprocher du cavalier, voulant le charger d’un message pour son capitaine, que je ne connaissais pas personnellement, mais qui avait recommandé à mes soins deux de ses hommes. Mes allures éveillèrent sans doute son attention, car il disparut.

« Nous serons volés, » pensai-je.

On m’appelait ; je pris place près de la Tomasi, jugeant prudent de me taire et ne pas inquiéter inutilement mes compagnons de voyage. Deux minutes plus tard, nous partions de ce train d’enfer qu’affectionnent les cochers mexicains, rapidité qui les empêche de verser à chaque étape sur des routes qui sont des merveilles au point de vue du tracé, mais que l’on oublie de réparer depuis plus d’un demi-siècle.

°°°

Ce sera éternellement une situation embarrassante pour un homme, même instruit, qu’un tête-à-tête avec une jolie femme, et la Tomasi était très belle. Tant que la voiture bondit dans les rues du village de San Agustin, toute conversation fut impossible, et je m’abandonnai à mes réflexions. Mais lorsque la calèche roula silencieuse sur le sol nitreux du plateau central, je me tournai vers la cantatrice ; je m’aperçus que ma compagne avait les yeux fermés et sommeillait.

Ma compagne de voyage dormait, la tête légèrement rejetée en arrière. Ses cheveux blonds, dénoués par accident, retombaient sur ses épaules et encadraient d’or son visage d’un blanc rosé. J’admirai la finesse soyeuse de ses sourcils, recourbés à leur extrémité, la longueur de ses cils, la ligne pure de son nez, ses paupières un peu bistrées. Sa bouche, aux lèvres d’un rouge foncé, était entr’ouverte et laissait voir ses dents transparentes, enchâssées dans des gencives rouges, signe évident de santé. La capeline, écartée durant le sommeil par un mouvement de la dormeuse, livrait à mes regards un cou rond sur lequel, en dépit de la position de la jeune femme, ne se dessinait aucun pli.

Je m’arrachai à cette contemplation à laquelle je prenais un certain plaisir et me penchai vers la portière, désireux de m’orienter, car j’ignorais à quel point de la route nous nous trouvions. Bientôt la calèche s’engagea dans une plantation d’agaves, ces cactus d’où l’on extrait la liqueur si chère aux Mexicains, le pulque. Le soleil descendait vers les montagnes, nous approchions du village d’Amozoc. A notre droite, une rangée de poivriers du Pérou s’étendait à perte de vue.

« Qui est cet homme, docteur ? » demanda-t-on en italien.

Je me retournai brusquement : la Tomasi, penchée à la portière droite, me désignait un cavalier d’assez haute taille, qui, monté sur un magnifique cheval de race andalouse, cheminait à vingt pas de la voiture. Je tressaillis.

« Qu’avez-vous, docteur ? me dit ma compagne, qui remarqua mon geste ; cet homme est-il votre ennemi ?

– Non, répondis-je ; mais il est peut-être le vôtre, señora, ou plutôt celui de vos bagages ; je vais essayer de vous éviter une aventure fréquente au Mexique, et cependant toujours désagréable. »

La jeune femme me regarda d’un air interrogateur, tandis que j’appelais le cavalier. Il fit bondir son cheval et vint, en caracolant, se ranger près de la portière.

C’était un Indien à la peau dorée, aux grands yeux noirs, aux dents éblouissantes, au front couronné d’une épaisse chevelure bouclée. Il pouvait avoir trente ans, et sa laideur, – car il était laid, – avait un caractère prononcé d’énergie. Son nez, moins fort que celui des hommes de sa race, sa bouche aux lèvres charnues, mais souriantes, la finesse des extrémités, la grâce et la souplesse des allures, me révélèrent l’Indien pur. Ses prunelles mobiles, inquiètes, avaient une expression sauvage. A la façon dont il maniait son cheval, à son accent et à la construction de ses phrases, je crus avoir affaire à un de ces guerriers comanches qui viennent parfois se mêler à la vie civilisée, et qui, pris soudain de la nostalgie du désert, retournent à l’improviste vers leur tribu.

« Ton capitaine est-il sur la route ? demandai-je au cavalier.

– Mon capitaine ? répéta-t-il, qui est-ce ?

– Le Lobo, si tu aimes mieux.

– Le Lobo ? qui est-ce ? »

Commencée sur ce ton et avec un Indien, la conversation pouvait être éternelle. Tout en me répondant, mon interlocuteur regardait ma compagne avec une persistance dont la grossièreté me déplaisait.

« Je suis connu de ton chef, repris-je d’un air d’autorité ; si tu veux gagner une récompense certaine, préviens-le que le docteur Bernagius….

– Lui amène une femme qui est un soleil de beauté. Foi de chrétien ! docteur, n’allez pas plus loin ; si votre place vous gêne, le fils de ma mère l’accepte et vous offre son cheval en retour.

– Pardonnez, madame, m’écriai-je, indigné de cette insolence et bégayant de colère, pardonnez à ce malheureux… »

La jeune femme souriait ; je compris que l’impertinence du rustre lui avait échappé, et je me disposais à répondre à l’Indien de la bonne façon, lorsque la calèche s’arrêta.

« Qu’arrive-t-il ? » criai-je au cocher, auquel une des mules attelées à la flèche de la voiture servait de monture.

L’homme, le corps penché en avant, la tête inclinée, me montra du doigt l’horizon. Je crus entendre deux ou trois détonations, et voir s’élever de petits nuages blancs au-dessus des buissons. L’Indien, lui aussi, semblait écouter. Tout à coup il salua la Tomasi, piqua son cheval, et disparut au galop derrière les poivriers qui semaient le sol de leurs grappes rouges.

« Courons-nous quelque danger ? me demanda la cantatrice.

– Non, señora ; mais nos effets…. »

J’avais mis pied à terre ; la Tomasi suivit mon exemple, et, impassible, languissante, s’appuya sur mon bras.

« Que devons-nous faire ? me demanda-t-elle.

– Continuer notre route, señora ; notre sort est inévitable, car, après avoir dépouillé vos compagnons, les bandits ne manqueront pas de se rabattre vers nous. Cependant, si le Lobo commande en personne, nous en serons quittes pour la peur. Il me doit deux ou trois de ces services qui ne s’oublient jamais chez ce peuple chevaleresque et trop décrié.

– Les gardes ! » s’écria le cocher.

A l’extrémité de la plaine, sur la lisière d’un bois, nous vîmes défiler à toute bride une vingtaine de cavaliers armés de lances surmontées de banderoles. Dix minutes plus tard, des détonations, bien distinctes cette fois, éclatèrent sèches, sans écho, et les petits nuages blancs reparurent au-dessus des buissons. Puis la plaine, inondée de soleil, reprit son solennel silence.

Un combat venait de se livrer à moins d’un kilomètre de nous, et je m’attendais à voir apparaître quelques soldats ou quelques bandits en déroute. La Tomasi, les sourcils froncés, les narines dilatées, regardait avec anxiété dans la direction que nous allions suivre. Ses doigts minces, blancs, effilés, serraient mon bras comme un étau.

« Voulez-vous repartir, señora ?

– Vous êtes brave, docteur, me dit-elle en me voyant me baisser pour cueillir une fleur à la corolle d’un bleu pâle semée de points blancs, et l’examiner avec attention.

– Non, répondis-je, mais depuis vingt ans que j’habite le Mexique, j’ai été dévalisé quarante et une fois, et un tel accident ne saurait plus m’émouvoir. »

La calèche reprit sa marche avec lenteur. J’expliquais à ma compagne que la bande du Lobo, attaquée par les gardiens de la route, s’était probablement enfuie, et que ceux-ci escortaient les diligences qu’ils venaient de délivrer, lorsque la calèche s’arrêta de nouveau. Nous traversions le bois côtoyé par les gardes, et deux mules mortes nous barraient le passage. Nous mîmes de nouveau pied à terre, nous étions sur le lieu du combat. Çà et là des lambeaux d’étoffes bordés d’oripeaux, des malles brisées. Un grand manteau rouge étendu sur l’herbe que je soulevai cachait un cadavre, celui d’un bandit.

Je m’agenouillai devant le malheureux, le palpant, le retournant, cherchant sa blessure. Je la trouvai enfin ; il avait été frappé à l’épigastre ; la mort avait dû être instantanée. La Tomasi, agenouillée de son côté, priait et me regardait manier ce cadavre. Elle se releva et recula instinctivement lorsque je m’approchai d’elle.

Comprenant sa répulsion, j’allais lui expliquer qu’un corps encore chaud ne saurait être un objet de répugnance, lorsque cinq ou six cavaliers masqués, débouchant à l’improviste du bois, entourèrent la jeune femme. Je m’élançai vers elle, appelant le Lobo. Un des cavaliers poussa vers moi son cheval, me saisit par le collet de ma veste et m’entraîna.

« Ah ! tu nous connais, toi ? s’écria-t-il. Par mon patron ! voilà qui est mauvais pour ta santé. »

Le cheval de cette brute s’engagea parmi les arbres ; la Tomasi, emportée par deux cavaliers, m’appelait avec angoisse. Mes pieds touchaient à peine terre, et je m’attendais à chaque bond à me voir écrasé contre un tronc d’arbre. Je me roidis néanmoins, essayant, – tant le sentiment de la défense personnelle est inné chez l’homme, – de décocher à mon ennemi un coup de poing qui, en lui faisant perdre haleine, le forcerait à me lâcher. Je frappai à faux ; presque aussitôt je sentis le canon d’un revolver glisser le long de mon oreille, un bruit formidable m’assourdit, une flamme éblouissante illumina le bois, et aux secousses furieuses qui disloquaient mon être succéda soudain un calme bienfaisant. Il me semblait être couché sur un lit moelleux.

Je ne sais combien de temps dura mon évanouissement ; mais, lorsque j’ouvris réellement les yeux, je me trouvai couché à plat ventre, le nez enfoncé dans des feuilles mortes ; mes bras me semblaient paralysés, et je m’aperçus que j’étais garrotté. La mémoire me revint subitement, je frissonnai au souvenir du revolver qui m’avait effleuré l’oreille. J’avais entendu la détonation de l’arme ; donc, d’après les principes de la physique, ma tête était intacte, et la commotion seule avait déterminé ma syncope. Je remuai le cou ; je sentis aussitôt une douleur à l’épaule ; la balle avait touché là. Qu’était devenue ma compagne ? Je fis un effort pour changer de position ; ayant réussi à me placer sur le côté, je me trouvai nez à nez avec mon bourreau, étendu comme moi sur le sol, la bouche contractée, la prunelle fixe, mort.

Je me crus mal réveillé ; mes jambes étaient libres, et, après de nombreux efforts, je parvins à m’asseoir. A dix pas de moi, roides, immobiles, gisaient deux autres bandits. Que signifiait cette tuerie ? Que s’était-il passé durant mon étourdissement ? Je tentai de dégager mes bras, de me souvenir. Je souffrais de la soif. Des ennemis de l’homme, la soif est le plus cruel. Pour un verre d’eau, j’aurais été capable de donner le Gomara.

Une légère plainte résonna ; je tressaillis et regardai les bandits ; aucun d’eux ne bougeait. Je me tournai avec circonspection, et ma gorge acheva de se dessécher. Sur le tronc noir d’un sapin se détachait le corps de neige de la Tomasi. La jeune femme, les cheveux épars, les yeux clos, la tête inclinée, dépouillée d’une partie de ses vêtements, était attachée à l’arbre, dont la rude écorce devait meurtrir ses chairs.

Deux ceintures de crêpe de Chine avaient servi à la lier. L’une la prenait à la taille ; l’autre, serrant ses poignets, et nouée à la première branche de l’arbre, forçait la victime à tenir les bras levés. Jamais, à ma connaissance, la sculpture n’a prêté à Andromède captive une pose plus touchante, une plus merveilleuse beauté.

Si la fière Vénus de Milo, perdant un peu de la longueur de son cou, de l’ampleur de sa charpente osseuse, devenait tout à coup plus femme dans le sens mondain du mot, elle serait l’image de cette fameuse Tomasi, tant admirée à cause de sa voix.

Je l’avoue, je demeurai un instant silencieux, émerveillé. A ma droite, le front ensanglanté, le regard brillant, j’aperçus le cavalier que nous avions rencontré le matin sur la route. Agenouillé, il s’appuyait sur son épée teinte de rouge.

Je n’osais bouger : cet homme n’allait-il pas me massacrer à mon tour ? Je tentai de nouveau de rompre mes liens ; convaincu bientôt de la vanité de mes efforts, et la souffrance devenant intolérable, je résolus d’en finir.

« Holà, don José ! » criai-je d’une voix rauque.

L’Indien bondit, et se tourna, menaçant de mon côté.

« Par les os de ta mère ! lui dis-je avec calme, frapperas-tu un homme sans défense ? »

Il secoua son épaisse chevelure avec dédain et regarda ses compagnons morts.

« Ils étaient armés, » dit-il ; puis il ajouta avec orgueil : « Je suis Acatl, mon père commandait à cent guerriers.

– Le mien aussi, répliquai-je ; mais, lorsqu’il se trouvait à la tête de ses voltigeurs, il n’eût pas laissé un vieillard garrotté comme je le suis. »

L’Indien s’approcha, coupa mes liens, et retourna se placer en face de la Tomasi.

Je me levai pour retomber. Je me frictionnai avec énergie, et, apercevant un pistolet, je me roulai jusqu’à l’arme et m’en emparai. Enfin le sang reprit sa circulation normale, je pus me tenir debout, marcher. A ce moment, la Tomasi se redressa ; elle écarta ses bras ; je vis son corps onduler, se roidir, comme pour rompre les liens qui le tenaient prisonnier. Après cet effort, les membres de la jeune femme reprirent leur abandon, et deux larmes coulèrent sur ses joues.

Acatl me regardait avec anxiété. Je ramassai la robe de la cantatrice et m’avançai vers elle.

« Délivre-la, » dis-je à l’Indien d’un ton d’autorité.

Je ne m’attendais guère à être obéi. A ma grande surprise, le bandit se frappa le front de la paume de sa main, courut vers l’arbre et coupa rapidement les écharpes qui soutenaient la jeune femme. Elle s’affaissa, et le tronc rugueux déchira sa peau nacrée, sur laquelle je vis perler quelques gouttes de sang. L’Indien, interdit du résultat de son action, me saisit le bras.

« Ce n’est rien, lui dis-je ; n’est-ce donc pas toi qui l’as liée ? »

Il me regarda, posa son pied sur la poitrine d’un de ses compagnons dont un rayon de soleil éclairait la face livide, et, me désignant les autres du doigt :

« Ce sont eux, » murmura-t-il.

J’appelai la Tomasi par son nom ; de même que moi, elle était engourdie.

« De l’eau ! » dis-je à l’Indien.

Il courut à son cheval, décrocha la gourde suspendue à l’arçon de sa selle et la brisa en la trouvant vide.

« Viens ! me dit-il.

– Pouvez-vous marcher ? » demandai-je à la cantatrice.

Elle se leva sans me répondre ; mais, à peine debout, elle chancela et dut se cramponner à moi pour ne pas tomber. Mal affermi sur mes jambes, j’allais rouler avec elle sur le sol, lorsque Acatl, prompt comme l’éclair, l’enleva comme si elle eût été un enfant, et s’enfonça sous les arbres avec rapidité.

Je me hâtai de le suivre. Inconsciente, la jeune femme entourait le cou de l’Indien de ses beaux bras blancs : on eût dit une nymphe emportée par un satyre. Parfois Acatl poussait un cri sauvage, élevait la Tomasi presque au-dessus de sa tête, puis bondissait en avant. Je le perdis de vue, et, tout essoufflé, je dus m’arrêter pour écouter et retrouver sa trace.

Je le rejoignis enfin : il avait déposé son fardeau sur un épais gazon, près d’une source. La Tomasi, l’œil à demi clos, ses cheveux d’or dénoués sur ses épaules, était soutenue par le bandit. Je la fis boire ; elle se ranima peu à peu et s’enveloppa de sa robe que je lui tendais.

« Quelle affreuse scène, docteur ! je vous croyais mort. »

Je racontai brièvement ma mésaventure ; de son côté, la cantatrice m’apprit qu’après l’avoir brutalement dépouillée de ses vêtements, on l’avait liée à un arbre. Une dispute s’était engagée entre ses ravisseurs ; défaillante, elle avait vu l’Indien que nous avions rencontré le matin se ruer sur ses compagnons. Comme un cauchemar, elle avait entendu siffler les balles et retentir des cris sauvages. Puis un profond silence s’était établi, elle avait ouvert les yeux et aperçu Acatl, accroupi, qui la contemplait.

« Un vrai lion, cet homme ! » me dit-elle en terminant.

Et, frissonnante, elle rejeta la tête en arrière, fermant à demi les yeux.

J’entraînai l’Indien afin de laisser à la jeune femme la liberté de rajuster ses vêtements ; mon indiscret compagnon ne me suivit qu’à regret. Son front saignait ; je lavai la blessure, un coup de sabre sans gravité. Je me pansai à mon tour. Un bond du cheval de mon bourreau avait fait dévier la balle qui devait me briser le crâne, j’en étais quitte pour une brûlure. Je me baignai avec délices, m’efforçant de retenir Acatl, qui voulait retourner vers la source. A la fin il m’échappa ; je me hâtai de m’habiller, et passant l’inspection de l’arme que j’avais ramassée, je vis avec satisfaction que quatre coups étaient encore amorcés ; trois de plus qu’il ne me fallait pour tenir en respect ma nouvelle connaissance.

Lorsque j’arrivai près de la source, la Tomasi tordait ses longs cheveux et essayait de les fixer. Acatl, debout à cinq pas d’elle, la contemplait avec attention, surpris sans doute de voir combien les gestes des Européennes diffèrent de ceux des femmes de son pays. La cantatrice, comprenant que nous étions encore à la merci du bandit, souriait de son obstination à la regarder ; les femmes sont naturellement diplomates.

« Vous sentez-vous capable de marcher ? » demandai-je à la jeune femme.

Elle se leva, chancelante encore.

J’interrogeai l’Indien pour savoir si quelque habitation se trouvait dans les environs.

« Non, me répondit-il.

– Nous voulons partir.

– Demain.

– J’ai faim, repris-je avec humeur, et demain… »

Il regarda autour de lui et parut réfléchir.

« Au fait, dit-il, tu ne saurais où aller. »

Il me jeta son briquet, disparut dans l’ombre, et bientôt j’entendis le bruit du galop d’un cheval.

Je n’aurais su, en effet, de quel côté me diriger pour retrouver la grande route. Je ramassai des branches sèches, et j’eus bien vite allumé un feu aux pieds de ma compagne d’infortune, qui ne répondait que par monosyllabes à ce que je disais pour la rassurer. Je m’occupai de cueillir des fougères pour former un lit, car il devenait évident qu’il nous faudrait attendre l’aube pour nous mettre en route.

Installé près du foyer, je commençais à sommeiller lorsqu’un galop retentit de nouveau. Acatl parut ; il déposa aux pieds de la Tomasi du pain, des fruits, des provisions de toute sorte. Je servis ma compagne, qui mangea peu. Acatl, placé près du foyer, suivait tous ses mouvements et essayait de prévenir ses désirs ; parfois même elle le remerciait du regard. J’engageai la jeune femme à se reposer ; je m’assis à quelques pas d’elle et cédai malgré moi au sommeil. Je m’éveillai vers le milieu de la nuit ; la cantatrice dormait ; l’Indien, le menton appuyé sur les mains, dans l’attitude d’un tigre à l’affût, la regardait dormir. Je le cherchai en vain lorsque le bois s’emplit de rayons, de bourdonnements, de chants d’oiseaux ; il n’était plus là.

La Tomasi s’éveilla tard, et promena autour d’elle ses regards surpris. Elle sourit en voyant sa couche, se leva, étira paresseusement ses bras et prêta l’oreille à la voix des rossignols qui, au Mexique, n’attendent pas la nuit pour moduler leurs chants. Nous déjeunâmes des restes du souper, puis il fallut songer à nous remettre en route. La jeune femme, appuyée sur mon bras, m’interrogeait avec curiosité sur les Indiens, leurs mœurs, leurs coutumes, leurs préjugés, surtout sur Acatl, dont l’absence paraissait la préoccuper.

« Il est beau, cet homme, » me dit-elle soudain.

L’ironie me parut cruelle.

« Il vous a sauvée, » lui dis-je d’un ton de reproche.

Elle se mit à rire, puis redevint rêveuse.

Ce ne fut que vers midi que nous rejoignîmes la grande route. En débouchant sur le chemin, j’aperçus la calèche attelée de deux mules ; un métis se tenait en selle.

« Est-ce à vous, ça ? dit-il en désignant la voiture.

– Oui, répondis-je.

– En route, alors ; nous ne pourrons guère trotter avec ces deux bêtes, et nous avons à peine le temps d’arriver à Puebla avant la nuit. »

J’engageai ma compagne à reprendre sa place ; elle semblait s’éloigner à regret ; ses regards ne se détachaient guère de la lisière du bois. A peine étions-nous en marche qu’Acatl se montra. Il salua la Tomasi, qui frissonna. Evidemment la vue de cet homme lui répugnait.

« Quelle aventure, docteur ! me dit la jeune femme ; mes compagnons de voyage doivent être éperdus, et votre ami Gomara vous croit sans doute mort. »

Mon ami Gomara ! je ne pus me défendre de sourire à la méprise de la cantatrice. En m’entendant nommer plusieurs fois le célèbre historien espagnol, elle avait cru qu’il s’agissait d’un ami chez lequel je me rendais. Je lui expliquai longuement, – car elle parut prendre plaisir à m’écouter, – que Gomara était un écrivain espagnol du XVIe siècle. Appuyée contre la portière près de laquelle marchait Acatl, l’œil tantôt alangui, tantôt humide et brillant, elle approuvait par des sourires ou de petits hochements de tête les diverses phases de mon récit.

Tout en m’écoutant, la Tomasi suivait du regard les manœuvres qu’Acatl, intrépide cavalier, faisait exécuter à son cheval. Parfois l’Indien partait à toute bride, disparaissait dans un nuage de poussière, et nous le retrouvions posté aux coudes de la route, dans les endroits propres aux embuscades. Il semblait nous escorter, et je commençais à croire qu’averti de ma présence, le Lobo avait chargé cet homme de me protéger.

Il faisait presque nuit quand nous atteignîmes Puebla. Notre cocher, se piquant d’honneur, franchit au grand trot la vaste porte de l’hôtel des diligences et pénétra dans l’immense cour mauresque, où je fus surpris de voir l’Indien nous suivre. Une acclamation résonna lorsque les comédiens et les curieux qui encombraient la cour de l’hôtel virent la Tomasi descendre du poudreux équipage. Elle accepta mon bras pour gravir les marches du perron. Au moment où, précédés du maître d’hôtel, nous allions entrer sous les galeries, une immense clameur retentit.

« Le Lobo ! le Lobo ! criait-on, fermez les portes ! arrêtez-le ! »

La Tomasi se retourna ; Acatl, droit sur ses étriers, la regardait. Il tira son épée et fit cabrer sa monture. On continuait à crier, et c’était lui qu’on injuriait. Il secoua la tête, son chapeau tomba, et son épaisse chevelure apparut hérissée comme une crinière. Lançant son cheval vers le perron, le célèbre bandit l’arrêta brusquement au pied des marches, fouetta l’air de son épée et s’inclina.

Faisant ensuite face à ceux qui le menaçaient :

« Oui, le Lobo ! cria-t-il » avec orgueil.

Il enfonça ses éperons dans les flancs de son cheval, qui bondit. On recula devant l’attitude résolue du cavalier ; un coup de feu retentit, mais il franchit la porte en renversant cinq ou six métis. La Tomasi, droite, pâle, me pressait le bras avec angoisse. Ses doigts se détendirent aussitôt que le Lobo, le loup, eut disparu.

« Nierez-vous encore, docteur, me dit-elle en s’appuyant sur moi de tout son poids, que cet homme soit beau ?

– Il est surtout imprudent, répliquai-je. Quelle idée, lui dont la tête est mise à prix, de nous accompagner jusqu’ici ! »

Je n’eus pas de loisir d’en dire davantage ; on nous entourait, on nous accablait de questions. La jeune femme, qui éprouvait la même répugnance que moi à raconter son aventure, se hâta de se retirer dans l’appartement retenu pour elle.

Le soir même, je courus à la demeure de Perez ; sa servante était sortie.

Je rentrai à l’hôtel vers onze heures du soir ; la Tomasi, assise sur le balcon, le coude appuyé sur le genou, le menton sur la main, regardait, pensive, vers le point de l’horizon où se dresse l’Istaccihuatl, dans la direction où nous avions été retenus prisonniers.

°°°

Dix heures sonnaient à la cathédrale lorsque le lendemain je soulevai le marteau de fer de la porte du licencié.

La gouvernante de Perez, doña Gertrudis, fondit en larmes en me reconnaissant. Je lui adressai mes compliments de condoléance, tout en me dirigeant vers la bibliothèque. Mon cœur battait, et j’avais de la peine à garder mon sang-froid. Certes, en me retrouvant dans sa maison, en entendant sa vieille gouvernante me raconter sa fin dans tous ses détails, je songeais à mon pauvre ami ; mais je songeais aussi à son désespoir, s’il lui eût été donné de voir son Gomara passer dans des mains indignes. Surmontant ma propre émotion, j’ouvris la porte de la bibliothèque et je pénétrai dans l’immense salle garnie d’in-folios où Perez passait sa vie. Son fauteuil de chêne, garni en cuir de Cordoue, était placé près de la table où un livre ouvert témoignait que le savant avait été surpris à l’œuvre. Mes regards, s’accoutumant au demi-jour, parcouraient avec une volupté mêlée de tristesse et d’appréhension les rayons où les livres étagés montraient, les uns leurs dos recouverts de parchemin, les autres leurs maroquins gaufrés d’or.

Une idée infernale s’empara de mon cerveau. J’étais seul, le Gomara se trouvait à cinq pas de moi, dans l’armoire dont je voyais scintiller les vitres. Quelle puissance pouvait s’opposer à ce que je m’emparasse du précieux volume ? Ce volume, il était unique peut-être ; devais-je le laisser disparaître, se perdre à jamais ? Je désirais le mettre en lumière, le commenter, en faire l’objet de mon soixante-troisième Mémoire à l’Académie des sciences de Paris, et la postérité approuverait, justifierait mon larcin. En ce moment, j’eusse voulu que le Lobo, son épée sanglante à la main, se dressât entre moi et le livre tentateur. J’aurais lutté ; je me serais fait tuer pour m’emparer de ce trésor. Mais le voler froidement…. La raison me revint.

Je le dis avec humilité, ma loyauté triompha. Je me redressai et me dirigeai vers l’encoignure choisie par le licencié pour abriter ses éditions de choix. Tout à coup une sueur froide remplaça les frissons intermittents que je ressentais depuis mon entrée dans cette vaste pièce exposée au nord ; je poussai un cri sans en avoir conscience ; la tablette où aurait dû se trouver le Gomara était vide !

Oubliant les heures, et profitant de ce que les scellés ne sont guère en usage au Mexique, je fouillai la bibliothèque de Perez jusqu’à près de minuit. Le lendemain, dès l’aube, j’étais de nouveau à l’œuvre. Le troisième jour, je consultai le catalogue dressé par Perez lui-même des livres qu’il possédait ; j’y cherchai la lettre G. Une large rature à l’encre, d’une date récente, biffait le nom de Gomara et la note historique relative à l’édition de 1552. Plus de doute, Perez avait anéanti, pour me désespérer peut-être, une merveille presque unique. Moi qui le croyais mon ami !

En y réfléchissant davantage, je le jugeai incapable d’un tel crime et résolus de continuer mes recherches.

Je rentrai à l’hôtel et je me fis servir à souper avant de rentrer dans ma chambre, car, depuis quatre jours, j’oubliais presque que j’avais un corps. Autour de moi, on ne parlait que de la Tomasi, de sa beauté, de sa grâce, de sa voix.

Au moment où je gravissais le perron, je vis la cantatrice descendre de voiture ; elle revenait du théâtre.

« Vous voilà, docteur ? s’écria-t-elle en me prenant le bras pour gravir les marches ; en vérité, je vous croyais reparti. Êtes-vous donc devenu mon ennemi, que vous dédaignez de prendre de mes nouvelles ? »

Je balbutiai le nom de Gomara. Nous traversâmes le grand corridor mauresque qui conduisait aux appartements de la jeune femme ; elle marchait droite, légère, animée, souriante. Je la regardai avec surprise ; j’avais peine à croire que ce fût là cette personne distraite, languissante, fatiguée, que j’avais eue sous les yeux durant le voyage accidenté que nous avions accompli ensemble.

Elle m’entraîna dans son salon, jeta le châle qui l’enveloppait, dénoua ses cheveux dont le poids surchargeait son front et me força de m’asseoir. Elle causait, riait, allait, venait, donnait des ordres. Elle alluma une cigarette pour la jeter presque aussitôt. Elle suivait le pendule du regard, s’approchant du balcon pour aspirer l’air, et se taisait comme pour écouter.

En voyant la Tomasi ainsi transformée, je ne pouvais me défendre de la comparer à ces jeunes tigresses que j’avais vues si souvent bondissant à l’entrée de leur repaire, au fond des forêts. Elle avait la grâce, le caprice, la flexibilité, la soudaineté, la coquetterie d’allures de ces beaux félins. Soudain mon regard fut distrait par la vue de deux magnifiques fleurs d’océotl, – fleur de tigre, – orchidée si bien décrite, dans son Commentaire sur l’histoire naturelle des Indes occidentales, par le savant Hernandez d’Oviedo.

« Vous trouvez mes fleurs belles ? me dit la Tomasi, qui avait suivi la direction de mes regards.

– Et plus rares encore que belles, répondis-je ; elles refusent de croître en serre, et on ne les rencontre que dans les forêts de la Terre Chaude, encore faut-il bien chercher. »

La cantatrice saisit une des fleurs.

« Vous les croyez rares, dit-elle en me les présentant, même ici ?

– Ici surtout, señora ; elles doivent venir des environs d’Atlisco, c’est-à-dire d’une distance de douze lieues. »

Tandis que je lui expliquais les caractères botaniques de la plante, la jeune femme, après avoir mordillé une des fleurs, la plaça à son corsage. Elle s’était rapprochée du balcon et regardait l’Istaccihuatl. Je cessai soudain de parler.

« Qu’avez-vous, docteur ? dit-elle en appuyant sa jolie tête sur mon épaule.

– Sur mon honneur, je jurerais… j’affirmerais…

– Dites.

– Que le cavalier qui vient de passer comme un honnête ranchero n’est autre que maître Acatl. »

La jeune femme se pressa plus fort contre moi, se mit à rire en me fouettant le visage de la fleur qu’elle mordillait de nouveau et me congédia.

Je me disposais à me mettre au lit lorsqu’une voix, la plus magnifique qu’il m’ait été donné d’entendre, résonna. Je m’endormis en songeant que Perez, s’il avait place au paradis, comme n’en pouvaient douter ceux qui connaissaient sa vie, devait se trouver heureux de jouir chaque jour de pareils concerts.

Pendant huit jours, je battis les quatre coins de la ville, me promenant de maison en maison, fouillant les bibliothèques, passant par toutes les alternatives de l’espérance, descendant tous les degrés de la déception. Les personnes auxquelles le licencié avait fait don de livres s’empressaient de me les montrer ; mais j’eus beau interroger, expliquer, décrire, nul ne savait ce que je voulais dire lorsque je parlais du Gomara de Millan, Saragoça, 1552.

Un soir que je rentrais à l’hôtel plus tôt que de coutume, harassé, songeant à partir pour Mexico, – j’avais dressé la liste des amis de Perez dans cette ville, – la Tomasi m’aperçut de son balcon et m’appela.

« Vous dépérissez, docteur, me dit-elle en me prenant les deux mains ; avez-vous donc toujours votre malencontreux volume en tête ?

– Toujours, répondis-je avec tristesse.

– Voyons, il faut n’y plus songer, vous distraire, attendre la fortune au lieu de la chercher ; elle vient parfois en dormant, ne le savez-vous pas ?

– La fortune, oui, répondis-je ; mais les livres, non.

– A propos, docteur, me dit-elle, dans lequel de mes rôles suis-je le plus à votre goût ? »

Avec un embarras qui fit sourire mon interlocutrice, je dus avouer que, privé de tout espoir de trouver Gomara dans une salle de spectacle, j’avais négligé de me rendre à l’Opéra.

« Détestez-vous donc la musique ?

– Je l’adore, bien au contraire.

– Alors, vous viendrez m’entendre ce soir. Je le veux, ajouta la jeune femme, qui me vit prêt à répliquer. Vous souperez avec moi en rentrant. Maintenant, allez mettre votre cravate droite. »

Ce soir-là, j’entendis la Tomasi dans le rôle de Lucie, et, depuis lors, je n’ai jamais voulu entendre d’autre cantatrice dans cet opéra, afin de conserver pur le souvenir de sa voix. Derrière moi, dans sa loge, se trouvaient les deux Italiens en compagnie desquels j’avais voyagé sur l’impériale de la diligence d’Orizava. Ne jouant pas, ils applaudissaient à outrance, en connaisseurs.

« Eh bien ! Fanti, vous souvenez-vous de mes prédictions ?

– J’avoue qu’une transformation s’est opérée en elle ; écoutez, c’est l’art dans toute sa perfection. Et vous persistez à la croire amoureuse ?

– Parbleu ! Ne le sentez-vous pas à chacune des notes qui sortent de son gosier ?

– Mais qui aime-t-elle ? A l’exception du comte del Moro, je ne vois…

– Chi lo sà, et que nous importe ? »

On trépignait d’enthousiasme, et, je dois le confesser, les heures que je passai à entendre la Tomasi furent les seules de mon voyage durant lesquelles j’oubliai complètement Gomara.

Tout à coup, levant les yeux sur la salle, je retins une exclamation prête à m’échapper. Acatl, adossé contre un pilier, le regard fixe, absorbé, contemplait la Tomasi. Sur sa face aux traits puissants, naïfs, on pouvait suivre les impressions qu’il ressentait. Une idée me traversa l’esprit : le malheureux aimait cette femme, cette reine de l’art que tout séparait de lui ; il exposait sa vie pour l’entendre et pour la voir, car sa tête était à prix. Je ne pus me défendre d’admirer son audace. Il pouvait être reconnu, massacré, et il applaudissait avec rage. Sa présence me gâta le reste de ma soirée.

Au moment où je prenais place dans la voiture de la Tomasi, qui avait insisté pour me ramener, un bouquet de fleurs d’océotl vint tomber sur ses genoux. Elle se pencha vers la portière, et nous partîmes. Je crus devoir garder le silence sur la présence d’Acatl au théâtre ; c’eût été rappeler à la jeune femme un souvenir désagréable. Elle paraissait préoccupée, ne prononça pas une parole durant les dix minutes de route nécessaires pour gagner l’hôtel, et monta dans son appartement.

Elle semblait fiévreuse ; une lueur fauve brillait au fond de ses prunelles, ses gestes avaient perdu cette souplesse que j’admirais quelques jours auparavant. Je saluai pour me retirer.

« Vous soupez avec moi, dit-elle d’une voix sèche, l’avez-vous oublié ? »

Je m’inclinai, tandis qu’elle se rapprochait du balcon.

« Parlez donc, me dit-elle, parlez-moi des Grecs, des Latins, des fleurs, de Gomara, de ce que vous voudrez. »

Elle se promena dans l’appartement, s’assit, cacha son visage dans ses mains et demeura un instant immobile.

Blessé du ton qu’elle venait d’employer avec moi, j’allais saluer de nouveau et me retirer, lorsqu’elle bondit vers le balcon. Puis, tandis que le galop d’un cheval résonnait dans le silence de la nuit, elle respira avec force, s’approcha de moi souriante, épanouie, et me prit le bras pour gagner la salle à manger.

« Pardon, dit-elle de sa voix harmonieuse : je suis la fée Fantasque, docteur, ne le savez-vous pas encore ? »

Séduit par sa grâce, je répondis :

« Vous êtes Euterpe. »

Pendant le souper, je lui expliquai que le nom de la déesse de la musique sert aussi à désigner un magnifique papillon et un élégant palmier à la tige flexible ; elle me frappa les doigts de son éventail et partit d’un bel éclat de rire en disant :

« Ces savants, que de choses ils disent en un mot ! »

Le lendemain je me réveillai tard.

Au moment où je sortais de ma chambre, je me trouvai en face de la Tomasi.

« Je vous croyais matinal, docteur, me dit-elle ; sans reproche, depuis l’aube, je vous attends.

– Il est à peine huit heures.

– Qu’importe ? Vous connaissez le gouverneur de la ville, le général Traconis ?

– Un peu.

– Il a pour vous la considération que chacun vous accorde dans ce pays, où votre nom est un talisman, je m’en suis plusieurs fois aperçue.

– Il y a trente ans que j’essaye de faire le bien autour de moi, madame ; ce peuple est bon, et il m’en sait quelque gré.

– Voulez-vous, docteur, me conduire chez le général ?

– Très volontiers ; mais il me faudra m’excuser de n’être pas allé le voir depuis plus de trois semaines que je suis à Puebla.

– Eh bien ! vous lui parlerez de votre Gomara ; il commande à la police, et ses limiers pourront vous aider dans vos recherches. »

L’idée me parut ingénieuse.

La jeune femme fut vite habillée, et nous voilà en route. Hommes et femmes se retournaient sur notre passage ; on nous saluait.

« A propos, dis-je à ma compagne, qu’allons-nous faire chez le général Traconis ?

– Lui demander la grâce du Lobo, » me répondit-elle tranquillement.

Je la regardai avec surprise.

« Il m’a sauvé la vie, et il a même un peu sauvé la vôtre, docteur ; ne trouvez-vous pas que nous avons été ingrats ? Sa tête est à prix, et c’est à nous, ses obligés, qu’il appartient d’obtenir son pardon. Puis-je compter sur vous ? »

Je répondis affirmativement.

Nous fûmes introduits sans retard près de Traconis. C’était un bel homme et un parfait caballero, – il parut flatté de la visite de la Tomasi. Son admiration pour la beauté merveilleuse de ma compagne était visible. Il la complimenta délicatement sur sa voix, sur son talent, et se confondit en offres de services.

Nettement, clairement, la Tomasi exposa sa requête. Le général devint soucieux.

« Hier encore, dit-il, je n’aurais pas hésité à vous satisfaire, señora ; aujourd’hui, ce que vous me demandez ne dépend plus de moi. »

Il prit un papier sur une table de travail et le tendit à la jeune femme, qui devint pâle. C’était un ordre de Juarez de s’emparer, coûte que coûte, du Lobo et de sa bande. Par un hardi coup de main, le célèbre bandit venait de piller des caisses appartenant au gouvernement anglais ; deux officiers avaient été tués, et l’ambassadeur demandait justice.

Tour à tour humble, douce, hautaine, impérieuse, la Tomasi supplia, exigea ; je me joignis à elle. Le général, tout en protestant de son désir de nous être agréable, nous opposait les ordres qu’il venait de recevoir. Il fermerait les yeux, ne tenterait rien contre le Lobo, le laisserait échapper au besoin ; quant à accorder le sauf-conduit, l’indulto, que l’on réclamait, c’était impossible. Il nous offrit d’écrire à Mexico en son nom, au nom de la Tomasi, au mien ; il fallut nous retirer.

La Tomasi garda le silence tandis que nous regagnions l’hôtel ; son pas saccadé, la pression de son bras qu’agitaient des mouvements nerveux, me révélaient son trouble, son dépit, son chagrin, sa colère.

« Il est sot et laid, votre gouverneur, me dit-elle en se jetant sur le canapé du salon, et je ne me suis pas aperçue, docteur, que vous jouissiez auprès de lui du moindre crédit. Dans mon pays, on m’eût accordé sur l’heure la grâce que je demandais : mais cela sent le sauvage, ici. Le Lobo n’a tué ni son père ni sa mère, que je sache ; il a tué un homme. Parbleu ! moi aussi, j’ai voulu tuer un homme ! »

Elle se leva, tout son corps frémissait. Saisissant une cravache mignonne posée sur un guéridon, elle se mit à cingler à tort et à travers les meubles, les tableaux, les pendules, les vases, brisant et dévastant tout.

Cette fois, ce n’était plus une tigresse enjouée, bondissant au soleil, que j’avais sous les yeux, mais la bête furieuse, folle, ayant soif de carnage. Elle était belle toujours dans son attristante colère : je me taisais et l’admirais. Lasse enfin de frapper, de briser, d’injurier, elle se rejeta sur le canapé et fondit en larmes ; je me retirai avec discrétion.

Quelques jours après désespérant de trouve le précieux Gomara, je me décidai à porter mes recherches jusqu’à Mexico, lorsque je vis passer à cheval la Tomasi.

Seule, selon sa coutume, elle portait une amazone de drap noir, et sa chevelure ardente s’échappait en boucles de son feutre surmonté d’une plume couleur de feu. Sa grâce forçait jusqu’aux Indiens à se retourner. Elle me salua d’un geste amical et parut d’abord vouloir me parler ; mais, piquant sa monture, elle disparut. Vers sept heures, grand émoi parmi la compagnie italienne : la cantatrice ne reparaissait pas, et l’on sellait des chevaux pour ses compatriotes qui voulaient se rendre au-devant d’elle. A dix heures, le coche de Vera Cruz arriva ; on dut faire retirer les femmes éparses dans la cour afin que les voyageurs puissent descendre de voiture ; ils avaient été dévalisés et se trouvaient presque nus. A minuit, au moment où j’allais monter dans la diligence de Mexico, un Italien se présenta consterné, annonçant que l’on venait de trouver le corps de la Tomasi sur la route d’Amozoc. La jeune femme était peut-être tombée victime de celui-là dont, le matin même, elle demandait la grâce avec tant de générosité.

J’avais à peine recueilli quelques détails, que la diligence m’emportait. Je me sentais bouleversé, une larme s’obstinait à vouloir déborder de mes yeux, lorsque je songeais à la triste destinée de la belle créature que le hasard m’avait fait rencontrer, et pour laquelle je ne pouvais me défendre d’une vive sympathie. Tant de grâce, de beauté, de talent, d’esprit, de jeunesse anéantis en un instant par la main vulgaire d’un Apache, troublait un peu ma philosophie et chassait le sommeil.

Le soleil se leva. Je revins peu à peu à une juste appréciation des choses. Nous approchions de Mexico, où j’allais tenter un effort suprême pour retrouver l’édition princeps de Gomara, et j’essayai de secouer ma tristesse, ayant besoin de toute ma liberté d’esprit.

Je me répétais, non sans raison, qu’il y avait au monde plusieurs milliers de jolies femmes prêtes à remplacer la Tomasi ; qu’au contraire, en comptant bien, c’est à peine s’il existait encore trois ou quatre exemplaires du Gomara de 1552. Mais j’avais beau faire, j’aurais, je crois, renoncé lâchement à ce trésor pour rendre la vie à cette admirable artiste, si bien que la larme si longtemps contenue tomba de mes yeux au moment où la diligence pénétrait dans la capitale du Mexique.

°°°

Je passai près d’un mois à Mexico, me couchant tard, me levant tôt, rentrant chaque soir à l’hôtel harassé de fatigue et désespéré. Nulle trace du Gomara chez les amis de Perez ; en vain je les interrogeais : aucun d’eux ne se souvenait avoir entendu le licencié parler de son précieux exemplaire, et quelques-uns avaient causé avec lui moins d’un mois avant sa mort. Le Gomara était détruit ; je me répétais à satiété qu’il n’y fallait plus songer, et j’y songeais toujours.

Ne sachant plus à qui m’adresser, je résolus de retourner à Orizava, où mes malades me rappelaient. Je m’éloignai avec tristesse de l’ancienne capitale de l’empire aztèque ; j’y laissais l’espérance. A Puebla, je perdis de nouveau quatre jours. Il me fallut un effort de volonté plus énergique encore que celui par lequel je m’étais arraché à Mexico, pour sortir de la ville des Anges. Enfin, de même que Cortès, je brûlai mes vaisseaux. Sur l’impériale de la diligence dont j’occupais seul l’intérieur, trois Américains bardés de revolvers, d’escopettes, de sabres, de casse-tête, se proposaient de me défendre si nous étions attaqués ; je n’ai su que plus tard qu’ils emportaient une collection d’émeraudes.

En traversant Puebla, j’avais revu les suivantes de la Tomasi, qui s’obstinaient à attendre leur maîtresse. Des doutes s’étaient élevés sur l’identité du corps retrouvé près d’Amozoc ; un fait certain, c’est que la cantatrice n’avait pas donné signe de vie. Je me gardai de désabuser les malheureuses caméristes ; le temps devait se charger de ce soin.

Amozoc fut dépassé, la diligence avança rapidement vers le lieu où j’avais cru que ma dernière heure allait sonner. Les yeux clos, je passais en revue tous les incidents de mon voyage, et je réfléchissais à l’humeur bizarre de la Tomasi, tour à tour ardente, languissante, impérieuse, active, indolente, fougueuse, – tempérament nerveux. Des balles, sifflant à mes oreilles, interrompirent mes réflexions ; j’ouvris les yeux : mes Américains répondaient au feu de trois bandits postés sur la route. Un des cavaliers tomba ; un second, frappé en pleine poitrine, se renversa sur la croupe de son cheval qui s’enfonça dans le bois ; le troisième s’enfuit.

Les Américains continuaient à tirer, bien que les assaillants eussent disparu. La première décharge des bandits avait atteint notre attelage, et le cocher débarrassait les mules mortes de leurs harnais. Mes défenseurs, un peu pâles, se tenaient derrière la diligence, le doigt sur la détente, surveillant la lisière du bois. Je mis pied à terre et courus vers l’homme qui gisait sur l’herbe ; il était mort. J’arrachai le masque noir qui lui couvrait à demi le visage, et je reconnus un de mes vieux clients d’Orizava. Ce malheureux avait femme et enfants. Je le dépouillai de sa montre et de son argent pour remettre cet héritage à sa veuve.

Je pénétrai dans le bois, désireux de rejoindre l’homme que j’avais vu prêt à tomber.

Et, levant les bras afin de prouver à ceux vers qui je m’avançais que mes intentions n’étaient point hostiles, je continuai mon chemin.

Je ne tardai guère à voir trotter devant moi le cheval du mort ; l’animal s’arrêtait de temps à autre pour brouter. Je le suivis, prêtant l’oreille, appelant. Tout à coup, je crus entendre vers ma gauche une exclamation, un gémissement. Je m’élançai dans cette direction, répétant sur tous les tons le mot : amigo. Près d’un arbre, j’aperçus une femme agenouillée qui se redressa à mon approche ; je fus stupéfait de reconnaître la Tomasi.

Elle s’avança vers moi, me regardant avec fixité. Elle était vêtue d’une robe de drap bleu galonnée d’or, belle toujours.

« Vous ! vous ! » s’écria-t-elle en se précipitant dans mes bras.

Suffoquée par des sanglots, elle essayait en vain de parler. Tout à coup elle s’enfonça dans le bois en me faisant signe de la suivre. Lorsque je la rejoignis, elle appuyait sur ses genoux la tête d’un Indien étendu sur le sol, la tête du Lobo.

« Sauvez-le ! » me dit-elle en tendant vers moi ses deux mains jointes.

Je me penchai vers le malheureux, qui respirait avec effort.

« Les émeraudes… pour elle…, » murmura-t-il.

Il m’attira fortement à lui par un mouvement convulsif, poussa un soupir et expira.

« Sauvez-le donc ! » répétait la cantatrice, et, connaissant son horreur pour les cadavres, je secouai tristement la tête pour lui apprendre la vérité. Je m’attendais à l’entendre crier, à la voir se relever et reculer avec effroi. Mais, comme si elle ne m’eût pas compris, elle entoura l’Indien de ses bras, souillant ses mains de sang à la blessure béante qu’il portait à la poitrine.

« Il est mort, lui dis-je, venez ! »

Elle se releva, me regarda bien en face, répéta par deux fois le mot : « Mort ! » comme si elle cherchait à en deviner la signification, et tomba en arrière, en proie à une syncope que je prévoyais. Je me plaçai de façon qu’elle ne pût voir le cadavre lorsqu’elle reprendrait ses sens. Peu à peu elle ouvrit les yeux et me regarda de nouveau avec la fixité de la folie.

« Venez, » dis-je encore.

Je l’aidai, elle s’appuya sur mon bras et me suivit machinalement. J’étais très ému de l’état dans lequel je retrouvais la malheureuse jeune femme, que je n’osais interroger. A la sortie du bois, elle aperçut le corps du bandit qui avait été tué, courut s’agenouiller près de ce cadavre et fut reprise d’une suffocation. Aidé du cocher et de son zagal, je la plaçai dans la diligence. Les Américains m’accablaient de questions ; je n’avais ni le loisir ni l’envie de leur répondre. Un d’eux me passa sa gourde, et la voiture se remit en route.

Nous atteignîmes le relais. La malade semblait dormir. Elle avait ouvert les yeux un instant, accommodé sa tête sur mes genoux, et reposait. Nous repartîmes. Elle paraissait insensible aux cahots de la voiture ; son sommeil était lourd, agité. Évidemment la malheureuse jeune femme avait été prisonnière des bandits, dont on ne parlait plus depuis sa disparition. J’avais hâte de la voir se réveiller, de l’entendre parler ; je craignais pour sa raison, car rien ne me prouvait qu’elle m’eût reconnu.

Un peu avant d’atteindre San Agustin, elle ouvrit les yeux.

« Bonjour, docteur, me dit-elle après m’avoir examiné avec curiosité. Qu’est-ce que je fais là sur vos genoux, s’il vous plaît ? Pourquoi suis-je en voiture, et où allons-nous ? »

Je lui rapportai fidèlement les scènes qui venaient de se passer et qui avaient eu pour résultat sa délivrance. Elle m’écouta avec attention et fondit en larmes, ce que je considérai comme une crise favorable.

Je lui parlai alors comme on doit parler à un être essentiellement sensible, comme j’eusse parlé à un enfant. Nous allions pénétrer dans San Agustin ; je lui demandai si elle ne voulait pas rester là ou reprendre le chemin de Puebla, m’offrant à l’y reconduire. Elle ne me répondit qu’en secouant la tête d’une façon négative.

« Emmenez-moi, » dit-elle ; puis elle se tut.

A San Agustin, je la fis descendre de voiture, marcher un peu. On sut bien vite par le cocher qui l’avait reconnue, que je ramenais la Tomasi, dont la disparition avait fait tant de bruit. Chacun accourait, poussé par la curiosité. Les Américains, fiers de leur résistance, montraient leurs armes avec orgueil. Un d’eux se vanta d’avoir frappé le Lobo.

La Tomasi, les narines dilatées, la bouche crispée, l’œil farouche, l’écoutait ; elle m’entraîna violemment lorsqu’il fit mine de s’approcher de nous.

La voiture repartait. La jeune femme s’accommoda sur les banquettes libres, refusant de me répondre alors que le bruit de ses sanglots étouffés me portait à l’interroger.

Lorsque nous arrivâmes à Orizava, j’eus peine à la réveiller ; elle grelottait la fièvre. La laisser à l’hôtel me parut une cruauté ; je l’emmenai chez moi, et, durant quatre jours, je désespérai de sa vie.

Je dus l’emmener en proie au désespoir, à la fièvre, jusqu’à Orizava, où l’était inquiétant de sa santé exigea les soins les plus vigilants. Je les lui prodiguai, aidé de ses femmes accourues de Puebla, et j’eus bientôt le soulagement de la voir hors de danger. Elle secouait la tête, sanglotait, souriait, me pressait la main lorsque je parlais de sa captivité, sujet que je n’abordais, du reste, qu’incidemment. Aussitôt qu’elle put marcher, elle voulut partir, retourner en Europe. L’air de la mer devait achever sa guérison ; je la mis en litière sous l’escorte de quatre hommes qui m’étaient dévoués, elle atteignit sans accident Vera Cruz.

Le soir de son départ, je repris en quelque sorte possession de moi-même, et, pour la première fois depuis mon retour, j’allai m’asseoir dans mon cabinet, un peu triste, un peu endolori, songeant à cette suite d’aventures qui m’avait jeté dans un labyrinthe dont j’étais enfin sorti. Je promenais autour de moi des regards heureux.

La place réservée parmi mes livres au Gomara était, hélas ! toujours vide ; mais j’allais reprendre mes travaux, continuer mon Mémoire sur les aliments probables du megatherium, achever mes recherches sur le Theobroma cacao de Linné.

Tout à coup, une petite caisse placée sous un guéridon attira mon attention ; je crus reconnaître la marque de mon ami Sumichrast et devinai quelque curiosité archéologique.

Je m’amusai à déballer moi-même la petite caisse, écartant dix couches d’ouate superposées pour voir enfin apparaître le Gomara de Millan, Saragoça, 1552, édition originale, legs que mon ami Perez avait confié, pour m’être remis, au maître muletier Porfirio Diaz, et qui était parti de Puebla le jour où j’y entrais !

Cher et digne Perez ! et j’avais douté de son amitié, et j’avais méconnu cette grande âme ! Comme il était vengé !

J’avais donc eu tort de dire à la Tomasi que la fortune seule venait en dormant. Pauvre jeune femme ! longtemps après son départ pour l’Europe, on racontait sérieusement au Mexique qu’amoureuse du Lobo, elle était allée vivre avec lui dans les montagnes. Ceux qui liront mes Mémoires sauront le peu de cas qu’il faut faire de cette sotte rumeur dont, mieux que personne, je puis certifier la fausseté.

Quant à l’édition princeps de Gomara, je la lègue à ma ville natale, Strasbourg, ainsi que toutes mes collections, qui, après ma mort, seront transportées dans la vieille capitale de l’Alsace, aussitôt qu’elle sera redevenue française.

LUCIEN BIART.