Maurice Level – Vieilles Filles

I

Mademoiselle Solange leva les yeux de dessus son ouvrage, regarda par la fenêtre la porte enchâssée dans le mur du jardin et le mur où le lierre venait de trembler. Une seconde, le jeu de ses doigts et l’escrime des aiguilles se ralentirent. Mademoiselle Mathilde, qui lui faisait vis-à-vis, demanda en dévidant sa pelote de laine :

– Qu’est-ce que c’est ?

– Je croyais qu’on avait sonné, répondit Mlle Solange.

Mlle Mathilde prêta l’oreille et dit :

– Tu t’es trompée.

Dans le même instant, le lierre frissonna pour la seconde fois et un son de cloche retentit, mais si grelottant, si rouillé, qu’il fallait connaître les moindres bruits de la demeure pour ne pas le confondre avec le craquement d’une branche ou la dégringolade d’une pierre sur le toit.

Alors, Mlle Solange croisa son châle sur sa poitrine et sortit.

Il avait plu le matin et l’eau suintait encore des gouttières, des sapins et du lierre qui matelassait le mur. La terre saturée d’humidité était d’un brun noir et une odeur de pourriture montait des feuilles abattues par le vent. Même au plus fort de l’été, ce jardin conservait une odeur de cave, parce qu’il s’étalait dans un bas-fond, et que les arbres, jamais émondés, le couvraient d’une voûte impénétrable. Le soleil n’y coulait de lumière qu’à regret, la lune dans son plein, qu’une blancheur avare ; seule la pluie s’y frayait un chemin.

Les demoiselles de Saint-Béhodat demeuraient là depuis toujours. Elles tenaient la maison de leurs parents, qui la tenaient des leurs. Une maison coquette autrefois, que le temps et la misère des choses avaient rendue si triste. Les trois marches d’accès se creusaient en bénitier, le décrottoir luisant et tranchant d’un côté, était de l’autre, terne et plein, et le fer des balcons, jadis d’un beau noir rehaussé d’or, était maintenant d’un roux uniforme.

Un jardinier venait, une fois la semaine au printemps, une fois le mois en hiver, râtisser les allées et charrier les détritus.

Il ne poussait ici que des fleurs pensives, décolorées et sans parfum. Dans une grotte artificielle, des mousses glaireuses recouvraient un amour en pierre dont un bras cassé gisait sur le sol, et une boule de verre striée de bavures reflétait par places des facettes de lumière. Un chemin courait dans l’allée centrale, incessamment rétréci par des herbes ; derrière la maison, une écurie en ruines. Les poules avaient fait leur nid dans la mangeoire et dormaient sur les crochets où des harnais achevaient de moisir.

Ensuite, un potager avec quelques plants de légumes, des cloches à melons et des pots de fleurs ébréchés, l’armature d’une serre qui s’enfonçait dans le sol, et une vaste étendue qu’on appelait l’enclos ou le verger, jalonnée d’arbres fruitiers dont les rares fruits atteints du mal de vieillesse à peine nés tombaient, mangés des vers avant que d’être mûrs.

Après cela, un ruisselet que traversait un ponceau fait de deux planches branlantes, un terrain vague et, tout au bout, une grange où s’entassaient mille objets disparates : malles défoncées, valises à corps rigide surmonté d’un soufflet, matelas repliés en boyaux, tables boiteuses, fauteuils au siège ébouriffé de crins, monticules de bouteilles et de livres, portes obliques, vieilles hardes, guirlandes d’oignons et d’aulx désséchés, sacs à raisin qui renfermaient encore des squelettes racornis de grappes, ferrailles de toutes formes et de toutes tailles, capharnaüm enfin, où les choses se trouvaient si bien enchevêtrées qu’on n’aurait pu extraire l’une sans faire s’effondrer l’édifice invraisemblable des autres.

Nul ne franchissait jamais la porte de cette grange dont une forêt de ronces, de chardons et d’orties défendait l’accès. Un plant de vigne vierge venu on ne sait d’où tapissait la porte, en diagonale, et les plus jeunes feuilles commençaient de mordre sur l’encadrement de pierre.

Tel était le domaine des demoiselles de Saint-Béhodat.

« Demoiselle » ne convenait, en vérité, qu’à Mathilde, la plus jeune, l’aînée ayant été mariée vingt ans plus tôt à un gentilhomme du voisinage.

De cette union, qui n’avait duré que quelques mois, Mlle Solange avait gardé une impression d’horreur et d’épouvante. La vue d’un homme évoquait pour elle une poitrine velue, la rudesse d’une barbe, un souffle rauque, une bouche accrochée à la sienne, et le craquement de ses reins sous un corps abattu. De l’amour, il ne lui restait d’autre sensation que celle d’une rupture de sa chair, et d’une honte mortelle qui la faisait se replier la nuit dans la ruelle et, le jour, se cacher sous les arbres des heures entières, tellement immobile que le soir, pour regagner sa demeure, elle déchirait parfois des lèvres en se levant la toile tendue en travers de son abri par une araignée.

Son mari était mort, tué raide d’un coup de pied de cheval. Pour un peu, elle eût baisé aux naseaux la bête libératrice. Les funérailles achevées, voulant que rien ne subsistât de ce cauchemar, elle avait cadenassé la chambre où il avait dormi, arraché de son doigt son alliance, repris ses robes de fille, et le défunt pourrissait depuis des semaines sous la dalle du cimetière qu’il lui arrivait encore, croyant humer sur elle son odeur, de se dévêtir et de se laver à grande eau pour détacher de sa peau les dernières traces de la souillure.

D’autres fois, en pénétrant dans une pièce, elle s’arrêtait, flairait le vent, criait : « Ça sent l’homme ! » ouvrait les fenêtres, cherchait d’un œil aigu quelque objet oublié, jusqu’à ce qu’elle l’eût trouvé, piétiné et finalement brûlé dans le fourneau de la cuisine.

Dans ces moments, Mathilde la considérait avec stupeur. Alors, elle lui décrivait l’horreur du mariage, l’abomination des gestes, le dégoût des mains pétrissant les membres et d’un groin fouillant la chair, les cris pareils à ceux des bêtes, les prières immondes et les ordres féroces, et l’odeur fade qui traîne parmi les draps saccagés, balbutiant, secouée d’effroi comme à l’heure de l’accouplement :

– Ne connais jamais cela !

Enfin, elle avait rejeté son nom de veuve et jusqu’à l’appellation de « Madame », exigeant qu’on lui dît : « Mademoiselle » comme à sœur.

Dès lors, leur vie s’était écoulée sinistre, n’ayant même pas pour l’égayer les pratiques religieuses. Le curé s’étant un jour risqué à leur parler de faire souche, elles avaient déserté l’Eglise, n’y venant plus qu’aux fêtes carillonnées, et encore, moins pour prier que pour s’assurer que personne ne s’asseyait à leur banc.

On les disait riches, et elles l’étaient peut-être, en effet. Toujours vêtues d’une robe noire, chaussées de lasting, se nourrissant de laitages, de légumes et des fruits rêches de leur jardin, sortant peu, ne recevant jamais, indifférentes aux pauvres, laissant la maison s’émietter, elles ne dépensaient guère que quelques francs par jour. Malgré cela, orgueilleuses de leur nom, elles se seraient crues déshonorées de se livrer aux travaux du ménage et s’offraient le luxe d’une servante.

Mais leur avarice était si stricte, leur méfiance si tatillonne, leur autorité si intransigeante, qu’il fallait être abandonné de tous pour entrer à leur service. Les plus patientes y restaient un mois ou deux, les autres s’en allaient au bout d’une semaine. La dernière avait résisté un an ; mais c’était une quasi idiote, boiteuse, bossue, les yeux bigles, incapable de gagner son pain. Aussi bien, les demoiselles le lui faisaient durement sentir, goûtant pour la première fois la joie de pouvoir dire en toute sécurité :

– Si ça ne vous plaît pas, allez-vous-en !

Où serait-elle allée, la malheureuse, avec son pied bot, sa coxalgie double, ses mains maladroites, ses effarements de chien battu ?…

Un jour pourtant, lassée de vivre, elle était allée jusqu’à la rivière, et n’en était pas revenue.

Mlle Solange traversa l’allée, tira le loquet, entre-bâilla la porte – par avance tout visiteur était un ennemi – et demanda à la fille qui se tenait sur le seuil :

– Qu’est-ce que vous voulez ?

– C’est pour la place.

– Qui vous envoie ?

– Eugénie, la domestique qui était au service de Mesdemoiselles, autrefois.

Mlle Solange chercha dans sa mémoire. Tant de visages avaient passé dans la maison qu’elle avait peine à se souvenir.

– Eugénie ?…

– Une maigre qui n’avait plus de dents.

Elle revit une face morne, un visage gonflé par une fluxion chronique et prononça :

– Entrez.

Puis elle ferma la porte, accrocha la barre et revint vers la maison.

Le jour tombait. D’habitude on attendait pour allumer la lampe que la nuit fût close. Afin de mieux voir la servante, elle donna de la lumière. Mlle Mathilde avait posé son ouvrage sur ses genoux ; elle lui dit en s’asseyant :

– C’est une personne qui vient pour la place.

La fille demeurait entre elles, les yeux baissés. Quand elles l’eurent examinée des pieds à la tête, Mlle Solange parla :

– Comment vous appelez-vous ?

– Catherine Pugnet.

– Quel âge avez-vous ?

– Dix-sept ans.

– C’est bien jeune.

Catherine Pugnet commença de se troubler.

– Je suis forte malgré ça.

Les sœurs se consultèrent du regard.

Tant de jeunesse les effrayait. La leur avait été semblable à un soleil d’hiver, leur existence à une année qui n’aurait pas eu de printemps.

Entre l’enfance et l’état de sécheresse où elles se trouvaient, rien que la catastrophe du mariage de l’une. Elles se flattaient néanmoins de connaître la vie, mais la voyaient avec leurs yeux inquisiteurs, salaces, de vieilles filles acharnées à sentir et à dépister le péché. L’œuvre de chair, qui était à la fois leur horreur et leur constant souci, se cachait partout. Elles imaginaient le Malin ne prenant pas d’autres routes pour atteindre les âmes, le démon de la perversité rôdant en tous lieux et, principalement, en ceux qu’habitent les êtres jeunes, bêtes ou gens.

La nuit, elles tremblaient de fureur aux cris des chats, leur cœur se levait au seul aspect d’un chien courant aux flancs d’une chienne ; il n’était pas jusqu’aux roucoulements des colombes, jusqu’au chant du coq, annonciateur du jour et de la victoire amoureuse, qui ne les emplit de dégoût.

Mlle Mathilde avait le parler rude et ne s’embarrassait pas de formules ; elle alla droit au but. Vierge, mais instruite en termes précis par les confidences de sa sœur, elle ne craignait pas d’employer les mots crus pour exprimer sa pensée et goûtait même une sorte d’orgueil à montrer par là l’indifférence de sa chair intacte.

– Nous n’aimons pas beaucoup les filles de votre âge. Elles n’ont que l’amour en tête et ailleurs, courent les bals, roulent la nuit avec les garçons, et reviennent le matin puantes, la figure éreintée, les bras mous, et le jupon crotté.

– Je ne demande qu’à travailler, murmura la servante.

– Qu’est-ce que vous avez là ? dit Mlle Solange l’index tendu.

La fille baissa les yeux, posa les mains sur son ventre, rond sous le tablier.

– Vous être toujours comme ça ? interrogea Mlle Mathilde.

Elle rougit de se sentir déshabillée ainsi du regard.

– Enfin quoi ! Etes-vous enceinte ? cria la cadette.

Elle assura : « Oh non ! Oh non ! » et songeant, sans doute pour la première fois de sa vie, à sa nudité, expliqua :

– C’est rapport à la nourriture de chez nous ; on ne mange que des légumes et du gros pain ; alors ça fait comme les chevaux qui ont plus de foin que d’avoine, ça gonfle.

Mlle Solange reprit :

– Qu’est-ce que vous savez faire ? Ici on cuisine, on lave le linge, on s’occupe du potager, on raccommode…

– Je m’y mettrai.

Mlle Mathilde relaya sa sœur et développa le programme du travail :

– On se lève à cinq heures, on déjeune à onze, on dîne à six, et à huit, on se couche.

A chaque mot, la servante acquiesçait d’un hochement de tête. Elle eut seulement une courte hésitation quand Mlle Mathilde prononça :

– Pas de sorties.

– Même le dimanche ?…

– Le dimanche est un jour pareil aux autres jours.

La fille demeura pensive, les demoiselles se regardèrent, craignant de l’avoir rebutée par cette dernière exigence.

Elles songeaient à l’hiver proche, au bois qu’il faudrait scier, à la glace qu’il faudrait casser, à tous les travaux qu’elles avaient dû faire elles-mêmes l’année précédente.

Mais Catherine soupira :

– Eh bien, je ne sortirai pas.

Alors, considérant ses hardes, la soumission de ses yeux, l’humilité de ses réponses, elles la sentirent à leur merci, et se réjouirent.

– Comme gages : vingt-cinq francs par mois. Nous voulons une personne propre, honnête, dévouée.

Elle disait « oui » à tout, intimidée par les meubles de velours, par la pièce où l’on ne pouvait tourner la tête sans rencontrer le regard d’un portrait encadré d’or, revoyant, par contraste, la maison où elle vivait entre son père infirme, sa mère efflanquée et six petits frères et sœurs peu vêtus, grelottant autour d’un poêle qui fumait.

On lui montra sa chambre, une soupente traversée de solives aménagée dans un coin du grenier. Mlle Solange essaya du poing le lit boiteux et dit :

– Vous serez bien couchée, les murs sont épais et la toiture neuve ; nous l’avons fait réparer, il y a deux ans.

Dans une cuvette, il y a avait un reste d’eau grise et, sur le carrelage, un paquet de chiffons maculés. Mlle Mathilde les poussa du pied et pinça les narines.

– Voilà dans quel état l’autre a laissé cette pièce !

– Oh ! moi, je suis propre et soigneuse, assura Catherine.

– Nous verrons, dit Mlle Solange.

Puis, elle alluma un rat de cave, et leurs trois ombres se profilèrent sur les murs. Mlle Mathilde sortit.

– Nous n’avons pas besoin de vous ce soir, annonça Mlle Solange en se retournant sur la première marche…

– Il faut que cette fille dîne, objecta sa sœur.

– Merci, mademoiselle, je n’ai pas faim, murmura la servante.

Et la porte se ferma.

Alors, un coude appuyé au cadre de la lucarne, les yeux perdus, elle prit dans sa poche un morceau de pain qu’elle avait apporté de chez ses parents, et le mangea.

II

Le bruit de mille baguettes tambourinant au-dessus de sa tête la tira de son sommeil et, dans la douceur du lit, elle s’émerveilla de distinguer par la lucarne, non point le tronc des arbres, ainsi qu’elle en avait l’habitude, mais leur cime. La pluie tombait, et l’eau coulant sur la vitre faisait paraître les feuilles plus luisantes. Elle rejeta ses couvertures, passa son jupon, son caraco, s’accouda comme la veille et sourit aux branches, si proches que sa main aurait pu les toucher.

Dans son village, rien qu’à voir les jeux de la lumière et des ombres, la couleur du ciel, un chien sur le chemin, une bête au pré, elle pouvait deviner l’heure. Ici, tout lui était étranger, le ciel et la lumière ; elle ne connaissait ni les animaux, ni les gens, et de ne rien savoir de ce qui l’entourait, elle se sentit triste.

Le rideau de brume se déchirait peu à peu, découvrant les collines, un hameau au fond de la vallée, puis d’autres. Elle dit, le doigt tendu vers l’horizon :

– Voilà Chalusse et voilà Les Ormeaux, voilà Brigonde et voilà Meneville…

Un à un, ils perçaient le brouillard de la pointe de leurs clochers et de l’échine de leurs maisons.

Les cloches se mirent à chanter matines, d’abord à contretemps, ensuite à l’unisson, et dans ce chœur où tant de notes se mêlaient, elle n’en écouta bientôt qu’une, la plus menue, mais aussi la plus claire, la plus argentine, la plus douce, et qui était celle de son clocher.

Alors, elle ouvrit l’imposte, comme si elle avait voulu que cette musique emplît sa chambre, et se dépêcha de descendre.

Les demoiselles étaient déjà dans la cuisine, vêtues, coiffées, chaussées, pareillement à la veille. L’aînée acheva de boire son café au lait qu’elle avait fait chauffer sur une lampe à alcool et dit, sans tourner la tête :

– Dorénavant, il faudra être plus exacte.

L’ordre était si parfait dans la pièce, que, les bols lavés, Catherine ne sut par où commencer son ouvrage. Enfin, elle se décida à allumer le feu, mais elle le fit avec des gestes maladroits, sentant derrière son dos le regard des sœurs peser sur elle. C’était la première fois qu’elle servait comme bonne, et la crainte de déplaire la paralysait. Par deux fois, les branches s’éteignirent ; au troisième essai, Mlle Mathilde la prit par le bras.

– Comme ceci !

Catherine gratta la cendre et souffla jusqu’à ce qu’un braisillon rougît. Les sœurs pliaient leurs serviettes et se levaient ; elle les suivit, sans oser dire qu’elle avait faim, elle aussi.

Le salon où elles se tenaient d’habitude, et où elle pénétra sur leurs talons, lui parut moins sévère qu’à son arrivée, et plus beau. Elle admira les meubles, les rideaux, la pendule de bronze, la commode à plateau de marbre, le plancher où des ronds de laine imitant la mousse glissaient sous le pied. A chaque objet qu’elle déplaçait, elle jetait à ses maîtresses un regard interrogateur. Tout ici lui semblait précieux, et elle ne touchait les choses qu’avec la crainte de mal faire. Les demoiselles l’observaient. Aucune des autres servantes n’avait montré tant d’humilité craintive. La soumission de celle-ci leur plut.

Le ménage achevé, elles lui montrèrent le jardin.

Là, Catherine se sentit tout de suite à son aise. La terre lui était familière, elle aimait son parfum, sa couleur, et même le poids qu’elle accroche aux sabots. A chaque haie de clôture, elle s’arrêtait, croyant avoir atteint la limite du domaine, et quand Mlle Solange ou Mlle Mathilde expliquaient :

– C’est encore à nous.

Elle s’émerveillait qu’une propriété close de murs couvrît une si grande étendue. La visite achevée, les demoiselles dirent :

– Maintenant, il faut vous occuper de la cuisine.

– C’est que, avoua-t-elle timidement, je ne m’y connais guère… A part la soupe et le ragoût…

– Et ça demande des gages ! ricana Mlle Solange. Pour une fille de ferme, nous ne sommes pas en peine d’en trouver une, plus forte, plus habituée que vous…

Catherine baissa la tête et pénétra à sa suite dans la maison.

Elle ignorait, jusqu’à la minute présente, le ton qu’ont les maîtres pour parler aux servantes. Son père et sa mère la rudoyaient quelquefois, quelquefois aussi des gens qui l’employaient aux moissons ou aux vendanges l’avaient gourmandée, même fort ; mais les parents, c’est chose naturelle, et, avec les employeurs, ce n’est que quelques mauvais jours à passer.

Ici, elle avait la sensation d’être installée pour un temps sans limites, et déjà par delà l’automne songeait à l’hiver, au printemps, à l’été, puis à un autre automne, et à d’autres saisons qui tournent autour de vous, comme des personnes, dans une ronde qu’on ne peut pas déchirer.

La matinée et l’après-midi s’écoulèrent.

A quatre heures, il fit nuit et elle s’installa dans la cuisine, près de la cheminée.

Bien qu’elle fût habituée au silence, celui-ci lui parut étouffant, parce qu’elle ignorait les coins où il s’amassait. Elle cousait, mais bientôt son ouvrage glissait sur ses genoux, et elle restait alors de longs instants immobile, sans penser à rien ; puis, au moindre bruit, au craquement d’un meuble, au trot d’une souris dans le placard, elle se dressait et tirait son aiguille. Enfin, l’horloge sonna six heures. Presque aussitôt, Mlle Solange parut, les bras chargés de linge, et dit :

– Voici votre besogne pour demain.

Elle n’osa pas répondre que celle du jour était inachevée, et pensa avec une espèce d’angoisse à cette journée à venir qui déjà empiétait sur l’autre, à tant d’heures pareilles et monotones. Le repas des demoiselles servi, elle prit le sien, seule au coin de la table, comme elle avait pris son déjeuner, et se coucha.

Une semaine s’acheva. Catherine accomplissait son ouvrage en conscience, passant, docile et résignée, de la buanderie au hangar, et de la couture au ménage. Les jours raccourcirent encore, et le froid commença de se faire sentir, vague d’abord, sensible surtout dans la maison. Il s’y infiltrait, à la faveur d’une porte ouverte, d’un coup de vent roulant dans les cheminées et, une fois là, n’en sortait plus, bien que de temps à autre, le soleil fît mine de réchauffer le jardin. Mais le froid ne s’occupait pas de cela. Il préparait son nid pour l’hiver et, comme on n’allumait pas encore de feu, s’essayait dès le matin à piquer les doigts, à engourdir les pieds, se coulant d’une pièce à l’autre.

Novembre, les dernières feuilles qui pendaient aux arbres tombèrent. Mlle Mathilde fit fermer les chambres qui donnaient au nord et ranger les meubles au milieu, sous un drap, ainsi que d’autres font, l’été. Tout le jour, on entendait Catherine fendre et scier du bois. Quand on n’y voyait presque plus, elle rentrait dans sa cuisine, les yeux clignotants, les joues rouges, les mains chaudes, les cheveux poudrés de sciure, traînant dans ses jupes, une odeur sauvage d’écorce. Ce travail ne l’ennuyait pas, il détendait ses muscles de fille saine, et elle s’acharnait avec des « hou » ! et des rires, à frapper fort sur l’entaille rose d’un rondin.

C’était plaisir de la voir si vaillante, et Mlle Solange qui, de temps en temps, venait jeter un coup d’œil dans la grange, s’en émerveillait en rejoignant sa sœur :

– C’est un cheval à l’ouvrage !

Mais elles se gardaient de la complimenter, trouvant juste qu’elle leur en donnât pour leur argent.

La première gelée blanche parut enfin, et aussitôt, l’hiver. Tout était prêt pour le recevoir : les pommes rangées sur les étagères, les raisins ensachés, les jambons, le lard accrochés aux solives, il n’y eut plus qu’à enflammer les copeaux disposés sous les bûches du salon. Un matin, Catherine dut casser la glace de l’abreuvoir et, comme il faisait vraiment trop froid dans la cuisine, y allumer du feu.

– Elle se soigne ! dit Mlle Mathilde à sa sœur.

Toutes deux supputèrent ce qu’elle pourrait consommer de bois jusqu’au printemps. Le bois n’était encore rien, mais le pétrole ! Dès trois heures, un brouillard jaune collait aux vitres, et il fallait prendre la lampe ou se croiser les bras. Elles-mêmes à ce moment cessaient de tricoter et parlaient, d’une voix qui baissait avec la lumière, jusqu’à ce qu’elles entendissent, dans le jardin, le pas de Catherine s’apprêtant à fermer les volets.

Alors, par économie, elles se décidèrent à lui faire une place auprès d’elles et lui annoncèrent cela comme une faveur dont elle devrait se montrer digne.

– Vous êtes la première, ce n’est pas notre habitude, on pourra vous le dire.

Qui le lui eût dit ? Elle ne voyait personne. Le boulanger annonçait son passage en sonnant de la trompette et posait le pain, deux fois la semaine, devant la porte, le jardinier ne venait plus, les demoiselles faisaient elles-mêmes leurs provisions d’épicerie ; pour le reste on vivait sur la propriété.

Catherine remercia, alla quérir son ouvrage et chercha des yeux une chaise, la plus petite. La lampe placée au milieu de la cheminée dispensait aux deux sœurs assises, l’une à droite, l’autre à gauche, une lumière égale ; Catherine s’installa entre elles, et se mit à ourler un torchon.

D’habitude, elle chantait en travaillant ; cela lui permettait de ne penser à rien, ou de penser à mille choses. Elle se sentit gênée de coudre sans remuer les lèvres et se mit à compter les points. Arrivée à cent, elle s’étonna du chiffre ; à deux cents, elle prit une respiration profonde ; à trois cents elle fut stupéfaite : qu’une aiguille courût tant et tant de fois cela ne tenait-il pas du merveilleux ?… Et le geste identique sur l’ourlet qui semblait sans fin fut, dans sa simple tête, comme le symbole de son labeur décevant.

Quand l’heure fut venue de mettre le couvert, ces demoiselles donnèrent le signal en roulant leurs tricots. Catherine plia ses torchons, plus engourdie, après ce temps passé près du feu, dans une pièce confortable, sur un siège rembourré, qu’après un temps deux fois plus long passé dans sa cuisine mal chauffée, mal éclairée, assise sur un escabeau, mais seule.

– Vous voyez comme le travail en commun est agréable ? dit Mlle Solange.

– Eh bien, ce sera tous les jours comme cela, jusqu’à ce qu’il ne fasse plus froid, conclut Mlle Mathilde.

Elle fut sur le point de répondre :

– Je préfère ma cuisine…

Mais elle n’osa pas. Ses maîtresses l’intimidaient au point que les mots s’éteignaient sur ses lèvres dès qu’elle voyait leurs yeux fixes de vieilles poules. Elle vint donc le lendemain, comme la veille, prit sa chaise et se mit à coudre.

Mais, pendant la nuit, elle avait remué mille pensées. Depuis trois mois bientôt qu’elle était séparée de ses parents, elle se sentait le cœur noyé, les bras vides, et prise d’un mal de langueur qui lui ôtait le goût de tout. Près d’eux, au moins, si on ne mangeait pas tous les jours à sa faim, on parlait à son aise. Il y avait le rire des enfants, le bruit qu’ils font en revenant de l’école, le claquement de leurs sabots ; il y avait les choses familières, le merle dans sa cage, le buis des Rameaux qui sèche jusqu’à la saison nouvelle, le chien qui, sans qu’on sache pourquoi, vous pose tout à coup le museau sur les cuisses et vous regarde, passionnément ; on parle des voisins, de leur chance ou de leurs ennuis, des siens… Et même cela remplit le temps.

Ici, ce qui l’intéressait n’intéressait personne ; au contraire, il fallait qu’elle prît souci des soucis des demoiselles, de leur maison, de leur linge, de leur manger.

Les aiguilles couraient. Sans interrompre son ouvrage, Mlle Solange dit :

– Il faudra veiller à ce que la pompe ne gèle pas.

Puis :

– Si on ne tourne pas les pommes de terre à la cave, elles germeront.

– Vous entendez ? fit Mlle Mathilde.

Catherine semblait ne pas entendre ; elle poursuivait sa méditation de la nuit.

– Etes-vous sourde, ou pensez-vous à autre chose ?

– Je voudrais voir mes parents, dit-elle lentement.

Les deux sœurs échangèrent un regard. Pour la première fois, leur servante osait formuler un désir. Le matin encore elles se félicitaient de sa passivité ; ces simples mots, prononcés d’une voix morne, amenèrent un sourire sur leurs lèvres. Tant de sagesse était trop belle aussi, et trop rare. Comme elle, d’autres domestiques avaient paru abdiquer toute volonté pendant quelques semaines ; une phrase presque identique avait marqué le début de la révolte.

Mlle Solange articula, cassante :

– Libre à vous d’aller les voir, mais alors ne comptez pas retrouver votre place.

D’un petit mouvement d’épaules elle accusa l’arrêt. Mlle Mathilde entrevit les conséquences de ce départ et, plus habile que sa sœur, parla d’un accent moins dur :

– Pourquoi voulez-vous nous quitter ? N’êtes-vous pas heureuse ici ? Manquez-vous de quoi que ce soit ? Mangiez-vous mieux chez vous ? Etiez-vous mieux couchée ? Aviez-vous plus chaud ? Vous vivez comme nous…

– Je ne me plains pas. Je voudrais seulement, une semaine qu’on n’aurait pas besoin de moi…

– En cette saison ? Par ce froid ? Attendez les beaux jours ; quand le printemps sera venu…

Catherine soupira. Le printemps !…. Ceux d’autrefois lui semblaient noyés dans une impénétrable brume ; celui qu’on attendait, impossible derrière ces murs où le son même de sa voix l’étonnait. L’hiver, l’espèce de vie monacale qu’elle menait ici, engourdissaient sa volonté, au point qu’elle ne savait plus exactement si elle était libre ou prisonnière, et si, malgré son dur travail, elle n’était pas, en échange de ses pauvres gages, l’obligée de ses maîtresses.

Mlle Mathilde parlait encore, en phrases simples et logiques, où se mêlaient l’évocation des devoirs d’une servante et de leurs charges, l’affection bien naturelle qu’on doit aux siens, et aussi le respect qu’on doit à ceux dont le pain vous nourrit.

Catherine pensait que cela n’était pas toujours juste, mais sans pouvoir trouver de mots pour réfuter les arguments. Alors, sans s’appliquer à démêler le vrai du faux, elle murmura :

– Ce serait la première fois que je ne serais pas chez nous à la Noël…

– Il fallait le dire, s’écria Mlle Solange ; c’est pour vous amuser !

Elle ne s’en défendit pas. Quel mal à ce qu’on prenne plaisir à des réjouissances où les êtres qui s’aiment se trouvent réunis ? Mlle Solange ne le comprenait pas de la sorte. Le plaisir, qu’elle et sa sœur avaient banni de leur existence, lui apparaissait escorté du mauvais cortège des garçons lubriques et elle formula :

– Vous avez un galant, hein ?

Puis, sans lui laisser le temps de répondre :

– Toutes pareilles ! Ça court, ça roule, et ensuite ça se plaint d’être enceinte, d’accoucher à l’hospice, de traîner la misère avec un marmot sur les bras !

Catherine niait de la voix et du geste, suffoquée par cette fureur soudaine, ces mots crus, et l’évocation d’un avenir affreux.

Elle était vierge de corps et d’âme. Dès l’âge de treize ans, levée à l’aube, couchée la dernière, elle regardait les bêtes qui s’accouplent et les bourgeons qui pointent au printemps d’un œil pareillement tranquille. Jamais une pensée, même fugitive, n’avait troublé son esprit, et il ne lui semblait pas, quand elle peinait courbée sur la terre, le caraco ouvert et que la chaleur faisait monter à ses narines l’odeur de son corps, ou le soir, quand elle se dévêtait et, pour se délasser, pressait de ses mains rugueuses sa poitrine lisse, qu’on pût attendre quelque chose de son corps, autre que d’être une solide tâcheronne et d’avoir, par un geste dont le secret la laissait indifférente, des enfants qu’elle élèverait comme elle élevait ses petits frères et ses petites sœurs.

Mlle Mathilde n’avait guère d’illusions sur les filles de la campagne ; elle jugea celle-ci bien retorse ou bien naïve :

– Ce qu’on vous a dit n’a rien d’extraordinaire. A votre âge, quelle jeunesse n’a pas un voisin plus poli, plus prévenant que les autres, qui lui tient des propos aimables, la fait monter dans sa carriole, l’aide à porter ses paquets ?…

Les mains croisées sur sa laine, le buste infléchi, elle lui tendait le piège de la douceur.

– Bien sûr… murmura Catherine, en séchant ses yeux.

– … Qui, les soirs d’assemblée, la ramène chez ses parents…

– Comme de juste…, sourit Catherine, évoquant des jours lointains et des nuits où l’air s’égaie de chansons.

– Vous reveniez ainsi ?… prononça Mlle Mathilde, d’une voix presque basse.

Elle fit signe que oui, heureuse qu’on parlât enfin de son existence à elle, si attendrie qu’elle oubliait sa tristesse et le désir de s’arracher à sa captivité.

– Et, naturellement, vous disiez des choses…

– Dame…

Mlle Mathilde avança son fauteuil. Jamais le vice, ou ce qu’elle nommait ainsi, ne l’avait frôlée de si près. Elle en flairait l’odeur et le secret sur cette petite. Un brusque désir de savoir de l’amour autre chose que ce que lui en contait sa sœur lui fit monter le sang au visage.

– Il suffit, trancha Mlle Solange.

Catherine leva les yeux. Etait-ce son congé ? Devait-elle plier son ouvrage et retourner à sa cuisine, ou même, s’en aller tout à fait ?… Mais les sœurs n’ajoutèrent plus un mot. Mlle Solange reprit son tricot, Mlle Mathilde le sien, et l’heure du dîner arriva.

Seulement, dès qu’elles furent seules, elles se regardèrent et, pour la première fois de leur vie, avec colère.

– As-tu donc perdu toute vergogne pour parler à cette fille comme tu l’as fait ? gronda Mlle Solange.

– Et toi toute raison, pour lui mettre le marché en main ? Que ferons-nous si elle part, répliqua Mathilde.

– Je ne veux pas chez nous d’une traînée !

– Je ne veux pas fendre le bois ni casser la glace !

La crainte des besognes dont elles avaient perdu l’habitude les calma. C’était un rude hiver, et des jours et des jours s’écouleraient encore avant que le beau temps fût revenu. La fille faisait leur affaire ; à tout prendre, qu’importait une courte absence – sans compter qu’au retour, elles sauraient lui faire rattraper le temps perdu. Elles convinrent donc de lui laisser prendre ce congé – quitte à la chasser au printemps, si elles en trouvaient une autre.

Enfermée dans sa chambre, et loin de soupçonner ce débat, Catherine ne se faisait point d’illusions. La chandelle éteinte, la lune éclairait les murs blancs et les solives noires. Elle se voyait déjà au coin de l’âtre, dans la fumée piquante, et goûtait à cet espoir une joie qu’empoisonnait seulement la pensée des mots qui l’accueilleraient à son arrivée. Certes elle dirait bien :

« Je m’ennuyais de vous… J’étais malheureuse »…

Cette explication suffirait-elle à justifier sa conduite ? Car, le peu qu’elle gagnait ici aidait les enfants et les vieux à vivre, et doit-on, parce qu’on s’ennuie, laisser périr ceux qui sont trop jeunes ou trop las pour travailler ?

Elle s’était répété cela combien de fois depuis qu’elle était chez les demoiselles, soit qu’elle essorât les lourds paquets de linge, soit qu’elle s’assoupît dans sa cuisine, assise sur un escabeau et les mains pendantes entre les genoux, soit qu’elle tirât l’aiguille d’un geste machinal dans le salon où les portraits avaient l’air de surveiller son travail et de deviner ses pensées. Et chaque fois, cette crainte avait eu raison de ses velléités de départ, Aujourd’hui, elle la surmontait avec plus d’aisance ; un travail obscur s’était opéré en elle dès l’instant que Mlle Mathilde l’avait ramenée à des souvenirs dont elle ne soupçonnait pas la force. L’évocation des promenades nocturnes, des propos échangés avec le voisin, les questions plus précises touchant leurs entretiens, et ces simples baisers qui, dans le moment, ne lui causaient aucun trouble, la laissaient rêveuse à présent, et elle sentait que dans l’existence, il y a autre chose que les soins qu’on donne aux enfants et la peine qu’on prend aux travaux de toutes sortes. Aussi, quand vint le jour, descendit-elle, décidée à partir si on ne lui accordait pas sa permission.

Elle trouva les demoiselles assises comme de coutume dans la cuisine, et tout de suite la douceur de leur accueil la surprit. Ce fut l’aînée qui parla, avec effort et sécheresse.

– Nous avons réfléchi. Vous pouvez aller chez vous.

La cadette enveloppa cette autorisation de mots aimables et de conseils affectueux, et Catherine ne sut d’abord si elle préférait la douceur de l’une ou la rigidité de l’autre. Mais le plaisir et la reconnaissance qu’elle éprouvait firent qu’elle ne s’attarda pas à chercher la solution de ce problème.

Jusqu’au soir, elle travailla sans relâche, avec une ardeur joyeuse. Même elle se surprit chantant comme elle descendait l’escalier. Les demoiselles qui l’épiaient pincèrent les narines, et Mlle Solange dit :

– Tu as entendu ? Mon avis est qu’elle ne reviendra pas.

III

Catherine partit le surlendemain. Jusqu’au dernier moment, Mlle Mathilde avait espéré que le mauvais temps la retiendrait. Mais rien n’y fit et, à neuf heures, ayant servi le petit déjeuner, rangé les bols sur le buffet et enveloppé le pain dans une serviette, elle vint prendre congé. Elle avait pour tout vêtement, sous ce froid de décembre, la robe mince qu’elle portait le jour qu’elle s’était présentée, avec, en plus, un fichu de laine noire qui couvrait ses épaules et se nouait dans le dos. Cependant un air de bonheur était répandu sur toute sa personne.

De colère, Mlle Solange l’eût calottée ; mais il leur restait encore la chance fragile qu’elle revînt et, ne voulant pas la perdre, elle esquissa une manière de sourire en réponse à ses adieux. Catherine traversa le jardin, ouvrit la porte, la sonnette fit entendre un petit bruit cotonneux, et le silence retomba.

Le 26, dans l’après-midi, et comme elle l’avait assuré, elle revint, apportant, en cadeau, une poule et des œufs de chez ses parents. Mlle Solange la remercia brièvement, car il lui déplaisait d’être l’obligée d’une servante ; Mlle Mathilde, soulagée d’une grosse inquiétude – elle aurait juré que la fille ne reparaîtrait plus – lui fit un accueil moins réservé. Sa sœur le lui reprocha en termes hautains :

– On ne parle pas à ces gens autrement que pour leur donner des ordres.

Après quoi, l’existence reprit, toute pareille. En ces trois jours d’absence, l’ouvrage s’était accumulé et Catherine dut travailler sans presque prendre de repos pour regagner le temps perdu. Mais la fatigue semblait n’avoir pas de prise sur elle. Cependant, avec la semaine finissante, elle donna des signes de lassitude et de distraction. Il arriva qu’à diverses reprises Mlle Solange dut lui faire observer que la neige n’avait pas été balayée devant la porte ou que les miettes de pain traînaient sur la table de la cuisine.

Ce n’étaient que détails ; ils suffirent à souligner un changement dans son regard, sa façon de répondre, et une sorte d’inquiétude qui la faisait traverser le jardin sans raison, regarder sur la route, ou bien encore, pendant qu’elle balayait le salon, s’arrêter et soulever le rideau.

Un jour que ces demoiselles, aidées de leur servante, rangeaient des pommes dans le fruitier, la sonnette de la porte tinta. Une visite était ici chose si insolite que toutes trois demeurèrent immobiles. Catherine, essuyant ses mains à son tablier, se disposa à aller ouvrir. Déjà elle arrivait au seuil ; Mlle Solange, traversée d’un soupçon, l’arrêta.

– Restez, j’y vais.

Catherine rougit ; Mlle Mathilde remarqua que ses mains tremblaient et dit :

– Qu’est-ce que vous avez ?

– Moi… rien… balbutia la fille.

Les yeux de la demoiselle semblèrent se faire plus petits, comme il arrivait chaque fois qu’elle concentrait sa méfiance. Ils n’étaient plus alors que deux points noirs cerclés de jaune, d’un éclat si aigu qu’on n’en pouvait soutenir la fixité. Mlle Solange entra, les sourcils rapprochés.

– Qu’est-ce que c’est ? s’enquit Mlle Mathilde.

– Rien ; un mendiant.

Après quoi elle disposa encore quelques pommes sur la planchette, ferma l’armoire à double tour et, suivie de sa sœur, regagna le salon.

Sitôt qu’elles furent seules, Mlle Mathilde répéta la question qu’elle avait posée l’instant d’avant : « Qu’est-ce qu’il y a ? »

Mlle Solange entr’ouvrit la porte, s’assura que Catherine n’écoutait pas, puis tira une enveloppe de dessous son fichu :

– Une lettre pour Catherine.

– Une lettre pour Catherine ?…

– Parfaitement.

– De qui cela peut-il être ?

– Ah !… voilà…

Elles restaient debout, face à face, avec, entre elles, l’enveloppe posée sur le guéridon. Depuis des années, le facteur avait désappris le chemin de leur maison, et il fallait que ce fût pour cette fille de miséreux qu’il le retrouvât ! Aussitôt leur esprit envisagea diverses hypothèses.

« Ses parents qui la rappellent ? Des gens qui lui offrent plus cher que nous pour la prendre à leur service ?… »

Ceci leur parut l’évidence même, et Mlle Solange ne manqua pas de souligner sa prévoyante sagesse :

– Avais-je raison de ne pas vouloir lui accorder ce congé ? C’était fatal ! Elle a vu d’autres filles… Ces drôlesses causent entre elles, se montent la tête…

– Si on ne lui avait pas permis, elle nous aurait plantées là.

– J’aurais préféré ! prononça Mlle Solange.

La rage d’avoir cédé une fois lui faisait oublier l’ennui de perdre une domestique qu’on pensait avoir si bien asservie. Les grandes passions de la vie lui demeurant étrangères, elle n’appliquait son orgueil de Saint-Béhodat qu’aux faits mesquins de l’existence quotidienne. Mlle Mathilde jeta les yeux sur la suscription de l’enveloppe et plissa la bouche :

– Ce ne sont pas des gens de qualité…

Mlle Solange réfléchissait ; sa sœur reprit :

– Qu’allons-nous faire ?

– La chasser ?

– Et si ce n’était pas ce que nous croyons ?… Ensuite, nous serions bien avancées… Je suis d’avis de ne rien brusquer.

– Et moi je suis d’avis d’ouvrir cette lettre.

Il était rare que Mlle Mathilde contredît son aînée ; cette fois cependant elle se permit de soulever une objection. Ouvrir une lettre était chose grave que la morale et les juges défendent et punissent. Mais Mlle Solange cria qu’elle se moquait des juges et que, quant à une morale qui permet les abominations de la chair… Ensuite, elle passa à des arguments plus précis. La duplicité de Catherine ne faisait pas de doute : dès lors, quels égards méritaient une fille capable de dissimuler ainsi ou des gens assez indélicats pour tenter de débaucher une servante chez ses maîtres ?

Mlle Mathilde en convint, autant pour force de l’argument que poussée par la curiosité, et tendit les ciseaux. Mais Mlle Solange se ravisa :

– Non, pas ainsi… Ce soir, à la vapeur…

Et ayant glissé l’enveloppe dans son corsage, elle s’assit.

Quand la nuit tomba, Catherine vint prendre place à leurs côtés. Ces deux heures de travail en commun leur parurent interminables. A chaque mouvement qu’elle faisait, Mlle Solange croyait entendre l’enveloppe craquer entre son corset et sa chemise, et s’il arrivait que Catherine, courbée sur son ouvrage, cambrât le buste pour se délasser, Mlle Mathilde baissait vivement les yeux sur son tricot. Puis ce fut l’heure du dîner, la dégustation traditionnelle du tilleul rose, et la demie de huit heures sonna. Catherine allait et venait toujours dans la cuisine.

– Qu’est-ce qu’elle fait ? grommela Mlle Solange, oubliant qu’elle-même avait ordonné, le matin, avant l’arrivée du facteur, qu’on récurât les cuivres.

Enfin Catherine éteignit sa lampe ; on entendit son pas dans l’escalier et le grincement de la porte. Alors, sur la pointe des pieds, elles entrèrent dans la cuisine et mirent de l’eau à chauffer. Dès qu’elle fut bouillante, Mlle Solange tira la lettre de son sein et la tendit à la vapeur. Bientôt la pointe se souleva ; Mlle Solange l’attira prudemment entre le pouce et l’index et le triangle entier suivit. Elles n’avaient pour s’éclairer qu’une chandelle et la flamme bleue de la lampe à alcool, et comme leurs mains tremblaient, d’abord, elles ne purent déchiffrer les lignes tracées d’une encre pâle, en lettres mal formées. Malgré cela, Mlle Mathilde parvint à lire, penchée sur l’épaule de sa sœur :

« Mademoiselle Catherine,

J’ai gardé si bon souvenir des moments que nous avons passés ensemble que je serais bien venu vous dire le bonjour un de ces soirs, mais comme vous m’avez dit que c’était dangereux, je me contente de vous envoyer cette lettre par la poste. Toutefois, si je pouvais venir ou que vous pourriez, de votre côté, trouver un moment, ça me serait bien agréable.

Recevez les plus tendres baisers de votre ami,

« Félix CHENEVOIX. »

Mlle Solange s’attendait à tout, hormis à cela, et l’indignation lui arracha un cri :

– La saleté !

Cette misérable et ce gueux se seraient accouplés sous ses yeux, son dégoût n’eût pas été plus violent. Elle étranglait de colère ; les mots lui semblaient orduriers, les phrases pleines de sous-entendus obscènes. Et c’était pour ça que cette fille leur avait mis le marché en main ! Trois mois de sagesse, de propreté, c’était trop pour cette ordure ! Les enfants à soigner, les parents à embrasser ? Oui-da ! Un homme pour se rouler sur elle, un mâle, ni plus ni moins qu’une chienne !

– Je te dis, je te dis qu’elle sentait l’homme quand elle est revenue ! Ah ! ils ont dû s’en payer de leurs saletés, pendant deux jours !

Mlle Mathilde écoutait sa sœur évoquer de monstrueux tableaux, comme aux jours qui avaient suivi son veuvage. Mais alors, elle ne comprenait pas. Les mots de péché, de luxure, ceux plus précis de « blessure horrible », de « pénétration sauvage », étaient pour elle dépourvus de sens. A les entendre, elle se sentait à la fois glacée d’épouvante et mordue par une curiosité inavouable.

Combien de fois, le soir, regardant Solange se dévêtir, n’avait-elle pas cherché à découvrir sur son corps la trace de ces violences détestables ! Combien de fois, les nuits d’été, faisant semblant de dormir, n’avait-elle pas, allongée en travers du matelas jusqu’à le dépasser du buste, guetté le geste qui fait les cuisses se détendre sous la pesanteur du drap et le repousser, pour surprendre le secret de cette blessure et le sceau dont l’acte le marque !

Mais jamais le voile ne s’était entr’ouvert. Et voici que maintenant, perdant toute mesure, soulevée de colère, Mlle Solange le déchirait en termes crus, commentant ses imprécations de hoquets et de gestes, mimant l’accouplement, attestant son ventre stérile, sa bouche arrachée au baiser et ses mamelles sèches, d’une ignominie inexpiable. Son ton se haussait au point qu’elle dut la calmer :

– Prends garde, elle pourrait entendre.

– Qu’elle entende ! Ou plutôt, je vais l’empoigner moi-même et la flanquer dehors ! Plus de pourriture dans cette maison. Pouah !

Elle se ruait vers la porte. Une fenêtre mal fermée s’ouvrit et un vent glacial s’engouffra dans le corridor, chassant la neige sur les carreaux.

– Ecoute, murmura Mathilde, peut-être vaut-il mieux attendre… Il fait si froid…

– Qu’elle crève ! gronda Mlle Solange.

– Oh ! je ne me préoccupe pas d’elle, mais de nous. L’hiver commence, mesure ce qu’il en reste ! Janvier… février… mars… avril peut-être… Souviens-toi, il y a deux ans, quand il fallait casser la glace !… Et puis, au dégel, l’eau qui coulait de partout… le linge qui ne séchait pas… les sabots qui enfonçaient dans la boue… Non, vois-tu, le plus sage est de patienter. Aux premiers beaux jours, nous la renverrons ; jusque-là…

Mlle Solange refusait encore ; sa sœur dut lui dépeindre sa mauvaise santé, évoquer cette pleurésie dont elle avait manqué mourir. Alors, peu à peu, elle faiblit. Restait la lettre ?… On la recachèterait tant bien que mal, et la fille ne s’apercevrait de rien.

La lampe vide s’était éteinte ; la chandelle à demi fondue sur un de ses flancs dardait une flamme fumeuse ; dehors deux chats s’attaquèrent avec des miaulements féroces ; Mlle Solange y discerna comme un défi et cria :

– Non, non. Ce n’est pas possible !…

– Allons… puisqu’au printemps nous la jetterons dehors… Voilà que tu claques des dents… Pourvu que tu n’aies pas attrapé de mal… Couchons-nous, va…

Mlle Solange obéit lentement, le front baissé. Au printemps ! Au printemps !…

C’est maintenant, par cette immense et implacable nuit, qu’elle eût aimé chasser la bête immonde.

IV

– Une lettre pour vous, Catherine.

Mlle Mathilde, qui faisait semblant de vérifier le carnet de dépenses, jeta un coup d’œil par-dessus ses lunettes ; en prévision d’une question et pour expliquer les maculatures de l’enveloppe, Mlle Solange ajouta :

– Elle a dû tomber de la boîte.

Mais Catherine, qui n’y regardait pas de si près, remercia, prit la lettre et, soit par respect, soit pudeur, soit désir d’être seule pour la savourer à loisir, la glissa dans la poche de son tablier.

Les demoiselles escomptaient l’impression que lui causerait cette lecture. Tant de réserve les déçut, et sans le regard que promena Mlle Mathilde du feu bien allumé au salon en ordre et au jardin étouffé sous la neige, Mlle Solange se fût laissée aller à quelque écart de langage.

Le lendemain, Mlle Mathilde surprit Catherine en train de fureter dans un placard de la salle à manger.

– Que cherchez-vous, ma fille ? lui dit-elle de sa voix mielleuse.

– De quoi écrire, répondit la servante.

Il n’y avait dans la maison qu’un encrier et qu’une plume enfermés dans le petit bureau du salon. Mlle Mathilde répéta :

– De quoi écrire ?… Vous ne trouverez pas cela ici ; je vais voir.

Ayant rejoint sa sœur, elle lui fit part de la demande. Une telle audace révolta Mlle Solange :

– Ce n’est pas assez qu’elle reçoive ces saletés ? Il faut encore qu’elle y réponde ! Et mon encre, ma plume pour ça ? Plus souvent !

– Préfères-tu qu’elle en achète au village ? articula Mlle Mathilde.

De rage, Mlle Solange cassa sa laine ; Mlle Mathilde souleva le cylindre, prit l’encre, qui n’était plus qu’une pâte au fond du godet de verre côtelé, et la plume, qui laissait aux doigts une poussière de rouille :

– C’est nous qui servons notre servante ! ricana Mlle Solange.

Mlle Mathilde entrait déjà dans la cuisine et disait à Catherine :

– Voici ; vous les rapporterez.

Les demoiselles de Saint-Béhodat croyaient que cette concession serait la dernière. C’était mal connaître le cœur d’une fille amoureuse. Loin de satisfaire Catherine, cette correspondance ne fit que troubler son repos. Il ne s’écoulait guère de semaine sans qu’elle reçût une lettre – le lundi généralement, – et quand cette lettre n’arrivait pas, elle était triste, languissante et inattentive. Puis, dès qu’elle l’avait reçue, la joie renaissait sur son visage et, pour répondre, elle s’attardait après le dîner, jusqu’à des dix heures dans sa cuisine. Les premiers temps, elle demandait à Mlle Mathilde :

– Est-ce que je pourrais avoir la plume et l’encrier ?…

Ensuite, elle les conserva dans le buffet, entre le bol où se figeaient les sauces et les croutons de pain désséchés.

Janvier s’écoula sans apporter de changement. Dans la première semaine de février, Catherine prit prétexte d’une maladie de son père pour demander un nouveau congé. Mlle Solange posa sur elle un regard glacé :

– Etes-vous sûre que ce soit pour votre père ?

– Oui, répondit-elle presque sans embarras.

Car le pli était pris, et elle demandait cela comme un dû, prête à dire si on refusait : « Alors, je m’en vais ».

Elle revint le lendemain à la nuit. Mlle Mathilde, qui guettait derrière les rideaux, avait cru voir, quelques instants plus tôt, deux formes arrêtées au bas de la côte. Elle ne lui en fit point la remarque et se contenta d’observer son visage rouge, ses cheveux en broussaille et le désordre de son corsage.

Bientôt un changement s’opéra dans son attitude. Une fatigue alourdit sa marche, il lui arriva de s’arrêter au milieu d’un ouvrage et de passer sa manche sur son front ; elle semblait préoccupée et soupirait à tout propos. Cependant elle recevait toujours ses lettres et toujours y répondait, ponctuelle. Brusquement, un matin, à la fin de février, elle annonça, sans donner de prétexte :

– Il faut que j’aille chez nous.

Elle rentra cette fois le soir même, harassée, traînant la jambe et si lasse qu’elle se coucha sans souper. Mlle Solange se réjouit de la voir en cet état.

– Roule, drôlesse ! L’hiver ne durera pas toujours et alors…

En attendant, se sachant indispensable, la fille en prenait à son aise. Le temps n’était plus où elle obéissait à un ordre bref, à un signe ; il fallait lui parler comme à une personne et ne plus dire : « Faites ceci, faites cela » ; mais « voulez-vous faire ceci, faire cela. »

Mlle Mathilde prenait le mal en patience ; Mlle Solange ne se résignait pas à le subir. Elle en perdait le manger et le sommeil.

– Si cela continue, disait-elle, je tomberai malade. Quand je la vois, le sang me tourne ; quand je me fais violence pour lui parler avec calme, une boule me monte dans le gosier et m’étrangle ! Un jour ce sera plus fort que moi…

Et ce jour vint. Catherine lavait la cuisine ; sur la pointe des pieds, la jupe relevée, Mlle Solange surveillait son travail. Il faisait si froid que bien que l’eau fût à peine tiède, elle fumait sur les bras de la servante. Mais Mlle Solange entendait que pas une parcelle du carrelage ne fût oubliée et montrait d’un doigt impérieux les places où la toile n’avait pas passée.

– Ici… là… Là encore.

Catherine, à genoux, obéissait mollement ; Mlle Solange s’obstinait :

– Derrière le buffet ! Tirez la chaise !… Et ce coin ? Hein, si les coins en veulent, qu’ils approchent ?…

– Je suis fatiguée, répondit Catherine.

Alors Mlle Solange perdit toute mesure :

– Fatiguée ! Vous ne l’êtes pas pour rouler avec les hommes ! Croyez-vous donc que nous soyons dupes de vos simagrées, qu’on ne sache pas ce que vous faites quand vous prétendez aller voir vos parents ? Vos parents ! Ah ! Ah ! Vous vous imaginez que tout vous est permis parce que nous avons eu la faiblesse de fermer les yeux sur vos cochonneries ? Eh bien, non ! Nous en avons assez ! Et si ça ne vous plaît pas, la porte !

Elle se tut, à bout de souffle, soulagée d’avoir jeté ces mots comme on jette un poids qui vous étouffe, mais soudain effrayée de sa violence. Catherine allait dénouer son tablier, le lui lancer à la figure, partir en claquant la porte… Et ce serait de nouveau l’asservissement aux besognes humiliantes, le réveil dans la maison sans feu ; tout ce qui leur avait été épargné jusqu’ici enfin.

Mais au lieu de se révolter, Catherine éclata en sanglots.

Mlle Solange demeura stupéfaite, puis quelque chose comme un sourire détendit ses traits. Peu à peu, de menus incidents des semaines passées revinrent à sa mémoire. Elle se souvint des fatigues de la servante, des afflux de sang qui lui montaient au visage, du manger que l’on retrouvait intact dans son assiette, de l’alourdissement de sa marche et, saisie d’un brusque soupçon, l’empoigna par les épaules :

– Avouez que vous êtes enceinte ?

Catherine fit oui d’un signe. Alors elle cria, féroce et triomphante :

– Mathilde ! Mathilde ! Voici du nouveau ! Et du propre ! Tiens, regarde-la ! Tu ne vois pas ? Mais elle est enceinte ! Enceinte à pleine ceinture ! C’est chez vos parents que vous passiez vos nuits ? Sur les tas de fumier, oui, dans les étables !… Et votre amant ? Quelque voyou d’auberge ?

Sûre maintenant que la fille n’oserait répondre, elle s’en donnait à cœur joie. Pour un peu, elle eût jeté le nom de l’homme. Mais c’eût été avouer qu’elle avait décacheté la lettre et, cela, elle ne le voulait pas.

Mlle Mathilde s’avança à son tour, frétillante de plaisir, regardant de ses petits yeux lubriques cette face ravagée et ce ventre rond. Plus calme que sa sœur, elle savait mieux ajuster ses traits et, tout de suite, trouva la plaie vive.

– Vous allez vous marier, sans doute ?

– Se marier ! s’écria Mlle Solange, se marier !…

D’un clin d’œil Mlle Mathilde lui imposa silence ; Catherine, un instant apaisée, sanglotait plus fort.

– Enfin, quoi ?… Il ne vous laissera pas avec ça ?…

Catherine se tut ; Mlle Solange hurla :

– Oui ou non ?

– Est-ce que je sais ?… gémit la servante.

Et, en phrases entrecoupées, elle conta la pauvre histoire. Un garçon qu’elle aimait ; elle avait fait la chose sans savoir. Est-ce qu’on pense dans ces moments-là ?… Sûr, il lui avait promis… Mais il était parti pour le service… Elle ne se croyait pas prise… Si elle avait su, s’il avait su… quand il saurait…

– Quand il saura, ricana Mlle Solange, vous n’entendrez plus parler de lui.

– Pourquoi ?… Il lui écrit peut-être… insinua Mlle Mathilde, qui avait remarqué que, depuis plus d’un mois, le facteur ne s’arrêtait plus à leur porte.

Puis sans attendre la réponse, elle fit signe à sa sœur et sortit.

– Je crois, lui dit-elle avec un sourire, que nous l’avons jusqu’au printemps.

– Je ne la garderai pas une heure de plus, trancha Mlle Solange. Rien que de la voir, le cœur me lève…

– Ça ne se remarque pas encore beaucoup, objecta Mlle Mathilde ; et puis, vois-tu, Solange, il ne faut pas aller contre son intérêt. Nous ne sommes plus d’âge à supporter ce que nous supportions jadis.

Cette fois, Mlle Solange ne se laissa pas convaincre. Arguments, prières, tout s’émoussait contre sa volonté. Elle avait eu trop de mal à secouer l’ordure dont l’acte de chair l’avait souillée pour en avoir constamment devant les yeux le rappel. Sans compter que si, aujourd’hui, crevant de peur à la pensée d’être jetée sur la route la rouleuse tremblait, demain, elle reprendrait de l’audace et, pendant des semaines, il faudrait voir ce ventre, ces mamelles de chienne pleine… Pouah !

Elles discutèrent tout le jour et très avant dans la nuit. A la fin Mlle Solange céda. On la garderait, soit ; mais à la condition que dorénavant elle ne prononçât pas un mot plus haut que l’autre, ne prît pas prétexte de son état pour refuser aucune besogne et, surtout, qu’au moment de faire ses couches, elle s’en allât…

Catherine accepta tout ce qu’on voulut. La dernière phrase lui arracha une faible protestation :

– Mais où j’irais, mademoiselle ? Chez mes parents ? Ils me chasseraient… Chez des amis ?… Je n’en ai point… L’hôpital est à trente lieues…

– Ça vous regarde. Estimez-vous heureuse qu’on ne vous chasse pas à l’instant.

Catherine implora du regard Mlle Mathilde qui, parfois, lui avait parlé avec douceur. Mais Mlle Mathilde comptait à la loupe les points d’un canevas. Alors elle sortit, la tête basse.

Avril arriva, et avec lui les nuages qui salissaient le ciel depuis des semaines disparurent. L’air était encore froid, les matins piquants ; déjà pourtant le soleil se montrait aux belles heures et des bourgeons naissaient à la pointe des branches. Bientôt les feuilles s’ouvrirent ; un rosier donna sa rose, un lilas fleurit contre le mur, et des hirondelles rayèrent le silence de leurs cris affairés.

– C’est maintenant qu’elle va partir, confia Mlle Solange à sa sœur.

Elle ne partit pas, et se fit au contraire plus humble, ne refusant aucun effort, même s’il s’agissait de se traîner sur les genoux, de porter de lourdes charges ou de lever les bras pour accrocher les rideaux, ce qui manquait parfois de la faire défaillir.

Les demoiselles feignaient de ne pas remarquer sa pâleur, le voile de ses yeux et le balancement de son corps. A toute heure, c’était un ordre nouveau, une pièce à nettoyer, un meuble à déplacer. Quand la maison eut été retournée de bas en haut, elles lui trouvèrent des occupations dans le jardin : des allées envahies par l’herbe à dégager, des arbres fous à émonder. Quelquefois à bout de forces, Catherine levait vers elles un visage suppliant. Mlle Solange se tournait alors vers sa sœur et posait des questions banales d’un ton détaché :

– Tu as pensé à ceci ? Tu as noté cela ?

Cette attitude les dispensait d’avoir l’air de comprendre. Depuis ce matin où elles avaient dit ce qu’elles avaient à dire, elles s’étaient donné pour règle de n’y plus faire allusion. Il y avait près d’elles une sorte d’animal domestique qui mangeait et dormait sous leur toit, en échange de quoi il travaillait, selon la règle : le reste, elles l’ignoraient.

Cependant, la grossesse de Catherine devenait de plus en plus apparente et Mlle Mathilde comptait sur ses doigts.

« Janvier, février, mars, avril, mai, juin… Ce sera pour septembre. »

En août, son ventre enfla au point que Mlle Solange prédit :

– Elle va accoucher avant terme.

– Ça serait encore ce qui pourrait lui arriver de plus heureux, jugea Mlle Mathilde.

– Qu’elle s’arrange, ricana l’aînée. Nous a-t-elle demandé conseil pour se faire basculer le long des meules ? Non ? Alors…

Malgré cela, la marche de cette maternité les tenait en éveil. Une curiosité tenace et l’impatience du dénouement les faisaient fureter partout. Septembre arriva sans que l’événement se produisit. Un soir, elles trouvèrent Catherine dans la cuisine à moitié couchée en travers de la table, et gémissant. Elle souffrait si fort qu’elle ne les avait pas entendues entrer.

– Ce sera pour cette nuit, souffla Mlle Mathilde à l’oreille de sa sœur.

Mlle Solange appliqua la main sur l’épaule de la servante et désigna tour à tour son ventre et la porte.

– Vous n’avez pas oublié ce qu’on vous a dit ?

Des assiettes restaient sur le buffet ; Catherine se traîna jusqu’au meuble, les prit entre ses doigts tremblants et les plongea dans la bassine.

Ah, elle n’était plus arrogante aujourd’hui ! Le temps était loin où, quand elle n’avait pas reçu sa lettre du lundi, il fallait lui parler avec précaution et tolérer qu’elle conservât la plume et l’encrier dans sa cuisine ! Les Demoiselles se rappelèrent cela avec de petites exclamations de pensionnaires :

– Tu te souviens de ses façons d’annoncer : « Je pars ! »

– Et la fois qu’elle revint dépoitraillée…

– C’est ce jour-là qu’elle s’est fait prendre.

– Ou un autre…

– Pouah ! Saleté !

Mlle Solange pressa la main sur sa bouche comme pour prévenir un hoquet. Ensuite, elle se mit presque à rire. L’odieux de l’acte s’effaçait devant le ridicule de ce corps difforme, de ce paquet monstrueux dont le poids faisait trébucher la fille à chaque pas. Elle ne pouvait penser à cela sans évoquer le souvenir d’une chienne errante si pleine que son ventre traînait sur l’herbe, qui était venue mettre bas dans un fourré sept chiots grouillants qu’elle et sa sœur avaient jetés dans la mare. Après cela la mère, privée de ses petits, avait rôdé trois nuits autour de la propriété en hurlant à la mort.

Ce soir-là, Catherine monta dans sa chambre sans souper. Le lendemain, qui était un dimanche, elle ne descendit pas à l’heure accoutumée. Dans la cuisine, tout était en ordre : le pichet rempli de lait, la cafetière, les bols, le sucrier et les serviettes placés sur la table pour le déjeuner matinal.

– Est-ce que par hasard ?… émit Mlle Solange.

Mlle Mathilde alla jusqu’à la cage de l’escalier et appela :

– Catherine ! Catherine !

Pas de réponse.

– Peut-être est-elle dans le jardin ? Appelle voir…

Mais, ici comme là, leurs cris demeurèrent sans réponse. Alors elles revinrent dans la maison. Cette fois plus de doute, la fille était partie.

– Bon débarras ! déclara Mlle Solange. Il faudrait s’assurer si elle n’a rien emporté.

– Oh, fit Mlle Mathilde, je ne crois pas ; elle était honnête.

Elles demeurèrent un instant silencieuses. Au fond, ce départ qu’elles avaient exigé les contrariait.

– Je serais curieuse de savoir où elle est allée ? dit Mlle Mathilde.

Mlle Solange exprima par un geste évasif que cela lui était indifférent.

Cependant, lorsque vers neuf heures, il leur fallut se résoudre à faire leurs lits, elles éprouvèrent les premiers ennuis. L’habitude de ne plus s’occuper des travaux du ménage les avait rendues paresseuses. Les matelas leur semblèrent lourds. Ce fut bien pis quand il s’agit de préparer le repas. Ne sachant plus où étaient les choses, elles ouvrirent dix fois les placards avant de trouver ce dont elles avaient besoin. La propreté méticuleuse de tout ce qu’elles découvraient les déconcerta. Il leur eût été agréable de constater un manque de soin, quelqu’une de ces négligences qui permettent de dire : « Dans quel état cette fille laissait la maison ! » Au contraire, tout attestait ici un ordre strict et un constant souci de netteté.

Vers onze heures, comme Mlle Solange mettait le couvert et que Mlle Mathilde soufflait sur le charbon de bois, la porte s’ouvrit et Catherine parut.

– Ah ! vous voilà !… commença Mlle Solange.

La fille appuyée au chambranle était si pâle, l’expression de son visage où les cheveux s’emmêlaient si effarée, qu’elle s’arrêta. Catherine, pliée en deux, balbutiait de vagues excuses. Sa voix venait de loin, et on pouvait compter le temps que ses yeux mettaient à se fermer et à s’ouvrir. D’un geste machinal, elle prit la nappe et couvrit la table, disposa les verres et les assiettes, mit la poële sur le feu, cassa les œufs et jeta leurs coquilles, tira de l’eau du robinet et prit la bouteille de vin dans le placard. Elle accomplissait sa besogne comme une automate, la bouche entr’ouverte, le souffle court. A un moment, elle s’adossa au mur, la tête jetée en arrière, un bras sur le front ; les sœurs échangèrent un regard et sortirent à reculons.

Mlle Mathilde était livide ; Mlle Solange cambrait sa taille pour ne pas laisser voir qu’elle tremblait. La cadette dit enfin :

– Tu as remarqué ?

L’aînée fit « oui » d’un signe.

De nouveau elles se turent, paralysées par l’émotion, puis Mlle Mathilde murmura, l’oreille tendue vers les bruits de la cuisine :

– C’est fait… n’est-ce pas ?…

Elle n’osait y croire. Solange, avec son autorité de femme, confirma ses doutes. Alors elles se mirent à parler vite, rapprochées, comme des complices qu’effraye le bruit de leurs voix !

– « Tu l’as vue ?… Elle a le ventre plat… Et une figure !… Et comme elle claque des dents !… »

La merveille de la maternité les tenait haletantes. A quelques mètres d’elles, un enfant était né, dans l’abandon du silence. Elles savaient que l’accouchement ne va pas sans d’atroces déchirements. Une fois qu’elles passaient près de la maison d’une femme en gésine, elles s’étaient enfuies, épouvantées par les cris qu’elle poussait. Comment donc n’avaient-elles rien entendu ? Leurs questions s’entre-croisaient ; elles ne savaient qu’y répondre, restant presque pareilles, malgré leur âge, à ces enfants qui cherchent à déchirer le voile qu’on jette pour eux sur les choses les plus simples et les plus grandes de la vie : la naissance et la mort. Elles émettaient des hypothèses :

– C’est quand elle est montée que les douleurs l’ont prise…

– A quelle heure ça a-t-il pu arriver ?

– Ça n’a pas dû être long.

– Est-ce qu’on sait ?…

– Vers minuit, j’ai cru entendre comme une plainte…

– Moi aussi.

– Etait-ce elle, ou bien ?…

– Oh non ; il paraît que ça crie plus aigu…

– Montons dans sa chambre, dit Mlle Solange prise d’une résolution subite.

Elles gravirent l’escalier et s’arrêtèrent devant la porte ; Mlle Mathilde frémissait de colère ; Mlle Solange ne savait que répéter :

– Chez moi ! Chez moi !

La porte ouverte, la mansarde apparut, éclairée d’un jour gris, telle le matin où Catherine s’y était éveillée près d’une année plus tôt. Un autre automne commençait déjà, et le froid qui venait de la tabatière mal jointe les fit frissonner.

Mlle Solange souleva une vieille jupe placée sur une chaise, ouvrit une malle où Catherine rangeait ses hardes, avisa le lit, tira violemment la courte pointe à ramages fanés qui le couvrait, et tressaillit. Les draps étaient maculés de sang, le traversin, crevé, laissait couler ses plumes, et des traces de doigts rouges se voyaient sur le mur.

S’il lui fût resté un doute, ces taches eussent suffi à le dissiper : l’accouchement avait eu lieu ici. Mais, alors, qu’est-ce que Catherine avait fait de l’enfant ?…

Un même soupçon les effleura, si terrible qu’elles n’osèrent d’abord le formuler. La première, Mlle Mathilde risqua :

– L’aurait-elle tué ?

Mlle Solange baissa la tête.

Et elles demeurèrent immobiles, accablées soudain d’une mortelle angoisse, leurs yeux allant des draps souillés aux digitations roses plaquées sur le mur, au rectangle de feutre servant de descente de lit, fraîchement lavé.

Pas un instant l’idée de ce dénouement n’avait traversé leur esprit, et voilà qu’il apparaissait certain, et fatal aussi. Depuis des semaines, il avait dû hanter le cerveau de la fille. C’est à cela sans doute qu’elle pensait quand, affalée sur l’escabeau de sa cuisine, elle demeurait absorbée au point de ne pas répondre à l’appel de son nom ; elle y pensait aussi les nuits qu’on voyait de la lumière filtrer, sous sa porte. Un étrange silence, si pesant qu’elles n’en avaient jamais connu de semblable, ensevelissait la maison. Il n’y a que la mort pour vider ainsi l’air de tout bruit.

Quand elles lisaient par hasard dans quelque vieux journal le récit d’un infanticide, elles n’éprouvaient aucune émotion. A cette heure, et parce qu’il avait été commis chez elles, le crime leur paraissait monstrueux. Mlle Solange finit par décider :

– Il faut la faire arrêter.

– Il le faut, répéta Mlle Mathilde.

– Il faut l’interroger, il faut qu’elle avoue ! dit Mlle Solange.

– Il le faut, répéta Mlle Mathilde.

Mais elles prononçaient cela sans conviction. A mesure que passaient les minutes, un froid descendait sur leurs os. N’étaient-elles pas, en une certaine mesure, responsables de ce meurtre ? Elles n’avaient pas besoin de parler pour se comprendre. Les mêmes doutes et les mêmes frayeurs naissaient au même instant sous leurs fronts.

– Quand ça se saura… quand les gendarmes viendront… risque Mlle Mathilde à voix basse.

– Qu’ils viennent ! prononça durement Mlle Solange… Est-ce ta faute ? Est-ce la mienne ? Quel exemple cette misérable a-t-elle trouvé ici, autre que celui de la vertu ? Et dire qu’elle a osé paraître devant nous ! Elle n’y restera pas longtemps, je te le jure ! Allons viens !…

Une demi-heure s’était écoulée sans qu’elles y prissent garde. Mlle Solange dit, en entendant sonner midi :

– Tu dois avoir faim ?

Mlle Mathilde fit « non » d’un signe. Elle se sentait la tête creuse et le gosier noué.

– Eh bien, moi, j’ai faim ! déclara sa sœur.

Elle mentait, pour donner du courage à sa cadette.

Dans la cuisine, elles trouvèrent leur repas refroidi sur la table, mais point de servante.

– Où est-elle ? s’étonna Mlle Mathilde.

– Au diable ! répondit Mlle Solange ; où veux-tu qu’elle soit ? En nous voyant monter, elle a compris que tout était découvert et a filé ! Les gendarmes sauront retrouver sa trace ! Assieds-toi et déjeunons.

Mlle Mathilde creva d’un crouton de pain le jaune de son œuf, puis repoussa son assiette :

– Je ne peux pas.

Mlle Solange expliqua son geste identique en disant :

– Ce n’est pas mangeable. C’est glacé…

La pluie tambourinait aux vitres ; par la fenêtre on voyait des flaques dans le jardin, une bêche appuyée contre un arbre, du linge tendu sur une corde et que l’eau relavait. Du pauvre linge : une chemise de grosse toile, des bas tant et tant reprisés que cela faisait des boules aux talons, et un caraco de pilou.

– On devrait rentrer ça ?… proposa Mlle Mathilde.

– A quoi bon ? fit Mlle Solange en haussant les épaules ; où elle sera ce soir, elle n’en aura pas besoin.

Mlle Mathilde tressaillit. Elle regardait le chemin menant à la rivière où jadis on avait repêché le corps de leur servante idiote. Alors Mlle Solange sentit sa peau se hérisser et questionna d’une voix à peine intelligible :

– Tu ne crois tout de même pas ?…

D’un hochement de tête, Mlle Mathilde indiqua que telle était sa pensée. Celle-ci après l’autre, lasse de vivre, était allée là-bas chercher le seul repos. Ainsi la mort germait dans leur maison. Quelle détresse coulait donc de ces murs, quel désespoir s’exhalait de ce jardin ? Une frayeur superstitieuse s’empara d’elles. Mlle Solange ouvrit la porte, alla jusqu’au puits et cria :

– Catherine ! Catherine !

– Elle est peut-être à la buanderie ? émit Mlle Mathilde.

Elle y courut et revint sans l’avoir trouvée. Le dernier espoir s’évanouissait.

Sans prendre la précaution de changer de bottines ni de nouer un fichu autour de leurs épaules, elles partirent sur la route. Dans leur hâte, elles avaient négligé de fermer la porte ; Mlle Mathilde esquissa un mouvement en arrière pour réparer cet oubli ; Mlle Solange l’entraîna. Tout en dévalant le raidillon, elle calculait :

– Il était onze heures quand nous l’avons quittée… Du train dont elle marche, sûrement elle n’y est pas encore.

A mi-côte elles croisèrent un gamin.

– Tu n’as pas rencontré notre servante ?

– Non.

– Aurait-elle donc couru si vite ? dit Mlle Solange.

– Est-ce qu’on sait ?… bredouilla Mlle Mathilde.

Elles atteignirent la rivière dont l’eau boueuse charriait des débris de branches. Sur la berge, nulle trace de pas.

– Si elle avait fait ça, ç’aurait été ici, et pas ailleurs assura Mlle Solange. Plus haut ce sont les bois : plus bas il y a les maisons… Non, elle s’est sauvée, simplement…

Elles rebroussèrent chemin, non point rassurées, mais un peu soulagées tout de même. De temps en temps, Mlle Solange marmonnait :

– Se tuer ! Ha !… Tu lui prêtais plus de cœur qu’elle n’en a !

Elles s’arrêtèrent. Soudain, Mlle Mathilde se frappa le front :

– Et la grange où nous n’avons pas cherché ?… la grange où il y a des cordes…

Elle n’eut pas besoin d’en dire davantage ; Mlle Solange ramassa ses jupes et toutes deux se remirent à courir. A quelques mètres de leur maison, elles rejoignirent le gamin qui les avait croisées en descendant.

– Tu n’as pas vu notre servante ? jeta Mlle Solange sans presque ralentir.

– Non.

La porte poussée, par acquit de conscience, Mlle Mathilde appela :

– Catherine ! Catherine ! Catherine !

Elle était hors d’haleine et sa petite voix perçante n’allait pas loin.

– Catherine ! Catherine ! cria Mlle Solange.

En passant, Mlle Mathilde fit un crochet jusqu’à l’écurie. Des poules effarées se levèrent avec un grand bruit d’ailes ; l’une, dont les poussins fuyaient affolés, s’insinua entre ses jambes et la fit tomber. De l’extérieur, Mlle Solange criait :

– Viens ! Viens ! Elle n’y est pas, sûrement…

Mlle Mathilde la rejoignit en boitant.

– Va devant ! Va !

– Tu t’es fait mal ?

– Non… Ce n’est rien…

En vérité elle ne sentait pas plus la douleur que sa sœur ne sentait son oppression. Avec cela, cette terre qui fuyait sous les semelles et collait aux talons ! Sur le ponceau vermoulu, Mlle Mathilde glissa et se releva les mains et le ventre enduits d’une mousse glaireuse. A quelques mètres de la grange elles durent faire halte, n’en pouvant plus. Leurs épaules, leurs cheveux et leurs visages ruisselaient. Mlle Solange s’assit sur une pierre, la poitrine chaude comme si chacune de ses aspirations avait attisé un charbon brûlant, et hoqueta, une main pressant sa poitrine, l’autre tendue vers la porte :

– Vite !… Vite !…

La frayeur, plus encore que la fatigue, la paralysait.

Prête à entrer, Mlle Mathilde recula :

– Je n’ose pas… Souffle encore un peu… nous entrerons ensemble.

Mlle Solange se remit sur ses pieds et elles ouvrirent.

Tout de suite leurs têtes se levèrent. Mais d’abord, elles ne distinguèrent rien qu’un enchevêtrement de traverses et l’inextricable fouillis de loques accrochées aux solives. Ensuite, se guidant sur la lumière qui tombait d’une lucarne, elles avancèrent, se heurtant aux meubles vermoulus, aux sommiers qui sonnaient avec un triste bruit de vieilles cloches. Elles eurent bientôt fait le tour du galetas. Il ne restait qu’une soupente à quoi l’on accédait par une échelle.

Du temps qu’elles étaient petites et que leurs parents vivaient, elles s’y réfugiaient pour jouer à leur aise. Que d’objets disparates n’avaient-elles pas transportés là ! Chaises cassées, édredons hors d’usage, bassines sans fond, plats ébréchés, robes tant et tant de fois transformées que les coutures n’arrivaient plus à se joindre, journaux qu’on collectionne sans but et qu’on jette sans raison. C’était comme un de ces nids cachés dans un trou de mur, où les oiseaux misérables entassent tout ce qu’ils trouvent.

Leur dernière visite à ce réduit remontait à plus d’un quart de siècle. Depuis, l’échelle était demeurée couchée sur le sol. Elles s’en souvenaient parfaitement. En la voyant dressée contre le mur, elles se mirent à claquer des dents et Mlle Mathilde serra le bras de sa sœur. Il ne s’agissait plus ce coup-ci de pressentiment ou de crainte : quelqu’un était monté. Et qui pouvait être ce quelqu’un, sinon Catherine ?… Et pourquoi était-elle montée, sinon pour…

– Tiens l’échelle… j’y vais, dit Mlle Mathilde.

A mi-chemin, elle risqua un regard en arrière.

– Je tiens, je tiens, fit Mlle Solange.

Mais Mlle Mathilde craignait moins une chute, que le spectacle qui l’attendait là-haut.

– Va donc ! Va donc ! ordonna Mlle Solange.

Elle se décida, levant les pieds et les posant avec lenteur. Son front affleura le plancher ; son menton le dépassa. Alors elle eut un haut-le-corps.

– Tu vois ?… cria Mlle Solange.

– Chut ! Chut ! fit-elle un doigt posé sur la bouche.

Mlle Solange trépigna :

– Mais qu’est-ce qu’il y a ?… qu’est-ce qu’il y a mon Dieu ?…

Elle fit de la main un geste qui commandait le silence et souffla :

– Monte…

Mlle Solange obéit. Et soudain, arrivée au dernier échelon, elle poussa un cri et s’agenouilla sur les lattes.

Devant elles, assise sur un tas de chiffons, souriante, le bras gauche plié sous une toute petite chose, soutenant son sein entre l’index et le médius de la main droite, Catherine donnait à boire au nouveau-né.

Au bruit, elle avait d’abord levé la tête, et reculé, d’instinct ; maintenant elle fixait sur ses maîtresses ses yeux humides et doux. Mlle Solange se souvint d’un regard pareil qu’avait tendu vers sa pitié la chienne aux sept petits et, secouée d’une émotion telle qu’elle n’en avait jamais éprouvé de pareille, risqua un pas, puis un autre, et allongea la main :

– Ne lui fais pas de mal ! supplia Mlle Mathilde.

– Lui faire du mal ? Oh !…

Et le touchant, avec un geste maladroit et tendre de grand’mère, elle dit d’une voix qu’elle ne se connaissait pas :

– Pauvre petit… Pauvre petit…

MAURICE LEVEL.