Paul Alexis – Nuit de printemps

I

Au commencement d’avril, il a fait quelques soirées magnifiques. Par une lune pleine, toute ronde, suspendue dans la direction du Champ de Mars, comme un superbe louis d’or, les Champs-Elysées, vraiment dignes de leur nom, semblaient un lieu de délices surnaturelles. Devant les cafés-concerts, qui n’avaient pas fait leur réouverture, des promeneurs attardés respiraient avec émotion les effluves du renouveau. Soudain, à l’entrée de « l’Allée des Veuves », un fiacre, contenant une femme seule, s’arrêta. Le fiacre était payé. La femme se contenta de refermer bruyamment la portière et s’éloigna, non sans avoir adressé au cocher un familier signe de tête.

— Eh bien ! dit celui-ci du haut de son siège, il n ya qu’à la regarder se carapatter… Mince ! elle vous a une jolie cuite, la particulière !

Il y avait de ça. Hortense ne faisait pas positivement des festons en marchant ; mais, de la façon dont elle filait sous les beaux arbres, yeux allumés, frimousse au vent, chignon de travers, on devinait quelque chose de pas ordinaire.

Ce n’était pas tant ce qu’elle avait bu là-bas, tantôt, à la Vacherie, lorsque la voiture avait fait halte. Non ! s’il lui prenait à présent des envies de crier, de sauter, de se rouler sur le gazon ras des pelouses, c’était du contentement, plutôt encore qu’un plumet en règle. Cette fille venait d’avoir de la chance. Dès huit heures et demie, à peine au sortir de table, en arrivant dans la grande allée, elle avait fait une bonne rencontre. Au nez des camarades jalouses, un étranger très sérieux, à lunettes d’argent, l’avait emmenée pour un tour en voiture. Aussi, des fiertés la prenaient, et levant en l’air son nez retroussé, elle regardait la lune, semblable là-haut à un beau napoléon tout neuf. Elle en avait trois, elle, dans son porte-monnaie, de beaux napoléons tout neufs. A peine onze heures, et avoir déjà fait soixante francs ! Disposée à accepter une nouvelle promenade, elle recommençait à sourire aux passants bien mis, lorsque tout à coup, non loin du café du Chalet, elle se trouva nez à nez avec Chichite, qui lui dit à brûle-pourpoint :

— Bonsoir, payse… Ta vas me payer quelque chose ?

II

Hortense voulait passer outre. Mais Chichite, une de ces gaillardes qui n’ont pas froid aux yeux, lui barra le chemin.

— Sacré payse ! tu as eu de la chance, toi… tu viens d’étrenner… Qu’est-ce que tu paies ?

Hortense, qui n’avait pas mauvais caractère, ne se fâcha pas tout de suite.

— Tu te trompes, ma fille… je n’ai pas fait un sou… répondit-elle avec douceur.

Sans être plus fausse ni plus ladre qu’une autre, Hortense n’avait qu’une idée : éviter la tuile, se débarrasser n’importe comment de cette gouappe de Chichite, et, sans perdre de temps, se remettre au travail. Toute lancée qu’elle était, elle voulait fermement rester sérieuse. Que diable ! on n’est pas en veine tous les jours. Tantôt, en se tirant les cartes, elle avait vu ça : tous les trèfles étaient sortis ! Aussi, maintenant qu’elle avait gagné de quoi payer sa chambre, ce serait bien sot à elle de ne pas faire le même soir son costume neuf et, qui sait ? peut-être son chapeau.

— Pas un sou! affirma-t-elle avec aplomb. J’ai pas même dîné…

Et, apercevant à quelques pas la baraque d une marchande de limonade fraîche, de coco, de sucre d’orge, elle eut la présence d’esprit d’y courir.

— Avez-vous un morceau de viande, madame la marchande ?

Chichite arrivait furieusement sur les talons d’Hortense. Tout ça, c’était de la frime. On ne la lui faisait pas ! Encore si elle ne l’avait pas vue grimper en voiture avec le pékin chic ! Car, à coup sûr, celui-là n’était pas un poseur de lapin. Entre camarades, se monter ainsi le coup n’était pas honnête.

Et, comme l’autre faisait encore mine de détaler, Chichite la saisit par le bras, en vociférant :

— Un cognac!… Tout de suite, un cognac !… Ma payse vous le paiera, madame la marchande, moi, je n’ai pas un rond…

— Tu n’as pas le rond ! fit Hortense à bout de patience. Zut à la fin !… Faut pas tant en donner à ton Gustave… et tu auras aussi de la galette !

Et elle dégagea violemment son bras. Cela se gâtait. Elles avaient autant bu l’une que l’autre. A leurs éclats de voix, venaient d’accourir sept ou huit filles, lasses de rôder inutilement dans les allées peu fréquentées. Les lazzi et les rires de cette galerie envenimèrent la querelle.

— Et si je l’aime, moi, Gustave !… Et s’il me plaît de lui en donner…
alors ?

— Alors ! merde… pour toi et pour lui !

III

Puis, des gros mots, sans qu’on sût qui avait commencé, Hortense et Chichite en vinrent aux voies de fait. Hortense, comme une chatte enragée, souple et terrible, bondissait. L’autre, imposante par la masse, un vrai dromadaire dont les deux bosses semblaient n’en faire qu’une, assénait dans le vide de formidables coups de poing.

D’abord, elles ne se firent pas grand mal. Une gifle bien appliquée chanta pourtant sur la bonne grosse joue de Chichite. Mais le nez retroussé d’Hortense fut tout de suite en sang. Folle alors, poussant d’aigus cris de rage, celle-ci fit un saut en arrière ; et, ramassant son en-tout-cas tombé au commencement de la dispute, elle voulut en assommer l’autre ; mais la pomme lui resta à la main, tandis que l’en-tout-cas se brisait contre la baraque. D’émotion, la marchande en renversa une carafe de limonade, et se mit à crier à la garde. Amusée et grossissant à vue d’œil, la galerie se tordait.

Quand la garde arriva enfin, il fallut un certain temps pour relever et séparer les deux femmes, qui, réunies par les hasards de la rixe, ne formaient plus qu’un seul être : un monstre informe, roulé à terre, gigottant de ses huit membres enchevêtrés, ballottant ses deux têtes, en train de se griffer lui-même, de se mordre. Cela au milieu d’une pelouse de jeune gazon, fraîchement arrosée et devenue un lit de vase noirâtre.

IV

Le lendemain matin, vers cinq heures, au poste du Palais de l’Industrie, dans un « violon », Chichite fut éveillée à demi par la sensation d’être couchée à la dure, sur un banc de bois. Presqu’aussitôt, une crampe à la cuisse gauche la fit s’apercevoir qu’elle n’était pas seule. Hortense dormait là profondément, pelotonnée à ses pieds, prenant une de ses larges cuisses pour oreiller.

Sans s’éveiller complètement, encore pompette, Chichite ne fit que dégager sa jambe. Mais, n’ayant pas chaud, elle remonta contr’elle ce corps moite. Pour ne pas tomber du banc étroit, instinctivement, l’autre finit par la prendre tout à fait dans ses bras. Et elles dormaient encore ainsi, vers sept heures, lorsqu’un gardien de la paix vint les déboucler.

— Eh bien ! mes tourterelles, vous ne vous êtes pas mangé le nez cette nuit ?… Je le savais bien, moi, qu’une fois ici, vous vous tiendriez chauds vos petits petons…

V

Avant de comparaître devant le commissaire de police, elles durent attendre une heure et demie, dans le poste, au milieu d’une vingtaine de gardiens de la paix. Ces messieurs se montrèrent aimables. Il ne faisait pas chaud, et le poêle ronfla comme en hiver. On leur prêta une vieille brosse chauve, un peigne à moustaches.

Bien qu’ayant couché ensemble, dans les bras l’une de l’autre, elles ne s’étaient pas encore parlé. On leur permit d’aller à la fontaine, dans la cour. Là, après s’être observées quelque temps du coin de l’œil, sans se départir de leur grande froideur, elles se rendirent pourtant certains petits services.

— Voudriez-vous, s’il vous plaît, m’aider à rattacher mon chignon ?

— Madame me donnerait-elle un coup de brosse là, entre les deux épaules ?

— Madame, je vous remercie…

Soudain, s’étant regardées bien en face. L’une et l’autre, en même temps, elles pouffèrent de rire.

— Quelle cuite, hier! avoua Hortense. Dis, étions-nous bêtes, toi et moi ?

— Sacré payse, va ! s’écriait l’autre, très émue.

Elle ne put que répéter, sept ou huit fois de suite, son « sacré payse ». Tout finit par un déjeuner copieux en cabinet particulier. Hortense offrit ça d’elle-même, dans sa joie, dès que le commissaire les eut relâchées. Les soixante francs y restèrent, et l’on se passa joyeusement de Gustave. Vers cinq heures du soir, Hortense et Chichite, les mains égarées, la bouche à la peau, dormaient pâmées aux bras l’une de l’autre.