Honoré de Balzac – Tobias Guarnerius

Par une soirée bien brumeuse d’hiver, mon arrière-grand-père, retenu pour quelques affaires à Brème en Saxe, se promenait dans une petite rue écartée, derrière la cathédrale. Ce qu’il faisait là, vous le comprendrez de reste quand je vous aurai appris qu’il avait alors vingt ans, et qu’il est peu de villes en Allemagne où les grisettes soient plus gracieuses et plus agaçantes. Ceci soit dit sans altérer en rien la bonne opinion que par avance vous auriez pu prendre de son mérite. Mais depuis plus de vingt minutes l’heure du rendez-vous était sonnée à toutes les horloges, sans que celle qui l’avait donné eût songé à s’y rendre, et mon arrière-grand-père attendait toujours.

Le gouvernement représentatif nous a trop bien guéris, hélas! de ces merveilleuses patiences d’amour: bien admirable pour moi serait l’homme qui s’en rencontrerait encore capable aujourd’hui.

Pendant les longs tours et retours de sa faction, mon arrière-grand-père avait remarqué une petite boutique placée à l’angle de la rue qu’il arpentait. Aux deux côtés de la devanture, deux planchettes peintes en rouge et taillées en forme de violons indiquaient le commerce qui s’y faisait, ou, pour parler plus juste, le commerce qui ne s’y faisait point; car, à moins que l’on ne compte pour quelque chose un mauvais basson pendu au mur, une contre-basse sans cordes, quelques archets et une quinte que le propriétaire du lieu était occupé à raccommoder, sa boutique était complétement dégarnie, et, nonobstant l’inscription placée au-dessus de la porte, ressemblait plutôt à un corps de garde de milice bourgeoise qu’à un magasin d’instrumens à cordes et à vent.

Une mauvaise chandelle, haletant sous une mèche effroyablement longue, qui lui faisait jeter des lueurs sinistres, éclairait à peine l’homme qui travaillait dans cette misérable échoppe. Il ne paraissait pas d’ailleurs tenir autrement à la perfection de l’ouvrage dont il s’occupait, car, de trois minutes en trois minutes, il se levait, laissait là sa quinte, et se promenait à grands pas, avec un regard fixe et des gestes brusques et précipités, indiquant un homme qu’une pensée profonde était venue visiter.

Moitié curiosité, moitié pour échapper à une neige abondante qui était venue compliquer son rendez-vous, mon arrière-grand-père, qui n’avait pu encore se décider à quitter la place, entre dans la boutique du luthier, et bien que de sa vie il n’eût su une note de musique, il le prie de lui montrer des violons à acheter.

«Des violons! répondit brusquement le luthier, vous voyez bien que je n’en ai pas et que je n’en vends pas, à moins que tous ne vouliez vous arranger de cette contre-basse, que j’ai été forcé de prendre en paiement pour les raccommodages que j’ai faits pendant plus d’un trimestre aux instrumens de l’orchestre des Chiens savans, qui ont eu dans cette ville un si grand succès, et qui ont travaillé devant MM. les membres du grand-conseil. La voulez-vous, ma contre-basse? je vous la laisse pour dix écus; pour cinquante livres, tenez, sans plus marchander.»

Mon arrière-grand-père eût été un million de fois plus musicien qu’il n’était réellement, il eût eu encore une peine infinie à se prêter à l’arrangement qu’on lui proposait, lequel consistait à s’accommoder d’une contre-basse lorsqu’il était censé avoir besoin d’un violon.

S’étant permis de faire, avec une grande force de logique, cette observation à l’honnête luthier, il en reçut je ne sais quelle répartie si étrange qu’il lui vint aussitôt à l’esprit qu’il avait affaire à une manière de monomane. La chose lui fut prouvée quand en sa présence ce singulier personnage recommença à se promener et à gesticuler, et quand une vieille femme, ouvrant la porte de l’arrière-boutique, lui fit signe en haussant les épaules que la tête du pauvre homme n’y était plus.

Mon arrière-grand-père sortit alors de chez le luthier, et le lendemain il partit de la ville, sans s’être autrement occupé de lui.

Trois ans après, durant un nouveau séjour qu’il fit à Brème, ayant eu occasion de repasser dans la même rue, il remarqua que la boutique du luthier était fermée; sur les volets, qui en plus d’un endroit portaient des traces d’effraction, de grandes croix rouges avaient été tracées. Cette circonstance ayant attiré son attention, le soir, à souper, il en parla à son hôte, qui était l’un des magistrats de haute police de la ville, et lui raconta, sans dire toutefois son rendez-vous manqué, l’étrange accueil qu’il avait reçu dans cette même boutique, trois ans auparavant. A son tour, le magistrat lui conta l’histoire que l’on va lire.

L’homme auquel vous avez eu affaire, lui dit-il, s’appelait Tobias Guarnerius; à grande peine il faisait vivre de son travail la vieille femme que vous avez vue: c’était sa mère, avec laquelle il vivait depuis la mort de sa femme.

Comme il était dans la ville le seul ouvrier de son état, et qu’elle contient un nombre assez considérable d’artistes et d’amateurs, qui sans cesse lui donnaient des instrumens à réparer, il aurait pu, ce semble, vivre passablement à l’aise. Mais dix ans environ avant l’époque dont nous parlons, une insigne calamité était venue le visiter. Un beau matin il s’était trouvé en proie à une idée fixe, et depuis ce temps il n’avait cessé de la poursuivre, quelque sacrifice qu’elle lui eût coûté.

Sa femme, qui était morte en partie du chagrin qu’elle avait eu à le voir dissiper ainsi tout le fruit de son travail, avait eu beau lui représenter la folie de sa persévérance, le conjurer de ne pas la réduire à la misère, il n’en avait tenu compte. D’abord ses économies, plus tard l’argent de quelques emprunts qu’il avait faits, ensuite ses meubles, ses marchandises, une partie de sa garde-robe, étaient venus se perdre dans ce gouffre qui s’était ouvert à côté de lui, sans que tant d’inutiles essais fussent parvenus à l’éclairer. A l’époque où, faute d’argent, il avait été forcé de mettre un terme à ses expériences, il n’en avait pas moins conservé l’espérance de réaliser sa pensée, qui tôt ou tard devait, selon lui, le mener à une grande gloire, et le récompenser largement de toutes ses avances.

Il est, au reste, vrai de dire que s’il fût arrivé au but qu’il se proposait, il eût réellement mis la main sur une excellente spéculation. Ayant en sa possession un violon de Stradivarius, dont quelques amateurs, à plusieurs reprises, lui avaient offert un haut prix, l’idée lui était venue d’imiter le faire de cet auteur. Il avait pensé qu’en reproduisant avec une rigueur mathématique les formes et les dimensions de ses instrumens, en employant un bois semblable à celui qui avait servi à les établir, en arrivant à imiter rigoureusement le vernis et la couleur dont ils avaient été primitivement enduits, il parviendrait à se procurer une qualité de son exactement pareil. Malgré tous les soins qu’il mettait à ses contre-façons, toujours il s’y rencontrait une légère différence avec le modèle; or des nuances infiniment subtiles constituant, selon toute apparence, la supériorité qui faisait son désespoir, il pensait pouvoir logiquement expliquer l’infériorité de ses copies par les imperfections presque insaisissables qu’il y découvrait, en sorte que l’oeuvre était toujours à reprendre; c’était une manière de cercle vicieux tournant à l’infini, dans lequel une fortune de prince se fût elle-même engouffrée.

Après bien des essais, cependant, une modification s’était faite dans son idée primitive; il était un jour arrivé si près d’une imitation irréprochable, et ce jour-là précisément l’instrument sorti de ses mains s’était trouvé si loin au-dessous de son stradivarius, qu’il avait fini par soupçonner dans la création de ce chef-d’oeuvre un élément d’une nature supérieure et non encore sollicité par lui. «—Qui sait, disait-il fort gravement à un physicien qui prétendait le faire arriver à la solution de son problème instrumental par des applications nouvelles de la théorie du son, qui sait plutôt si ce n’est pas hors du monde matériel que je dois chercher. Les mots représentent des idées, n’est-il pas vrai? eh bien! quand je dis l’ame de mon violon, peut-être, sans y songer, frappé-je à la porte que je cherche depuis si long-temps. Que vous en semble, monsieur?» Et le physicien de se mettre à rire, et le pauvre Tobias Guarnerius de s’enfoncer plus profondément dans l’abîme de ses recherches.

Un jour une de ses pratiques venant lui apporter un archet à réparer laissa chez lui un livre que pendant plusieurs jours elle oublia de venir reprendre. A ses heures de loisir, lesquelles étaient rares, car lorsqu’il ne travaillait pas de ses mains il travaillait de sa pauvre tête, qui ne reposait guère, Tobias Guarnerius parcourut ce livre: c’était un de ces respectables monumens de la patience et de l’érudition germaniques, où l’auteur vous annonce, sans y mettre d’ailleurs autrement de prétentions, qu’il traitera de omni re scibili et de quelques autres sujets. En effet on y voyait, à côté d’un chapitre sur la meilleure forme de gouvernement, un chapitre sur la manière de gratter le dos de sa femme quand il la démange; une recette pour faire du vin de Chypre était suivie d’une dissertation sur la virginité des onze mille vierges, et d’un discours sur les avantages de la calvitie; un ton de bonhomie singulière avait présidé à la rédaction de cet ouvrage informe, et donnait à sa lecture un charme particulier, qui avait fini par dominer notre monomane jusqu’à détourner de lui pendant une demi-journée l’obsession de sa pensée ordinaire.

Tout-à-coup, au détour d’une page, un chapitre se présente à lui avec ce titre: De la Transfusion des ames. A la lecture de ces mots, comme s’il eût soudain entrevu que la révélation du grand secret qu’il cherchait depuis si long-temps allait lui être faite, il sauta d’un bond prodigieux, appela sa mère, qu’il chargea de garder la boutique, et de dire, si on venait le demander, qu’il était sorti; puis courant s’enfermer dans sa chambre, pour ne pas être interrompu, il commença la lecture du chapitre qui, dans sa pensée, ne pouvait manquer d’être le plus merveilleux que jamais plume de philosophe eût enfanté.

Ce n’est pas seulement dans les livres, c’est dans toutes les choses de la vie, dans ses amitiés, dans ses espérances dans les prospectus, dans les amours de femme surtout qu’il faut craindre des désappointemens semblables à celui qui attendait Tobias Guarnerius. Le chapitre, dont un instant avant il eût payé la lecture au prix d’une livre de sa chair, était une misérable rapsodie, lardée de citations des Pères de l’église, d’Aristote, de Platon et de l’Écriture. Après force divagations, abstractions et conversations, l’auteur se résumait à cette découverte toute nouvelle, que l’ame était immortelle: sans contredit les vingt pages les plus pauvres de cet immense in-folio étaient comprises sous le titre si magnifique que je vous ai dit.

Mais l’heure de Tobias Guarnerius n’en était pas moins venue; étreignant avec une singulière puissance les trois mots qui tout à coup lui étaient apparus, pour en faire jaillir un sens logique aux entrevisions qu’il avait eues précédemment, il commença à se représenter l’ame humaine comme une substance locomobile, transportable, avec sa puissance d’animation, d’un lieu dans un autre. En Allemagne, où il y a de la philosophie dans l’air, un artisan, tout aussi bien qu’en France un prix d’honneur de rhétorique, avait entendu parler de la métempsycose; et ce système, pour peu que l’on pesât dessus, pouvait bien s’élargir jusqu’à admettre la donnée du philosophe luthier. Trois heures de réflexions passant par-dessus cette illumination achevèrent de lui donner dans l’esprit de Tobias une créance indélébile, et désormais il ne s’occupa plus que du procédé matériel à l’aide duquel il appliquerait à son art le bénéfice de sa découverte psycologique.

A trois mois de là, c’était durant la nuit, la veille de la Saint-Joseph, depuis long-temps une heure était sonnée à toutes les horloges, et la ville de Brème tout entière reposait dans le sommeil; l’atelier de Tobias Guarnerius était soigneusement fermé; et de peur qu’en passant on ne pût voir par les fentes des volets la lumière qui brillait dans son arrière-boutique, il avait eu soin d’étendre devant la porte vitrée qui communiquait de cette pièce à son magasin un épais rideau de serge verte replié deux fois sur lui-même.

Certes, ces précautions n’étaient point inutiles, car c’était une oeuvre étrange que celle à laquelle le luthier s’occupait.

Dans le grand lit de damas rouge sur lequel, il y avait bientôt quarante ans, elle l’avait mis au monde, sa vieille mère Brigitta Guarnerius, en proie aux angoisses de l’agonie, achevait de mourir d’un cancer qui la minait depuis long-temps. Penché sur sa poitrine, qui râlait d’une manière horrible, sans qu’une larme brillât dans ses yeux, sans qu’un seul des muscles de son visage exprimât la moindre sympathie pour les atroces souffrances dont il était témoin, Tobias paraissait plongé dans le pressentiment d’un moment solennel et fatal, dont l’attente absorbait toutes ses facultés. Sans doute, en vue de quelque produit étrange à recueillir, un appareil bizarre, que n’avait ni décrit ni prévu aucune science humaine, mettait en rapport le lit de l’agonisante et une table sur laquelle reposait un instrument inachevé. Un tube, qui paraissait formé de l’alliage de plusieurs métaux, s’évasant par le bout en forme d’entonnoir, avait été placé au-devant de la bouche de la vieille femme, et recevait le souffle de son haleine qui, à chaque expiration, s’y engouffrait avec un bruit lugubre. A l’autre extrémité, ce tube s’emboîtait à une cheville de bois, pareille à celle qui se place debout entre le fond et la table de tous les instrumens à chevalet; seulement celle-ci était d’un diamètre un peu supérieur au diamètre ordinaire, et au lieu d’être en bois plein, elle était creuse et devait se fermer hermétiquement, au moyen d’un petit couvercle à vis merveilleusement travaillé, lorsque l’embouchure du tube viendrait à en être retirée. Précisément au-dessus du point de jonction provisoire du bois et du métal, et comme pour empêcher l’évaporation au moment où se ferait leur séparation, avait été disposée une manière de boîte ou de guérite en bois de sapin; les planches, humides et vermoulues, exhalaient une odeur terreuse et nauséabonde, et un grand clou rouillé, pendant encore après, indiquait qu’elles avaient du antérieurement faire partie d’un objet de plus grande dimension.

A une heure cinquante-deux minutes et quelques secondes, la respiration de la malade s’étant arrêtée, son pouls et son coeur ayant cessé de battre, tout à coup on entendit dans le tube, qui fut agité comme par un mouvement galvanique, un long soupir, suivi d’un frémissement qui courut tout le long du métal, et vint bondir au fond de l’étui qui y adhérait. A ce bruit, Tobias Guarnerius se précipita; les yeux égarés et la poitrine haletante, il repoussa le tube conducteur, et d’une main forcenée, malgré une force incroyable de résistance qui répondait à sa pression, malgré une sorte de crépitation douloureuse et plaintive qui s’agitait sous ses doigts, il vissa le couvercle à l’extrémité de la cheville. Maintenant il faut vous le dire, quoique jamais la preuve matérielle de cette monstruosité n’ait été acquise, il paraît que ce que Tobias Guarnerius venait d’enfermer dans ce bois creux, c’était l’ame de sa mère, la première qui se fût trouvée pour réaliser son abominable découverte.

Au moment où avait été rompu le lien par lequel elle était unie à l’enveloppe mortelle qui venait de finir son temps, l’ame s’était élancée pour retourner en haut; forcée de suivre l’étroit conduit qui la cernait à sa sortie, elle avait couru pleine de détresse jusqu’au fond de l’espace qu’elle avait devant elle: elle se fût sans doute évadée dans le peu de temps que son bourreau avait mis à fermer sur elle le couvercle; mais une effroyable industrie avait tout prévu. Les planches de sapin qui ombrageaient l’espace sur lequel s’accomplissait l’odieux mystère étaient les planches d’un cercueil fraîchement enlevé à la terre du cimetière. Quand l’ame s’était pressée pour sortir, elle avait eu horreur de cette atmosphère de mort qu’il lui fallait traverser, et elle s’était retirée en arrière; alors Tobias était venu et il l’avait scellée dans sa prison, et il la tenait là pour s’en servir à ses volontés.

Il ne faut pas croire pourtant que ces épouvantables audaces puissent s’exécuter sans qu’il en coûte quelque chose à leurs auteurs; car au moment où tout avait été accompli, Tobias était tombé à la renverse, frappé comme d’une puissante commotion électrique, et il était resté étendu à terre, sans connaissance, plusieurs heures encore après que le soleil se fût levé.

Au moment où il se réveilla de ce long évanouissement, il commença par sentir une vive fatigue dans tous ses membres, comme s’il avait fait une longue route; puis il eut grand peine à recueillir ses idées, afin de se rendre compte de ce qui lui était arrivé. A la fin cependant un souvenir lucide de toutes les choses de la nuit se dessina devant lui. La main agitée d’un tremblement qui ne le quitta plus, il s’approcha du lit, où le corps de sa mère était déjà froid et raidi. Il abaissa la paupière de ses yeux, en ayant soin que leur regard fixe ne rencontrât pas le sien; puis, ayant couvert le visage, il eut peur; car il lui sembla que l’angle facial qui se dessinait sous le drap blanc avait un air de reproche et le menaçait.

Depuis deux semaines environ, les restes mortels de Brigitta avaient été déposés dans la tombe, et même il s’était passé d’étranges choses lors de son enterrement; car à chaque fois que, dans les prières, le prêtre avait eu à parler de l’ame de la défunte, les cierges qui brûlaient autour du corps s’étaient éteints d’eux-mêmes; et bien des choses s’étaient dites touchant cette circonstance et plusieurs autres que l’on racontait. Témoin de ce phénomène, et tourmenté, dans son ame, par le remords, bien que la joie d’avoir réalisé la pensée de toute sa vie fût encore la plus forte, Tobias n’avait pas encore osé faire l’essai de l’instrument qu’il avait achevé, et pourtant une merveilleuse harmonie y était cachée; car lorsque l’air seulement venait à passer dessus, des soupirs d’une incroyable douceur s’en exhalaient. Le bruit à la fin commença à se répandre que Tobias avait découvert son grand secret; et chaque jour tout ce qu’il y avait de musiciens dans la ville venait savoir, les uns pour se rire du rêveur, les autres avec une curiosité plus sérieuse, à quand l’audition du violon-miracle, et Tobias reculait toujours, sous prétexte que son oeuvre n’était point finie.

Il advint pourtant que l’héritier présomptif d’une petite principauté de l’Allemagne passa par la ville. La Providence, qui apparemment avait eu ses raisons pour cet arrangement, le destinant à régner un jour, lui avait donné toutes les qualités requises pour être un excellent violon solo. Sa réputation de virtuose s’était répandue dans toute l’Europe, à peu près comme la renommée militaire du grand Frédéric, et il ne s’arrêtait guère en un pays qu’on n’organisât pour lui un concert, où souvent il ne dédaignait pas de se faire entendre. Le gouverneur de Brème, ayant toute raison de vouloir être agréable à l’illustre exécutant, se hâta de préparer une soirée musicale, et il ne laissa pas ignorer à Tobias Guarnerius qu’il lui serait agréable d’y voir faire l’essai de son invention.

Au moment où ce désir lui fut intimé, Tobias commençait à entrer en composition avec sa conscience. L’impression de terreur qu’il avait subie à la suite de son larcin, comme le souvenir de toutes les autres émotions humaines, s’effaçait peu à peu sous les jours qui passaient. D’étranges raisonnemens étaient ensuite venus à son secours. «On ne sait jamais, se disait-il, avec cette jurisprudence céleste, qui vous absout in extremis pour un bon sentiment, qui vous punit pour une pensée mauvaise, ni qui sera condamné ni qui sera sauvé. Ma mère Brigitta eut à nos yeux une vie honnête: en est-il de même pour le jugement d’en haut; et qui peut assurer qu’en la retenant ici-bas je ne lui sauve pas plusieurs jours de l’éternité des douleurs? D’ailleurs je suis bon fils, ajoutait-il avec une sublime sophistiquerie digne d’un avocat de nos jours. D’autres conservent précieusement les ossemens de leurs proches; moi je conserve l’ame de ma mère; moi je ne veux pas m’en séparer. N’y a-t-il pas entre le double mérite de nos piétés filiales tout l’intervalle qui sépare l’esprit de la matière?» Avec ces pensées, qu’il habillait des plus belles paroles qu’il pouvait, il parvenait à émousser son remords.

Quand fut venu le soir où devait avoir lieu la grande épreuve, Tobias fut tout à coup saisi d’une autre inquiétude. La préoccupation de l’artiste dominant toute autre pensée, il eut des doutes sur la sincérité des résultats que devait lui donner son expérience. L’ame avait-elle, en effet, été transfusée? Par une évaporation subtile, en supposant qu’elle eût un instant séjourné là où il l’avait retenue, n’avait-elle point pu s’échapper pour obéir à la loi céleste d’attraction qui la rappelait? Et alors voyez un peu la belle confusion, si, en présence de toute la ville assemblée, sa création surhumaine allait tout à coup se résumer en quelque misérable instrument, criard comme ceux que tant de fois déjà il avait réalisés. Il n’y avait dans cette appréhension rien que de raisonnable, et plutôt que de s’exposer à un si mortel désappointement, surmontant enfin la religieuse terreur qui jusque là l’avait empêché d’interroger son oeuvre, il l’eût essayée de ses mains s’il l’eût eue à sa disposition; mais, en homme qui savait son monde, il l’avait, dans la journée, envoyée à l’hôtel du gouvernement, enfermée dans un riche étui, dont il avait gardé la clef. Le sort en était donc jeté, et il n’y avait plus à revenir sur ses pas; dans un quart d’heure il aurait effacé la gloire de Stradivarius et celle de tous les maîtres de l’art, ou il serait devenu l’objet d’une inexorable dérision. Après tout, ce sont là, à vrai dire, les deux termes du marché auquel se soumet quiconque dans cette vie essaie de penser ou de vouloir de la première main.

A l’heure où tous les convives du grand banquet musical furent rassemblés, Tobias Guarnerius fut introduit dans le salon du gouverneur, où, pour cette fois, il avait entrée. L’aspect général de sa toilette presque antédiluvienne, et accusant un délabrement de vieille date, malgré tous les soins extraordinaires qu’il y avait donnés, quelque chose de gauche et d’endimanché répandu dans toute l’habitude de son corps faisait de lui un personnage assez burlesque. Toutefois, au moment où on le vit assis dans un coin, le visage empreint d’une pâleur mortelle, l’oeil fixe et plongeant avec une indicible anxiété sur le virtuose qui, pour la première fois, allait donner une voix à sa création, il ne parut plus grotesque à personne, et chacun eut peur et fut ému avec lui.

Il faudrait avoir des paroles exprès, pour faire comprendre l’étrange impression dont fut agitée l’assistance quand l’archet venant à mettre la corde en vibration, l’ame prisonnière commença à être tourmentée d’une affreuse souffrance et à se lamenter misérablement; plusieurs ont assuré que, dès les premières notes, il leur avait semblé qu’ils étaient soulevés de terre et qu’ils demeuraient suspendus dans l’espace au milieu d’une angoisse indéfinissable, pour d’autres, la perception du son fut si vive et si pénétrante qu’ils crurent en subir le contact immédiat sur leurs nerfs, dont un moment ils eurent le sentiment distinct et absolu, comme si la chair se fût retirée et les eût laissés à nu. Mais ce qu’aucune parole humaine ne saurait peindre, c’est l’ineffable sympathie de toutes ces ames reconnaissant, quoique sans pouvoir se rendre compte du prestige, la voix d’une ame qui appelait à elle, et à ses accens douloureux se plongeant avec elle jusqu’aux larmes, dans un abîme de tristesse inconsolable. Ni la douleur de la mère pleurant sur son premier né, ni celle de l’amante au premier soir de son délaissement, ni celle de l’artiste s’éteignant avant son oeuvre achevée, ne peuvent donner une idée de la plainte amère de cette fille du ciel traîtreusement retenue au-delà de son temps, et demandant à se replonger dans le repos de l’infini. Personne, pas même l’homme qui conduisait l’archet sur la corde, n’aurait pu se rappeler une seule note de l’air que le violon de Tobias Guarnerius avait joué; personne n’aurait pu dire si ce qu’il avait entendu était un chant mélodieux ou quelque merveilleuse histoire racontée par un poète sublime, et où aurait été résumé avec un art admirable le tableau de toutes les souffrances, de toutes les anxiétés, de toutes les tristesses de la vie, depuis le vague de la mélancolie qui regrette et désire sans but, jusqu’aux plus positifs et aux plus cruels mécomptes; mais personne aussi n’aurait pu dire qu’en aucun temps et en aucun lieu de la terre, une harmonie aussi profondément émouvante fût parvenue à son oreille.

Aussitôt que le chant eut cessé, et quand chaque auditeur fut revenu de l’espèce d’extase et de contemplation intérieure dans laquelle il avait été plongé, les regards se tournèrent vers Tobias Guarnerius. A ce moment, l’artiste en lui dominait tellement l’homme, qu’il n’avait point entendu ce cri de douleur qui avait retenti dans le coeur de tous les assistans, et qui aurait dû si profondément l’émouvoir; car pour lui ce n’était point seulement une plainte, mais un atroce reproche; il n’avait perçu que des sons d’une merveilleuse harmonie, supérieurs à tout ce que les maîtres de son art avaient jamais réalisés; et en voyant enfin le problème de toute sa vie résolu, il s’était laissé tomber à genoux, les mains jointes et étendues vers le ciel, et des larmes coulaient sur son visage, rayonnant d’une expression de joie indicible. Ce ne fut qu’au bout de quelques minutes qu’il aperçut le prince allemand le secouant vivement par le bras pour le réveiller de son à parte de bonheur, et lui demandant s’il voulait lui donner son violon pour 1,000 écus.

«Mon violon! pour 1,000 écus? répondit-il en regardant le prince avec un rire qui n’annonçait pas un homme dans son bon sens, c’est-à-dire que vous mettez un prix à ce qui n’était pas et à ce qui existe; vous achetez la création, monsieur, à ce que je vois! Combien payeriez-vous le soleil, s’il vous plaît, à supposer qu’un beau matin on le mît dans le commerce?»

Que signifiaient ces orgueilleuses paroles du pauvre luthier? Sa piété filiale s’indignait-elle du marché qu’on lui proposait, ou son amour-propre d’auteur se révoltait-il de la mesquine estimation faite de son oeuvre? L’acquéreur interpréta l’apostrophe dans ce sens, et il donna aussitôt la somme; mais Tobias répondit de nouveau que son violon n’était pas à vendre, que sa gloire était désormais immortelle (comme celle de tous les poètes de nos jours apparemment) et que cela lui suffisait. Malheureusement pour lui, il avait à faire à un vouloir de prince qui ne s’étonnait pas facilement des obstacles. Tirant de sa poche un portefeuille qui pouvait bien contenir 12,000 livres en billets de banque, lesquels furent étalés sur une table, plus une bourse pleine d’or, pour le moins aussi bien garnie que celle des séducteurs de comédie: «Pour ceci votre violon!» s’écria le royal dilettante. A la vue de ces richesses, l’orgueil du pauvre Tobias, qui, de sa vie peut-être, n’avait possédé bien ronde une somme de 1,000 livres, sa piété filiale, ses prétentions marchandes, tout ce qui le retenait, en un mot, lâcha pied brusquement: de l’oeil il compta les billets épars sur la table, fit une rapide et amiable estimation du contenu de la bourse; puis, avec l’air d’un homme qui voudrait qu’on le crût en proie à une insupportable contrainte. «Puisque vous le voulez, dit-il, j’accepte le marché, je vous donne même (sublime magnificence) l’étui et sa clef pardessus le marché. Seulement prenez bien garde que je ne réponds pas de ma marchandise; si vous n’en avez pas soin, et que quelque chose se dérange, je ne me charge point des réparations.» Le prince avait une envie si profondément éveillée qu’il ne lui parut pas même possible que jamais la chance d’une avarie pût se présenter. Faisant aussitôt mettre son acquisition dans la boîte qui lui avait été si généreusement superoctroyée, il ordonna à son valet de chambre de la porter en son logis; presqu’aussitôt il faussa compagnie au gouverneur et à son monde pour aller se mettre en jouissance, et pendant la nuit entière qui suivit, il n’y eut pas à cinquante toises à la ronde un voisin qui pût fermer l’oeil, tant fut bruyante et prolongée la prise de possession.

Quant à Tobias, pendant une partie de la nuit il ne cessa de se redire à lui-même ce qu’il avait déjà proclamé dans le salon du gouverneur, à savoir que sa gloire était immortelle. Pendant une autre portion du temps, il se roula avec délices dans cette pensée qu’il était riche. 15,000 et quelques cents livres, tout bien compté; c’était sa fortune, il pensa que cela faisait beaucoup. Pour mieux s’en assurer, il promena son esprit à travers toutes les fractions dans lesquelles ce chiffre était divisible; il compta une à une ses pièces d’or, et comme il avait éteint sa lampe et qu’il ne pouvait plus les voir, il se plaisait à les rouler dans ses doigts, à en sentir le coin, et ensuite il les ramassait dans sa bourse, afin de les peser et de les tenir toutes ensemble dans sa main; cela le mena jusque vers les trois heures du matin: à ce moment il s’endormit.

Le lendemain, il se réveilla de bonne heure, et en se réveillant il fut comme un homme qui la veille ayant été pris du sommeil au milieu des pensées joyeuses du vin et de l’ivresse, se retrouve le matin la tête pesante, l’esprit lourd et fatigué et le coeur mal content. Une idée commença à l’obséder; non-seulement il avait dérobé, non-seulement il avait retenu prisonnière, mais encore il avait vendu l’ame de sa mère. A toutes les heures où cela lui plairait, un homme qui avait payé pour cela pourrait la réveiller, la forcer de chanter; cet homme pourrait la revendre à un autre; lorsqu’il voyagerait il remmènerait avec lui, et, comme dit le premier psaume des vêpres, il pourrait en faire l’escabelle de ses pieds. Tandis qu’il se débattait dans cette pensée poignante, quelqu’un entra dans sa boutique: c’était l’un des domestiques du gouverneur qu’il connaissait bien, car autrefois cet homme, dans sa jeunesse, avait été le fiancé de la vieille Brigitta, et il l’aurait épousé s’il ne fût parti pour la guerre. Quand bien des années après il était revenu et l’avait trouvée mariée, il n’en avait pas moins continué à l’aimer d’amitié, et le mari de Brigitta lui-même, qui avait bonne confiance en sa femme, l’avait engagé à venir les voir quand il le voudrait; en sorte qu’il avait fait sauter plus d’une fois Tobias sur ses genoux. La veille au soir, de l’antichambre il avait entendu le violon dans lequel soupirait l’ame de Brigitta, et il avait aussitôt reconnu sa voix, car les souvenirs d’amour, si vieux que soient les os d’un homme, ne se perdent pas dans sa mémoire, et c’était ainsi que Brigitte s’était lamentée à un jour de sa vie qu’il n’avait jamais oublié, celui de leurs adieux. D’avoir ainsi cru entendre l’ame de sa maîtresse l’avait jeté durant la nuit dans des perplexités incroyables, et dès le matin il venait demander à Tobias Guarnerius de lui expliquer comment cela avait pu se faire. Aux premiers mots que lui en dit le vieillard, Tobias se troubla, balbutia quelques paroles embarrassées: à la fin pourtant il se remit et il essaya de tourner la chose en plaisanterie; mais l’amant de Brigitte ne fut pas sa dupe, et il s’éloigna en hochant la tête, en disant entre ses dents qu’il y avait la-dessous quelque méchant mystère.

Si Tobias souffrait déjà cruellement de sa faute, au moment où il la croyait entre le ciel et lui, ce fut bien autre chose quand il entrevit la pensée d’autrui sur la trace de son crime, et quand il put redouter que ce larcin ne devînt une affaire de justice humaine. Pendant quelques heures encore il lutta contre ses craintes et ses remords, mais à la fin, dominé par eux, il prit avec lui le prix qu’il avait reçu la veille, et courut chez l’acquéreur, pour le prier de revenir sur le marché, son intention étant, dès que le violon serait rentré dans ses mains, de rompre la charme, et de rendre l’ame à sa liberté. Mais les hommes, qui ont toute commodité pour se jeter dans les voies du mal, n’ont pas de même la route facile quand ils veulent revenir sur leurs pas. Le prince était parti avant le jour, et au moment où Tobias frappait à sa porte, il était déjà bien loin. Décidé qu’il était à ne pas porter plus long-temps volontairement le poids de sa faute, Tobias n’hésita pas, il courut fermer sa boutique, alla hors de la ville attendre la voiture publique, et se jeta dedans pour se rendre à la résidence du prince. Mais, quand il fut arrivé, deux jours se passèrent avant qu’il pût approcher de son altesse; et, au moment où l’abord lui fut permis, quelqu’un lui apprit que le violon avait déjà changé de main. Le prince n’avait pu en jouer plus de huit jours sans que tout le système nerveux ne devint, chez lui, en proie à une insupportable irritation. Son médecin, consulté, avait déclaré que le son pénétrant de l’instrument dont il avait fait nouvellement l’acquisition était la cause de cet accident, et dans la journée, comme on fait d’un cheval vicieux, le prince avait vendu le violon à un artiste italien qui allait faire son tour d’Europe, et qui comptait donner des concerts à Paris.

Aussitôt Tobias se remit en route; en arrivant dans la capitale de la France, sans se mettre en peine des merveilles de civilisation qu’elle renferme, et qu’à une autre époque il eût explorées avec un si vif empressement, il n’eut qu’une préoccupation, celle de savoir l’adresse del signor Ballondini. Il l’apprit sans beaucoup de peine, car, grâce à son violon, el signor Ballondini s’était fait, dès son premier concert, une réputation colossale, et toutes les feuilles publiques ne parlaient que de son talent et de la merveilleuse qualité de son qu’il tirait de son instrument.

Tobias eut bien un instant la volonté de se mettre en colère contre le virtuose italien, qui prenait pour lui toute la gloire, quand le luthier en avait une si bonne part à revendiquer; mais il pensa que son amour-propre devait boire ce calice, en expiation de sa faute, et il s’imposa l’obligation de ne point se plaindre de ce qu’on lui dérobait, trop heureux s’il pouvait rentrer en possession de sa fatale création. Aussitôt qu’il sut où demeurait le signor Ballondini, afin de le joindre plus vite, il monta dans un fiacre, en sorte qu’il arriva à son logement un quart d’heure après son départ pour l’Italie, où le signor Ballondini allait encore donner des concerts. Tobias Guarnerius le suivit.

On ne finirait pas si on voulait raconter tous les lieux et toutes les mains par lesquelles passa le fatal violon. Jamais les nerfs les plus robustes ne purent le garder au-delà de quinze jours; et cependant, aussitôt qu’un acquéreur songeait à s’en défaire, un autre se trouvait pour lui succéder, sans que l’instrument perdit de son prix. Pendant plus de deux ans, le malheureux Tobias le poursuivit en Italie, en Angleterre, aux Indes orientales où il passa, en Espagne, et enfin en Allemagne, où il revint, en traversant de nouveau la France.

Après des fatigues inouïes, Tobias Guarnerius arriva à Leipzig, où il avait appris qu’un riche libraire en était détenteur. Cette fois il ne venait pas trop tard, et l’instrument était bien entre les mains de l’homme qu’on lui avait indiqué. Mais, depuis le temps qu’il voyageait, quelque rigoureuse économie qu’il eût mise dans ses dépenses, il n’en avait pas moins épuisé sa bourse, et au moment de traiter d’un objet dont le cours s’était constamment maintenu entre douze et quinze mille livres, il lui restait à peine quelques louis par devers lui. Il tint alors conseil avec lui-même, et, toutes choses considérées, ayant cru reconnaître que de tous les larcins que pouvait commettre un homme, celui d’une ame était, sans contredit, le plus odieux; étant en outre prouvé pour lui que la seule manière qui fût en son pouvoir de réparer son crime, c’était d’en commettre, dans un ordre inférieur, un second; avec l’argent qui lui restait, il tenta la fidélité d’un domestique, et obtint de lui d’être introduit, durant la nuit, dans la maison du libraire, afin de lui dérober le violon.

Mais la malédiction avait frappé tellement à plein sur le misérable, que même une mauvaise pensée ne lui réussissait pas. Le domestique qui avait reçu son argent se trouva être un honnête fripon, qui, ayant calculé le bénéfice qu’il y avait à recevoir le prix d’une méchante action et à ne pas la commettre, le dénonça à son maître. Pris en flagrant délit, au moment où il venait de commettre son vol, Tobias fut jeté en prison, et se vit menacé de voir couronner toutes ses tribulations par un arrêt infamant. L’effroi de cet avenir acheva de compléter chez lui un mal que d’abord la violence de ses désirs long-temps trompés et éconduits, et durant ces dernières années les agitations inquiètes de sa vie, avaient lentement développé. Atteint d’un anévrisme au coeur, il fut transporté à l’hôpital.

Là, minute à minute il se sentait mourir, et la médecine, qui le traitait cavalièrement parce que, de toute façon, elle n’attendait rien de lui, ne lui avait pas laissé ignoré qu’elle ne pouvait rien pour sa guérison. Ceci pouvait bien lui donner l’espérance d’échapper aux atteintes de la justice humaine, mais le menait droit aux mains de la justice divine, avec laquelle il sentait bien qu’il aurait un long compte à régler, et cependant il n’osait demander des consolations et des espérances au sacrement de la pénitence, effrayé qu’il était de la monstruosité de l’aveu qu’il aurait à faire à son tribunal.

Un jour, c’était par une belle matinée d’automne, un rayon de soleil était venu se reposer sur son lit, dont il ne sortait plus, et donnait à tout ce qui l’entourait un air de fête; un vent frais balançait la verdure des arbres sous sa fenêtre, et les oiseaux chantaient joyeusement dans le feuillage; il y avait dans l’air tant de repos et de bonheur que vous eussiez juré que par un si beau jour on ne pouvait mourir. L’aspect de cette nature en joie avait élevé son esprit vers le Créateur, et son coeur s’était tourné avec amour vers l’espérance de l’infinie miséricorde. Dans cet instant il se sentit quelque courage pour confier son secret à un prêtre, afin d’obtenir l’absolution; et, sur sa demande, l’aumônier de l’hôpital vint pour recevoir sa confession. Elle fut longue cette confession, parce qu’il lui semblait que son aveu, étendu en beaucoup de paroles, lui coûterait moins à faire; et quand à la fin sa confidence fut achevée l’émotion qu’elle lui avait donnée l’avait fort affaibli, et le prêtre qui l’écoutait aurait bien fait de se hâter; mais, en sa qualité de ministre de la parole de Dieu, il était dans l’usage de ne jamais donner une absolution sans la faire précéder à tout le moins d’un fragment étendu de l’un des sept discours qu’il avait écrits autrefois et prêchés sur les sept péchés capitaux. Dans le cas particulier, aucun point ne s’appliquant d’une manière directe à la situation de son pénitent, il fut obligé de faire une combinaison de plusieurs passages empruntés à des sermons différens, ce qui compliqua et allongea outre mesure son opération oratoire, et laissa au malade, que ses forces abandonnaient à vue d’oeil, le temps d’entrer en pleine agonie. Depuis quelques minutes il paraissait avoir perdu le sentiment de tout ce qui l’entourait, et le bon prêtre était sur le point d’achever sa péroraison quand le son criard et lointain d’un violon qui jouait une tyrolienne retentit à leurs oreilles. Ce bruit, comme on peut le penser, n’émut pas autrement le prédicateur, qui continua de finir son discours; mais le malade en parut pénétré jusque dans la moelle des os. Il se releva droit sur son séant; ses cheveux se hérissèrent; une contraction nerveuse parcourut sa face; il prêta l’oreille avec une horrible angoisse, saisit le bras du confesseur, et, le serrant violemment: «Entendez-vous, dit-il d’une voix lamentable, entendez-vous l’ame de ma mère qui se plaint de moi?» A cette parole il fut saisi d’une convulsion qui dura quelques minutes; puis, sans avoir reçu l’absolution, il expira; et franchement le pauvre Tobias avait eu tort de s’émouvoir ainsi, car ce qu’il avait entendu, c’était le violon d’un infirmier qui, à ses momens perdus, une fois ses plaies pansées et ses morts ensevelis, pratiquait les beaux-arts, auxquels les gens de son état sont en général fort enclins.

Au moment même où Tobias Guarnerius cessa de vivre, le libraire chez lequel était alors déposé son violon entendit dans l’intérieur de l’étui une forte vibration, comme celle d’une corde qu’on aurait pincée vivement: l’ayant ouvert pour voir ce que cela pouvait être, il sentit un petit vent qui lui passa devant la face: toutes les cordes s’étaient brisées d’un même coup; le chevalet, ainsi que la cheville que les luthiers appellent l’ame, étaient tombés, et on l’entendait rouler dans l’intérieur de l’instrument, qui d’ailleurs n’avait aucun autre dommage. Un luthier fut chargé de réparer ce désordre. En sortant de ses mains, le violon avait tout-à-fait perdu sa qualité de son. Ce qu’on n’y retrouvait plus surtout, c’était cette puissance d’excitation nerveuse qu’on y remarquait autrefois. Tel qu’il était cependant, il restait encore un des remarquables ouvrages connus dans le commerce de lutherie européenne.

Quelques mois après, le bruit de la mort de Tobias Guarnerius s’étant répandu dans sa ville natale, le vieux domestique du gouverneur, qui jusque là avait gardé le silence, parla de ses soupçons; et comme la disparition subite de Tobias avait déjà fort excité l’attention publique, il n’eut pas grand’peine à leur donner créance. Le peuple s’ameuta devant la boutique, qui était fermée depuis près de trois années, en brisa la clôture, et pénétra dans l’intérieur. Plusieurs objets suspects, entre autres les pièces de l’appareil transfusoire dont j’ai parlé, quelques livres écrits en caractères étrangers, y furent trouvés, et contribuèrent à mettre en mauvaise renommée la mémoire du luthier, qui heureusement ne laissait après lui aucun parent. Pendant plus de deux mois le clergé ne fut occupé qu’à dire des messes que les ames dévotes commandaient pour le repos de celle de Brigitta Guarnerius. Le lendemain du jour où la visite domiciliaire avait eu lieu, les croix rouges que vous avez vues sur les volets s’y trouvèrent marquées sans qu’on pût savoir qui les y avait faites. Depuis ce temps, le propriétaire de la boutique, qui avait déjà essayé inutilement de la louer à bas prix, avant la mort de Tobias, a dû renoncer à l’espoir d’en tirer parti d’aucune façon. Il se propose, à ce qu’on assure, de la faire démolir incessamment, et les gens du quartier s’en réjouissent fort; car on dit que souvent, durant la nuit, on y entend de mauvais bruits. Je crois cependant que ce sont des contes de vieilles femmes, auxquels les esprits sensés ne doivent point ajouter foi; car on ne saurait trop se défier de ces sottes superstitions auxquelles le peuple se livre si facilement.

On remarquera que ceci était la morale du conte que le magistrat avait raconté à mon arrière-grand-père

Honoré de Balzac – Les Trois Soeurs

Je ne sais s’il me sera possible de faire passer dans le récit suivant l’intérêt que m’ont inspiré trois jeunes filles que j’ai vues mourir dans le Rutlandshire, en Angleterre. On veut aujourd’hui des émotions terribles, variées, et la simple narration des derniers momens de trois infortunées condamnées à succomber jeunes à un mal héréditaire offre peu d’incidens et de contrastes. Nous prétendons aussi maintenant nous rapprocher du vrai en littérature; et quand le vrai se présente sans parure, nous lui demandons encore le trivial, le bizarre et le niais pour relever sa faiblesse et assaisonner sa fadeur. Je n’offrirai donc ces souvenirs que comme une réalité triste que j’ai vue et qui m’a touché: qu’on prenne ce récit, non pour mien, mais pour vrai, comme dit Montaigne.

Leur père, resté veuf de bonne heure, était un de ces gentilshommes de campagne (country gentlemen) qui réunissent dans leurs manoirs demi champêtres, demi seigneuriaux, à peu près tout ce qui peut contribuer au bonheur réel de l’homme, et faire passer doucement la vie: considération publique, bien-être, richesse, le moyen et la fréquente occasion de faire le bien. C’est une existence dont ne peuvent donner l’idée, ni les villes d’Italie, ni nos anciens châteaux, ni l’opulente élégance de nos habitations de campagne. Plus domestique, plus agreste, elle réunit l’ordre, l’aisance, un luxe qui n’est pas de la magnificence, une certaine élégance chaste, qui ne semble destinée qu’à augmenter le bien-être du possesseur, et n’est cependant privée ni d’agrément ni même de poésie. Des plantations vastes et bien dirigées, une chasse abondante, de bonnes meutes, d’excellens chevaux; enfin, s’il faut tout dire, cette position à la fois aristocratique et rurale, que le philosophe spéculatif peut blâmer, mais qui donne à chaque petit seigneur une importance idéale en même temps qu’une influence réelle; tout cela compose une douce vie qui contraste singulièrement avec l’existence agitée des riches du continent; une vie dont on peut jouir avec délices, pour peu que l’on ait de ressources en soi-même et que la solitude n’effraie pas.

Malheureusement ce dont l’homme est le moins capable de jouir, c’est ce qu’il possède. Le seigneur châtelain dont je parle ne se doutait pas qu’il y eût dans tout cela une seule source de bonheur; c’était un des humains les plus rapprochés de l’espèce animale qu’il soit possible de rencontrer. On regrettera sans doute que je n’introduise pas à sa place un père sentimental, qui eût attendri mes pages, et augmenté l’effet pathétique de ce qui va suivre; mais la vie, mais la réalité, mais le monde comme il est, ne se prêtent pas à des combinaisons aussi savantes. Le père des trois jeunes filles, ainsi que la plupart de ses confrères, était un intrépide chasseur; grâce à un long exercice, presque toujours ivre encore du vin de la veille, il revenait cependant sain et sauf à six heures du soir de ses excursions périlleuses. Le lendemain matin à cinq heures il recommençait, et sa vie se passait ainsi. Ses filles étaient pour lui comme si elles n’eussent pas existé; une de ses soeurs en prenait soin, ou plutôt, depuis qu’elles avaient perdu leur mère, enlevée à vingt-trois ans par la phthisie, elles étaient absolument livrées à elles-mêmes et au pressentiment du sort qui les attendait.

Caroline devait mourir la première.

Elle ne ressemblait en rien à ses deux soeurs, toutes deux plus âgées qu’elle; elle avait près de dix-sept ans. Plus jolie que belle et plus gracieuse que jolie, ses grands yeux bleus étincelaient d’un feu vif, dont l’éclat attristait: c’était la lampe prête à finir. La légèreté de sa course, la promptitude de ses réparties, l’abandon de ses jeux naïfs; une gaieté vive qui se mêlait à la précision de sa fin prochaine, contrastaient étrangement avec la douceur résignée d’Emma et l’expression ardente et passionnée de Marie.

Quand les trois soeurs étaient ensemble, c’était la plus jeune qui dominait les autres. Une nuance de son caractère se communiquait à ses deux soeurs, et ces caractères si différens s’harmonisaient, si je peux employer ce mot, avec un charme qu’il est également difficile d’exprimer et d’oublier.

A mesure que le mal faisait des progrès chez Caroline, sa vivacité, sa gaieté, augmentaient. La destruction intérieure, qui s’opérait peu à peu, semblait embellir sa victime. Vers la fin de l’hiver de 1816, il était facile de prévoir que le printemps, aussi fatal aux poitrinaires que l’automne, ne se passerait pas sans achever le sacrifice commencé. Je voyais avec terreur s’accomplir ce phénomène moral et physique, et les lentes approches de la mort, semblables à celles d’une mer calme et paisible, qui, dans son flux insensible, envahit lentement sa proie réservée. Alors il semble que toute l’ame, effrayée de voir de près le sort qui la menace, recule, se ramasse en elle-même, et double sa force et son énergie. Le visage de la pauvre enfant se colorait d’une teinte plus rosée chaque jour, comme le ciel s’anime et s’enflamme avant la nuit. A observer l’ardeur de ses yeux, l’agilité de ses mouvemens, vous eussiez dit que la santé tout à coup renaissante animait d’une sève nouvelle cette existence délicate, et que la vie, avec ses plaisirs et ses espérances, commençait à déployer pour elle des trésors dont la révélation l’enivrait. L’effet produit par ce mélange et cette lutte de la vie et de la joie avec la mort inévitable me rappelait un tableau assez peu connu de je ne sais quel maître de l’école hollandaise; ce peintre, plus philosophe que ses patiens rivaux, a représenté un tout petit enfant, qui sourit et qui se joue avec des hochets: étendu sur un blanc linceul, il est entouré de tous les emblèmes de la destruction: un crâne desséché soutient sa petite tête blonde; un osselet de mort roule entre ses jolis doigts. Le même contraste se trouvait entre cette jeune et naïve innocence et le tombeau qui la réclamait. Rien n’était plus triste ni plus touchant.

Jusqu’aux derniers instans de sa vie, la gaieté de la jeune fille se soutint. Personne ne la vit mourir. Un jour, vers la fin du mois de mai, elle se leva de très-bonne heure et descendit doucement dans le parloir où sa harpe était placée; ses deux soeurs n’étaient point levées. Sur les dix heures, elles trouvèrent Caroline, souriant encore; appuyée sur une ottomane, la tête penchée pour ne se relever jamais; ses doigts étaient glacés, et s’étendaient, comme pour ressaisir l’instrument qu’ils avaient quitté.

Je l’ai dit plus haut, ce récit est bien simple; il n’a ni incidens ni péripétie, et, pour toute catastrophe, une seule, la dernière. Je voudrais pourtant rappeler et faire revivre le souvenir de ces jeunes filles, qui ont traversé le monde sans y laisser de trace, comme le chant d’un oiseau traverse la feuillée. Je voudrais redire qu’elles ont vécu, redire comment elles ont péri. Je voudrais que leur nom inconnu ne fût pas perdu tout-à-fait. Je serais heureux si les diverses nuances de leur vie si passagère et si pure intéressaient quelques ames.

Emma Beatoun, plus âgée d’un an que Caroline, la suivit de près; c’était une personne supérieure et dont la raison avait mûri avant l’âge. Il y avait quelque chose de singulièrement profond dans sa pensée, de réfléchi et de noble dans sa conduite; sa figure était pâle; ses cheveux étaient blonds, et ses traits d’une régularité frappante. Dénuée de tout pédantisme, mais douée de talens d’un ordre peu commun, d’une facilité de compréhension et d’une justesse d’esprit dont j’ai vu peu d’exemples, elle voulait, comme sa soeur, et comme la plupart des personnes que cette cruelle maladie a marquées du sceau funèbre, vivre beaucoup en peu de temps. L’étude et les arts occupaient toutes ses journées: elle vivait de cette flamme intellectuelle dont l’intensité et l’éclat augmentaient chaque jour. Ces progrès, auxquels la vie allait bientôt manquer, causaient plus d’effroi encore que d’admiration. Elle n’avait pas vu le monde, mais elle le devinait. Un remarquable instinct d’observation, d’ailleurs si commun aux femmes, s’était développé chez elle dans la solitude où elle avait vécu; et, comme il arrive souvent aux solitaires, ses idées sur toutes choses étaient d’autant plus singulières et plus profondes qu’elle ignorait leur nouveauté: c’était de naïfs paradoxes.

Il nous arrivait assez souvent de parler d’ouvrages récemment publiés, et même du théâtre, qu’elle ne connaissait que par ses lectures.

«Voyez-vous, me disait-elle, il y a dans la plupart de ces livres mille choses que je ne puis souffrir; je sens que ce n’est pas vrai. Le faux me déplaît comme mensonge; dans les actions, dans les écrits, dans les arts, il me semble que le faux c’est le mal. Apprenez-moi pourquoi je le retrouve partout. Celui-ci affecte la simplicité; tel autre la grandeur. Votre Diderot, dont vous m’avez prié de lire une tragi-comédie, avec son amour prétendu pour la vérité, est le plus faux des hommes; chacun de ses personnages a un sermon dans la bouche; il est imposteur comme un chef de secte. D’autres sont faux et serviles comme des esclaves. Depuis que Walter Scott a écrit des romans gothiques, tout le monde l’imite, c’est insupportable. L’affectation est si déplaisante! c’est encore un mensonge. Dans tous ces efforts de littérateurs, la conscience manque; ils écrivent, non comme ils sentent, mais selon la manière qui doit, suivant eux, flatter le public: ce sont des courtisans et des acteurs; ils jouent un rôle, ils n’ont pas de personnage qui leur appartienne. Je crois quelquefois, quand je les lis, voir un homme monté sur des échasses; d’autres fois, ce sont des orgueilleux qui font les pauvres, et, dans leur simplicité prétendue, se revêtent de haillons pour qu’on les remarque. N’est-ce pas un Français qui a dit le premier que le langage humain fut donné à l’homme pour déguiser sa pensée? La plupart des écrivains ont apparemment choisi cette phrase pour mot d’ordre. Je conçois que vous, messieurs, qui avez été élevés dans des colléges latins et grecs, et qui vous préparez à pérorer dans les parlemens et dans les salons, vous trouviez tout cela fort beau; mais, nous autres femmes, nous ne comprenons guère ce travestissement universel que vous appelez littérature; ce que nous aimons, ce qui me plaît, du moins, c’est un trait de vérité, non affectée, comme il y en a tant chez Sterne, mais franche comme chez votre Molière, de ces mots qui abondent dans Shakespeare; de ces peintures qui se reconnaissent tout de suite, et dont on dit: C’est cela; de ces échappés de vue qui vous éclairent tout à coup, sans que l’auteur soit devant vous, la plume à la main, un masque sur le visage, tantôt comme un professeur prêt à vous endoctriner, tantôt comme un bouffon ou un comédien, pour vous redire ce que d’autres ont pensé, et détruire par là votre plaisir.»

Ainsi une jeune fille qui n’avait vu que les beaux gazons de son parc et les murs de briques du manor-house avait deviné la grande et seule division qui existe réellement dans les arts et dans les ouvrages de l’esprit; ainsi, dans la simplicité de ses vues profondes, elle avait dépassé de bien loin La Harpe et le docteur Blair. On s’étonnera de cette bizarrerie apparente. Cependant oublier combien il y a de rapports entre la vraie critique et l’observation de la nature humaine, c’est oublier combien ce qui est vraiment simple est nécessairement profond. Par leur instinctive connaissance du coeur, par leurs réflexions de tous les jours, ou plutôt par leurs émotions, qui se transforment en pensées, les femmes sont constamment plus rapprochées de la vérité que nous; et ces idées justes et sagaces, ces aperçus d’une finesse extrême, dont la source pure ne se mêle ni des préjugés de collége, ni de passions d’école, de coterie, de secte, de parti, de corporation, de profession, meurent presque toujours avec celles qui en ont été dotées. L’homme a mille carrières où il peut laisser une trace de sa vie, imprimer son passage et prouver qu’il a vécu. Pour les femmes, il n’en est pas ainsi; la réserve imposée à leur vie s’étend à leurs pensées. Rarement des circonstances spéciales viennent donner de la publicité et de l’avenir à ces sentimens, à ces opinions, à ces observations; soit que leurs jours s’écoulent au milieu des occupations, des plaisirs et des peines de la vie domestique, soit que leur tombeau s’ouvre avant la vieillesse, et que tout s’évanouisse à la fois, beauté, grâces, intelligence, faculté d’aimer, de sentir et de penser.

Ainsi disparut Emma Beatoun. Le seul peut-être entre tous les hommes qui ait pu entrevoir les éclairs de génie, les trésors de naïve et de modeste sagesse que cet esprit supérieur renfermait, j’ose à peine inscrire ici quelques-uns de mes souvenirs à cet égard, de peur qu’une légèreté trop commune n’élève un doute sur la véracité de ces souvenirs même. Tous les jugemens qu’elle portait émanant d’une pensée vierge et forte, et n’ayant rien d’emprunté ni de factice, étaient cependant précieux à recueillir. Je ne citerai qu’une de ses opinions, qui me paraît faite pour frapper les esprits, dans un temps où l’on s’occupe beaucoup de littérature étrangère. On sait qu’aux yeux de la plupart des critiques, le Roméo et Juliette de Shakspeare a semblé une brillante apothéose de l’amour, un chant élégiaque, une sorte de Bérénice anglaise. Dans cette supposition, ils se sont fatigués pour expliquer le style étrange, les concettis bizarres, les métaphores fantasques de Roméo; et Johnson, incapable d’expliquer l’énigme, s’est contenté d’accuser l’auteur, mais ce qu’un philologue et un lexicographe ne découvrent pas dans un poète, une jeune fille peut l’apercevoir.

«Il me semble (me disait un soir Emma Beatoun) qu’il y a quelque chose d’ironique dans Roméo, et que Shakspeare s’est un peu moqué de l’amour. Le jeune homme est un aimable garçon, plein de légèreté, d’étourderie, de tendresse et d’inconstance; son amour est de fantaisie et de caprice, et son langage est fantastique comme sa passion. Il aimait Rosalinde qui repoussait son hommage. Juliette se présente et reçoit ses voeux inconstans; tout entier à l’impulsion nouvelle qui le domine, Roméo ignore combien sa conduite est plaisante et insensée. C’est Mercutio, placé à côté de lui, qui se charge d’exprimer les intentions de Shakspeare, et qui passe son temps à railler l’amour et l’amoureux. Aussi quand ce rêve bizarre, cette fantaisie, ce songe vaporeux, se terminent par le meurtre, la douleur et le désespoir, Mercutio, dont la gaieté devient inutile ou déplacée, disparaît; le poète le tue et s’en débarrasse. Vous voyez bien qu’au lieu de chanter un hymne à l’amour, comme vous le prétendez, Shakspeare le montre, selon moi, comme un caprice né du moment, facile à détruire, fertile en douleurs, aussi périlleux dans ses suites que léger dans ses causes, comme un souffle passager qui enivre et qui empoisonne, qui exalte et qui tue.» C’est, je l’avoue, la meilleure critique que j’aie jamais entendue ou lue sur ce singulier ouvrage de Shakspeare.

Le mal avait pris chez Caroline une forme brillante et gaie qui semblait se moquer de sa victime. Pour Emma, les trois derniers mois de sa vie furent singulièrement pénibles: elle passait d’une langueur accablante à des angoisses insupportables; ce n’était plus qu’un fantôme. Sa soeur Marie la soignait, et rien ne paraissait l’attrister comme la présence de cette soeur, aussi condamnée, qui oubliait son propre destin pour adoucir les derniers momens de sa soeur. J’avais remarqué chez Emma un penchant assez vif pour l’exaltation religieuse; ses souffrances et l’aspect de la mort accrurent cette disposition qui prit vers la fin de sa vie un caractère d’enthousiasme très-prononcé. Sa soeur Marie, assise auprès de son chevet, écrivait sous sa dictée des hymnes ou chants religieux qu’elle composait quand elle se trouvait mieux. On sait que la versification anglaise offre peu d’obstacles, se charge de peu d’entraves, et que le sentiment poétique se meut librement dans le rhythme qu’il veut choisir. Ces hymnes de la mourante sont magnifiques; mais pour les reproduire dans leur énergie, le talent de Lamartine serait nécessaire. Un soir la vieille tante s’aperçut que les doigts blancs et amaigris d’Emma ne remuaient plus et restaient croisés sur sa poitrine; tout était fini!

Marie restait seule; c’était la plus âgée et la plus délicate des trois soeurs. Dans l’isolement où elle se trouvait, et douée d’un caractère passionné, qui sait si la mort ne fut pas un asile pour elle? Du moins elle la contempla sous cet aspect. Des symptômes assez légers, mais heureux, nous donnaient une lueur d’espérance. Son pouls était faible; mais le médecin s’applaudissait de ne pas y trouver le mouvement irrégulier de la fièvre. Ses joues ne se teignaient pas de cette rougeur pourprée qui apparaît ordinairement et fait tache au milieu de la livide pâleur des poitrinaires. Nous nous efforcions de lui communiquer nos espérances, et son père lui-même, que la mort de ses deux filles avait frappé d’une sorte de terreur, était plus assidu auprès de Marie; mais si on cherchait à lui persuader qu’elle devait vivre, elle secouait la tête et gardait le silence. Elle semblait nous dire: «Il y a des secrets que les mourans savent seuls.»

Bientôt une lassitude profonde s’empara d’elle; elle ne pouvait plus se lever dès qu’elle était assise. La mort paraissait vivre en elle. Quand nous l’avions placée sur le siége d’osier qui faisait face à la pelouse du château, ses membres fatigués, ses jointures sans ressort, ses nerfs détendus refusaient d’exécuter le moindre mouvement: il fallait la reporter dans son lit.

Le père avait repoussé, une année auparavant, les propositions d’un jeune étudiant d’Oxford, qui avait demandé Marie en mariage. C’était le fils d’un tory, et par conséquent un objet de haine pour le country gentleman, whig sans savoir pourquoi, et d’autant plus invincible dans ses décisions, une fois prises, que son intelligence était plus courte et plus bornée. Marie, dont l’ame ardente avait cru entrevoir le bonheur dans cette union, avait ressenti un profond chagrin en voyant son espoir détruit. On conseilla au père, qui voyait dépérir sa fille, maintenant unique, de sacrifier enfin sa vieille haine de whig à l’espérance de sauver Marie. Il se résolut, non sans peine, à écrire au jeune homme, qui malheureusement était parti pour l’Italie. Quatre mois s’écoulèrent, pendant lesquels la jeune fille s’éteignit lentement.

Lorsqu’il arriva, il était trop tard. Elle vivait encore, mais quelle existence! On voulut lui persuader qu’un voyage en Italie la ranimerait. «Non, disait-elle, je mourrai près de mes deux soeurs, et je serai ensevelie près d’elles. Nos trois tombeaux seront réunis dans le petit cimetière du village de Blantyre. Je veux que les arbres dont j’ai respiré l’odeur et écouté le murmure soient là, près de moi, près de nous. Ce sont, je le sens bien, des illusions et des chimères, les caprices d’un enfant; mais ne me les ôtez pas; ils me consolent.»

La vie fuyait lentement de son sein, comme un léger filet d’eau se perd en été, et disparaît dans le sable. La dernière scène de cette tragédie domestique fut déchirante. Le lieu de sépulture des habitans du village et de ceux du château est situé sur une colline asses élevée, près de l’église. Marie souffrait beaucoup, elle n’ignorait pas que la vivacité de l’air qu’on respire sur les hauteurs hâte les progrès de la phthisie; et plusieurs fois on s’était opposé à ce qu’elle allât visiter les tombeaux de Caroline et d’Emma. Parvenue au terme extrême de la maladie, et au moment où le dernier souffle, prêt à la quitter, vacillait, annonçant la venue de la mort par de nouvelles souffrances, elle voulut qu’on la portât auprès de ses deux soeurs, sur le siége d’osier de la pelouse.

On dut lui obéir; toute espérance était détruite, et résister à ses vives instances eût été une cruauté inutile. Henri et son père la suivirent. Quand elle fut arrivée au lieu qu’elle avait désigné, elle dit:

«Je me souviens d’avoir été là dimanche; on me soutenait, mais je pouvais encore marcher… Maintenant…

Henri cachait sa figure entre ses mains et pleurait.

«Mon ami, lui dit-elle, je vais là où sont mes soeurs, là où nous nous reverrons tous, là où nous nous retrouverons. Adieu… embrassez-moi une fois avant de mourir.»

Il se baissa; à peine eut-elle la force de l’entourer de ses bras… un long soupir s’échappa… c’était le dernier.

J’ai assisté aux funérailles de la dernière de ces infortunées; je l’ai vue descendre dans l’étroit et dernier séjour où elle repose. La stupide et muette douleur du père me pénétra. L’ame de cet homme était elle-même ébranlée. Quant à moi, le souvenir des trois soeurs ne m’a plus quitté. Que sont les grandes infortunes dont on nous parle, les angoisses des ambitions trompées qui remplissent l’histoire, les malheurs bruyans, les catastrophes éclatantes qui nous émeuvent parce qu’elles nous effraient, auprès de cette vie, de cette mort, de ce long supplice, de ce mouvement continuel, sensible, vers le terme fatal, de cette longue souffrance suivie d’un long oubli!

Nées avec tout ce qui donne le bonheur et le fait partager aux autres, faites pour aimer, pour être aimées, pour sentir toutes les affections du coeur, quelles traces ont-elles laissées au monde? Trois pierres funéraires dans le Rutlandshire. Souffrances du martyr, malheurs du génie, revers du héros, ont leur consolation et leur récompense; mais ici tant d’obscurité et tant de douleur! se voir mourir, se sentir s’éteindre! Non, dans la longue liste des douleurs humaines, il n’en est pas de plus dénuée de compensation et d’allégement que le sort de ces trois soeurs, cette existence qui ne fut qu’un sacrifice à la mort, une consécration de trois victimes.

Honoré de Balzac – Les Regrets

AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS.

On nous fera remarquer, nous nous y attendons bien, que la composition dramatique que l’on va lire n’est pas conséquente au titre de ce livre, qui promet des contes et non des proverbes; mais le moyen d’obtenir que l’imagination capricieuse à laquelle est dû ce recueil gardât, l’espace d’un volume, l’unité d’une forme littéraire? Dans ses habitudes fantasques, avoir conté pendant deux cents pages devenait une raison toute concluante pour quitter la forme du récit, et se jeter brusquement dans celle du drame; bien heureux le lecteur qu’elle n’ait pas eu l’idée de prendre sa lyre, pour formuler, sous le titre d’Inondations, de Stupéfactions, ou de Dévastations, deux ou trois confidences de poésie rêveuse.

Mais une chose bien autrement difficile à excuser, c’est l’atroce calomnie dirigée contre la nature humaine, dans une suite de scènes où l’on semble avoir voulu nier la religion des morts. Nous avons eu beau nous récrier sur la crudité de ce tableau, protester contre sa vérité, la mégère avec laquelle nous avions traité nous a répondu que nous étions d’honnêtes coeurs, simples et naïfs, qui n’avions rien observé, et qui prenions plaisir à nous leurrer d’agréables mensonges; elle nous a soutenu, par exemple, qu’un mari, venant à perdre sa femme, était quelquefois capable, non seulement de dîner, mais aussi de l’oublier le jour même de son enterrement. Elle s’est jetée dans une métaphysique incroyable pour nous prouver que les enfans, à l’exception de quelques-uns d’entre eux, chez lesquels la sensibilité se développait prématurément, n’avaient que l’intelligence de la douleur physique. Enfin elle a été jusqu’à prétendre qu’ordinairement les domestiques se souciaient fort peu de la mort de leurs maîtres, et qu’ils n’y voyaient guère que l’occasion d’un habit neuf, dans le cas où on leur faisait prendre le deuil.

Nous n’avons pas besoin de dire l’indignation profonde que nous a causée le développement de ces principes subversifs. Tout le monde sait, de reste, qu’un homme tombant dans le veuvage reste toujours de huit à quinze jours sans manger; que des enfans à la mamelle ont été vus pleurant à chaudes larmes le jour de la mort de leur mère, surtout quand la nourrice oubliait de leur donner à téter, et que, chez les anciens, des esclaves se précipitaient souvent au milieu du bûcher de leurs maîtres, afin de ne pas leur survivre. Obligés d’éditer, dans toute son atrocité, une conception immorale, nous nous empressons de faire ici nos réserves, en priant le public de croire qu’il n’a pas tenu à nous qu’elle ne fût pas publiée.

P.S. Nous déclarons en outre ne pas nous associer aux insinuations qu’on paraît avoir voulu diriger contre deux classes de femmes recommandables par les soins qu’elles rendent à l’humanité souffrante: celle des garde-malades, et celle des femmes dites entretenues.

PERSONNAGES.

Mme LAROCHE, garde-malade.

SOPHIE, ouvrière en linge.

ROYER, chef de division au ministère des affaires ecclésiastiques, officier de la légion-d’honneur.

BOISSEL, premier expéditionnaire de son cabinet.

UN APPRENTI IMPRIMEUR.

ERNEST ROYER, fils de Royer, âgé de cinq ans et quelques mois.

CHARLES, son ami, âgé de six ans.

MARGUERITE, cuisinière de Royer.

PICARD, dit COEUR-VOLANT, croque-mort.

DEUX PROCHES PARENS DE ROYER, DU CÔTÉ DE SA FEMME.

DEUX AMIS ET CONNAISSANCES.

UN GARÇON DE RESTAURANT.

Mme SAINT-LÉON, rentière.

JULIE, sa femme de chambre.

GUSTAVE, clerc de notaire.

Mme SAGOT, marbrière.

JEAN, ouvrier chez Mme Sagot.

LES REGRETS.

SCÈNE 1re.

(LUNDI SOIR SEPT HEURES.—Une chambre à coucher en désordre.—Sur la cheminée plusieurs fioles ayant contenu des potions.)

MADAME LAROCHE, versant dans une cuiller un restant de bouteille.

Pauvre chère femme! elle n’a pas eu le temps seulement de finir son looch. (Buvant.) Il était fameux pourtant. Faudra que j’en fasse compliment à M. Cadet. (S’approchant du lit où Sophie est occupée à coudre.) Ah ben! par exemple, vas-tu pas me coudre ça à points-arrière?

SOPHIE.

Mais il me semble, mame Laroche, qu’il faut que ça soye solide: c’est pas pour un jour que je l’ourle.

MADAME LAROCHE.

Sois donc tranquille, ça tiendra toujours assez bien pour jusqu’au cimetière; après ça c’est l’affaire aux vers.

SOPHIE.

Saprestie! êtes-vous philosophe! Elle vous parle de ça comme d’une demi-tasse à avaler.

MADAME LAROCHE.

Tu sens bien, chère petite, qu’on n’est pas venu jusqu’à mon âge, ayant gardé quantité de malades que beaucoup me sont passés dans les bras, sans se familiariser avec eux sur la chose de mourir. Car enfin qu’est-ce que la mort? c’est le terme, c’est déménager, c’est finir. Aujourd’hui pour demain, ça peut être notre tour.

SOPHIE.

S’entend, mère Laroche, que le vôtre est plus près que le mien.

MADAME LAROCHE.

Ah! mon Dieu, pauvre bichonne, j’ai vu encore périr plus d’une jeunesse. Tiens donc, la petite Leroy, qui allait sur ses dix ans, et qui vous a été troussée en trois jours de temps, la semaine passée.

SOPHIE.

Oui, mais d’abord les enfans sont bien plus susceptibles à mourir que les jeunes personnes.—Quel âge qu’elle avait, cette pauvre dame que je tiens là?

MADAME LAROCHE.

Vingt-neuf ans, à ce qu’elle disait. Moi je lui en aurais bien donné trente-trois ou trente-quatre.

SOPHIE.

C’est tout de même mourir jeune.

MADAME LAROCHE.

Je crois bien, c’est la fleur de notre âge; d’autant plus que si cette femme avait eu de la santé, il n’y avait rien de si heureux qu’elle.—Allonge donc tes points.—Adorée de son mari, qui a une très-jolie place…

SOPHIE.

Est-ce qu’il n’est pas pour les récompenses des mémorables journées?

MADAME LAROCHE.

Non, ça c’est à la mairerie; mais son bureau est rue de Grenelle. C’est lui qui fait payer les suminaires.

SOPHIE, d’un air dédaigneux.

Ah! un fanatique.

MADAME LAROCHE.

Eh bien! magine-toi qu’elle avait trois cachemires, deux français et un vrai des Indes…

SOPHIE.

Trois châles pour lors?

MADAME LAROCHE.

Une paire de boucles d’oreilles en diamans, des bagues l’impossible; montée en robes, en linge; que son mari ne la contrariait jamais, qu’elle ordonnait tout dans la maison; même que son fils qui est gentil tout plein est très-fort et très-grand pour son âge; avec tout ça fallait qu’elle fût pomonique.

SOPHIE.

C’est terrible, ça!

MADAME LAROCHE, d’un air capable.

Mais vois-tu ben, je l’ai dit quand j’ai vu son médecin: C’t'homme-là ne la réchappera pas.

SOPHIE.

Taisez-vous donc; vos médecins c’est tous des faiseurs d’embarras.—V’là qu’est fait, mère Laroche.

MADAME LAROCHE.

En te remerciant, ma fille.—Maintenant c’n'est pas le tout: faut que tu me sortes adroitement le petit paquet d’hardes, parce que moi, la portière a toujours l’habitude de m’appeler quand je passe, de manière que si je n’entrais pas pour jaser un peu dans sa loge, ça ferait un mauvais effet.—Tu fileras vite; alors toi t’auras le canezou.

SOPHIE.

Convenu.—Et vous, comme ça, vous allez rester toute la nuit auprès d’elle?

MADAME LAROCHE.

Pauvre chère femme, c’est le dernier service.

SOPHIE.

Je n’oserais jamais, moi.

MADAME LAROCHE.

Ah ben! par exemple, as-tu pas peur qu’elle vienne te tirer par les pieds? Comme dit l’auteur, va, les morts sont morts; laissons en paix leur cendre.

SOPHIE.

Bonsoir, mère Laroche.

MADAME LAROCHE.

Bonsoir, ma fille.—Ne t’amuse pas en route, que la mère serait inquiète. Vois-tu, le canezou qui est peut-être un peu élégant pour toi, tu pourrais ôter un rang; ça te ferait une jolie garniture de bonnet.

SOPHIE.

Oui, mame Laroche.

MADAME LAROCHE.

Attends, je descends avec toi. Je vais dire à la cuisine qu’on me fasse un peu de vin sacré! L’air de la nuit est mauvaise, il faut se tenir l’estomac chaud.

(Elles sortent.)

SCÈNE II.

(LUNDI SOIR HUIT HEURES.—Le cabinet de Royer.)

ROYER, BOISSEL.

BOISSEL, entrant.

Monsieur le directeur m’a fait demander?

ROYER.

Oui, mon cher Boissel. Entrez, vous savez le malheur qui m’est arrivé?

BOISSEL.

Hélas! oui, monsieur. Le garçon de bureau, en venant ce matin ici pour prendre le porte-feuille, a appris le décès de madame votre épouse, il nous l’a transmis.—Les bureaux sont dans la consternation.

ROYER, avec un soupir.

Que voulez-vous, mon ami?—Il n’y a rien de nouveau là-bas?

BOISSEL.

Nous avons eu la visite du secrétaire général; il a parcouru tous les bureaux.

ROYER.

Qui était avec lui?

BOISSEL.

M. Certain le chef.

ROYER, à part.

Petit intrigant! (Haut.) C’est incroyable qu’on ne puisse pas s’absenter un jour, et pour un motif aussi légitime, sans s’exposer à des désagrémens.

BOISSEL.

Je vous assure, monsieur, que monsieur le secrétaire général n’a pas du tout paru piqué de votre absence.

ROYER.

Piqué de mon absence! Il s’agit bien qu’il soit piqué ou non. Ne voyez-vous pas qu’il est de la dernière inconvenance, quand il y a un chef de service, de se faire accompagner par un de ses subalternes? Du moment que monsieur le secrétaire-général voulait faire sa visite ce jour-là, il devait me prévenir; j’aurais surmonté la préoccupation de ma juste douleur, je me serais arraché aux derniers embrassemens d’une épouse chérie, afin de me trouver à mon poste.

BOISSEL.

Moi, je sais bien que pour mon compte j’ai trouvé très-étonnante la conduite de M. Certain.

ROYER.

Du reste, je sais ce que j’ai à faire.—Dites-moi, mon cher Boissel.—Asseyez-vous donc.—Je veux vous demander un service…

BOISSEL.

Deux, monsieur le directeur.

ROYER.

Qu’est-ce que vous faites le soir?

BOISSEL.

Mon Dieu, nous sommes une société, des employés, un médecin, quelques avocats, il y a même là un homme, un ancien magistrat, je voudrais que vous le connussiez, un homme du premier mérite. Nous nous réunissons dans un café près de chez moi, on jase politique, on fait sa partie de dames ou de dominos; quand on est célibataire…

ROYER.

Voyez-vous, j’ai là une liste des personnes de ma connaissance auxquelles je veux envoyer des billets de faire-part. J’ai marqué aussi dans l’Almanach royal les différens fonctionnaires de l’ordre civil et militaire auxquels je compte en adresser…

BOISSEL.

Oui, monsieur.

ROYER.

Il faudrait me prendre cette liste et l’Almanach, avoir bien soin de n’oublier personne, et de votre belle écriture…

BOISSEL, riant.

Ah! monsieur le directeur.

ROYER.

Non, vraiment, vous avez une main superbe. Vous auriez donc la bonté de plier les lettres, de mettre les adresses, et à mesure qu’il y en aura un paquet de prêt, Cumilhac mon garçon de bureau viendra les prendre pour les porter. Avant minuit vous pouvez avoir fini tout cela.

BOISSEL.

Oui, monsieur.

ROYER.

Ça ne vous contrarie pas de manquer votre partie ce soir?

BOISSEL.

Comment donc, monsieur le directeur!

ROYER.

Tenez, voilà précisément qu’on vient de l’imprimerie.

(Entre un apprenti.)

L’APPRENTI.

Bonsoir, monsieur la compagnie; v’la les billets de votre épouse.

ROYER.

Vous venez bien tard!

L’APPRENTI.

Ah! monsieur, dame c’est de l’ouvrage soigné qu’est long à tirer.

ROYER.

Comment, c’est là ce que M. Éverat a de mieux?

L’APPRENTI.

Monsieur ne les trouve pas bien?

ROYER.

Du tout. Ce papier est horrible, la vignette et d’un goût détestable. (Ayant lu.) Ah! et puis voilà qu’ils me mettent chevalier de la légion-d’honneur au lieu d’officier.

L’APPRENTI.

C’est ces animaux de compositeurs qui n’aura pas fait attention.

ROYER.

Remportez-moi ces lettres; je n’en veux pas.

BOISSEL.

J’observerai à monsieur le directeur que si la cérémonie est pour demain matin, il est bien tard pour que nous en fassions faire d’autres.

ROYER.

Mais, mon cher, voyez vous-même si l’on peut se servir de pareilles horreurs.

BOISSEL.

Je sais bien que c’est désagréable, mais des billets d’enterrement ne sont pas absolument pour faire trophée.

ROYER.

Dans six lignes une faute énorme!

BOISSEL.

Monsieur, je corrigerai à la main, et même comme ça le titre d’officier sera plus visible.

ROYER.

Allons, voyons, laissez ces lettres.

L’APPRENTI.

V’là, monsieur.

ROYER.

Vous direz à votre maître que je suis excessivement mécontent.

L’APPRENTI.

Oui, ‘sieur.

(Il sort.)

ROYER

Vous avez perdu quelque chose?

BOISSEL.

C’est mon canif que je cherche. Je l’ai sur moi ordinairement, mais précisément aujourd’hui…

ROYER.

Tenez, en voilà un et dépêchons-nous, car il faut absolument que nous ayons fini ce soir. (Se promenant à grands pas.) Certain avait-il l’air à son aise avec le secrétaire général?

BOISSEL.

Comme ça, monsieur.

ROYER.

Que lui disait-il?

BOISSEL.

Ah! je n’ai pas pu entendre. (Avec intention.) Mais j’ai bien regretté que vous ne fussiez pas là.

ROYER, vivement.

Pourquoi? Est-ce que vous pensez qu’il se soit passé quelque chose?

BOISSEL.

Non, monsieur; mais c’est que j’aurais fait ma demande d’augmentation, et j’ose croire que vous n’auriez pas dédaigné de l’appuyer. C’est bien de l’indiscrétion à moi; mais puis-je espérer…

ROYER.

Ah! mon pauvre Boissel, j’ai si peu le coeur a m’occuper d’affaires de bureaux.—Je vous laisse; je vous empêche de travailler; je vais tâcher de dormir un peu; toute la nuit dernière j’ai été sur pied, et j’ai un fils pour lequel il faut me conserver.

(Il sort.)

SCÈNE III.

(MARDI MIDI.)—La cour de la maison mortuaire.

ERNEST ROYER à une fenêtre, son chapeau sur la tête.

ERNEST.

Eh! dis-donc, Charles? bonjour!

CHARLES, paraissant à une fenêtre en face.

Tiens! t’es donc pas à ta pension?

ERNEST.

Non.

CHARLES.

Pourquoi donc?

ERNEST.

Je vais à l’enterrement de maman. Il s’ra j’ment beau, va; y aura trois voitures noires; je serai dans une.

CHARLES.

Oh! je voudrais-t’y y aller avec toi.

ERNEST.

Tu ne peux pas, tu n’es pas invité; si tu savais tout c’monde qu’il y a dans le salon!

CHARLES.

Mais, dis-donc, tu ne pleures pas?

ERNEST.

J’peux pas; j’ai pas envie.

CHARLES.

Moi j’ai j’ment pleuré quand ma grand’maman est morte.

ERNEST.

Elle t’grondait toujours.

CHARLES.

Je sais bien; mais papa et maman pleuraient, moi je pleurais aussi.

ERNEST.

Oh bien oui! mais papa ne pleure pas.

CHARLES.

Dis-donc: en revenant, tu viendras jouer?

ERNEST.

Si ma bonne veut.

CHARLES.

Nous jouerons à la garde nationale.

ERNEST.

Oui; mais alors je veux être Lafayette.

CHARLES.

Tu le seras: moi je serai artilleur.

ERNEST.

Nous ferons l’émeute.

CHARLES.

Ça y est.

ERNEST.

Otons-nous de la fenêtre, voilà un croque-mort qui se promène dans la cour; ma bonne m’a dit que ces hommes-là étaient très-méchans.

SCÈNE IV.

(MIDI ET DEMI.)

MARGUERITE, cuisinière de M. Royer, PICARD, dit Coeur-Volant, croque-mort.

PICARD, s’approchant de la porte de la cuisine.

Vous effondrez là, mademoiselle, une bien belle volaille; combien ça peut-il revenir une pièce comme ça?

MARGUERITE.

3 francs 10 sous, 4 francs.

PICARD.

Je vous demande ça, parce que dernièrement, à un repas de corps que nous fîmes, on nous compta une poularde beaucoup moins belle que celle-ci au prix de 6 francs.

MARGUERITE.

Oh! par exemple, on vous a joliment écorchés!

PICARD.

Eh bien! voyez, ma femme me soutenait que non.

MARGUERITE.

Votre femme? Vous êtes donc marié?

PICARD.

Comment donc? mais sans doute; ça vous étonne?

MARGUERITE.

Dam! il me semblait que vous deviez-t’-être célibataire.

PICARD.

Le monde est drôle: mais nous sommes presque tous mariés. Tel que vous me voyez, j’en suis à ma seconde femme; une grosse mère, bien fraîche, bien réjouie, qui tient une jolie boutique de fruiterie près de la Halle, et qui avait plus d’un soupirant encore. Mais je n’ai eu qu’à me présenter pour obtenir la préférence.

MARGUERITE.

Ça vous rapporte donc bien votre place?

PICARD.

Ce n’est pas l’intérêt qui l’a décidée; c’est mon humeur, mon caractère franc et gai, mon physique: ensuite l’état n’est pas mauvais;—d’abord, nous, nous ne connaissons pas de morte saison.

MARGUERITE.

Ah! bien, dans nos pays c’est rien du tout que les sacquards14.

Note 14: (retour) Nom des croque-morts en Bourgogne.

PICARD.

Je crois bien. (Avec importance.) On porte à bras chez vous?

MARGUERITE.

Oui, monsieur.

PICARD.

C’est ça; mais ici vous voyez que nous sommes sur un autre pied. Les plus pauvres gens ne meurent qu’en voiture. Si je vous disais que ce convoi-là va coûter plus de 25 louis à la famille de la défunte!

MARGUERITE.

Comment! 25 louis pour enterrer madame?

PICARD.

Ah! c’était votre maîtresse? Je parie que vous ne la regrettez pas?

MARGUERITE.

Ma foi, pas trop.

PICARD.

Il paraît qu’elle n’était pas commode?

MARGUERITE.

Oh! d’abord, avant sa maladie, elle était très-regardante sur la dépense; et puis, après ça, depuis qu’elle était indisposée, fallait faire trente-six tisanes, se relever la nuit.

PICARD.

Ces malades sont si exigeans!

MARGUERITE.

Avec ça que la femme de chambre est très-paresseuse, tout me retombait sur les bras.

PICARD.

Il y a seulement huit jours, j’aurais pu vous indiquer une bien excellente place! une très-forte maison!

MARGUERITE.

Je ne quitterais toujours pas, maintenant, parce que un homme seul, je veux voir, ça peut devenir bon, et puis il va nous faire faire, à la femme de chambre et à moi, chacune deux robes pour deuil.

PICARD.

Alors, il ne serait pas délicat de sortir maintenant.

UNE VOIX.

Picard, ohé! Picard!

PICARD.

Pardon, mademoiselle, voilà qu’on enlève le corps, il faut que j’aille donner un coup de main. Au plaisir de vous revoir.

(Il sort.)

MARGUERITE.

Bonjour, monsieur. Il est aimable!

SCÈNE V.

(TROIS HEURES APRÈS MIDI.)—L’intérieur d’une voiture de deuil.

LE BEAU-FRÈRE de la défunte, SON COUSIN, DEUX ÉTRANGERS.

LE BEAU-FRÈRE.

Elle devait avoir de trente à trente-deux ans.

PREMIER ÉTRANGER.

C’est bien cela, l’âge critique pour les poitrinaires.

PREMIER ÉTRANGER.

Monsieur, sans indiscrétion, qu’avait-elle apportée en dot à Royer?

LE BEAU-FRÈRE.

60,000 francs.

DEUXIÈME ÉTRANGER.

J’aurais cru que c’était davantage. Mais, est-ce qu’il ne va pas être forcé de restituer cette somme?

LE BEAU-FRÈRE.

Du tout, monsieur, du tout; il y a un enfant.

DEUXIÈME ÉTRANGER.

Ah! fort bien.

(Moment de silence.)

PREMIER ÉTRANGER.

Ce sont toujours de fort tristes cérémonies que celles auxquelles nous allons assister.

LE BEAU-FRÈRE.

Sans doute.

PREMIER ÉTRANGER.

Avec ça, moi, qui vais immensément dans le monde, je connais tout Paris. En sorte que continuellement je me vois forcé de remplir de ces sortes de devoirs, qui sont très-pénibles.

LE COUSIN.

Mais en effet, monsieur, j’ai eu l’honneur de vous rencontrer dans plusieurs maisons, à ce qu’il me semble.

PREMIER ÉTRANGER.

Cela est possible; je vais partout.

LE COUSIN.

Par exemple! l’autre semaine n’ai-je pas eu l’honneur de dîner avec vous chez Mme d’Angremont?

PREMIER ÉTRANGER.

En effet, monsieur, j’y étais. Un dîner bien remarquable!

LE COUSIN.

Ah! tout-à-fait. Des truffes à profusion, des vins, tout ce qu’il y a de mieux; et puis, une maîtresse de maison faisant ses honneurs!…

PREMIER ÉTRANGER.

Admirablement.

LE COUSIN.

Monsieur, autant que je me rappelle, vous n’êtes pas resté la soirée?

PREMIER ÉTRANGER.

Non, monsieur; ma femme était à l’Opéra, et je fus la chercher.

LE COUSIN.

Vous avez beaucoup perdu: il y avait immensément de jolies femmes: on a joué un proverbe de Théodore Leclercq; Mme d’Angremont y a été charmante.

LE BEAU-FRÈRE.

C’est un homme qui a bien de l’esprit, ce Théodore Leclercq!

PREMIER ÉTRANGER.

Excessivement d’esprit, monsieur; et puis véritablement une gaieté,—à faire rire des morts.

DEUXIÈME ÉTRANGER.

Nous voilà, je crois, au cimetière.

LE COUSIN.

Oui, où par parenthèse nous allons avoir de la boue jusqu’à la cheville.

LE BEAU-FRÈRE, au cousin.

Ah ça! Adolphe, ne nous perdons pas. Tu sais que nous avons un rendez-vous chez Véry à six heures moins un quart. Les voitures vous ramenant chez vous, nous nous ferons jeter par le cocher au Perron.

(Ils sortent de la voiture et entrent au cimetière.)

SCÈNE VI.

(MARDI, SEPT HEURES.)—Un salon de restaurateur.

ROYER.

Garçon, la carte et un bol.

LE GARÇON.

V’là, m’sieur. (Dictant, au comptoir.) Bouteille de bordeaux, julienne, filet sauté aux truffes, saumon sauce câpres, pâté de foie gras, cardons au jus, salade, gelée d’orange, café. (Apportant la carte.) V’là, m’sieur.

ROYER, à part.

Ce restaurant n’est pas mauvais.—Mon chapeau, garçon.

(Il sort.)

SCÈNE VII.

(MARDI, HUIT HEURES).—Un salon.

Mme SAINT-LÉON, GUSTAVE.

MADAME SAINT-LÉON.

Mon Dieu, tu sais bien, Gustave, que je t’aime et que j’aime le spectacle; mais je ne puis pas y aller ce soir: il viendra, j’en suis sûre.

GUSTAVE.

Allons donc, aujourd’hui qu’il a enterré sa femme?

MADAME SAINT-LÉON.

Raison de plus, puisqu’il vient tous les soirs. Aujourd’hui il aura besoin de se distraire, alors il me tombera sur les bras.

GUSTAVE, d’un air boudeur.

C’est bien gai?

MADAME SAINT-LÉON.

Il me semble, monsieur, que je suis ici la première victime; vous n’avez pas de raison.

GUSTAVE.

Mais au moins tâche d’être libre pour notre partie de campagne.

MADAME SAINT-LÉON.

Sois tranquille.

JULIE, accourant.

Vite, vite, monsieur Gustave, partez; voilà monsieur qui est en bas.

MADAME SAINT-LÉON

Là, qu’est-ce que je te disais?

GUSTAVE, prenant son chapeau.

Le ciel le confonde. Je vais monter un étage, j’aurai l’air de venir du troisième. A demain.

(Il sort.)

MADAME SAINT-LÉON, arrangeant ses cheveux et ajustant sa collerette.

Cela va faire une petite soirée bien amusante! Il faudra qu’il la paie. Il a eu l’air de ne pas m’entendre l’autre jour, mais je vais aujourd’hui, positivement, lui demander le cachemire de sa femme.

SCÈNE VIII.

(HUIT HEURES UN QUART.)

Mme SAINT-LÉON, ROYER, d’un front soucieux.

MADAME SAINT-LÉON, d’un air affectueux.

Ah! vous voilà, mon ami; j’avais peur que vous ne vinssiez pas ce soir; je n’ai fait que penser à vous toute la matinée. Vont avez dû être bien ennuyé! Comment allez-vous?

ROYER, avec un soupir.

Je suis tout malingre.

MADAME SAINT-LÉON.

Je conçois cela. (Avec hésitation.) Est-ce que vous avez été au cimetière?

ROYER.

Non, ce n’est pas l’usage… J’ai été à mon bureau.

MADAME SAINT-LÉON.

Comment, aujourd’hui?

ROYER.

Oui, ils sont là deux ou trois intrigans toujours prêts, quand on s’absente, à entamer votre position; d’ailleurs j’avais un travail pressé qui ne pouvait guère se remettre, une circulaire très-délicate sur l’enseignement primaire. Eh bien! je m’en suis encore tiré; je crois qu’elle sera remarquée; je vous l’apporterai demain soir dans le Messager.

MADAME SAINT-LÉON.

Je la lirai avec plaisir. (A part.) Avec beaucoup de plaisir.

(Moment de silence.)

ROYER.

Voulez-vous sonner Julie, qu’elle m’apporte un peu de rhum; j’ai mal à l’estomac.

MADAME SAINT-LÉON.

La cave est sur la console.—Vous n’avez peut-être pas dîné?

ROYER.

Si fait; j’ai essayé de manger quelques cuillerées de potage et une aile de volaille, ça ne m’a pas passé. (Il boit un verre de rhum.)—Le ministre a été fort content de mon dernier rapport.

MADAME SAINT-LÉON.

Ah!

ROYER.

Il en a fait presque tout l’exposé des motifs de son projet de loi.

MADAME SAINT-LÉON.

C’est très-affable.—(Moment de silence.) J’ai vu Mme Saint-Phal aujourd’hui, elle m’a fort demandé de vos nouvelles.

ROYER.

A propos, je l’ai rencontrée l’autre soir, elle ne m’a pas vu; elle était avec un grand jeune homme blond.

MADAME SAINT-LÉON.

Ah! tout de suite de mauvaises idées!

ROYER.

Non; mais cette femme-là est très-légère, et je ne me soucie pas que vous la voyiez beaucoup.

MADAME SAINT-LÉON.

Mon Dieu! je ne la reçois presque jamais. Elle est venue aujourd’hui, parce qu’elle avait un grand bonheur à me conter.

ROYER.

Qu’est-ce que c’est que ce bonheur?

MADAME SAINT-LÉON

Ah! mon Dieu, elle venait me dire que le général était en marché de quelque chose pour elle qu’elle désirait depuis long-temps.

ROYER.

Quelque chose qu’elle désirait depuis long-temps?

MADAME SAINT-LÉON, négligemment.

Oui, un châle!—un cachemire!

ROYER.

Ah!

MADAME SAINT-LÉON.

Du reste, ce n’est pas un cachemire neuf, c’est une Anglaise qui veut se défaire d’un.

ROYER.

Vos lampes vont bien mal, ma chère!

MADAME SAINT-LÉON

Mais non, c’est que la mèche n’est pas assez levée. —Il paraît que cette Anglaise en a six.

ROYER.

Eh bien! je suis sûr qu’elle ne les met pas.

MADAME SAINT-LÉON.

C’est possible, lorsqu’on en a tant; mais celles qui n’en ont qu’un…

ROYER.

S’en lassent tout aussi bien!

MADAME SAINT-LÉON.

Mais, mon ami, il faut toujours un châle.

ROYER.

Sans doute; mais les châles français, comme celui que je vous ai donné, valent bien les châles étrangers, dont les dessins sont horribles. D’ailleurs, qu’est-ce que ça prouve, un cachemire?

MADAME SAINT-LÉON

Qu’est-ce que prouve la croix de la légion-d’honneur que vous voulez tous avoir? Jouissance d’amour-propre; au moins on n’a pas l’air d’une grisette.

ROYER.

On peut très-bien avoir l’air distingué sans cela.

MADAME SAINT-LÉON

Alors pourquoi en aviez-vous acheté un des Indes à votre femme?

ROYER.

Parce qu’avec la dot qu’elle m’apportait, j’étais tenu à une corbeille convenable, et que dans une corbeille convenable il y a toujours au moins quelques diamans et un cachemire.

MADAME SAINT-LÉON

Je suis sûre qu’elle le portait, elle!

ROYER.

Très-peu.

MADAME SAINT-LÉON

Tant pis; parce que s’il avait été un peu fané, je vous l’aurait repris.

ROYER.

Je ne vous l’aurais pas vendu.

MADAME SAINT-LÉON, souriant.

Vous aimeriez mieux me le donner?

ROYER.

Pas davantage!

MADAME SAINT-LÉON.

Qu’est-ce que vous comptez donc en faire?

ROYER.

Rien; mais il n’est pas convenable qu’une chose que ma femme a portée…

MADAME SAINT-LÉON, avec ironie.

Passe aux mains de la femme que vous aimez?

ROYER.

Je ne dis pas cela.

MADAME SAINT LÉON.

Mon Dieu si, monsieur, c’est votre pensée, et c’est précisément pour cela que j’avais envie de ce châle. Je voulais voir si vous ne mettiez pas de différence entre votre femme et moi, si vous me croyez digne des mêmes égards que vous aviez pour elle…

ROYER.

Pourquoi ne me demandez-vous pas aussi ses diamans?

MADAME SAINT LÉON, avec dignité.

Des diamans, monsieur, sont comme de l’argent; ils ont une valeur réelle, tandis qu’un objet de toilette, qui a été porté…

ROYER.

Sais-tu que tu plaides bien?

MADAME SAINT LÉON.

Eh bien! écoute, Alfred, prête-le-moi pour quelques mois; je te le rendrai après. (S’approchant de lui, et arrangeant le noeud de sa cravate.) Si tu savais, ça m’irait si bien!

ROYER.

Non, je le donnerai à ma belle-soeur.

MADAME SAINT LÉON, allant s’asseoir sur un sofa à l’autre bout du salon.

C’est vrai, ce sera plus convenable.

ROYER.

Tu vas bouder?

MADAME SAINT LÉON.

Non, monsieur; vous êtes bien libre de me préférer les personnes de votre famille.

ROYER.

Allons! des folies maintenant.

MADAME SAINT LÉON.

J’ai un malheur; je ne sais pas, comme Mme Saint-Phal, donner des inquiétudes. Ce sont celles-là qu’on aime!

ROYER, assis auprès d’elle.

Voyons, Irma, ne pleure pas, et embrasse-moi.

MADAME SAINT LÉON.

Non, monsieur.

ROYER.

Comment tu ne veux pas m’embrasser, moi qui suis aujourd’hui si triste, si à plaindre? Voyons, nous arrangerons tout cela.

MADAME SAINT LÉON.

Nous n’arrangerons rien, car je ne veux rien de vous.

ROYER.

Irma!

MADAME SAINT-LÉON, le repoussant.

Laissez-moi, monsieur.

ROYER.

Ma petite Irma!

MADAME SAINT-LÉON.

Du tout, monsieur; non, je ne veux pas; laissez-moi.

SCÈNE IX.

(NEUF HEURES.)—L’atelier de M. Sagot, marbrier près le cimetière Mont-Parnasse.

MADAME SAGOT.

Tenez, Jean, voilà une épitaphe qu’il faudra graver le plus tôt possible sur cette pierre-là. On a bien recommandé de ne pas faire attendre.

JEAN, lisant.

Ci-gît Jeanne-Marie Perrault, femme de M. Royer, chef de division aux affaires ecclésiastiques, officier de la Légion-d’Honneur, morte à l’âge de trente-deux ans. Elle fut bonne mère, bonne épouse. Son époux et son fils inconsolables lui ont élevé ce monument.

De profundis.

C’est bien, madame, je ferai ça demain.

MADAME SAGOT.

Dès que vous aurez fini votre pierre, vous irez la poser, et vous mettrez au-dessus une couronne d’immortelles.

JEAN.

Oui, madame; bonsoir.

MADAME SAGOT.

Bonsoir, Jean.

SCÈNE X.

(NEUF HEURES UNE MINUTE.)—Le salon de Mme Saint-Léon.

MADAME SAINT-LÉON, arrangeant ses cheveux et ajustant sa collerette.

Vous êtes insupportable.—Eh bien! vous vous en allez?

ROYER.

Oui, je suis fatigué; j’ai eu tant d’émotions aujourd’hui! J’ai besoin de repos. Je vous apporterai le châle demain; mais vous ne le mettrez pas de quelque temps. Qu’on n’aille pas le reconnaître sur vos épaules.

MADAME SAINT-LÉON.

Oui, mon ami.

ROYER.

Adieu, petite.

MADAME SAINT-LÉON.

Vous ne m’embrassez pas? (Il l’embrasse et sort.)

SCÈNE XI.

(NEUF HEURES CINQ MINUTES.)

MADAME SAINT-LÉON.

Julie, Julie, je l’aurai demain.

JULIE.

Quoi donc, madame?

MADAME SAINT-LÉON.

Le cachemire.

JULIE, se jetant à son cou.

Oh! madame, que je suis contente! Comme ça va vous aller!

MADAME SAINT-LÉON.

Tu n’as qu’à aller chercher demain mon petit châle rayé, chez le dégraisseur; je te le donne.

JULIE.

Que vous êtes bonne; mais c’est le cachemire que je voudrais vous voir.

MADAME SAINT-LÉON.

Dis donc? Mme Saint-Phal qui n’a jamais pu en avoir un, depuis deux ans qu’elle intrigue auprès du général.

JULIE.

Elle va être désolée.

MADAME SAINT-LÉON.

Tu ne sais pas? j’ai une idée. Il est de très-bonne heure encore; si nous allions chez elle pour lui conter la nouvelle?

JULIE.

Ah! oui, madame; il y a de quoi l’empêcher de dormir cette nuit.

MADAME SAINT-LÉON.

Eh bien! cours t’arranger; moi je vais mettre mon chapeau.

(Elles sortent toutes deux.)

SCÈNE XII

(MARDI SOIR, DIX HEURES.)—La chambre à coucher de Royer. Sur un panneau auprès de la cheminée le portrait de sa femme.

ROYER, COIFFÉ DE NUIT, EN CALEÇON, PRÊT A SE METTRE AU LIT; MARGUERITE.

ROYER.

…Comme du temps de ma femme, un livre de compte que j’arrêterai.—Avez-vous eu le soin de mettre le lit à l’air?

MARGUERITE.

Oui, monsieur; il y est resté toute la journée.

ROYER.

Il ne faudrait pas le laisser cette nuit, il n’y aurait qu’à pleuvoir.

MARGUERITE.

Je l’ai ôté, monsieur.

ROYER, prenant sa montre pour la monter.

Quelle heure est-il à la pendule?

MARGUERITE.

Il est, il est… Elle est arrêtée.

ROYER.

C’est juste; dans tout ce tracas d’hier j’ai oublié de la monter. Voyez l’heure qu’il est au salon.

MARGUERITE.

Dix heures dix minutes.

ROYER, près de la pendule.

Voyons, tenez la cage, et prenez garde de la laisser tomber.

(Il monte la pendule, et fait sonner les heures.)

MARGUERITE.

Ah! mon Dieu, que j’ai eu peur!

ROYER.

Qu’est-ce que c’est donc?

MARGUERITE.

C’est le portrait de madame; imaginez-vous, monsieur, il m’a semblé qu’il me regardait.

ROYER.

Allons, sotte que vous êtes.—Vous dites qu’il était dix heures…

MARGUERITE.

Dix minutes, monsieur.

ROYER.

Mettons dix minutes et demie.—Donnez-moi la cage.—Là, je suis bien aise d’avoir fait cette opération; je n’aime pas à ne point entendre sonner l’heure la nuit quand je me réveille.

MARGUERITE.

Monsieur n’a plus rien à me commander?

ROYER.

Non. (La rappelant.) Ayez-moi demain des sardines fraîches pour mon déjeuner, et réveillez-moi à huit heures.

MARGUERITE.

Oui, monsieur.—Monsieur, je voulais vous dire pour la couturière…

ROYER.

C’est bien, c’est bien, nous reparlerons de ça. Bonsoir.

(Marguerite sort.)

ROYER, lisant le journal du soir.

Diable! la loi a passé à une grande majorité: allons, bravo, monsieur le ministre; avec votre permission, je m’en vais remettre la lecture de notre discours à demain; je tombe de sommeil.

(Il éteint sa bougie et s’endort.)

Honoré de Balzac – Le Grand d’Espagne

Lors de l’expédition entreprise en 1823-4, par le roi Louis XVIII, pour sauver Ferdinand VII du régime constitutionnel, je me trouvais, par hasard, à Tours, sur la route d’Espagne.

La veille de mon départ, j’allai au bal chez une des plus aimables femmes de cette ville où l’on sait s’amusait mieux que dans aucune autre capitale de province; et, peu de temps avant le souper, car on soupe encore à Tours, je me joignis à un groupe de causeurs au milieu duquel un monsieur qui m’était inconnu racontait une aventure.

L’orateur, venu fort tard au bal, avait, je crois, dîné chez le receveur général. En entrant, il s’était mis à une table d’écarté; puis, après avoir passé plusieurs fois, au grand contentement de ses parieurs, dont le côté perdait, il s’était levé, vaincu par un sous-lieutenant de carabiniers; et, pour se consoler, il avait pris part à une conversation sur l’Espagne, sujet habituel de mille dissertations inutiles.

Pendant le récit, j’examinais avec un intérêt involontaire la figure et la personne du narrateur. C’était un de ces êtres à mille faces qui ont des ressemblances avec tant de types que l’observateur reste indécis, et ne sait s’il faut les classer parmi les gens de génie obscurs ou parmi les intrigans subalternes.

D’abord il était décoré d’un ruban rouge; or ce symbole trop prodigué ne préjuge plus rien en faveur de personne; il avait un habit vert, et je n’aime pas les habits verts au bal, lorsque la mode ordonne à tout le monde d’y porter un habit noir; puis il avait de petites boucles d’acier à ses souliers, au lieu d’un noeud de ruban; sa culotte était d’un casimir horriblement usé, sa cravate mal mise; bref, je vis bien qu’il ne tenait pas beaucoup au costume: ce pouvait être un artiste!

Ses manières et sa voix avaient je ne sais quoi de commun, et sa figure, en proie aux rougeurs que les travaux de la digestion y imprimaient, ne rehaussait par aucun trait saillant l’ensemble de sa personne; il avait le front découvert et peu de cheveux sur la tête. D’après tous ces diagnostics, j’hésitais à en faire, soit un conseiller de préfecture, soit un ancien commissaire des guerres; lorsque, lui voyant poser la main sur la manche de son voisin d’une manière magistrale, je le jetai dans la classe des plumitifs, des bureaucrates et consorts.

Enfin je fus tout-à-fait convaincu de la vérité de mon observation en remarquant qu’il n’était écouté que pour son histoire; aucun de ses auditeurs ne lui accordait cette attention soumise et ces regards complaisans qui sont le privilége des gens hautement considérés.

Je ne sais si vous voyez bien l’homme, se bourrant le nez de prises de tabac, parlant avec la prestesse des gens empressés de finir leur discours, de peur qu’on ne les abandonne; du reste s’exprimant avec une grande facilité, contant bien, peignant d’un trait, et jovial comme un loustic de régiment.

Pour vous sauver l’ennui des digressions, je me permets de traduire son histoire en style de conteur, et d’y donner cette façon didactique nécessaire aux récits qui, de la causerie familière, passent à l’état typographique.

Quelque temps après son entrée à Madrid, le grand-duc de Berg invita les principaux personnages de cette ville à une fête française offerte par l’armée à la capitale nouvellement conquise. Malgré la splendeur du gala, les Espagnols n’y furent pas très-rieurs; leurs femmes dansèrent peu; en somme, les conviés jouèrent, et perdirent ou gagnèrent beaucoup.

Les jardins du palais étaient illuminés assez splendidement pour que les dames pussent s’y promener avec autant de sécurité qu’elles l’eussent fait en plein jour… La fête était impérialement belle, et rien ne fut épargné dans le but de donner aux Espagnols une haute idée de l’empereur, s’ils voulaient le juger d’après ses lieutenans.

Dans un bosquet assez voisin du palais, entre une heure et deux du matin, plusieurs militaires français s’entretenaient des chances de la guerre, et de l’avenir peu rassurant que pronostiquait l’attitude même des Espagnols présens à cette pompeuse fête.

—Ma foi, dit un Français dont le costume indiquait le chirurgien en chef de quelque corps d’armée, hier j’ai formellement demandé mon rappel au prince Murat. Sans avoir précisément peur de laisser mes os dans la Péninsule, je préfère aller panser les blessures faites par nos bons voisins les Allemands; leurs armes ne vont pas si avant dans le torse que les poignards castillans… Puis, la crainte de l’Espagne est, chez moi, comme une superstition… Dès mon enfance j’ai lu des livres espagnols, un tas d’aventures sombres et mille histoires de ce pays, qui m’ont vivement prévenu contre les moeurs de ses habitans… Eh bien! depuis notre entrée à Madrid, il m’est arrivé d’être déjà, sinon le héros, du moins le complice de quelque périlleuse intrigue, aussi noire, aussi obscure que peut l’être un roman de lady Radcliffe… Or comme j’écoute assez mes pressentimens, dès demain je détale… Murat ne me refusera certes pas mon congé; car, nous autres, grâces aux services secrets que nous rendons, nous avons des protections toujours efficaces…

—Puisque tu tires ta crampe, dis-nous ton événement!… s’écria un colonel, vieux républicain qui du beau langage et des courtisaneries impériales ne se souciait guère.

Là-dessus le chirurgien en chef regarda soigneusement autour de lui, parut chercher à reconnaître les figures de ceux qui l’environnaient; et, sûr qu’aucun Espagnol n’était dans le voisinage, il dit:

—Puisque nous sommes tous Français!… volontiers, colonel Charrin…

—Il y a six jours, reprit-il, je revenais tranquillement à mon logis, vers onze heures du soir, après avoir quitté le général Latour, dont l’hôtel se trouve à quelques pas du mien, dans ma rue; nous sortions tous deux de chez l’ordonnateur en chef, où nous avions fait une bouillotte assez animée… Tout à coup, au coin d’une petite rue, deux inconnus, ou plutôt deux diables, se jettent sur moi, et m’entortillent la tête et les bras dans un grand manteau… Je criai, vous devez me croire, comme un chien fouetté; mais le drap étouffa ma voix, puis je fus transporté dans une voiture avec une rapidité merveilleuse; et, quand mes deux compagnons me débarrassèrent du sacré manteau, j’entendis une voix de femme et ces désolantes paroles dites en mauvais français:

—Si vous criez ou si vous faites mine de vous échapper, si vous vous permettez le moindre geste équivoque, le monsieur qui est devant vous est capable de vous poignarder sans scrupule. Ainsi tenez-vous tranquille. Maintenant je vais vous apprendre la cause de votre enlèvement… Si vous voulez vous donner la peine d’étendre votre main vers moi, vous trouverez entre nous deux vos instrumens de chirurgie que nous avons envoyé chercher chez vous de votre part; ils vous seront sans doute nécessaires. Nous vous emmenons dans une maison où votre présence est indispensable… Il s’agit de sauver l’honneur d’une dame. Elle est en ce moment sur le point d’accoucher d’un enfant dont elle fait présent à son amant à l’insu de son mari. Quoique celui-ci quitte peu sa femme dont il est toujours passionnément épris, et qu’il la surveille avec toute l’attention de la jalousie espagnole, elle a su lui cacher sa grossesse. Il la croit malade. Nous vous emmenons pour faire l’accouchement. Ainsi vous voyez que les dangers de l’entreprise ne vous concernent pas: seulement obéissez-nous; autrement l’ami de cette dame, qui est en face de vous dans la voiture, et qui ne sait pas un mot de français, vous poignarderait à la moindre imprudence…

—Et qui êtes-vous, lui dis-je en cherchant la main de mon interlocutrice, dont le bras était enveloppé dans la manche d’un habit d’uniforme…

—Je suis la camariste de madame, sa confidente, et toute prête à vous récompenser par moi-même, si vous vous prêtez galamment aux exigences de notre situation.

—Volontiers!… dis-je en me voyant embarqué de force dans une aventure dangereuse.

Alors, à la faveur de l’ombre, je vérifiai si la figure et les formes de la camariste étaient en harmonie avec toutes les idées que les sons riches et gutturaux de sa voix m’avaient inspirées…

La camariste s’était sans doute soumise par avance à tous les hasards de ce singulier enlèvement, car elle garda le plus complaisant de tous les silences, et la voiture n’eut pas roulé pendant plus de dix minutes dans Madrid qu’elle reçut et me rendit un baiser très-passionné.

Le monsieur que j’avais en vis-a-vis ne s’offensa point de quelques coups de pied dont je le gratifiai fort involontairement; mais comme il n’entendait pas le français, je présume qu’il n’y fit pas attention.

—Je ne puis être votre maîtresse qu’à une seule condition, me dit la camariste en réponse aux bêtises que je lui débitais, emporté par la chaleur d’une passion improvisée, à laquelle tout faisait obstacle.

—Et laquelle?…

—Vous ne chercherez jamais à savoir à qui j’appartiens… Si je viens chez vous, ce sera de nuit, et vous me recevrez sans lumière.

Notre conversation en était là quand la voiture arriva près d’un mur de jardin.

—Laissez-moi vous bander les yeux!… me dit la camariste; mais vous vous appuyerez sur mon bras, et je vous conduirai moi-même.

Puis la camariste me serra sur les yeux et noua fortement derrière ma tête un mouchoir très-épais.

J’entendis le bruit d’une clef mise avec précaution dans la serrure d’une petite porte sans doute par le silencieux amant que j’avais eu pour vis-à-vis; et bientôt la femme de chambre, au corps cambré, et qui avait du meneho dans son allure, me conduisit, à travers les allées sablées d’un grand jardin, jusqu’à un certain endroit, où elle s’arrêta.

Par le bruit que nos pas firent dans l’air, je présumai que nous étions devant la maison.

—Silence, maintenant!… me dit-elle à l’oreille, et veillez bien sur vous-même!… Ne perdez pas de vue un seul de mes signes, car je ne pourrai plus vous parler sans danger pour nous deux, et il s’agit en ce moment de vous sauver la vie.

Puis, elle ajouta, mais à haute voix:

—Madame est dans une chambre au rez-de-chaussée; pour y arriver, il nous faudra passer dans la chambre et devant le lit de son mari; ainsi ne toussez pas, marchez doucement, et suivez-moi bien, de peur de heurter quelques meubles, ou de mettre les pieds hors du tapis que j’ai disposé sous nos pas…

Ici l’amant grogna sourdement, comme un homme impatienté de tant de retards. La camariste se tut; j’entendis ouvrir une porte, je sentis l’air chaud d’un appartement, et nous allâmes à pas de loup, comme des voleurs en expédition.

Enfin la douce main de la camariste m’ôta mon bandeau.

Je me trouvai dans une grande chambre, haute d’étage, et mal éclairée par une seule lampe fumeuse. La fenêtre était ouverte, mais elle avait été garnie de gros barreaux de fer par le jaloux mari; j’étais jeté là comme au fond d’un sac.

Il y avait à terre, sur une natte, une femme magnifique, dont la tête était couverte d’un voile de mousseline, mais à travers lequel ses yeux pleins de larmes brillaient de tout l’éclat des étoiles. Elle serrait avec force sur sa bouche un mouchoir de batiste, et le mordait si vigoureusement que ses dents l’avaient déchiré et y étaient entrées à moitié… Jamais je n’ai vu si beau corps, mais ce corps se tordait sous la douleur comme se tord une corde de harpe jetée au feu. La malheureuse avait fait deux arcs-boutans de ses jambes, en les appuyant sur une espèce de commode; et, de ses deux mains, elle se tenait aux bâtons d’une chaise en tendant ses bras, dont toutes les veines étaient horriblement gonflées. Elle ressemblait ainsi à un criminel dans les angoisses de la question…

Du reste, pas un cri, pas d’autre bruit que le sourd craquement de ses os, et nous étions là, tous trois, muets, immobiles…

Les ronflemens du mari retentissaient avec une constante régularité…

Je voulus examiner la camariste, mais elle avait remis le masque dont elle s’était sans doute débarrassée pendant la route, et je ne pus voir que deux yeux noirs et des formes bien prononcées qui bombaient fortement son uniforme. L’amant était également masqué. Quand il arriva, il jeta sur-le-champ des serviettes sur les jambes de sa maîtresse, et replia en double sur la figure le voile de mousseline.

Lorsque j’eus soigneusement observé cette femme, je reconnus, à certains symptômes jadis remarqués dans une bien triste circonstance de ma vie, que l’enfant était mort; alors je me penchai vers la camariste pour l’instruire de cet événement.

En ce moment, le défiant inconnu tira son poignard; mais j’eus le temps de tout dire à la femme-de-chambre, qui lui cria deux mots à voix basse.

En entendant mon arrêt, l’amant eut un léger frisson qui passa sur lui de pied à la tête comme un éclair, et il me sembla voir pâlir sa physionomie sous son masque de velours noir.

La camariste, saisissant un moment où cet homme au désespoir regardait la mourante qui devenait violette, me montra, par un geste, des verres de limonade tout préparés sur une table, en me faisant un signe négatif.

Je compris qu’il fallait m’abstenir de boire, malgré l’horrible chaleur qui me mettait en nage.

Tout à coup l’amant ayant soif prit un de ces verres, et but environ la moitié de la limonade qu’il contenait.

En ce moment, la dame eut une convulsion violente qui m’annonça l’heure favorable à la crise; et, prenant ma lancette, je la saignai, de force, au bras droit avec assez de bonheur. La camariste reçut dans des serviettes le sang qui jaillissait abondamment; puis l’inconnue tomba dans un abattement propice à mon opération… Je m’armai de courage, et je pus, après une heure de travail, extraire l’enfant par morceaux.

L’Espagnol, ne pensant plus à m’empoisonner, en comprenant que je venais de sauver sa maîtresse, pleurait sous son masque, et de grosses larmes roulaient, par instans, sur son manteau.

Du reste, la femme ne jeta pas un cri, mais elle mordait son mouchoir, tressaillait comme une bête fauve surprise, et suait à grosses gouttes.

Dans un instant horriblement critique, elle fit un geste pour montrer la chambre de son mari; le mari venait de se retourner; et, de nous quatre, elle seule avait entendu le froissement des draps, le bruissement du lit ou des rideaux.

Nous nous arrêtâmes, et à travers les trous de leurs masques, la camariste et l’amant se jetèrent des regards de feu…

Profitant de cette espèce de relâche, j’étendis la main pour prendre le verre de limonade que l’inconnu avait entamé; mais lui, croyant que j’allais boire un des verres pleins, bondit aussi légèrement qu’un chat, et posa son long poignard sur les deux verres empoisonnés. Il me laissa le sien, en me faisant un signe de tête pour me dire d’en boire le reste. Il y avait tant de choses, d’idées, de sentiment, dans ce signe et dans son vif mouvement, que je lui pardonnai presque les atroces combinaisons médités pour tuer et ensevelir toute mémoire de ces événemens.

Il me serra la main lorsque j’eus achevé de boire; puis, après avoir laissé échapper un mouvement convulsif, il enveloppa lui-même soigneusement les débris de son enfant; et quand, après deux heures de soins et de craintes, nous eûmes, la camariste et moi, recouché sa maîtresse, il me serra de nouveau les mains, et mit à mon insu, dans ma poche, des diamans sur papier. Mais, par parenthèse, comme j’ignorais le somptueux cadeau de l’Espagnol, mon domestique me vola ce trésor le surlendemain, et s’est enfui nanti d’une vraie fortune.

Je dis à l’oreille de la femme-de-chambre, et bien bas, les précautions qui restaient à prendre; puis je manifestai l’intention d’être libre. La camariste resta près de sa maîtresse, circonstance qui ne me rassura pas excessivement; mais je résolus de me tenir sur mes gardes. L’amant fit un paquet de l’enfant mort et des linges teints du sang de sa maîtresse; puis il le serra fortement, le cacha sous son manteau; et, me passant la main sur les yeux comme pour me dire de les fermer, il sortit le premier, en m’invitant par un geste à tenir le pan de son habit; ce que je fis, non sans donner un dernier regard à la camariste. Elle arracha son masque en voyant l’Espagnol dehors, et me montra la plus délicieuse figure du monde.

Je traversai les appartemens à la suite de l’amant; et quand je me trouvai dans le jardin, en plein air, j’avoue que je respirai comme si l’on m’eût ôté un poids énorme de dessus la poitrine. Je marchais à une distance respectueuse de mon guide, en veillant sur ses moindres mouvemens avec la plus grande attention.

Arrivés à la petite porte, il me prit par la main, et m’appuya sur les lèvres un cachet, monté en bague, que je lui avais vu à un doigt de la main gauche. Je compris toute la valeur de ce signe éloquent. Nous nous trouvâmes dans la rue; et, au lieu de la voiture, deux chevaux nous attendaient. Nous montâmes chacun sur une des deux bêtes; mon Espagnol s’empara de ma bride, la tint dans sa main gauche, prit entre ses dents les guides de sa monture, car il avait son paquet sanglant dans sa main droite, et nous partîmes avec la rapidité de l’éclair. Il me fut impossible de remarquer le moindre objet qui pût servir à me faire reconnaître la route que nous parcourûmes. Au petit jour, je me trouvai près de ma porte, et l’Espagnol s’enfuit, en se dirigeant vers la porte d’Atocha…

—Et vous n’avez rien aperçu qui puisse vous faire soupçonner à quelle femme vous aviez affaire?… dit un officier au chirurgien.

—Une seule chose… reprit-il. Quand je saignai l’inconnue, je remarquai sur son bras, à peu près au milieu, une petite envie, grosse comme une lentille, et environnée de poils bruns… Puis le palais m’a paru magnifique, immense; la façade ne finissait pas…

En ce moment, l’indiscret chirurgien s’arrêta, pâlit. Tous les yeux fixés sur les siens en suivirent la direction; et les Français virent un Espagnol enveloppé d’un manteau, dont le regard de feu brillait dans l’ombre, au milieu d’une touffe d’orangers où il se tenait debout.

L’écouteur disparut aussitôt avec une légèreté de sylphe, quand un jeune sous-lieutenant s’élança vivement sur lui.

—Sarpéjeu! mes amis, s’écria le chirurgien, cet oeil de basilic m’a glacé. J’entends sonner des cloches dans mes oreilles; et je vous fais mes adieux… vous m’enterrez ici!…

—Es-tu bête!… dit le colonel Charrin. Lecamus s’est mis à la piste l’espion, il saura bien nous en rendre raison.

—Hé bien! Lecamus?… s’écrièrent les officiers, en voyant revenir le sous-lieutenant tout essoufflé.

—Au diable!… répondit Lecamus. Il a passé, je crois, à travers les murailles; et, comme je ne pense pas qu’il soit sorcier, il est sans doute de la maison! il en connaît les passages, les détours, et m’a facilement échappé.

—Je suis perdu!… dit le chirurgien d’une voix sombre.

—Allons, sois calme!… répondirent les officiers; nous nous mettrons à tour de rôle chez toi, jusqu’à ton départ… et, pour ce soir, nous t’accompagnerons.

En effet, trois jeunes officiers, qui ayant perdu leur argent au jeu ne savaient plus que faire, reconduisirent le chirurgien à son logement, et s’offrirent à rester chez lui, ce qu’il accepta.

Le surlendemain, il avait obtenu son renvoi en France, et faisait tous ses préparatifs pour partir avec une dame à laquelle Murat donnait une forte escorte. Il achevait de dîner en compagnie de ses amis, lorsque son domestique vint le prévenir qu’une jeune dame voulait lui parler. Le chirurgien et les trois officiers descendirent aussitôt; mais l’inconnue ne put que dire à son amant:

—Prenez garde!…

Elle tomba morte.

C’était la camariste qui, se sentant empoisonnée, espérait arriver à temps pour sauver le chirurgien.

Le poison la défigura complétement.

—Diable! diable!… s’écria Lecamus, voilà ce qui s’appelle aimer!… il n’y a qu’une Espagnole au monde qui puisse trotter avec un monstre de poison dans son bocal!…

Le chirurgien restait singulièrement pensif. Enfin, pour noyer les sinistres pressentimens qui le tourmentaient, il se remit à table et but immodérément, ainsi que ses compagnons; puis tous, à moitié ivres, se couchèrent de bonne heure.

Au milieu de la nuit, le chirurgien fut réveillé par le bruit aigu que firent les anneaux de ses rideaux violemment tirés sur les tringles. Il se mit sur son séant, en proie à cette trépidation mécanique de toutes les fibres qui nous saisit au moment d’un semblable réveil. Alors il vit, debout devant lui, un Espagnol enveloppé dans son manteau. L’inconnu lui jetait le même regard brûlant, parti du buisson pendant la fête, et par lequel il avait déjà été si fatalement saisi.

Le chirurgien cria: Au secours!… A moi, mes amis!

Mais, à ce cri de détresse, l’Espagnol répondit d’abord par un rire amer:

—L’opium croît pour tout le monde!… dit-il.

Puis, après cette espèce de sentence, il lui montra ses trois amis profondément endormis; et, tirant avec brusquerie de dessous son manteau un bras de femme récemment coupé, il le présenta vivement au chirurgien, en lui montrant un signe semblable à celui qu’il avait si imprudemment décrit:

—Est-ce bien le même?… demanda-t-il.

A la lueur d’une lanterne posée sur le lit, le chirurgien, glacé d’effroi, répondit par un signe de tête; et, sans plus ample information, le mari de l’inconnu lui plongea son poignard dans le coeur!…

—Le conte est furieusement brun, dit un des auditeurs, mais il est encore plus invraisemblable; car pourriez-vous m’expliquer qui, du mort ou de l’Espagnol, vous a raconté cela?…

—Monsieur, répondit le narrateur, piqué de l’observation, comme fort heureusement le coup de poignard que j’ai reçu a glissé à droite au lieu d’aller à gauche, vous me permettrez de savoir un peu ma propre histoire… Je vous jure qu’il y a encore des nuits où je vois en rêve les deux sacrés yeux…

L’ancien chirurgien en chef s’arrêta, pâlit, et resta, la bouche ouverte, dans un véritable état d’épilepsie.

Nous nous retournâmes tous du côté du salon. A la porte était un grand d’Espagne, un afrancesados en exil, et arrivé depuis quinze jours en Touraine, avec sa famille. Il apparaissait pour la première fois dans le monde; et, venu fort tard, il visitait les salons, accompagné de sa femme dont le bras droit restait immobile.

Nous nous séparâmes en silence pour laisser passer ce couple, que nous ne vîmes pas sans une émotion profonde.

C’était un vrai tableau de Murillo! Le mari avait, sous des orbites creusés et noircis, des yeux de feu. Sa face était desséchée, son crâne sans cheveux, et son corps d’une maigreur effroyable.—La femme!… imaginez-la?—non!—vous ne la feriez pas vraie.—Elle avait une admirable taille; elle était pâle, mais belle encore; son teint, par un privilége inouï pour une Espagnole, était éclatant de blancheur; mais son regard tombait sur vous comme un jet de plomb fondu… son beau front, orné de perles, et blanc, ressemblait au marbre d’une tombe; il y avait un mort enseveli dans son coeur!… C’était la douleur espagnole dans tout son lustre.

Inutile de dire que le chirurgien avait disparu.

—Madame, demandai-je à la comtesse vers la fin de la soirée, par quel événement avez-vous donc perdu le bras?

—Dans la guerre de l’indépendance… dit-elle.

Honoré de Balzac – Aventures administratives d’une idée heureuse

- La France, monsieur le marquis, est, dit-on, un des pays où les bonnes idées trouvent le plus flatteur accueil. Elles y sont bien, de prime abord, un peu bafouées ; mais la raillerie est une espèce d’épreuve que les indigènes ont imaginé de leur faire subir. Y résistent-elles, le peuple ne tarde pas à s’en coiffer, à les gruger, à les adopter, à les ouvrir, à s’en nourrir ; semblable à votre singe Baboûn, qui ne manque jamais de houspiller ses noix avant de les croquer…
- Ohé ! prends tes bottes, allons en France !
- Monseigneur. dit le chat, il serait prudent de nous fourrer le cou, afin que le couteau dont ce peuple se sert pour éprouver les hommes glisse sur notre chignon, et ne nous défasse pas trop, si l’on voulait nous raser…
- Qu’est-ce à dire ?
- Une bagatelle, monsieur le marquis. Les Français emploient 1e ridicule pour douaner les bonnes idées qu’on leur apporte, et la guillotine pour plomber les hommes qu’ils exportent. Le ridicule et la guillotine sont deux institutions qui aident à gouverner et administrer le pays merveilleusement. Vous aurez mainte occasion de vous en apercevoir.
- Tu es un chat aussi prudent que bien botté.

(Histoire de la succession du marquis de Carabas dans le fief de Cocquatrix. Tome XXIII, chap. MCCCIV. Editio princeps, Leyde, Elzevir, avec fig. 1499, texte latin de von Felinus. Ouvr. rare.)

 

FANTASQUE AVANT-PROPOS

 

APRÈS minuit, dans un salon de Paris, au moment où les rangs de preneurs de thé s’étaient éclaircis, où les gens qui viennent se faire voir avaient disparu, se rencontrèrent quelques personnes dont les esprits se mirent à l’unisson et vibrèrent doucement. Il s’ensuivit une de ces conversations fortes, pleines de choses, tout à la fois railleuses et polies, comme parfois il s’en écoute encore dans cette ville, aussi réellement profonde qu’elle semble folle.

Avez-vous quelquefois, en hiver, étudié du haut d’un pont les bizarreries du charriage des glaces sur un grand fleuve ? Les glaçons filent, s’entre-choquent, remontent, dévient de leur route, vont à droite, vont à gauche ; puis en un moment, on ne sait pourquoi, tout à coup ils s’engrènent, se saisissent, les figures de leur contredanse fluviatile s’arrêtent, il se forme un majestueux plancher sur lequel un marmot saute pieds nus, hardiment, et court d’un bord à l’autre. Il en est de l’entente des âmes ou des esprits dans les salons de Paris comme de cet engrenage des glaçons. Hommes et femmes se sont vus, se sont froissés, sont venus, se sont salués hier, et ne se sont point entendus ; aujourd’hui, personne ne sait pourquoi, ce soir, devant la cheminée, ils se sont trouvés enchaînés les uns aux autres, dans une même période d’idées, pour goûter de compagnie les charmes d’un moment unique, sans ramifications dans l’avenir, sans liens dans le passé. Est-ce le froid ? Est-ce le chaud ? Quel timbre a rassemblé l’essaim de ces pensées ? Quel choc les a désunies ? A ces interrogations, nulle réponse. Vous demanderez où est l’enfant insoucieux qui tracera naïvement la plante de ses pieds sur cette glace mouvante tout à l’heure, et maintenant arrêtée. Lisez.

- Croyez-vous, monsieur, dit la maîtresse de la maison à certain savant prussien connu par l’intarissable fluidité de sa parole, croyez-vous à ces miraculeuses puissances de la volonté humaine, à la vie des idées, à leur procréation ? Enfin, croyez-vous, ainsi que monsieur…

La dame se tourna vers un jeune homme pâle et très chevelu, nommé Louis Lambert.

- Croyez-vous, répéta-t-elle, ainsi que monsieur le prétend, que les idées soient des êtres organisés qui se produisent en dehors de l’homme, qui agissent, qui… ? Ma foi, je me perds dans ces pensées. Vous avez écouté monsieur : que dites-vous de son système ?

- Mais, madame, répondit en souriant le Prussien, est-ce un système ? Je n’oserais ni le nier ni l’affirmer. De l’autre côté du Rhin, plusieurs hommes se sont élevés dans les régions éthérées, et se sont cassé la tète contre les étoiles. Des écrivains connus par des noms en org, en ohm, en oehm ont trouvé, dit-on, dans ces étoiles, de sublimes pensées que comprennent quelques gens presque fous, selon nos infirmes opinions vulgaires. Nous avons beaucoup d’Allemands, de Saxons, de Suédois qui ont vu des idées ; mais nous en avons infiniment plus qui n’en ont pas vu. Cependant, je puis à ce sujet vous raconter un fait qui passe pour constant, mais que je rapporte sans le garantir ; si vous me permettez d’employer cette formule journalistique et pleine de charlatanisme, dans un salon où le charlatanisme appartient exclusivement aux femmes.

» Un jeune Hanovrien, venu momentanément à Londres, se plaignit à plusieurs reprises d’un vol assez bizarre. Un monsieur lui avait pris, disait-il, sa cervelle, ses idées, et les détenait dans un bocal. A Paris, personne ne se serait étonné de ces vols ; on y prend sans façon les idées des gens qui ont des idées ; seule ment, on ne les met pas en bocal, on les met en journal, en livre, en entreprises. A Londres, les gens du monde agirent comme agissent ceux de Paris ; ils se moquèrent de mon pauvre Hanovrien, mais sérieusement, à la manière anglaise. Ce jeune homme restait par suite de ce brigandage dans un état d’imbécillité, de paresse, d’ennui, de spleen qui donnait beaucoup d’inquiétudes à ses amis. Alors, il fut fait droit à ses plaintes. On le mit à l’hospice de Bedlam. Il y resta près de deux mois. Un jour, l’un des médecins les plus célèbres de Londres racontait à l’un des médecins de Bedlam qu’il venait de voir le matin l’un de leurs confrères, à moitié fou probablement, qui se livrait à des opérations chimiques sur quelques masses d’idées prises à différents individus et contenues dans des bocaux très bien étiquetés.

« – Bon Dieu ! (Remarquez que je ne dis pas goddam ! fit le Prussien en s’interrompant.) Bon Dieu ! allons voir si la cervelle d’un pauvre Hanovrien lucide qui a suivi ses idées à la piste et que je soigne à mon hospice, ne serait pas par hasard dans le bocal dont il me parle.

» Les deux médecins coururent chez leur confrère, et y trouvèrent les idées de l’Allemand, qui remplissaient fort honorablement une fiole ; elles étaient bleues. Les deux médecins forcèrent naturellement l’alchimiste des âmes à délivrer l’esprit hanovrien. Quand la prison fut brisée, ils revinrent à l’hospice, où le jeune homme déclarait à ses gardiens avoir retrouvé ses idées et se livrait à une joie semblable à celle que peut éprouver un aveugle en revoyant la lumière. Ce fait pourrait, s’il était scientifiquement prouvé, corroborer la théorie que M. Lambert vient de nous exposer sur la vie et l’iconographie des idées, système qu’en ma qualité d’Allemand je respecte, comme tout bon Allemand doit respecter un système…

- Ce n’est pas un système, monsieur, c’est une éclatante vérité, dit une voix qui semblait sortir d’un bocal et qui effraya l’assemblée.

- Ha ! monsieur, vous m’avez fait peur ! dit la maîtresse de la maison en voyant une figure qui sortait de l’embrasure d’une fenêtre éloignée. Quoique cette dame se mît à rire, son rire parut, à ceux qui la regardèrent, produit par une convulsion dont la cause était extérieure. Alors, convaincus que cette action violente procédait de l’inconnu, tous se retournèrent brusquement vers lui. Ce ne fut pas sans un prodigieux intérêt, pour ne pas taxer d’épouvante les personnes distinguées dont l’assemblée était composée, que chacun aperçut l’auteur de ce puissant exorcisme.

Ici, malgré la meilleure volonté du monde de rester dans les bornes du respect que tout homme doit avoir pour la très noble, très haute et très puissante Dame Langue française, il est nécessaire, afin de peindre l’anthropomorphe qui se dessina vaguement dans la partie obscure du salon, d’offenser un peu la rhétorique et la grammaire, sauf à rentrer en classe après en avoir tracé le vaporeux portrait. Qui voudrait punir cette licence ? Quelque pédant, quelque chien de cour. Quel poëte ne l’excuserait ? N’avez-vous jamais rencontré de cheval échappé ? Avec quel bonheur il galope ! Comme il lève les pieds ! Quelle agilité flamboyante ! Non mieux, quelle alacrité d’hirondelle n’ont pas ses mouvements ! Il crie : « Vive la liberté ! » comme un peuple qui se révolte par un beau jour de soleil. Mais son critique, à lui, le valet d’écurie, accourt le fouet en main ! Ainsi de l’auteur.

Si jamais un homme a ressemblé à une idée, vous auriez juré que, de dessous la draperie des fenêtres, une pauvre idée gelée, et qui s’était collée aux vitres comme Trilby pour sentir la chaleur de ces campagnes qu’elle voyait voltiger sous les lambris dorés, qu’une idée foraine venait de passer par la fente de la croisée, avait fripé ses ailes dans l’espagnolette, laissé la poussière chatoyante de son corselet diapré le long des bourrelets. Elle grelottait encore, elle était malade, souffrante, grise, ébaubie, hystérique, blessée, cicatrisée ; mais vivante, mais prête à laper quelque fluide comme un vampire. Oui, elle avait soif d’or comme un ouvrier a soif de vin et flaire le vin du lundi, dès la barrière…

A l’aspect de cet homme, ces images s’élevèrent diversement dans l’imagination ; mais, si tous les yeux le virent, chacun l’aperçut sous une forme différente.

Il vivait, mais ses lèvres étaient pâles ; mais ses habits noirs étaient pâles ; mais il était détruit ; mais il était à jour comme un chou rongé par les chenilles. Tous les malheurs sociaux qui peuvent accabler un homme promis aux incurables lui avaient tiré chacun leur coup. Mais il était nerveux, il avait soutenu tous les feux et demeurait droit comme le squelette d’un pendu que le vent balance. Le plomb fondu du jeu avait glissé sur son coeur sans l’entamer ; les douches de la misère avaient glissé sur son crâne, l’avaient verdi, jaspé comme pierre d’égout; mais il avait encore assez de crâne pour contenir une cervelle, et assez de coeur pour recevoir du sang, un sang fielleux, qui jaunissait sa face creuse, blême, dont le système osseux était assez solide encore. Les mots « maigre, étique » ne pouvaient lui servir de modificatifs. Peut-être le mot moderne « squelettique » serait-il un comparatif, mais il était le superlatif incomparable et visible de la pensée que veulent exprimer ces syllabes, impuissantes pour lui. Il avait bien quelques cheveux, mais ces cheveux prouvaient l’extrême divisibilité de la matière ; pour s’en faire une image, il faudrait supposer, fendus en cent parties, les cheveux les plus fins de la plus fine femme, et leur donner la couleur de l’édredon. Mais quelle comparaison peindrait l’air, triste et désolé de ces cheveux qui retombaient derrière la tête et sur les épaules en se bouclant à peine aux extrémités. Vous eussiez dit des ondées de larmes. Ses yeux fauves, privés de leur humidité vitale, avaient une clarté de forge rouge et roulaient au fond de leurs cavités dont les bords dénués de cils ressemblaient à ceux de l’oeil d’un vautour. Pour tout sourcil, une marque bleuâtre.

Excepté Dante ou Paganini, jamais nulle créature humaine n’annonça plus de souffrances ressenties, plus de vie épuisée, plus de vie persistante. Quand l’inconnu leva les yeux tout le monde frissonna d’en voir la nacre sensibilisée, il sembla certes à tout le monde que Dieu allait descendre et sa gloire crever les planchers. Oui, si ce regard n’ouvrait pas les cieux, il fallait renoncer à la prière et à l’espoir ; il n’y avait pas de Dieu ! Quant à ses mains, c’étaient les articulations puissantes du homard ; ou mieux, les vieilles serres d’un aigle mourant dans sa cage au Jardin des Plantes, et qui pendant toute sa vie a voulu saisir une proie et n’a rien saisi. Sa langue avait quelque chose de noirâtre comme celle des perroquets, elle était sèche, épuisée, elle avait soif et faim. Enfin, son nez meurtri, long, son nez de marchand de parapluies avait dû se prendre cent fois dans la chatière du bureau des oppositions au Trésor royal.

Cet homme, voyez-vous, était le désespoir centenaire, le désespoir froid, mais qui ne doute pas encore. Son mobilier gisait tout entier dans sa poche en reconnaissances du Mont-de-Piété, sous son foulard jaunasse, parmi des placets apostillés. Cet effroyable type de malheur social, long comme un taenia, ressemblait aux sacoches de la Banque…, quand elles en partent pour revenir enceintes d’écus. Mais elle était partie de la Banque depuis soixante-dix ans sans y rentrer, cette pauvre sacoche, en quête de ses millions, et la gueule béante comme un boa qui rampe à jeun. Mais cet homme était sublime à la manière de Dante et de Paganini, à la manière de l’artiste et du prêtre ; il vivait pour une idée ; il marchait dans une atmosphère de courage et de dévouement. Il suait la foi. C’était enfin l’homme-idée, ou l’idée devenue homme. Aussi avait-il un peu de l’air du faquir ; et, disons-le pour plaire à la partie vaudevilliste de la France, il y avait aussi dans sa tournure une ressemblance avec le marchand d’eau de Cologne à habit rouge, clarinette et vulnéraire qui ne guérit que le Grand Mogol.

Il avait été arpenteur, notaire, ingénieur, maçon, intendant, grand seigneur, jacobin, agent de change, courtier, libraire, avocat au conseil, maître des requêtes pendant un moment, intendant général des hôpitaux militaires, garde-magasin des vivres, entrepreneur d’éclairage public, journaliste, fournisseur, homme de paille, professeur de l’Athénée, directeur de théâtre, auteur d’un quart de vaudeville. Il avait été tout ce qui ressemble, socialement parlant, à quelque chose.

La maîtresse de la maison le recevait en sa qualité d’attaché au Corps Diplomatique. Sur ses vieux jours, il se disait être le chargé d’affaires du prince Primat de Fesse-Tombourg. Les longues vicissitudes de sa chétive existence ayant été couvertes sous le voile épais de la plus laborieuse prudence, il passait, depuis dix ans, pour être à la veille de faire une immense fortune, et avait de fréquents rapports avec les banquiers de France, de Hollande et d’Angleterre pour arrêter les conditions d’un emprunt de quatorze millions.

Comme tous les êtres repoussés partout, et qui persistent à se pousser partout, il jouissait d’une considération équivoque, néanmoins, il était reçu. Sa figure appartenait au genre de celles qui sont toujours collées à l’encoignure des portes, ou perdues dans un groupe de nouvellistes, ou colloquées à une table de whist. Or, comme il s’en allait toujours promptement en ne parlant qu’à ceux de qui dépendait sa destinée, sa tête pouvait sembler inconnue à beaucoup de personnes. Il était surtout de ces gens que tout le monde a vus, et qu’on ne reconnaît jamais.

Son nom de famille était Lecanal. Si quelques personnes le soupçonnèrent d’appartenir au Lakanal de la Convention, il s’en défendit sous l’Empire fort vigoureusement. Depuis la Restauration, il avait repris le titre et le nom de M. le comte de Lessones, et répondait dubitativement à qui lui demandait s’il était de la famille des Lassone, gens assez connus sous Louis XV.

Avez-vous par hasard observé dans le monde certaines personnes dont l’échine, toujours flatteuse et complaisante, devine si quelque hardi baladin veut sauter comme un collégien, et se courbe aussitôt ; dont la mémoire approuve toutes les anecdotes ; dont les lèvres gardent le sourire que le génie du gain et de la misère, que l’espérance a stéréotypé pour les marchands, pour les solliciteurs, pour tout ce qui se plie en souffrant ?… Eh bien, M. de Lessones avait cette échine fluide, cette mémoire-omnibus, ce sourire qui se prend et se quitte comme les comédiens quittent et prennent le leur. Peut-être un ministre l’avait-il jeté du haut en bas des escaliers dans un moment d’humeur ; et, alors, peut-être pour sauver sa dignité, le comte avait-il dit au garçon de bureau : « Je voulais descendre! » comme cet honnête époux à sa moitié furibonde. Peut-être avait-il vécu d’un pain caché sous sa redingote, et trempé de ses larmes. A table, chez un banquier, il dévorait sans engraisser, ce pauvre homme nourri d’espérance. Il avait offert bien des prises de tabac, donné des poignées de mains autant que les rois populaires en donnent, bu bien des verres de liqueur, avalé bien des humiliations. Hélas! disons-le, il avait léché tous les amours-propres en faveur depuis l’Assemblée constituante jusqu’à la Chambre actuelle. Pauvre homme ! ses flatteuses papilles avaient dû caresser Duport, Robespierre, Marat, Garat, Tallien, Gohier, Fouché, Pasquier, Cambacérès, Talleyrand, M. de Villèle, e tutti quanti ! Donc, il avait eu les nausées de tous les encens, déplié le marchepied de tous les pouvoirs, trinqué avec tous les journalistes, roulé dans les fangeux boudoirs des Laïs de tous les étages, chez la Laïs du ministre et chez la Laïs du sous-chef. Enfin, humble apôtre, il avait silencieusement baisé la civilisation parisienne là où il fallait la baiser pour réussir, et n’avait pas encore réussi.

Pour lui, point de mystères ; pour lui, rien d’ignoble. Il savait offrir et recevoir un écu ; tirer son chapeau à un journaliste ; se plier devant un sacristain ; peser dans les balances du mépris toutes les insolences, et pouvait tout supporter, excepté la bonne fortune. Il avait la philosophie et l’instinct de l’animal, joint à la lucidité d’un cerveau newtonien. Mais cet homme était sublime, voyez-vous ! Il marchait avec un flegme égal, soit dans les boues de Paris, soit dans le cristal des ruisseaux champêtres ; s’élançait également d’un vol de croyant aux cieux, comme il foulait tristement les tapis ministériels, dévoué complètement à son état de ballon, de ver, de prostituée, de mendiant, de mollusque, de distome, d’atome… – Pour qui ? direz-vous. – Eh bien, pour la patrie, pour cette femme de mauvaise vie, toujours veuve de ceux qui l’aiment. Oui, cet homme portait sa couronne d’épines pour le bonheur, pour la fertilité d’un pays, pour lui un peu aussi, mais certes il souffrait au nom de tous. Il avait le courage de la honte, la persistance du génie. Cette vie secrète, ces malheurs, ces espérances se représentaient fatalement, nécessairement sur sa face, d’après les lois éternelles qui veulent que chaque partie d’une créature organisée se teigne de sa cause intime.

La soirée devait être un moment de triomphe pour cet être poétique dont M. Ballanche eût fait un mythe, le sculpteur Bra un symbole, Nodier une paradoxale plaisanterie, et les frères Rothschild un capital. Sa voix était celle d’un homme qui a des dettes, voix flatteuse, mielleuse, voix sourde, voix éclatante, une voix pour laquelle il faudrait créer une épithète, une voix qui est aux autres voix ce qu’est l’électricité à la nature des choses : elle embrassait toutes les inflexions humaines.

Quand M. de Lessones se fut planté sur ses pieds et qu’il ne vacilla plus, il se fit un grand silence.

- Monsieur, dit-il au jeune homme pâle et frêle, vous vous nommez M. Lambert ? Ah ! que ce nom soit béni ! vous vous êtes voué à une vérité, comme les martyrs se vouaient au Christ !…

Les figures devinrent immobiles. Louis Lambert, qui, pour la seule fois de sa vie avait osé parler de son système, et qui le voyait livré aux impitoyables railleries parisiennes, suait de souffrance ; il aurait pleuré, s’il l’eût osé, de voir sa chaste pensée déshabillée, fouettée, polluée par les profanes.

- Oui, messieurs, les idées sont des êtres, reprit le vieillard, qui grandit, s’anima, et dont la voix eut des vibrations de cloche. Tel que vous me voyez, je suis sous la puissance d’une idée. Je suis devenu tout idée : vrai démon, incube et succube ; tour à tour méprisé, méprisant ; acteur et patient ; tantôt victime, tantôt bourreau. – Ah ! dit-il en regardant Louis Lambert, jeune homme au front vierge, au front scellé de malheur, marqué de génie, signé du signe rouge mis aux arbres qu’on abattra, j’irai plus loin que tu n’as été tout à l’heure, alors que tu voyais des idées, que tu paraphrasais le principe d’une science à venir !… Mais j’irai plus loin que tu n’as été parce que j’ai moins à perdre. Ma forme actuelle mourra, mais ma vraie nature, l’idée !… l’idée restera ! J’existerai toujours.

- Où est le bocal de celui-là ? dit tout bas le Prussien à la maîtresse de la maison.

Personne n’eut envie de rire, en voyant la main décharnée que l’orateur leva sur Louis Lambert. Une jeune femme attentive dit avec une sorte de terreur :

- Ah ! mon Dieu, il va nous l’emporter !…

- Il y a dans le monde moral, dit en continuant M. de Lessones, de petites créatures boiteuses et manchotes, grêles, vieillottes, ce sont les idées de ce que vous appelez les gens de lettres. Elles vivent sur les murailles à la façon des giroflées jaunes, elles parfument un jour les airs, disparaissent et tombent. Dans ces familles d’éphémères, quelques-unes, semblables à de brillantes efflorescences chimiques, surgissent, réfléchissent mille couleurs, brillent et persistent ; mais elles tombent un peu plus tard comme les précédentes ; enfin, Dorat, Marmontel, ces clochettes vertes, les Quarante… D’autres s’élèvent lentement, avec grâce, poussent en étendant avec majesté les immenses frondaisons de leurs branches, couvrent une époque de leurs ombrages, meublent les villes comme ces allées de platanes et de tilleuls sous lesquels se promènent cinq à six générations. Ce sont les beaux ouvrages dus à quelques cerveaux, et dont les idées vivaces régissent deux ou trois siècles. Les idées de Luther ont engendré Calvin, qui engendra Bayle, qui engendra Voltaire, qui engendra l’opposition constitutionnelle, enfin l’esprit de discussion et d’examen. Elles se conçoivent les unes par les autres, comme les plantes, filles de la même graine ; comme les hommes, fils d’une première femme. Les idées de Luther étaient celles des Vaudois ; les Vaudois étaient issus des anciennes et primitives hérésies de la première Église ; puis ces hérésies, avec leurs microcosmes d’idées, recommençaient les théosophies du plateau de l’Asie. Laissons-les se reposer. A chaque climat ses fleurs intellectuelles, dont les parfums et les couleurs s’harmonient aux conditions du soleil, aux brouillards de l’atmosphère, aux neiges des montagnes: ainsi des idées. Les idées prennent en chaque pays la livrée des nations. A l’Asie ses tigres, ses onagres, ses feux dévorants, sa poésie imbibée de soleil, ses idées parfumées. A l’Europe ses plantes humides, ses animaux sans fièvre ; mais à l’Europe l’instinct, sa poésie concise, ses oeuvres analytiques, la raison, les discussions. S’il y a de l’air et du ciel bleu chez les écrivains orientaux, il y a de la pluie, des lacs, des rayons de lune, du bonheur pénible chez les écrivains de l’Europe. L’Asie est la jouissance ; l’Europe est la raillerie. En Europe, les idées glapissent, rient, folâtrent, comme tout ce qui est terrestre ; mais, en Orient, elles sont voluptueuses, célestes, élevées, symboliques. Dante seul a soudé ces deux natures d’idées. Son poème est un pont hardi jeté entre l’Asie et l’Europe, un Poulh-Sherro sur lequel les générations des deux mondes défilent avec la lenteur des figures que nous rêvons sous l’empire d’un cauchemar. De là cette majestueuse horreur, cette sainte peur qui saisit à la lecture de cette oeuvre où tournoie le monde moral. Mais il y a des idées dont le système agit plus directement sur les hommes qui s’en emparent. Ces idées les tourmentent, les font aller, venir, pâlir, sécher. Ce sont des idées qui, mieux matérialisées, traitent plus vigoureusement le monde matériel. Il y en a de gigantesques, de monumentales, qui tiennent du règne minéral. Elles tombent à heure dite, se relèvent et retombent sur la tête des nations ou d’un individu, comme un marteau sur l’enclume, et elles forgent les siècles en préparant les révolutions. Ce sont les idées territoriales pour ainsi dire, les idées qui naissent de la configuration géographique d’un pays ; idées qui martèlent de siècle en siècle les cerveaux politiques : elles se sont lentement élevées comme des pyramides, et vous les apercevez toutes droites devant vous. « Il nous faut le Rhin ! » dit la France. « Mangeons les Russes ! » disait Napoléon. Napoléon était une grande idée qui gouverne encore la France. Eh bien, moi, je suis, dans une sphère moins large, une idée de ce genre et dont je vais vous raconter les aventures merveilleuses, inouïes; la naissance, la vie, les malheurs, mais point la mort. Calypso, dans sa douleur, ne se consolait pas d’être immortelle, devrait être l’épigraphe de mon récit, car les idées souffrent et ne meurent pas. Quand elles sont trop géhennées, elles s’en vont à tire-d’aile comme les hirondelles. Il y a beaucoup d’idées européennes transmigrées d’Europe en Amérique, et qui s’y sont acclimatées. Mais écoutez. Donnez-moi deux heures d’attention, faites crédit d’un peu de patience à une pauvresse qui a des millions de rente. Vous verrez si les écrivains, montés sur les chevaux du Doute et du Dédain ; si Byron, Voltaire, Swift, Cervantes, Rabelais ont eu tort de laisser l’empreinte des sabots de leurs coursiers, aussi pâles que celui de l’Apocalypse, sur la tête des siècles labourés par leurs chevauchées. Honte aux hommes ! honte aux administrations surtout ! car, voyez-vous, c’est la médiocrité organisée… Mon idée et moi sommes victimes des basses intrigues de la cour de Louis XIV, du règne de Louis XV, de la Convention, de l’Empire et de la Restauration. Vous aurez en peu de moments un croquis de ces cinq grands opéras, vus des coulisses… Ceci est mon avertissement de l’éditeur.

- Avant de livrer nos yeux, nos oreilles et notre attention à M. le comte, ne voulons-nous pas prendre un peu de thé ? demanda la maîtresse de la maison à toutes les personnes qui étaient assises en cercle devant la cheminée.

- Volontiers, dit le baron prussien, mais n’en prenons pas trop, le thé endort…

Louis Lambert, le promoteur de cette scène étrange, quitta sa place et vint s’asseoir auprès de la dame hospitalière, chez laquelle, à cette époque, abondaient les poètes, les écrivains, les gens de science, et dont le salon pouvait passer pour le vestiaire de la littérature.

Le vieux conteur but une tasse de thé que lui présenta l’élégante maîtresse de la maison.

- J’avais besoin de lui voir prendre son thé pour être convaincue de son existence, dit une dame à son voisin, l’un des plus riches banquiers de Paris.

- Il y a eu un temps, madame, répondit M. de Lessones qui l’entendit, où, comme vous, beaucoup de gens n’ont été convaincus de ma vie qu’en me voyant boire de l’eau. Si j’en avais eu à mes souhaits, je ne serais pas si sec. – Je commence, dit-il après une légère pause.

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1834.

Honoré de Balzac – Le Dome des Invalides

CE fut par une belle journée du mois de juin, entre quatre et cinq heures, que je quittai la cellule de la rue du Bac où mon honorable et studieux ami, le baron de Werther, m’avait donné le déjeuner le plus délicat dont il puisse être fait mention dans les chastes et sobres annales de mon estomac ; car l’estomac a sa littérature, sa mémoire, son éducation, son éloquence ; l’estomac est un homme dans l’homme ; et jamais je n’éprouvai si curieusement l’influence exercée par cet organe sur mon économie mentale.

Après nous avoir gracieusement régalés de vins du Rhin et de Hongrie, il avait par politesse terminé le repas amical en faisant servir du vin de Champagne. – Jusque-là, son hospitalité se serait trouvée vulgaire, sans sa causerie artiste, sans ses récits fantastiques, et surtout sans nous autres, nous ses amis, tous gens d’entraînement, de coeur et de passion.

Nous nous trouvâmes, vers la fin du déjeuner, livrés tous à une mélancolie douce, et plongés dans une absorption assez naturelle aux gens qui ont bien mangé.

Voyant cela, le baron, cet excellent critique, cet Allemand érudit, qui, malgré sa baronnie, mène l’admirable et poétique vie des moines du XVIe siècle devant un paysage monacal, dans une cellule abbatiale ; notre moine, dis-je, couronna son oeuvre de gastrolâtrie par un vrai tour de moine.

Au moment où la conversation s’arrêta, quand nous fûmes tous sur des fauteuils inventés par le comfort anglais et perfectionnés à Paris, qui eussent fait l’admiration des bénédictins, Werther s’assit à une petite table, et, levant une partie du couvercle, il tira, d’un instrument allemand, des sons qui tiennent un juste milieu entre les accents lugubres d’un chat implorant une chatte ou rêvant des joies de la gouttière, et les notes d’un orgue vibrant dans une église. – Je ne sais ce qu’il fit de ce terrible appareil de mélancolie, mais jamais mon intelligence ne fut plus cruellement bouleversée. Le souffle de l’air, dirigé sur des métaux, produisait des vibrations harmoniques si fortes, si graves, si perçantes, que chaque note attaquait immédiatement une fibre, et cette musique de vert-de-gris, ces mélodies pleines d’arsenic, introduisirent violemment dans mon âme toutes les rêveries de Jean-Paul, toutes les ballades allemandes, toute une poésie fantastique et douloureuse qui me mit en fuite, moi gai, moi jovial, mais souffrant, mais agité. Je me trouvais comme dédoublé. Mon être intérieur avait quitté cette forme extérieure pour laquelle une ou deux femmes, ma famille et moi, nous témoignions assez d’amitié. – L’air n’était plus de l’air ; mes jambes n’étaient plus des jambes ; c’était une nature molle et sans consistance qui pliait, et les pavés s’enfonçaient, les passants dansaient, et je trouvais Paris singulièrement gai.

- Je pris par la rue de Babylone, et je marchai mélancoliquement vers les boulevards, en prenant le Dôme des Invalides pour mon orient. – Au détour de je ne sais quelle rue, je vis le Dôme venir à moi !… Dans le premier moment, je fus un peu surpris et je m’arrêtai. – C’était bien le Dôme des Invalides, il se promenait sur sa pointe, et se mettait au soleil comme un bon bourgeois du Marais. Je pris d’abord cette vision pour un effet d’optique et j’en jouis avec délices, sans vouloir m’expliquer le phénomène ; mais j’eus une sensation de frayeur, quand, en le voyant s’avancer, il voulut me marcher sur les talons… Je me mis à courir, mais j’entendais derrière moi le pas lourd de ce coquin de Dôme, qui avait l’air de se moquer de moi. Ses yeux riaient ; en effet, le soleil, passant à travers les ouvertures qui y sont pratiquées de distance en distance, leur donnait une vague apparence, avec des yeux, et le Dôme me jetait de véritables regards…

- Je suis bien bête, pensais-je, je vais aller derrière lui !…

Je le laissai passer, et alors il se remit la pointe en l’air.

Dans cette situation, il me fit un signe de tête, et sa maudite robe bleu et or se plissa comme la jupe d’une femme…

Alors, je fis quelques pas en arrière pour le planter là ; car je commençai à être extrêmement inquiet. Certes, les journaux, le lendemain, n’allaient pas manquer de raconter que moi, l’auteur de quelques articles insérés dans la Revue, j’avais emporté le Dôme des Invalides ; mais cela m’était assez indifférent, parce que je comptais bien réclamer, et raconter naïvement que le Dôme m’avait pris en amitié, m’avait suivi de son propre mouvement. Mon caractère bien connu, mes habitudes et mes moeurs, devaient faire supposer que, loin de dégrader les monuments publics, je plaiderais plutôt pour leur conversation.

La difficulté la plus grande, et qui m’embarrassait le plus, entre toutes les autres, était de savoir ce que j’allais faire de ce Dôme. Certes, il y avait une fortune immense à gagner. Outre que l’amitié du Dôme des Invalides pour un homme n’avait rien que de très flatteur, je pouvais l’emmener en pays étranger, le montrer à Londres auprès de Saint-Paul ; mais, s’il allait me suivre ainsi, comment rentrer chez moi ?… Où le mettre ? – Naturellement, il allait faire des dégâts considérables par les rues où il passerait ; mais je pouvais l’emmener par les quais et le tenir du côté de la rivière. En criant gare, chacun se rangerait ; mais son contact, s’il voulait entrer chez moi, renverserait la maison où je loge. Quelle indemnité le propriétaire ne me demanderait-il pas ! Sa maison n’est pas assurée contre les dômes. Puis, si je l’emmenais à Londres ou à Berlin, que de dégâts sur la route, car il n’avait pas la voie…

- Dieu ! comme les Invalides sont drôles sans le Dôme !… m’écriai-je.

A ces mots, quelques personnes qui se trouvaient là levèrent les yeux sur l’église, et se mirent à rire.

Quelques-uns dirent :

- Mais qu’est-il donc devenu ?

- Je suis sûr que tout Paris est en rumeur !…

Alors, j’entendis un brouhaha, des clameurs à faire croire que la fin du monde approchait.

- Allons, les voilà qui crient après leur Dôme !… me dis-je.

Ils avaient bien raison, le Dôme des Invalides est un des plus beaux monuments de Paris ; et, depuis que, par une fantaisie assez rare chez les dômes, il était devenu ma propriété, je l’admirais avec ravissement. Il brillait sous les rayons du soleil comme s’il eût été couvert de pierreries ; son azur se directait vivement sur celui du ciel, et sa lanterne si gracieuse, si merveilleusement élégante et légère, semblait m’offrir des beautés que je n’avais pas encore remarquées. Il avait bien quelques endroits fanés et dédorés où le plomb reparaissait ; mais je n’étais pas assez riche pour leur restituer leur éclat impérial.

J’ai vu, dans les environs de Nemours, un paysan qui a la singulière puissance de fasciner les abeilles, et de s’en faire suivre sans qu’elles le piquent. Il est leur roi ; il les siffle, elles viennent. – Il leur dit de s’en aller, elles décampent. – Peut-être étais-je arrivé dans ma vie à un développement moral, à un pouvoir surnaturel, et peut-être avais-je le pouvoir d’attirer les Dômes.

Alors, je pensais, dans l’intérêt de la France, à remettre celui-ci à sa place et à voyager en Europe afin de ramener à Paris plusieurs Dômes célèbres, ceux d’Orient, ceux d’Italie, et les plus belles tours de cathédrales… Quelle gloire !… qu’étaient les Paganini, les Rossini, les Cuvier, les Canova, les Goethe, auprès de moi ! – J’avais déjà dans mon pouvoir la foi la plus immense, cette foi dont le Christ a parlé, cette volonté sans bornes avec laquelle on transporte les montagnes, cette puissance à l’aide de laquelle nous pouvons abolir les lois de l’espace et du temps, lorsque je vis venir au plus grand trot que puissent avoir les chevaux de régie, un cabriolet qui déboucha par la rue Saint-Dominique.

- Prenez garde au Dôme !… criai-je.

Le conducteur ne m’entendit pas : il poussa son cheval dans le beau milieu du Dôme ; je jetai un grand cri, car le pauvre Dôme, n’ayant pas pu se ranger, se brisa en mille pièces ; je fus horriblement éclaboussé. Puis, quand le damné cabriolet eut passé, je vis le dôme têtu se remettre sur sa pointe par petites secousses ; les pierres s’ajustaient, les belles rayures d’or reparaissaient insensiblement, et je m’essuyai la figure machinalement ; car en ce moment mon être extérieur revint, et je me trouvai près des Invalides, devant une grande nappe d’eau où se mirait le Dôme des Invalides.

Il me semble que j’étais ivre. – Maudit phys-harmonica ! cela donne sur les nerfs !…

1832.

Honoré de Balzac – Le message

A MONSIEUR LE MARQUIS DAMASO PARETO

J‘AI toujours eu le désir de raconter une histoire simple et vraie, au récit de laquelle un jeune homme et sa maîtresse fussent saisis de frayeur et se réfugiassent au coeur l’un de l’autre, comme deux enfants qui se serrent en rencontrant un serpent sur le bord d’un bois. Au risque de diminuer l’intérêt de ma narration ou de passer pour un fat, je commence par vous annoncer le but de mon récit. J’ai joué un rôle dans ce drame presque vulgaire ; s’il ne vous intéresse pas, ce sera ma faute autant que celle de la vérité historique. Beaucoup de choses véritables sont souverainement ennuyeuses. Aussi est-ce la moitié du talent que de choisir dans le vrai ce qui peut devenir poétique.

En 1819, j’allais de Paris à Moulins. L’état de ma bourse m’obligeait à voyager sur l’impériale de la diligence. Les Anglais, vous le savez, regardent les places situées dans cette partie aérienne de la voiture comme les meilleures. Durant les premières lieues de la route, j’ai trouvé mille excellentes raisons pour justifier l’opinion de nos voisins. Un jeune homme, qui me parut être un peu plus riche que je ne l’étais, monta, par goût, près de moi, sur la banquette. Il accueillit mes arguments par des sourires inoffensifs. Bientôt une certaine conformité d’âge, de pensée, notre mutuel amour pour le grand air, pour les riches aspects des pays que nous découvrions à mesure que la lourde voiture avançait ; puis, je ne sais quelle attraction magnétique, impossible à expliquer, firent naître entre nous cette espèce d’intimité momentanée à laquelle les voyageurs s’abandonnent avec d’autant plus de complaisance que ce sentiment éphémère paraît devoir cesser promptement et n’engager à rien pour l’avenir. Nous n’avions pas fait trente lieues que nous parlions des femmes et de l’amour. Avec toutes les précautions oratoires voulues en semblable occurrence, il fut naturellement question de nos maîtresses. Jeunes tous deux, nous n’en étions encore, l’un et l’autre, qu’à la femme d’un certain âge, c’est-à-dire à la femme qui se trouve entre trente-cinq et quarante ans. Oh ! un poète qui nous eût écoutés de Montargis, à je ne sais plus quel relais, aurait recueilli des expressions bien enflammées, des portraits ravissants et de bien douces confidences ! Nos craintes pudiques, nos interjections silencieuses et nos regards encore rougissants étaient empreints d’une éloquence dont le charme naïf ne s’est plus retrouvé pour moi. Sans doute il faut rester jeune pour comprendre la jeunesse. Ainsi, nous nous comprîmes à merveille sur tous les points essentiels de la passion. Et, d’abord, nous avions commencé à poser en fait et en principe qu’il n’y avait rien de plus sot au monde qu’un acte de naissance ; que bien des femmes de quarante ans étaient plus jeunes que certaines femmes de vingt ans, et qu’en définitive les femmes n’avaient réellement que l’âge qu’elles paraissaient avoir. Ce système ne mettait pas de terme à l’amour, et nous nagions, de bonne foi, dans un océan sans bornes. Enfin, après avoir fait nos maîtresses jeunes, charmantes, dévouées, comtesses, pleines de goût, spirituelles, fines ; après leur avoir donné de jolis pieds, une peau satinée et même doucement parfumée, nous nous avouâmes, lui, que madame une telle avait trente-huit ans, et moi, de mon côté, que j’adorais une quadragénaire. Là-dessus, délivrés l’un et l’autre d’une espèce de crainte vague, nous reprîmes nos confidences de plus belle en nous trouvant confrères en amour. Puis ce fut à qui, de nous deux, accuserait le plus de sentiment. L’un avait fait une fois deux cents lieues pour voir sa maîtresse pendant une heure.

L’autre avait risqué de passer pour un loup et d’être fusillé dans un parc, afin de se trouver à un rendez-vous nocturne. Enfin, toutes nos folies ! S’il y a du plaisir à se rappeler les dangers passés, n’y a-t-il pas aussi bien des délices à se souvenir des plaisirs évanouis : c’est jouir deux fois. Les périls, les grands et petits bonheurs, nous nous disions tout, même les plaisanteries. La comtesse de mon ami avait fumé un cigare pour lui plaire ; la mienne me faisait mon chocolat et ne passait pas un jour sans m’écrire ou me voir ; la sienne était venue demeurer chez lui pendant trois jours au risque de se perdre ; la mienne avait fait encore mieux, ou pis si vous voulez. Nos maris adoraient d’ailleurs nos comtesses ; ils vivaient esclaves sous le charme que possèdent toutes les femmes aimantes ; et, plus niais que l’ordonnance ne le porte, ils ne nous faisaient tout juste de péril que ce qu’il en fallait pour augmenter nos plaisirs. Oh ! comme le vent emportait vite nos paroles et nos douces risées !

En arrivant à Pouilly, j’examinai fort attentivement la personne de mon nouvel ami. Certes, je crus facilement qu’il devait être très sérieusement aimé. Figurez-vous un jeune homme de taille moyenne, mais très bien proportionnée, ayant une figure heureuse et pleine d’expression. Ses cheveux étaient noirs et ses yeux bleus ; ses lèvres étaient faiblement rosées ; ses dents, blanches et bien rangées ; une pâleur gracieuse décorait encore ses traits fins, puis un léger cercle de bistre cernait ses yeux, comme s’il eût été convalescent. Ajoutez à cela qu’il avait des mains blanches, bien modelées, soignées comme doivent l’être celles d’une jolie femme, qu’il paraissait fort instruit, était spirituel, et vous n’aurez pas de peine à m’accorder que mon compagnon pouvait faire honneur à une comtesse. Enfin, plus d’une jeune fille l’eût envié pour mari, car il était vicomte, et possédait environ douze à quinze mille livres de rentes, sans compter les espérances.

A une lieue de Pouilly, la diligence versa. Mon malheureux camarade jugea devoir, pour sa sûreté, s’élancer sur les bords d’un champ fraîchement labouré, au lieu de se cramponner à la banquette, comme je le fis, et de suivre le mouvement de la diligence. Il prit mal son élan ou glissa, je ne sais comment l’accident eut lieu, mais il fut écrasé par la voiture, qui tomba sur lui. Nous le transportâmes dans une maison de paysan. A travers les gémissements que lui arrachaient d’atroces douleurs, il put me léguer un de ces soins à remplir auxquels les derniers vœux d’un mourant donnent un caractère sacré. Au milieu de son agonie, le pauvre enfant se tourmentait, avec toute la candeur dont on est souvent victime à son âge, de la peine que ressentirait sa maîtresse si elle apprenait brusquement sa mort par un journal. Il me pria d’aller moi-même la lui annoncer. Puis il me fit chercher une clef suspendue à un ruban qu’il portait en sautoir sur la poitrine. Je la trouvai à moitié enfoncée dans les chairs. Le mourant ne proféra pas la moindre plainte lorsque je la retirai, le plus délicatement qu’il me fut possible, de la plaie qu’elle y avait faite. Au moment où il achevait de me donner toutes les instructions nécessaires pour prendre chez lui, à la Charité-sur-Loire, les lettres d’amour que sa maîtresse lui avait écrites, et qu’il me conjura de lui rendre, il perdit la parole au milieu d’une phrase ; mais son dernier geste me fit comprendre que la fatale clef serait un gage de ma mission auprès de sa mère. Affligé de ne pouvoir formuler un seul mot de remerciement, car il ne doutait pas de mon zèle, il me regarda d’un œil suppliant pendant un instant, me dit adieu en me saluant par un mouvement de cils, puis il pencha la tête, et mourut. Sa mort fut le seul accident funeste que causa la chute de la voiture. – Encore y eut-il un peu de sa faute, me disait le conducteur.

A la Charité, j’accomplis le testament verbal de ce pauvre voyageur. Sa mère était absente ; ce fut une sorte de bonheur pour moi. Néanmoins, j’eus à essuyer la douleur d’une vieille servante, qui chancela lorsque je lui racontai la mort de son jeune maître ; elle tomba demi-morte sur une chaise en voyant cette clef encore empreinte de sang ; mais comme j’étais tout préoccupé d’une plus haute souffrance, celle d’une femme à laquelle le sort arrachait son dernier amour, je laissai la vieille femme de charge poursuivant le cours de ses prosopopées, et j’emportai la précieuse correspondance, soigneusement cachetée par mon ami d’un jour.

Le château où demeurait la comtesse se trouvait à huit lieues de Moulins, et encore fallait-il, pour y arriver, faire quelques lieues dans les terres. Il m’était alors assez difficile de m’acquitter de mon message. Par un concours de circonstances inutiles à expliquer, je n’avais que l’argent nécessaire pour atteindre Moulins. Cependant, avec l’enthousiasme de la jeunesse, je résolus de faire la route à pied, et d’aller assez vite pour devancer la renommée des mauvaises nouvelles, qui marche si rapidement. Je m’informai du plus court chemin, et j’allai par les sentiers du Bourbonnais, portant, pour ainsi dire, un mort sur mes épaules. A mesure que je m’avançais vers le château de Montpersan, j’étais de plus en plus effrayé du singulier pèlerinage que j’avais entrepris. Mon imagination inventait mille fantaisies romanesques. Je me représentais toutes les situations dans lesquelles je pouvais rencontrer madame la comtesse de Montpersan, ou, pour obéir à la poétique des romans, la Juliette tant aimée du jeune voyageur. Je forgeais des réponses spirituelles à des questions que je supposais devoir m’être faites. C’était à chaque détour de bois, dans chaque chemin creux, une répétition de la scène de Sosie et de sa lanterne, à laquelle il rend compte de la bataille. A la honte de mon cœur, je ne pensai d’abord qu’à mon maintien, à mon esprit, à l’habileté que je voulais déployer ; mais lorsque je fus dans le pays, une réflexion sinistre me traversa l’âme comme un coup de foudre qui sillonne et déchire un voile de nuées grises. Quelle terrible nouvelle pour une femme qui, tout occupée en ce moment de son jeune ami, espérait d’heure en heure des joies sans nom, après s’être donné mille peines pour l’amener légalement chez elle ! Enfin, il y avait encore une charité cruelle à être le messager de la mort. Aussi hâtais-je le pas en me crottant et m’embourbant dans les chemins du Bourbonnais. J’atteignis bientôt une grande avenue de châtaigniers, au bout de laquelle les masses du château de Montpersan se dessinèrent dans le ciel comme des nuages bruns à contours clairs et fantastiques. En arrivant à la porte du château, je la trouvai tout ouverte. Cette circonstance imprévue détruisait mes plans et mes suppositions. Néanmoins j’entrai hardiment, et j’eus aussitôt à mes côtés deux chiens qui aboyèrent en vrais chiens de campagne. A ce bruit, une grosse servante accourut, et quand je lui eus dit que je voulais parler à madame la comtesse, elle me montra, par un geste de main, les massifs d’un parc à l’anglaise qui serpentait autour du château, et me répondit : – Madame est par là…

- Merci ! dis-je d’un air ironique. Son par là pouvait me faire errer pendant deux heures dans le parc.

Une jolie petite fille à cheveux bouclés, à ceinture rose, à robe blanche, à pèlerine plissée, arriva sur ces entrefaites, entendit ou saisit la demande et la réponse. A mon aspect, elle disparut en criant d’un petit accent fin : – Ma mère, voilà un monsieur qui veut vous parler. Et moi de suivre, à travers les détours des allées, les sauts et les bonds de la pèlerine blanche, qui, semblable à un feu follet, me montrait le chemin que prenait la petite fille.

Il faut tout dire. Au dernier buisson de l’avenue, j’avais rehaussé mon col, brossé mon mauvais chapeau et mon pantalon avec les parements de mon habit, mon habit avec ses manches, et les manches l’une par l’autre ; puis je l’avais boutonné soigneusement pour montrer le drap des revers, toujours un peu plus neuf que ne l’est le reste ; enfin, j’avais fait descendre mon pantalon sur mes bottes, artistement frottées dans l’herbe. Grâce à cette toilette de Gascon, j’espérais ne pas être pris pour l’ambulant de la sous-préfecture ; mais quand aujourd’hui je me reporte par la pensée à cette heure de ma jeunesse, je ris parfois de moi-même.

Tout à coup, au moment où je composais mon maintien, au détour d’une verte sinuosité, au milieu de mille fleurs éclairées par un chaud rayon de soleil, j’aperçus Juliette et son mari. La jolie petite fille tenait sa mère par la main, et il était facile de s’apercevoir que la comtesse avait hâté le pas en entendant la phrase ambiguë de son enfant. Étonnée à l’aspect d’un inconnu qui la saluait d’un air assez gauche, elle s’arrêta, me fit une mine froidement polie et une adorable moue qui, pour moi, révélait toutes ses espérances trompées. Je cherchai, mais vainement, quelques-unes de mes belles phrases si laborieusement préparées. Pendant ce moment d’hésitation mutuelle, le mari put alors arriver en scène. Des myriades de pensées passèrent dans ma cervelle. Par contenance, je prononçai quelques mots assez insignifiants, demandant si les personnes présentes étaient bien réellement monsieur le comte et madame la comtesse de Montpersan. Ces niaiseries me permirent de juger d’un seul coup d’œil, et d’analyser, avec une perspicacité rare à l’âge que j’avais, les deux époux dont la solitude allait être si violemment troublée. Le mari semblait être le type des gentilshommes qui sont actuellement le plus bel ornement des provinces. Il portait de grands souliers à grosses semelles : je les place en première ligne, parce qu’ils me frappèrent plus vivement encore que son habit noir fané, son pantalon usé, sa cravate lâche et son col de chemise recroquevillé. Il y avait dans cet homme un peu du magistrat, beaucoup plus du conseiller de préfecture, toute l’importance d’un maire de canton auquel rien ne résiste, et l’aigreur d’un candidat éligible périodiquement refusé depuis 1816 ; incroyable mélange de bon sens campagnard et de sottises ; point de manières, mais la morgue de la richesse ; beaucoup de soumission pour sa femme, mais se croyant le maître, et prêt à se regimber dans les petites choses, sans avoir nul souci des affaires importantes ; du reste, une figure flétrie, très ridée, hâlée ; quelques cheveux gris, longs et plats, voilà l’homme. Mais la comtesse ! ah ! quelle vive et brusque opposition ne faisait-elle pas auprès de son mari ! C’était une petite femme à taille plate et gracieuse, ayant une tournure ravissante ; mignonne et si délicate, que vous eussiez eu peur de lui briser les os en la touchant. Elle portait une robe de mousseline blanche ; elle avait sur la tête un joli bonnet à rubans roses, une ceinture rose, une guimpe remplie si délicieusement par ses épaules et par les plus beaux contours, qu’en les voyant il naissait au fond du cœur une irrésistible envie de les posséder. Ses yeux étaient vifs, noirs, expressifs, ses mouvements doux, son pied charmant. Un vieil homme à bonnes fortunes ne lui eût pas donné plus de trente années, tant il y avait de jeunesse dans son front et dans les détails les plus fragiles de sa tête. Quant au caractère, elle me parut tenir tout à la fois de la comtesse de Lignolles et de la marquise de B…, deux types de femme toujours frais dans la mémoire d’un jeune homme, quand il a lu le roman de Louvet. Je pénétrai soudain dans tous les secrets de ce ménage, et pris une résolution diplomatique digne d’un vieil ambassadeur. Ce fut peut-être la seule fois de ma vie que j’eus du tact et que je compris en quoi consistait l’adresse des courtisans ou des gens du monde.

Depuis ces jours d’insouciance, j’ai eu trop de batailles à livrer pour distiller les moindres actes de la vie et ne rien faire qu’en accomplissant les cadences de l’étiquette et du bon ton qui sèchent les émotions les plus généreuses.

- Monsieur le comte, je voudrais vous parler en particulier, dis-je d’un air mystérieux et en faisant quelques pas en arrière.

Il me suit. Juliette nous laissa seuls, et s’éloigna négligemment en femme certaine d’apprendre les secrets de son mari au moment où elle voudra les savoir. Je racontai brièvement au comte la mort de mon compagnon de voyage. L’effet que cette nouvelle produisit sur lui me prouva qu’il portait une affection assez vive à son jeune collaborateur, et cette découverte me donna la hardiesse de répondre ainsi dans le dialogue qui s’ensuivit entre nous deux.

- Ma femme va être au désespoir, s’écria-t-il, et je serai obligé de prendre bien des précautions pour l’instruire de ce malheureux événement.

- Monsieur, en m’adressant d’abord à vous, lui dis-je, j’ai rempli un devoir. Je ne voulais pas m’acquitter de cette mission donnée par un inconnu près de madame la comtesse sans vous en prévenir ; mais il m’a confié une espèce de fidéicommis honorable, un secret dont je n’ai pas le pouvoir de disposer. D’après la haute idée qu’il m’a donnée de votre caractère, j’ai pensé que vous ne vous opposeriez pas à ce que j’accomplisse ses derniers vœux. Madame la comtesse sera libre de rompre le silence qui m’est imposé.

En attendant son éloge, le gentilhomme balança très agréablement la tête. Il me répondit par un compliment assez entortillé, et finit en me laissant le champ libre. Nous revînmes sur nos pas. En ce moment, la cloche annonça le dîner ; je fus invité à le partager. En nous retrouvant graves et silencieux, Juliette nous examina furtivement. Étrangement surprise de voir son mari prenant un prétexte frivole pour nous procurer un tête-à-tête, elle s’arrêta en me lançant un de ces coups d’œil qu’il n’est donné qu’aux femmes de jeter. Il y avait dans son regard toute la curiosité permise à une maîtresse de maison qui reçoit un étranger tombé chez elle comme des nues ; il y avait toutes les interrogations que méritaient ma mise, ma jeunesse et ma physionomie, contrastes singuliers ! puis tout le dédain d’une maîtresse idolâtrée aux yeux de qui les hommes ne sont rien, hormis un seul ; il y avait des craintes involontaires, de la peur, et l’ennui d’avoir un hôte inattendu, quand elle venait, sans doute, de ménager à son amour tous les bonheurs de la solitude. Je compris cette éloquence muette, et j’y répondis par un triste sourire plein de pitié, de compassion. Alors, je la contemplai pendant un instant dans tout l’éclat de sa beauté, par un jour serein, au milieu d’une étroite allée bordée de fleurs. En voyant cet admirable tableau, je ne pus retenir un soupir.

- Hélas ! madame, je viens de faire un bien pénible voyage, entrepris… pour vous seule.

- Monsieur ! me dit-elle.

- Oh ! repris-je, je viens au nom de celui qui vous nomme Juliette. Elle pâlit. – Vous ne le verrez pas aujourd’hui.

- Il est malade ! dit-elle à voix basse.

- Oui, lui répondis-je. Mais, de grâce, modérez-vous. Je suis chargé par lui de vous confier quelques secrets qui vous concernent, et croyez que jamais messager ne sera ni plus discret ni plus dévoué.

- Qu’y a-t-il ?

- S’il ne vous aimait plus ?

- Oh ! cela est impossible ! s’écria-t-elle en laissant échapper un léger sourire qui n’était rien moins que franc.

Tout à coup elle eut une sorte de frisson, me jeta un regard fauve et prompt, rougit et dit : – Il est vivant ?

Grand Dieu ! quel mot terrible ! J’étais trop jeune pour en soutenir l’accent, je ne répondis pas, et regardai cette malheureuse femme d’un air hébété.

- Monsieur ! monsieur, une réponse ? s’écria-t-elle.

- Oui, madame.

- Cela est-il vrai ? oh ! dites-moi la vérité, je puis l’entendre. Dites ? Toute douleur me sera moins poignante que ne l’est mon incertitude.

Je répondis par deux larmes que m’arrachèrent les étranges accents par lesquels ces phrases furent accompagnées.

Elle s’appuya sur un arbre en jetant un faible cri.

- Madame, lui dis-je, voici votre mari !

- Est-ce que j’ai un mari.

A ce mot, elle s’enfuit et disparut.

- Hé ! bien, le dîner refroidit, s’écria le comte. Venez, monsieur.

Là-dessus, je suivis le maître de la maison qui me conduisit dans une salle à manger où je vis un repas servi avec tout le luxe auquel les tables parisiennes nous ont accoutumés. Il y avait cinq couverts : ceux des deux époux et celui de la petite fille : le mien, qui devait être le sien ; le dernier était celui d’un chanoine de Saint-Denis qui, les grâces dites, demanda : – Où est donc notre chère comtesse ?

- Oh ! elle va venir, répondit le comte qui après nous avoir servi avec empressement le potage s’en donna une très ample assiettée et l’expédia merveilleusement vite.

- Oh ! mon neveu, s’écria le chanoine, si votre femme était là, vous seriez plus raisonnable.

- Papa se fera mal, dit la petite fille d’un air malin.

Un instant après ce singulier épisode gastronomique, et au moment où le comte découpait avec empressement je ne sais quelle pièce de venaison, une femme de chambre entra et dit : – Monsieur, nous ne trouvons point madame !

A ce mot, je me levai par un mouvement brusque en redoutant quelque malheur, et ma physionomie exprima si vivement mes craintes, que le vieux chanoine me suivit au jardin. Le mari vint par décence jusque sur le seuil de la porte.

- Restez ! restez ! n’ayez aucune inquiétude, nous cria-t-il.

Mais il ne nous accompagna point. Le chanoine, la femme de chambre et moi nous parcourûmes les sentiers et les boulingrins du parc, appelant, écoutant, et d’autant plus inquiets, que j’annonçai la mort du jeune vicomte. En courant, je racontai les circonstances de ce fatal événément, et m’aperçus que la femme de chambre était extrêmement attachée à sa maîtresse ; car elle entra bien mieux que le chanoine dans les secrets de ma terreur. Nous allâmes aux pièces d’eau, nous visitâmes tout sans trouver la comtesse, ni le moindre vestige de son passage. Enfin, en revenant le long d’un mur, j’entendis des gémissements sourds et profondément étouffés qui semblaient sortir d’une espèce de grange. A tout hasard, j’y entrai. Nous y découvrîmes Juliette, qui, mue par l’instinct du désespoir, s’y était ensevelie au milieu du foin. Elle avait caché là sa tête afin d’assourdir ses horribles cris, obéissant à une invincible pudeur : c’était des sanglots, des pleurs d’enfant, mais plus pénétrants, plus plaintifs. Il n’y avait plus rien dans le monde pour elle. La femme de chambre dégagea sa maîtresse, qui se laissa faire avec la flasque insouciance de l’animal mourant. Cette fille ne savait rien dire autre chose que :

- Allons, madame, allons ?…

Le vieux chanoine demandait : – Mais qu’a-t-elle ? Qu’avez-vous, ma nièce ?

Enfin, aidé par la femme de chambre, je transportai Juliette dans sa chambre ; je recommandai soigneusement de veiller sur elle et de dire à tout le monde que la comtesse avait la migraine. Puis, nous redescendîmes, le chanoine et moi, dans la salle à manger. Il y avait déjà quelque temps que nous avions quitté le comte, je ne pensai guère à lui qu’au moment où je me trouvai sous le péristyle, son indifférence me surprit ; mais mon étonnement augmenta quand je le trouvai philosophiquement assis à table : il avait mangé presque tout le dîner, au grand plaisir de sa fille qui souriait de voir son père en flagrante désobéissance aux ordres de la comtesse. La singulière insouciance de ce mari me fut expliquée par la légère altercation qui s’éleva soudain entre le chanoine et lui. Le comte était soumis à une diète sévère que les médecins lui avaient imposée pour le guérir d’une maladie grave dont le nom m’échappe ; et, poussé par cette gloutonnerie féroce, assez familière aux convalescents, l’appétit de la bête l’avait emporté chez lui sur toutes les sensibilités de l’homme. En un moment j’avais vu la nature dans toute sa vérité, sous deux aspects bien différents qui mettaient le comique au sein même de la plus horrible douleur. La soirée fut triste. J’étais fatigué. Le chanoine employait toute son intelligence à deviner la cause des pleurs de sa nièce. Le mari digérait silencieusement, après s’être contenté d’une assez vague explication que la comtesse lui fit donner de son malaise par sa femme de chambre, et qui fut, je crois, empruntée aux indispositions naturelles à la femme. Nous nous couchâmes tous de bonne heure. En passant devant la chambre de la comtesse pour aller au gîte où me conduisit un valet, je demandai timidement de ses nouvelles. En reconnaissant ma voix, elle me fit entrer, voulut me parler ; mais, ne pouvant rien articuler, elle inclina la tête, et je me retirai. Malgré les émotions cruelles que je venais de partager avec la bonne foi d’un jeune homme, je dormis accablé par la fatigue d’une marche forcée. A une heure avancée de la nuit, je fus réveillé par les aigres bruissements que produisirent les anneaux de mes rideaux violemment tirés sur leurs tringles de fer. Je vis la comtesse assise sur le pied de mon lit. Son visage recevait toute la lumière d’une lampe posée sur ma table.

- Est-ce toujours bien vrai, monsieur ? me dit-elle. Je ne sais comment je puis vivre après l’horrible coup qui vient de me frapper ; mais en ce moment j’éprouve du calme. Je veux tout apprendre.

- Quel calme ! me dis-je en apercevant l’effrayante pâleur de son teint qui contrastait avec la couleur brune de sa chevelure, en entendant les sons gutturaux de sa voix, en restant stupéfait des ravages dont témoignaient tous ses traits altérés. Elle était étiolée déjà comme une feuille dépouillée des dernières teintes qu’y imprime l’automne. Ses yeux rouges et gonflés, dénués de toutes leurs beautés, ne réfléchissaient qu’une amère et profonde douleur : vous eussiez dit d’un nuage gris, là où naguère pétillait le soleil.

Je lui redis simplement, sans trop appuyer sur certaines circonstances trop douloureuses pour elle, l’événement rapide qui l’avait privée de son ami. Je lui racontai la première journée de notre voyage, si remplie par les souvenirs de leur amour. Elle ne pleura point, elle écoutait avec avidité, la tête penchée vers moi, comme un médecin zélé qui épie un mal. Saisissant un moment où elle me parut avoir entièrement ouvert son cœur aux souffrances et vouloir se plonger dans son malheur avec toute l’ardeur que donne la première fièvre du désespoir, je lui parlai des craintes qui agitèrent le pauvre mourant, et lui dis comment et pourquoi il m’avait chargé de ce fatal message. Ses yeux se séchèrent alors sous le feu sombre qui s’échappa des plus profondes régions de l’âme. Elle put pâlir encore. Lorsque je lui tendis les lettres que je gardais sous mon oreiller, elle les prit machinalement ; puis elle tressaillit violemment, et me dit d’une voix creuse : – Et moi qui brûlais les siennes ! Je n’ai rien de lui ! rien ! rien.

Elle se frappa fortement au front.

- Madame, lui dis-je. Elle me regarda par un mouvement convulsif. – J’ai coupé sur sa tête, dis-je en continuant, une mèche de cheveux que voici.

Et je lui présentai ce dernier, cet incorruptible lambeau de celui qu’elle aimait. Ah ! si vous aviez reçu comme moi, les larmes brûlantes qui tombèrent alors sur mes mains, vous sauriez ce qu’est la reconnaissance, quand elle est si voisine du bienfait ! Elle me serra les mains, et d’une voix étouffée, avec un regard brillant de fièvre, un regard où son frêle bonheur rayonnait à travers d’horribles souffrances : – Ah ! vous aimez ! dit-elle. Soyez toujours heureux ! ne perdez pas celle qui vous est chère !

Elle n’acheva pas, et s’enfuit avec son trésor.

Le lendemain, cette scène nocturne, confondue dans mes rêves, me parut être une fiction. Il fallut, pour me convaincre de la douloureuse vérité, que je cherchasse infructueusement les lettres sous mon chevet. Il serait inutile de vous raconter les événements du lendemain. Je restai plusieurs heures encore avec la Juliette que m’avait tant vantée mon pauvre compagnon de voyage. Les moindres paroles, les gestes, les actions de cette femme me prouvèrent la noblesse d’âme, la délicatesse de sentiment qui faisaient d’elle une de ces chères créatures d’amour et de dévouement si rares semées sur cette terre. Le soir, le comte de Montpersan me conduisit lui-même jusqu’à Moulins. En y arrivant, il me dit avec une sorte d’embarras : – Monsieur, si ce n’est pas abuser de votre complaisance, et agir bien indiscrètement avec un inconnu auquel nous avons déjà des obligations, voudriez-vous avoir la bonté de remettre, à Paris, puisque vous y allez, chez monsieur de… (j’ai oublié son nom), rue du Sentier, une somme que je lui dois, et qu’il m’a prié de lui faire promptement passer ?

- Volontiers, dis-je.

Et dans l’innocence de mon âme, je pris un rouleau de vingt-cinq louis, qui me servit à revenir à Paris, et que je rendis fidèlement au prétendu correspondant de monsieur de Montpersan.

A Paris seulement, et en portant cette somme dans la maison indiquée, je compris l’ingénieuse adresse avec laquelle Juliette m’avait obligé. La manière dont me fut prêté cet or, la discrétion gardée sur une pauvreté facile à deviner, ne révèlent-elles pas tout le génie d’une femme aimante !

Quelles délices d’avoir pu raconter cette aventure à une femme qui, peureuse, vous a serré, vous a dit : – Oh ! cher, ne meurs pas, toi ?

Paris, janvier 1832.

Honoré de Balzac – Une Messe en 1793

Le 22 janvier 1793, vers huit heures du soir, une vieille dame descendait, à Paris, la montée qui finit devant l’église Saint Laurent, dans le faubourg Saint-Martin. Il avait tant neigé pendant toute la journée, que les pas s’entendaient à peine. Les rues étaient désertes. La crainte assez naturelle qu’inspirait le silence s’augmentait de toute la terreur qui faisait alors gémir la France ; aussi la vieille dame n’avait-elle encore rencontré personne ; sa vue, d’ailleurs affaiblie depuis longtemps, ne lui permettait pas d’apercevoir dans le lointain, à la lueur des lanternes, quelques passants clair-semés comme des ombres dans l’immense voie de ce faubourg. Elle allait courageusement seule à travers cette solitude, comme si son âge était un talisman qui dût la préserver de tout malheur.

Quand elle eut dépassé la rue des Morts, elle crut distinguer le pas lourd et ferme d’un homme qui marchait derrière elle. Elle s’imagina qu’elle n’entendait pas ce bruit pour la première fois ; elle s’effraya d’avoir été suivie, et tenta d’aller plus vite afin d’atteindre une boutique assez bien illuminée, espérant pouvoir vérifier à la lumière, les soupçons dont elle était saisie. Aussitôt qu’elle se trouva dans le rayon de lueur horizontale qui partait de cette boutique elle retourna brusquement la tête, et entrevit une forme humaine dans le brouillard. Cette indistincte vision lui suffit : elle chancela un moment sous le poids de la terreur dont elle fut accablée ; car elle ne douta plus alors qu’elle n’eût été escortée par l’inconnu depuis le premier pas qu’elle avait fait hors de chez elle. Le désir d’échapper à un espion lui prêta des forces. Incapable de raisonner, elle doubla le pas, comme si elle pouvait se soustraire à un homme nécessairement plus agile qu’elle. Après avoir couru pendant quelques minutes, elle parvint à la boutique d’un pâtissier, y entra, et tomba, plutôt qu’elle ne s’assit, sur une chaise placée devant le comptoir. Au moment où elle fit crier le loquet de la porte, une jeune femme occupée à broder leva les yeux, reconnut, à travers les carreaux du vitrage, la mante de forme antique et de soie violette dans laquelle la vieille dame était enveloppée, et s’empressa d’ouvrir un tiroir comme pour y prendre une chose qu’elle devait lui remettre. Non-seulement le geste et la physionomie de la jeune femme exprimèrent le désir de se débarrasser promptement de l’inconnue, comme si c’eût été une de ces personnes qu’on ne voit pas avec plaisir, mais encore elle laissa échapper une expression d’impatience en trouvant le tiroir vide ; puis, sans regarder la dame, elle sortit précipitamment du comptoir, alla vers l’arrière-boutique, et appela son mari, qui parut tout à coup.

«Où as-tu donc mis ?…» lui demanda-t-elle d’un air de mystère en lui désignant la vieille dame par un coup d’oeil et sans achever sa phrase.

Quoique le pâtissier ne pût voir que l’immense bonnet de soie noire, environné de noeuds en ruban violet qui servait de coiffure à l’inconnue, il disparut après avoir jeté à sa femme un regard qui semblait dire : «Crois-tu que je vais laisser cela dans ton comptoir ?…»

Étonnée du silence et de l’immobilité de la vieille dame, la marchande revint auprès d’elle ; et, en la voyant, elle se sentit saisie d’un mouvement de compassion ou peut-être aussi de curiosité. Quoique le teint de cette femme fût naturellement livide comme celui d’une personne vouée à des austérités secrètes, il était facile de reconnaître qu’une émotion récente y répandait une pâleur extraordinaire. Sa coiffure était disposée de manière à cacher ses cheveux, sans doute blanchis par l’âge ; car la propreté du collet de sa robe annonçait qu’elle ne portait pas de poudre. Ce manque d’ornement faisait contracter à sa figure une sorte de sévérité religieuse. Ses traits étaient graves et fiers. Autrefois les manières et les habitudes des gens de qualité étaient si différentes de celles des gens appartenant aux autres classes, qu’on devinait facilement une personne noble. Aussi la jeune femme était-elle persuadée que l’inconnue était une ci-devant, et qu’elle avait appartenu à la cour.

«Madame ?…» lui dit-elle involontairement et avec respect en oubliant que ce titre était proscrit.

La vieille dame ne répondit pas. Elle tenait ses yeux fixés sur le vitrage de la boutique, comme si un objet effrayant y eût été dessiné.

«Qu’as-tu citoyenne ?» demanda le maître de logis, qui reparut aussitôt.

Il tira la dame de sa rêverie en lui tendant une petite boîte de carton couverte en papier bleu.

«Rien, rien, mes amis !» répondit-elle d’une voix douce.

Elle leva les yeux sur le pâtissier comme pour lui jeter un regard de remerciement ; mais en lui voyant un bonnet rouge sur la tête, elle laissa échapper un cri.

«Ah !.. vous m’avez trahie ?…»

La jeune femme et son mari répondirent par un geste d’horreur qui fit rougir l’inconnue, soit de les avoir soupçonnés, soit de plaisir.

«Excusez-moi,» dit-elle alors avec une douceur enfantine. Puis, tirant un louis d’or de sa poche, elle le présenta au pâtissier : «Voici le prix convenu,» ajouta-t-elle.

Il y a une indigence que les indigents savent deviner. Le pâtissier et sa femme se regardèrent et se montrèrent la vieille femme en se communiquant une même pensée : ce louis d’or devait être le dernier. Les mains de la dame tremblaient en l’offrant, elle contemplait cette pièce avec douleur et sans avarice ; mais elle semblait connaître toute l’étendue du sacrifice. Le jeûne et la misère étaient gravés sur sa figure en traits aussi lisibles que ceux de la peur et des habitudes ascétiques. Il y avait dans ses vêtements des vestiges de magnificence : c’était de la soie usée, une mante propre, quoique passée, des dentelles soigneusement racommodées ; enfin, les haillons de l’opulence ! Les marchands, placés entre la pitié et l’intérêt, commencèrent par soulager leur conscience en paroles.

«Mais, citoyenne, tu parais bien faible.
- Madame aurait-elle besoin de prendre quelque chose ? reprit la femme en coupant la parole à son mari.
- Nous avons de bien bon bouillon, dit le pâtissier.
- Il fait si froid, madame aura peut-être été saisie en marchant ; mais vous pouvez vous reposer ici et vous chauffer un peu.
- Nous ne sommes pas aussi noirs que le diable,» s’écria le pâtissier.

Gagnée par l’accent de bienveillance qui animait les paroles des charitables boutiquiers, la dame avoua qu’elle avait été suivie par un homme, et qu’elle avait peur de revenir seule chez elle.

«Ce n’est que cela ?» reprit l’homme au bonnet rouge. Attends-moi, citoyenne.»

Il donna le louis à sa femme. Puis, mû par cette espèce de reconnaissance qui se glisse dans l’âme d’un marchand quand il reçoit un prix exorbitant d’une marchandise de médiocre valeur, il alla mettre son uniforme de garde national, prit son chapeau, passa son briquet et reparut sous les armes. Mais sa femme avait eu le temps de réfléchir. Comme dans bien d’autres coeurs, la réflexion ferma la main ouverte de la bienfaisance. Inquiète et craignant de voir son mari s’embarquer dans quelque mauvaise affaire, la femme du pâtissier essaya de le tirer par le pan de son habit pour l’arrêter ; mais, obéissant à un sentiment de charité, le brave homme offrit sur-le-champ à la vieille dame de l’escorter.

«Il paraît que l’homme dont a peur la citoyenne est encore à rôder devant la boutique, dit vivement la jeune femme.
- Je le crains, dit naïvement la dame.
- Si c’était un espion ? si c’était une conspiration ? N’y va pas, et reprends-lui la boîte…»

Ces paroles soufflées à l’oreille du pâtissier par sa femme, glacèrent le courage impromptu dont il était possédé.

«Mais je m’en vais lui dire deux mots, et vous en débarrasser sur-le-champ,» s’écria le pâtissier, en ouvrant la porte et sortant avec précipitation.

La vieille dame, passive comme un enfant et presque hébétée, se rassit sur sa chaise. L’honnête marchand ne tarda pas à reparaître : Son visage, assez rouge de son naturel et enluminé d’ailleurs par le feu du four, était subitement devenu blême. Une si grande frayeur l’agitait que ses jambes tremblaient et que ses yeux ressemblaient à ceux d’un homme ivre.

«Veux-tu nous faire couper le cou, misérable ! aristocrate ?… s’écria-t-il avec fureur. Songe à nous montrer les talons, ne reparais jamais ici, et ne compte pas sur moi pour te fournir des éléments de conspiration !»

En achevant ces mots, le pâtissier essaya de reprendre à la vieille dame la petite boîte qu’elle avait mise dans une de ses poches. A peine les mains hardies du pâtissier touchèrent-elles ses vêtements, que l’inconnue, préférant se livrer aux dangers de la route, sans autre défenseur que Dieu, plutôt que de perdre ce qu’elle venait d’acheter, retrouva l’agilité de sa jeunesse. Elle s’élança vers la porte, l’ouvrit brusquement, et disparut aux yeux de la femme et du mari stupéfaits et tremblants.

Aussitôt que l’inconnue se trouva dehors, elle se mit à marcher avec vitesse ; mais ses forces la trahirent bientôt : elle entendit l’espion par lequel elle était impitoyablement suivie, faisant crier la neige qu’il pressait de son pas pesant ; elle fut obligée de s’arrêter, il s’arrêta ; elle n’osait ni lui parler ni le regarder, soit par suite de la peur dont elle était saisie, soit par manque d’intelligence. Elle continua son chemin en allant plus lentement, l’homme ralentit son pas de manière à rester à une distance qui lui permettait de veiller sur elle. L’inconnu semblait être l’ombre même de la vieille femme. Neuf heures sonnèrent quand ce couple silencieux repassa devant l’église de Saint-Laurent. Cependant il est dans la nature de toutes les âmes, même la plus infirme, qu’un sentiment de calme succède à une agitation violente. Ce fut peut-être par un mouvement de ce genre que l’inconnue, n’éprouvant aucun mal de son prétendu persécuteur, voulut voir en lui un ami secret empressé de la protéger. Elle réunit toutes les circonstances qui avaient accompagné les apparitions de l’étranger comme pour trouver des motifs plausibles à cette consolante opinion ; et il lui plut alors de reconnaître en lui plutôt de bonnes que de mauvaises intentions. Oubliant l’effroi qu’il venait d’inspirer au pâtissier, elle avança donc d’un pas ferme dans les régions supérieures du faubourg Saint-Martin. Après une demi-heure de marche, elle parvint à une maison située auprès de l’embranchement formé par la rue principale du faubourg et par celle qui mène à la barrière de Pantin. Ce lieu est encore aujourd’hui un des plus déserts de tout Paris. La bise, passant sur les buttes Saint-Chaumont et de Belleville, sifflait à travers les maisons, ou plutôt les chaumières, semées dans ce vallon presque inhabité où les clôtures sont en murailles faites avec de la terre et des os. Cet endroit désolé semblait être l’asile naturel de la misère et du désespoir. L’homme qui s’acharnait à la poursuite de la pauvre créature assez hardie pour traverser nuitamment ces rues silencieuses, parut frappé du spectacle qui s’offrait à ses regards. Il resta pensif, debout et dans une attitude d’hésitation, faiblement éclairé par un réverbère dont la lueur indécise perçait à peine le brouillard. La peur donna des yeux à la vieille femme, qui crut apercevoir quelque chose de sinistre dans les traits de l’inconnu ; elle sentit ses terreurs se réveiller, et profita de l’espèce d’incertitude qui arrêtait cet homme pour se glisser dans l’ombre vers la porte de la maison solitaire ; elle fit jouer un ressort, et disparut avec une rapidité fantasmagorique. Le passant, immobile, contemplait cette maison, qui offrait en quelque sorte le type des misérables habitations de ce faubourg. Cette bicoque chancelante était bâtie de moellons et revêtue d’une couche de plâtre jauni, si fortement lézardée, qu’on craignait de la voir tomber au moindre effort du vent. Le toit de tuiles brunes et couvert de mousse s’affaissait en plusieurs endroits de manière à faire croire qu’il allait céder sous le poids de la neige. Chaque étage avait trois fenêtres dont les châssis, pourris par l’humidité et disjoints par l’action du soleil, annonçaient que le froid devait pénétrer dans les chambres. Cette maison isolée ressemblait à une vieille tour que le Temps oubliait de détruire. Une faible lumière éclairait les trois croisées qui coupaient irrégulièrement la mansarde par laquelle ce pauvre édifice était terminé ; tandis que le reste de la maison se trouvait dans une obscurité complète.

La vieille femme ne monta pas sans peine l’escalier rude et grossier, le long duquel on s’appuyait sur une corde en guise de rampe ; elle frappa mystérieusement à la porte du logement qui se trouvait dans la mansarde, et s’assit avec précipitation sur une chaise que lui présenta un vieillard.

«Cachez-vous ! cachez-vous ! lui dit-elle. Quoique nous ne sortions que bien rarement, nos démarches sont connues, nos pas sont épiés.
- Qu’y a-t-il de nouveau ? demande une autre vieille femme assise auprès du feu.
- L’homme qui rôde autour de la maison depuis hier m’a suivie ce soir !»

A ces mots, les trois habitants de ce taudis se regardèrent en laissant paraître sur leurs visages les signes d’une terreur profonde. Le vieillard fut le moins agité des trois, peut-être parce qu’il était le plus en danger. Quand on est sous le poids d’un grand malheur ou sous le joug de la persécution, un homme courageux commence pour ainsi dire par faire le sacrifice de lui-même, il ne considère ses jours que comme autant de victoires remportées sur le sort. Les regards des deux femmes, attachés sur ce vieillard, laissaient facilement deviner qu’il était l’unique objet de leur vive sollicitude.

«Pourquoi désespérer de Dieu, mes soeurs ? dit-il d’une voix sourde mais onctueuse. Nous chantions ses louanges au milieu des cris que poussaient les assassins et les mourants au couvent des Carmes. S’il a voulu que je fusse sauvé de cette boucherie, c’est sans doute pour me réserver à une destinée que je dois accepter sans murmure. Dieu protége les siens, il peut en disposer à son gré. C’est de vous, et non de moi qu’il faut s’occuper.
- Non, dirent les deux vieilles femmes.
- Une fois que je me suis vue hors de l’abbaye de Chelles, je me suis considérée comme morte, s’écria celle des deux religieuses qui était assise au coin de la cheminée.
- Voici, reprit celle qui arrivait, en tendant la petite boîte au prêtre, voici les hosties. Mais, s’écria-t-elle, j’entends monter les degrés.»

A ces mots, tous trois se mirent à écouter. Le bruit cessa.

«Ne vous effrayez pas, dit le prêtre, si quelqu’un essaie de parvenir jusqu’à vous. Une personne sur la fidélité de laquelle nous pouvons compter a dû prendre toutes ses mesures pour passer la frontière, et viendra chercher les lettres que j’ai écrites au duc de Langeais et au marquis de Beauseant, afin qu’ils puissent aviser aux moyens de vous arracher à cet affreux pays, à la mort ou à la misère qui vous y attendent.
- Vous ne nous suivrez donc pas ? s’écrièrent doucement les deux religieuses en manifestant une sorte de désespoir.
- Ma place est là où il y a des victimes,» dit le prêtre avec simplicité.

Elles se turent et regardèrent leur hôte avec une sainte admiration.

«Soeur Marthe, dit-il en s’adressant à la religieuse qui était allée chercher les hosties, cet envoyé devra répondre Fiat voluntas au mot Hosanna.
- Il y a quelqu’un dans l’escalier !» s’écria l’autre religieuse en ouvrant une cachette habilement pratiquée sous le toit.

Cette fois, il fut facile d’entendre, au milieu du plus profond silence, les pas d’un homme qui faisait retentir les marches couvertes de callosités produites par de la boue durcie. Le prêtre se coula péniblement dans une espèce d’armoire, et la religieuse jeta quelques hardes sur lui.

«Vous pouvez fermer, soeur Agathe,» dit-il d’une voix étouffée.

A peine le prêtre était-il caché, que trois coups frappés sur la porte firent tressaillir les deux saintes filles, qui se consultèrent des yeux sans oser prononcer une seule parole. Elles paraissaient avoir toutes deux une soixantaine d’années. Séparées du monde depuis quarante ans, elles étaient comme des plantes habituées à l’air d’une serre, et qui meurent si on les en sort. Accoutumées à la vie du couvent, elles n’en pouvaient plus concevoir d’autre. Un matin, leurs grilles ayant été brisées, elles avaient frémi de se trouver libres. On peut aisément se figurer l’espèce d’imbécillité factice que les événements de la Révolution avaient produite dans leurs âmes innocentes. Incapables d’accorder leurs idées claustrales avec les difficultés de la vie, et ne comprenant même pas leur situation, elles ressemblaient à des enfants dont on avait pris soin jusqu’alors, et qui, abandonnés par leur providence maternelle, priaient au lieu de crier. Aussi, devant le danger qu’elles prévoyaient en ce moment, demeurèrent-elles muettes et passives, ne connaissant d’autre défense que la résignation chrétienne. L’homme qui demandait à entrer interpréta ce silence à sa manière, il ouvrit la porte et se montra tout à coup. Les deux religieuses frémirent en reconnaissant le personnage qui, depuis vingt-quatre heures, rôdait autour de leur maison et prenait des informations sur leur compte. Elles restèrent immobiles en le contemplant avec une curiosité inquiète, à la manière des enfants sauvages, qui examinent silencieusement les étrangers. Cet homme était de haute taille et gros ; mais rien dans sa démarche, dans son air ni dans sa physionomie, n’indiquait un méchant homme. Il imita l’immobilité des religieuses, et promena lentement ses regards sur la chambre où il se trouvait.

Deux nattes de paille, posées sur des planches, servaient de lit aux deux religieuses. Une seule table était au milieu de la chambre ; il y avait dessus un chandelier de cuivre, quelques assiettes, trois couteaux et un pain rond. Le feu de la cheminée était modeste. Quelques morceaux de bois, entassés dans un coin, attestaient d’ailleurs la pauvreté des deux recluses. Les murs, enduits d’une couche de peinture très-ancienne, prouvaient le mauvais état de la toiture, où des taches, semblables à des filets bruns, indiquaient les infiltrations des eaux pluviales. Une relique, sans doute sauvée du pillage de l’abbaye de Chelles, ornait le manteau de la cheminée. Trois chaises, deux coffres et une mauvaise commode complétaient l’ameublement de cette pièce. Une porte pratiquée auprès de la cheminée faisait conjecturer qu’il existait une seconde chambre. L’inventaire de cette cellule fut bientôt fait par le personnage qui s’était introduit sous de si terribles auspices au sein de ce ménage. Un sentiment de commisération se peignit sur sa figure ; il jeta un regard de bienveillance sur les deux filles, au moins aussi embarrassé qu’elles. L’étrange silence dans lequel ils demeurèrent tous trois dura peu ; car l’inconnu finit par deviner la faiblesse morale et l’inexpérience des deux pauvres créatures, et il leur dit alors d’une voix qu’il essaya d’adoucir : «Je ne viens point ici en ennemi, citoyen…» Il s’arrêta et se reprit pour dire : «Mes soeurs, s’il vous arrivait quelque malheur, croyez que je n’y aurais pas contribué. J’ai une grâce à réclamer de vous….»

Elles gardèrent toujours le silence.

«Si je vous importunais, si… je vous gênais, parlez librement… je me retirerais ; mais sachez que je vous suis tout dévoué ; que, s’il est quelque bon office que je puisse vous rendre, vous pouvez m’employer sans crainte, et que moi seul, peut-être, suis au-dessus de la loi.»

Il y avait un tel accent de vérité dans ces paroles, que la soeur Agathe, celle des deux religieuses qui appartenait à la maison de Langeais, et dont les manières semblaient annoncer qu’elle avait autrefois connu l’éclat des fêtes et respiré l’air de la cour, s’empressa d’indiquer une des chaises comme pour prier leur hôte de s’asseoir. L’inconnu manifesta une sorte de joie mêlée de tristesse en comprenant ce geste, et attendit pour prendre place que les deux respectables filles fussent assises.

«Vous avez donné asile, reprit-il, à un vénérable prêtre non assermenté, qui a miraculeusement échappé aux massacres des Carmes. – Hosanna !… dit la soeur Agathe en interrompant l’étranger et le regardant avec une inquiéte curiosité.
- Il ne se nomme pas ainsi, je crois, répondit-il.
- Mais, monsieur, dit vivement la soeur Marthe, nous n’avons pas de prêtre ici, et…
- Il faudrait alors avoir plus de soin et de prévoyance, répliqua doucement l’étranger en avançant le bras vers la table et y prenant un bréviaire. Je ne pense pas que vous sachiez le latin, et…»

Il ne continua pas, car l’émotion extraordinaire qui se peignit sur les figures des deux pauvres religieuses lui fit craindre d’être allé trop loin : elles étaient tremblantes et leurs yeux s’emplirent de larmes.

«Rassurez-vous, leur dit-il d’une voix franche, je sais le nom de votre hôte et les vôtres, et depuis trois jours je suis instruit de votre détresse et de votre dévouement pour le vénérable abbé de..
- Chut ! dit naïvement soeur Agathe en mettant un doigt sur ses lèvres.
- Vous voyez, mes soeurs, que, si j’avais conçu l’horrible dessein de vous trahir, j’aurais déjà pu l’accomplir plus d’une fois…»

En entendant ces paroles, le prêtre se dégagea de sa prison, et reparut au milieu de la chambre.

«Je ne saurais croire, monsieur, dit-il à l’inconnu, que vous soyez un de nos persécuteurs, et je me fie à vous : que voulez-vous de moi ?»

La sainte confiance du prêtre, la noblesse répandue sur tous ses traits auraient désarmé des assassins. Le mystérieux personnage qui était venu animer cette scène de misère et de résignation contempla un moment le groupe formé par ces trois êtres ; puis, il prit un ton de confidence, et s’adressa au prêtre en ces termes : «Mon père, je venais vous supplier de célébrer une messe mortuaire pour le repos de l’âme… d’un… d’une personne sacrée, et dont le corps ne reposera jamais dans la terre sainte…»

Le prêtre frissonna involontairement. Les deux religieuses, ne comprenant pas encore de qui l’inconnu voulait parler, restèrent le cou tendu, le visage tourné vers les deux interlocuteurs, et dans une attitude de curiosité. L’ecclésiastique examina l’étranger : une anxiété non équivoque peinte sur la figure et ses regards exprimaient d’ardentes supplications.

«Eh ! bien, répondit le prêtre, ce soir, à minuit, revenez, et je serai prêt à célébrer le seul service funèbre que nous puissions offrir en expiation du crime…»

L’inconnu tressaillit, mais une satisfaction tout à la fois douce et grave parut triompher d’une douleur secrète ; et, après avoir respectueusement salué le prêtre et les deux saintes filles, il disparut en témoignant une sorte de reconnaissance muette qui fut comprise par ces trois âmes généreuses. Environ deux heures après cette scène, l’inconnu revint, frappa discrètement à la porte du grenier, et fut introduit par mademoiselle de Beauséant, qui le conduisit dans la seconde chambre de ce modeste réduit, où tout avait été préparé pour la cérémonie. Entre deux tuyaux de cheminée, les deux religieuses avaient apporté la vieille commode dont les contours antiques étaient ensevelis sous un magnifique devant d’autel en moire verte. Un grand crucifix d’ébène et d’ivoire attaché sur le mur jaune en faisait ressortir la nudité et attirait nécessairement les regards. Quatre petits cierges fluets que les soeurs avaient réussi à fixer sur cet autel improvisé en les scellant dans de la cire à cacheter, jetaient une lueur pâle et mal réfléchie par le mur. Cette faible lumière éclairait à peine le reste de la chambre ; mais, en ne donnant son éclat qu’aux choses saintes, elle ressemblait à un rayon tombé du ciel sur cet autel sans ornement. Le carreau était humide. Le toit, qui, des deux côtés, s’abaissait rapidement, comme dans les greniers, avait quelques lézardes par lesquelles passait un vent glacial. Rien n’était moins pompeux, et cependant rien peut-être ne fut plus solennel que cette cérémonie lugubre. Un profond silence, qui aurait permis d’entendre le plus léger cri proféré sur la route d’Allemagne, répandait une sorte de majesté sombre sur cette scène nocturne. Enfin la grandeur de l’action contrastait si fortement avec la pauvreté des choses, qu’il en résultait un sentiment d’effroi religieux. De chaque côté de l’autel, les deux vieilles recluses, agenouillées sur la tuile du plancher sans s’inquiéter de son humidité mortelle, priaient de concert avec le prêtre, qui, revêtu de ses habits pontificaux, disposait un calice d’or orné de pierres précieuses, vase sacré sauvé sans doute du pillage de l’abbaye de Chelles. Auprès de ce ciboire, monument d’une royale munificence, l’eau et le vin destinés au saint sacrifice étaient contenus dans deux verres à peine dignes du dernier cabaret. Faute de missel, le prêtre avait posé son bréviaire sur un coin de l’autel. Une assiette commune était préparée pour le lavement des mains innocentes et pures de sang. Tout était immense, mais petit ; pauvre, mais noble ; profane et saint tout à la fois.

L’inconnu vint pieusement s’agenouiller entre les deux religieuses. Mais tout à coup, en apercevant un crêpe au calice et au crucifix, car, n’ayant rien pour annoncer la destination de cette messe funèbre, le prêtre avait mis Dieu même en deuil, il fut assailli d’un souvenir si puissant, que des gouttes de sueur se formèrent sur son large front. Les quatre silencieux acteurs de cette scène se regardèrent alors mystérieusement ; puis leurs âmes, agissant à l’envi les unes sur les autres, se communiquèrent ainsi leurs sentiments et se confondirent dans une commisération religieuse : il semblait que leur pensée eût évoqué le martyr dont les restes avaient été dévorés par de la chaux vive, et que son ombre fût devant eux dans toute sa royale majesté. Ils célébraient un obit sans le corps du défunt. Sous ces tuiles et ces lattes disjointes, quatre chrétiens allaient intercéder auprès de Dieu pour un Roi de France, et faire son convoi sans cercueil. C’était le plus pur de tous les dévouements, un acte étonnant de fidélité accompli sans arrière-pensée. Ce fut sans doute, aux yeux de Dieu, comme le verre d’eau qui balance les plus grandes vertus. Toute la Monarchie était là, dans les prières d’un prêtre et de deux pauvres filles ; mais peut-être aussi la Révolution était-elle représentée par cet homme dont la figure trahissait trop de remords pour ne pas croire qu’il accomplissait les voeux d’un immense repentir.

Au lieu de prononcer les paroles latines : «Introïbo ad altare Dei, etc., le prêtre, par une inspiration divine, regarda les trois assistants qui figuraient la France chrétienne, et leur dit, pour effacer les misères de ce taudis : «Nous allons entrer dans le sanctuaire de Dieu !»

A ces paroles jetées avec une onction pénétrante, une sainte frayeur saisit l’assistant et les deux religieuses. Sous les voûtes de Saint-Pierre de Rome, Dieu ne se serait pas montré plus majestueux qu’il le fut alors dans cet asile de l’indigence aux yeux de ces chrétiens : tant il est vrai qu’entre l’homme et lui tout intermédiaire semble inutile, et qu’il ne tire sa grandeur que de lui-même. La ferveur de l’inconnu était vraie. Aussi le sentiment qui unissait les prières de ces quatre serviteurs de Dieu et du Roi fut-il unanime. Les paroles saintes retentissaient comme une musique céleste au milieu du silence. Il y eut un moment où les pleurs gagnèrent l’inconnu, ce fut au Pater noster. Le prêtre y ajouta cette prière latine, qui fut sans doute comprise par l’étranger : Et remitte scelus regicidis sicut Ludovicus eis remisit semetipse. (Et pardonnez aux régicides comme Louis XVI leur a pardonné lui-même.)

Les deux religieuses virent deux grosses larmes traçant un chemin humide le long des joues mâles de l’inconnu et tombant sur le plancher. L’office des morts fut récité. Le Domine salvum fac regem, chanté à voix basse, attendrit ces fidèles royalistes qui pensèrent que l’enfant-roi, pour lequel ils suppliaient en ce moment le Très-Haut, était captif entre les mains de ses ennemis. L’inconnu frissonna en songeant qu’il pouvait encore se commettre un nouveau crime auquel il serait sans doute forcé de participer.

Quand le service funèbre fut terminé, le prêtre fit un signe aux deux religieuses, qui se retirèrent. Aussitôt qu’il se trouva seul avec l’inconnu, il alla vers lui d’un air doux et triste ; puis il lui dit d’une voix paternelle : «Mon fils, si vous avez trempé vos mains dans le sang du Roi Martyr, confiez-vous à moi. Il n’est pas de faute qui, aux yeux de Dieu, ne soit effacée par un repentir aussi touchant et aussi sincère que le vôtre paraît l’être.»

Aux premiers mots prononcés par l’ecclésiastique, l’étranger laissa échapper un mouvement de terreur involontaire ; mais il reprit une contenance calme, et regarda avec assurance le prêtre étonné : «Mon père, lui dit-il d’une voix visiblement altérée, nul n’est plus innocent que moi du sang versé… – Je dois vous croire,» dit le prêtre.

Il fit une pause pendant laquelle il examina de rechef son pénitent. Puis, persistant à le prendre pour un de ces peureux conventionnels qui livrèrent une tête inviolable et sacrée, afin de conserver la leur, il reprit d’une voix grave : «Songez, mon fils, qu’il ne suffit pas pour être absous de ce grand crime, de n’y avoir pas coopéré. Ceux qui, pouvant défendre le roi, ont laissé leur épée dans le fourreau, auront un compte bien lourd à rendre devant le roi des cieux.. Oh ! oui, ajouta le vieux prêtre en agitant la tête de droite à gauche par un mouvement expressif, oui, bien lourd !… car en restant oisifs, ils sont devenus les complices involontaires de cet épouvantable forfait…
- Vous croyez, demanda l’inconnu stupéfait, qu’une participation indirecte sera punie… Le soldat qui a été commandé pour former la haie est-il donc coupable ?…»

Le prêtre demeura indécis. Heureux de l’embarras dans lequel il mettait ce puritain de la royauté en le plaçant entre le dogme de l’obéissance passive qui doit, selon les partisans de la monarchie, dominer les codes militaires, et le dogme tout aussi important qui consacre le respect dû à la personne des rois, l’étranger s’empressa de voir dans l’hésitation du prêtre une solution favorable à des doutes par lesquels il paraissait tourmenté. Puis, pour ne pas laisser le vénérable janséniste réfléchir plus longtemps, il lui dit : «Je rougirais de vous offrir un salaire quelconque du service funéraire que vous venez de célébrer pour le repos de l’âme du roi et pour l’acquit de ma conscience. On ne peut payer une chose inestimable que par une offrande qui soit aussi hors de prix. Daignez donc accepter, monsieur, le don que je vous fait d’une sainte relique…. Un jour viendra peut-être où vous en comprendrez la valeur.

En achevant ces mots, l’étranger présentait à l’ecclésiastique une petite boîte extrêmement légère. Le prêtre la prit involontairement pour ainsi dire ; car la solennité des paroles de cet homme, le ton qu’il y mit, le respect avec lequel il tenait cette boîte l’avait plongé dans une profonde surprise. Ils rentrèrent alors dans la pièce où les deux religieuses les attendaient.

«Vous êtes, leur dit l’inconnu, dans une maison dont le propriétaire, Mucius Scaevola, ce plâtrier qui habite le premier étage, est célèbre dans la section par son patriotisme ; mais il est secrètement attaché aux Bourbons. Jadis il était piqueur de Monseigneur le prince de Conti, et il lui doit sa fortune. En ne sortant pas de chez lui, vous êtes plus en sûreté ici qu’en aucun lieu de la France. Restez-y. Des âmes pieuses veilleront à vos besoins, et vous pourrez attendre sans danger des temps moins mauvais. Dans un an, au 21 janvier… (en prononçant ces derniers mots, il ne put dissimuler un mouvement involontaire), si vous adoptez ce triste lieu pour asile, je reviendrai célébrer avec vous la messe expiatoire.

Il n’acheva pas. Il salua les muets habitants du grenier, jeta un dernier regard sur les symptômes qui déposaient de leur indigence, et il disparut.

Pour les deux innocentes religieuses, une semblable aventure avait tout l’intérêt d’un roman. Aussi, dès que le vénérable abbé les instruisit du mystérieux présent si solennellement fait par cet homme, la boîte fut placée par elles sur la table, et les trois figures inquiètes, faiblement éclairées par la chandelle, trahirent une indescriptible curiosité. Mademoiselle de Langeais ouvrit la boîte, y trouva un long mouchoir de batiste très-fine, souillé par quelques taches de sueur ; mais en le dépliant, ils y reconnurent de larges taches.

«C’est du sang !…» dit le prêtre d’une voix profonde.

Les deux soeurs laissèrent tomber la relique prétendue avec horreur. Pour ces deux âmes naïves, le mystère dont s’enveloppait l’étranger devint inexplicable. Quant au prêtre, dès ce jour il ne tenta même pas de se l’expliquer.

Les trois prisonniers ne tardèrent pas à s’apercevoir, malgré la Terreur, qu’une main puissante était étendue sur eux. D’abord, ils reçurent du bois et des provisions ; puis, les deux religieuses devinèrent qu’une femme était associée à leur protecteur, quand on leur envoya du linge et des vêtements, qui pouvaient leur permettre de sortir sans être remarquées par les modes aristrocratiques des habits qu’elles avaient été forcées de conserver. Enfin Mucius Scaevola leur donna deux cartes civiques. Souvent des avis nécessaires à la sûreté du prêtre leur parvinrent par des voies détournées ; mais ils reconnurent une telle opportunité dans ces conseils, qu’ils ne pouvaient être donnés que par une personne initiée aux secrets de l’État. Malgré la famine qui pesa sur Paris, ils trouvèrent à la porte de leur taudis des rations de pain blanc qui y étaient régulièrement apportées par des mains invisibles. Cependant ils crurent reconnaître dans Mucius Scaevola le mystérieux agent de cette bienfaisance toujours aussi ingénieuse qu’intelligente. Les nobles habitants du grenier ne pouvaient pas douter que leur protecteur ne fût le personnage qui était venu faire célébrer la messe expiatoire dans la nuit du 22 janvier 1793 ; aussi devint-il l’objet d’un culte tout particulier pour ces trois êtres, qui n’espéraient qu’en lui et ne vivaient que par lui. Ils avaient ajouté pour lui des prières spéciales dans leurs prières. Soir et matin, ces âmes pieuses formaient des voeux pour son bonheur, pour sa prospérité, pour son salut. Elles suppliaient Dieu d’éloigner de lui toutes embûches, de le délivrer de ses ennemis et de lui accorder une vie longue et paisible. Leur reconnaissance étant, pour ainsi dire, renouvelé tous les jours, s’allia nécessairement à un sentiment de curiosité qui devint plus vif de jour en jour. Les circonstances qui avaient accompagné l’apparition de l’étranger étaient l’objet de leurs conversations, ils formaient mille conjectures sur lui, et c’était un bienfait d’un nouveau genre que la distraction dont il était le sujet pour eux. Ils se promettaient bien de ne pas laisser échapper l’étranger à leur amitié le soir où il reviendrait, selon sa promesse, célébrer le triste anniversaire de la mort de Louis XVI. Cette nuit, si impatiemment attendue, arriva enfin. A minuit, le bruit des pas pesants de l’inconnu retentit dans le vieil escalier de bois : la chambre avait été parée pour le recevoir, l’autel était dressé. Cette fois, les soeurs ouvrirent la porte d’avance, et toutes deux s’empressèrent d’éclairer l’escalier. Mademoiselle de Langeais descendit même quelques marches pour voir plutôt son bienfaiteur.

«Venez, lui dit-elle d’une voix émue et affectueuse, venez… l’on vous attend.»

L’homme leva la tête, jeta un regard sombre sur la religieuse, et ne répondit pas ; elle sentit comme un vêtement de glace tombant sur elle, et garda le silence. A son aspect, la reconnaissance et la curiosité expirèrent dans tous les coeurs. Il était peut-être moins froid, moins taciturne, moins terrible qu’il le parut à ces âmes que l’exaltation de leurs sentiments disposait aux épanchements de l’amitié. Les trois pauvres prisonniers, qui comprirent que cet homme voulait rester un étranger pour eux, se résignèrent. Le prêtre crut remarquer, sur les lèvres de l’inconnu, un sourire promptement réprimé au moment où il s’aperçut des apprêts qui avaient été faits pour le recevoir. Il entendit la messe et pria ; mais il disparut, après avoir répondu par quelques mots de politesse négative à l’invitation que lui fit mademoiselle de Langeais, de partager une petite collation qu’elle avait préparée.

Après le 9 thermidor, les religieuses et l’abbé de Marolles purent aller dans Paris, sans y courir le moindre danger. La première sortie du vieux prêtre fut pour un magasin de parfumerie, à l’enseigne de la Reine des Fleurs, tenu par les citoyen et citoyenne Ragon, anciens parfumeurs de la cour, restés fidèles à la famille royale, et dont se servaient les Vendéens pour correspondre avec les princes et le comité royaliste de Paris. L’abbé, mis comme le voulait cette époque, se trouvait sur le pas de la porte de cette boutique, située entre Saint-Roch et la rue des Frondeurs, quand une foule, qui remplissait la rue Saint-Honoré, l’empêcha de sortir.

«Qu’est-ce ? dit-il à madame Ragon.
- Ce n’est rien, reprit-elle ; c’est la charrette et le bourreau qui vont à la place Louis XV. Hélas ! nous l’avons vu bien souvent l’année dernière ; mais aujourd’hui, quatre jours après l’anniversaire du 21 janvier, on peut regarder cet affreux cortége sans chagrin ; car c’est l’exécution des complices de Robespierre : ils se sont défendus tant qu’ils ont pu ; mais ils y vont à leur tour.»

Une foule qui remplissait la rue Saint-Honoré passa comme un flot, et au-dessus, l’abbé de Marolles, cédant à un mouvement de curiosité, vit debout, sur la charrette, celui qui, trois jours auparavant, était agenouillé près des religieuses. «Qui est-ce ?… dit-il, celui qui….
- C’est le bourreau, répondit monsieur Ragon en nommant l’exécuteur des hautes oeuvres par son nom monarchique.
- Mon ami ! mon ami ! cria madame Ragon, monsieur l’abbé se meurt.»

Et la vieille dame prit un flacon de vinaigre pour faire revenir le vieux prêtre évanoui.

«Il m’a donné, dit-il, le mouchoir avec lequel le roi s’est essuyé le front, en allant au martyre… Pauvre homme !… le couteau d’acier a eu du coeur quand la France en manquait !.»

Les parfumeurs crurent que le pauvre prêtre avait le délire.

DE BALZAC

Honoré de Balzac – Traité des excitants modernes

LA QUESTION POSEE

L’absorption de cinq substances, découvertes depuis environ deux siècles et introduites dans l’économie humaine, a pris depuis quelques années des développements si excessifs, que les sociétés modernes peuvent s’en trouver modifiées d’une manière inappréciable.

Ces cinq substances sont :

1° L’eau-de-vie ou alcool, base de toutes les liqueurs, dont l’apparition date des dernières années du règne de Louis XIV, et qui furent inventées pour réchauffer les glaces de sa vieillesse.

2° Le sucre. Cette substance n’a envahi l’alimentation populaire que récemment, alors que l’industrie française a su la fabriquer en grandes quantités et la remettre à son ancien prix, lequel diminuera certes encore, malgré le fisc, qui la guette pour l’imposer.

3° Le thé, connu depuis une cinquantaine d’années.

4° Le café. Quoique anciennement découvert par les Arabes, l’Europe ne fit un grand usage de cet excitant que vers le milieu du dix-huitième siècle.

5° Le tabac, dont l’usage par la combustion n’est devenu général et excessif que depuis la paix en France.

Examinons d’abord la question, en nous plaçant au point de vue le plus élevé.

Une portion quelconque de la force humaine est appliquée à la satisfaction d’un besoin ; il en résulte cette sensation, variable selon les tempéraments et selon les climats, que nous appelons plaisirs. Nos organes sont les ministres de nos plaisirs. Presque tous ont une destination double : ils appréhendent des substances, nous les incorporent, puis les restituent, en tout ou en partie, sous une forme quelconque, au réservoir commun, la terre, ou à l’atmosphère, l’arsenal dans lequel toutes les créatures puisent leur force néocréative. Ce peu de mots comprend la chimie de la vie humaine.

Les savants ne morderont point sur cette formule. Vous ne trouverez pas un sens, et par sens il faut entendre tout son appareil, qui n’obéisse à cette charte, en quelque région qu’il fasse ses évolutions. Tout excès se base sur un plaisir que l’homme veut répéter au delà des lois ordinaires promulguées par la nature. Moins la force humaine est occupée, plus elle tend à l’excès ; la pensée l’y porte irrésistiblement.

 

I
 

POUR L’HOMME SOCIAL, VIVRE, C’EST SE DEPENSER PLUS OU MOINS VITE.

Il suit de là que, plus les sociétés sont civilisées et tranquilles, plus elles s’engagent dans la voie des excès. L’état de paix est un état funeste à certains individus. Peut-être est-ce là ce qui a fait dire à Napoléon : «La guerre est un état naturel».

Pour absorber, résorber, décomposer, s’assimiler, rendre ou recréer quelque substance que ce soit, opérations qui constituent le mécanisme de tout plaisir sans exception, l’homme envoie sa force ou une partie de sa force dans celui ou ceux des organes qui sont les ministres du plaisir affectionné.

La nature veut que tous les organes participent à la vie dans des proportions égales ; tandis que la société développe chez les hommes une sorte de soif pour tel ou tel plaisir dont la satisfaction porte dans tel ou tel organe plus de force qu’il ne lui en est dû, et souvent toute la force, les affluents qui l’entretiennent désertent les organes sevrés en quantités équivalentes à celles que prennent les organes gourmands. De là les maladies, et, en définitive, l’abréviation de la vie. Cette théorie est effrayante de certitude, comme toutes celles qui sont établies sur les faits, au lieu d’être promulguées à priori. Appelez la vie au cerveau par des travaux intellectuels constants, la force s’y déploie, elle en élargit les délicates membranes, elle en enrichit la pulpe ; mais elle aura si bien déserté l’entresol, que l’homme de génie y rencontrera la maladie décemment nommée frigidité par la médecine. Au rebours, passez-vous votre vie au pied des divans sur lesquels il y a des femmes infiniment charmantes, êtes-vous intrépidement amoureux, vous devenez un vrai cordelier sans froc. L’intelligence est incapable de fonctionner dans les hautes sphères de la conception. La vraie force est entre ces deux excès. Quand on mène de front la vie intellectuelle et la vie amoureuse, l’homme de génie meurt comme sont morts Raphaël et Lord Byron. Chaste, on meurt par excès de travail, aussi bien que par la débauche ; mais ce genre de mort est extrêmement rare. L’excès du tabac, l’excès du café, l’excès de l’opium et de l’eau-de-vie, produisent des désordres graves, et conduisent à une mort précoce. L’organe, sans cesse irrité, sans cesse nourri, s’hypertrophie : il prend un volume anormal, souffre, et vicie la machine, qui succombe.

Chacun est maître de soi, suivant la loi moderne ; mais, si les éligibles et les prolétaires qui lisent ces pages croient ne faire du mal qu’à eux en fumant comme des remorqueurs ou buvant comme des Alexandre, ils se trompent étrangement ; ils adultèrent la race, abâtardissent la génération, d’où la ruine des pays. Une génération n’a pas le droit d’en amoindrir une autre.

 

II
 

L’ALIMENTATION EST LA GENERATION.

Faites graver cet axiome en lettres d’or dans vos salles à manger. Il est étrange que Brillat-Savarin, après avoir demandé à la science d’augmenter la nomenclature des sens, du sens génésique, ait oublié de remarquer la liaison qui existe entre les produits de l’homme et les substances qui peuvent changer les conditions de sa vitalité. Avec quel plaisir n’aurais-je pas lu chez lui cet autre axiome :

 

III
 

LA MAREE DONNE LES FILLES, LA BOUCHERIE FAIT LES GARÇONS ;
LE BOULANGER EST LE PERE DE LA PENSEE.

Les destinées d’un peuple dépendent et de sa nourriture et de son régime. Les céréales ont créé les peuples artistes. L’eau-de-vie a tué les races indiennes. J’appelle la Russie une aristocratie soutenue par l’alcool. Qui sait si l’abus du chocolat n’est pas entré pour quelque chose dans l’avilissement de la nation espagnole, qui, au moment de la découverte du chocolat, allait recommencer l’empire romain ? Le tabac a déjà fait justice des Turcs, des Hollandais, et menace l’Allemagne. Aucun de nos hommes d’Etat, qui sont généralement plus occupés d’eux-mêmes que de la chose publique, à moins qu’on ne regarde leurs vanités, leurs maîtresses et leurs capitaux comme des choses publiques, ne sait où va la France par excès de tabac, par l’emploi du sucre, de la pomme de terre subtituée au blé, de l’eau-de-vie, etc.

Voyez quelle différence dans la coloration, dans le galbe des grands hommes actuels et de ceux des siècles passés, lesquels résument toujours les générations et les moeurs de leur époque ! Combien voyons-nous avorter aujourd’hui de talents en tout genre, lassés après une première oeuvre maladive ? Nos pères sont les auteurs des volontés mesquines du temps actuel.

Voici le résultat d’une expérience faite à Londres, dont la vérité m’a été garantie par deux personnes dignes de foi, un savant et un homme politique, et qui domine les questions que nous allons traiter.

Le gouvernement anglais a permis de disposer de la vie de trois condamnés à mort, auxquels on a donné l’option ou d’être pendus suivant le formule usitée dans ce pays, ou de vivre exclusivement, l’un de thé, l’autre de café, l’autre de chocolat, sans y joindre aucun autre aliment de quelque nature que ce fût, ni boire d’autres liquides. Les drôles ont accepté. Peut-être tout condamné en eut-il fait autant. Comme chaque aliment offrait plus ou moins de chances, ils ont tiré le choix au sort.

L’homme qui a vécu de chocolat est mort après huit mois.

L’homme qui a vécu de café a duré deux ans.

L’homme qui a vécu de thé n’a succombé qu’après trois ans.

Je soupçonne la Compagnie des Indes d’avoir sollicité l’expérience dans l’intérêt de son commerce.

L’homme au chocolat est mort dans un effroyable état de pourriture, dévoré par les vers. Ses membres sont tombés un à un, comme ceux de la monarchie espagnole.

L’homme au café est mort brûlé, comme si le feu de Gomorrhe l’eût calciné. On aurait pu en faire de la chaux. On l’a proposé, mais l’expérience a paru contraire à l’immortalité de l’âme.

L’homme au thé est devenu maigre et quasi diaphane, il est mort de consomption, à l’état de lanterne ; on voyait clair à travers son corps ; un philantrope a pu lire le Times, une lumière ayant été placée derrière le corps. La décence anglaise n’a pas permis un essai plus original.

Je ne puis m’empêcher de faire observer combien il est philantropique d’utiliser le condamné à mort au lieu de le guillotiner brutalement. On emploie déjà l’adipocire des amphithéâtres à faire de la bougie, nous ne devons pas nous arrêter en si beau chemin. Que les condamnés soient donc livrés aux savants au lieu d’être livrés au bourreau.

Une autre expérience a été faite en France, relativement au sucre.

Monsieur Magendie a nourri des chiens exclusivement de sucre ; les affreux résultats de son expérience ont été publiés, ainsi que le genre de mort de ces intéressants amis de l’homme, dont ils partagent les vices (les chiens sont joueurs) ; mais ces résultats ne prouvent encore rien par rapport à nous.

 

~*~
 

DE L’EAU-DE-VIE

Le raisin a révélé le premier les lois de la fermentation, nouvelle action qui s’opère entre ses éléments par l’influence atmosphérique, et d’où provient une combinaison contenant l’alcool obtenu par la distillation, et que, depuis, la chimie a trouvé dans beaucoup de produits botaniques. Le vin, le produit immédiat, est le plus ancien des excitants : à tout seigneur, tout honneur, il passera le premier. D’ailleurs, son esprit est celui de tous aujourd’hui qui tue le plus de monde. On s’est effrayé du choléra. L’eau-de-vie est un bien autre fléau !

Quel est le flâneur qui n’a pas observé aux environs de la grande halle, à Paris, cette tapisserie humaine que forment, entre deux et cinq heures du matin, les habitués mâles et femelles des distillateurs, dont les ignobles boutiques sont bien loin des palais construits à Londres pour les consommateurs qui viennent s’y consumer, mais où les résultats sont les mêmes ? Tapisserie est le mot. Les haillons et les visages sont si bien en harmonie, que vous ne savez où fini le haillon, où commence la chair, où est le bonnet, où se dresse le nez ; la figure est souvent plus sale que le lambeau de linge que vous apercevez en analysant ces monstrueux personnages rabougris, creusés, étiolés, blanchis, bleuis, tordus par l’eau-de-vie. Nous devons à ces hommes ce frai ignoble qui dépérit ou qui produit l’effroyable gamin de Paris. De ces comptoirs procèdent ces êtres chétifs qui composent la population ouvrière. La plupart des filles de Paris sont décimées par l’abus des liqueurs fortes.

Comme observateur, il était indigne de moi d’ignorer les effets de l’ivresse. Je devais étudier les jouissances qui séduisent le peuple, et qui ont séduit, disons-le, Byron après Shéridan, et tutti quanti. La chose était difficile. En qualité de buveur d’eau, préparé peut-être à cet assaut par ma longue habitude du café, le vin n’a pas la moindre prise sur moi, quelque quantité que ma capacité gastrique me permette d’absorber. Je suis un coûteux convive. Ce fait, connu d’un de mes amis, lui inspira le désir de vaincre cette virginité. Je n’avais jamais fumé. Sa future victoire fut assise sur ces autres prémices à offrir «diis ignotis». Donc, par un jour d’Italien, en l’an 1822, mon ami me défia, dans l’espoir de me faire oublier la musique de Rossini, la Cinti, Levasseur, Bordogni, la Pasta, sur un divan qu’il lorgna dès le dessert, et où ce fut lui qui se coucha. Dix-sept bouteilles vides assistaient à sa défaite. Comme il m’avait obligé de fumer deux cigares, le tabac eut une action dont je m’aperçus en descendant l’escalier. Je trouvai les marches composées d’une matière molle ; mais je montai glorieusement en voiture, assez raisonnablement droit, grave et peu disposé à parler. Là, je crus être dans une fournaise, je baissai une glace, l’air acheva de me taper, expression technique des ivrognes. Je trouvai un vague étonnant dans la nature. Les marches de l’escalier des Bouffons me parurent encore plus molles que les autres ; mais je pris sans aucune mésaventure ma place au balcon. Je n’aurais pas alors osé affirmer que je fusse à Paris, au milieu d’une éblouissante société dont je ne distinguais encore ni les toilettes, ni les figures. Mon âme était grise. Ce que j’entendais de l’ouverture de la Gazza équivalait aux sons fantastiques qui, des cieux, tombent dans l’oreille d’une femme en extase. Les phrases musicales me parvenaient à travers des nuages brillants, dépouillées de tout ce que les hommes mettent d’imparfait dans leurs oeuvres, pleines de ce que le sentiment de l’artiste y imprime de divin. L’orchestre m’apparaissait comme un vaste instrument où il se faisait un travail quelconque dont je ne pouvais saisir ni le mouvement, ni le mécanisme, n’y voyant que fort confusément les manches de basse, les archets remuants, les courbes d’or des trombones, les clarinettes, les lumières, mais point d’hommes. Seulement une ou deux têtes poudrées immobiles, et deux figures enflées, toute grimaçantes, qui m’inquiétaient. Je sommeillais à demi.

- Ce monsieur sent le vin, dit à voix basse une dame dont le chapeau effleurait souvent ma joue, et que, à mon insu, ma joue allait effleurer.

J’avoue que je fus piqué.

- Non, Madame, répondis-je, je sens la musique.

Je sortis, me tenant remarquablement droit, mais calme et froid comme un homme qui, n’étant pas apprécié, se retire en donnant à ses critiques la crainte d’avoir molesté quelque génie supérieur. Pour prouver à cette dame que j’étais incapable de boire outre mesure, et que ma senteur devait être un incident tout à faire étranger à mes moeurs, je préméditai de ma rendre dans la loge de Mme la Duchesse de… (gardons-lui le secret), dont j’aperçus la belle tête si singulièrement encadrée de plumes et de dentelles, que je fus irrésistiblement attiré vers elle par le désir de vérifier si cette inconcevable coiffure était vraie, ou due à quelque fantaisie de l’optique particulière dont j’étais doué pour quelques heures.

- Quand je serai là, pensais-je, entre cette grande dame si élégante, et son amie si minaudière, si bégueule, personne ne me soupçonnera d’être entre deux vins, et l’on se dira que je dois être quelque homme considérable entre deux femmes.

Mais j’étais encore errant dans les interminables corridors du Théâtre-Italien, sans avoir pu trouver la porte damnée de cette loge, lorsque la foule, sortant après le spectacle, me colla contre un mur. Cette soirée fut certes une des plus poétiques de ma vie. A aucune époque, je n’ai vu autant de plumes, autant de dentelles, autant de jolies femmes, autant de petites vitres ovales par lesquelles les curieux et les amants examinent le contenu d’une loge. Jamais je n’ai déployé autant d’énergie, ni montré autant de caractère, je pourrais même dire d’entêtement, n’était le respect que l’on se doit à soi-même. La ténacité du roi Guillaume de Hollande n’est rien dans la question belge, en comparaison de la persévérance que j’ai eue à me hausser sur la pointe des pieds et à conserver un agréable sourire. Cependant, j’eus des accès de colère, je pleurai parfois. Cette faiblesse me place au-dessous du roi de Hollande. Puis j’étais tourmenté par des idées affreuses en songeant à tout ce que cette dame était en droit de penser de moi, si je ne reparaissais pas entre la duchesse et son amie ; mais je me consolais en méprisant le genre humain tout entier. J’avais tort néanmoins. Il y avait ce soir-là, bonne compagnie aux Bouffons. Chacun y fut plein d’attention pour moi et se dérangea pour me laisser passer. Enfin une fort jolie dame me donna le bras pour sortir. Je dus cette politesse à la haute considération que me témoigna Rossini, qui me dit quelques mots flatteurs dont je ne me souviens pas, mais qui durent être éminemment spirituels ; sa conversation vaut sa musique. Cette femme était, je crois, une duchesse, ou peut-être une ouvreuse. Ma mémoire est si confuse, que je crois plus à l’ouvreuse qu’à la duchesse. Cependant elle avait des plumes et des dentelles ! Toujours des plumes et des dentelles ! Bref, je me trouvai dans ma voiture, par la raison superlative que mon cocher avait avec moi une similitude qui me navra, et qu’il était endormi seul sur la place des Italiens. Il pleuvait à torrents, je ne me souviens pas d’avoir reçu une goutte de pluie. Pour la première fois de ma vie, je goûtai l’un des plaisirs les plus vifs, les plus fantasques du monde, extase indescriptible, les délices qu’on éprouve à traverser Paris à onze heures et demie du soir, emporté rapidement au milieu des réverbères, en voyant passer des myriades de magasins, de lumières, d’enseignes, de figures, de groupes, de femmes sous des parapluies, d’angles de rues fantastiquement illuminées, de places noires, en observant , à travers les rayures de l’averse, mille choses que l’on a une fausse idée d’avoir aperçues quelque part, en plein jour. Et toujours des plumes et toujours des dentelles même dans les boutiques de pâtisserie.

J’ai dès lors très bien conçu le plaisir de l’ivresse. L’ivresse jette un voile sur la vie réelle, elle éteint la connaissance des peines et des chagrins, elle permet de déposer le fardeau de la pensée. On comprend alors comment de grands génies ont pu s’en servir, et pourquoi le peuple s’y adonne. Au lieu d’activer le cerveau, le vin l’hébète. Loin d’exciter les réactions de l’estomac vers les forces cérébrales, le vin, après la valeur d’une bouteille absorbée, a obscurci les papilles, les conduits sont saturés, le goût ne fonctionne plus, et il est impossible au buveur de distinguer la finesse des liquides servis. Les alcools sont absorbés, et passent en partie dans le sang. Donc, imaginez cet axiome dans votre mémoire :

 

IV
L’IVRESSE EST UN EMPOISONNEMENT MOMENTANE.

Aussi, par le retour constant de ces empoisonnements, l’alcoolâtre finit-il par changer la nature de son sang ; il en altère le mouvement en lui enlevant ses principes ou en les dénaturant, et il se fait chez lui un si grand trouble, que la plupart des ivrognes perdent les facultés génératives ou les vicient de telle sorte qu’ils donnent naissance à des hydrocéphales. N’oubliez pas de constater chez le buveur, l’action d’une soif dévorante le lendemain, et souvent à la fin de son orgie. Cette soif, évidemment produite par l’emploi des sucs gastriques et des éléments de la salivation occupés à leur centre, pourra servir à démontrer la justesse de nos conclusions.

 

~*~
 

DU CAFÉ

Sur cette matière, Brillat-Savarin est loin d’être complet. Je puis ajouter quelque chose à ce qu’il dit sur le café, dont je fais usage de manière à pouvoir en observer les effets sur une grande échelle. Le café est un torréfiant intérieur. Beaucoup de gens accordent au café le pouvoir de donner de l’esprit ; mais tout le monde a pu vérifier que les ennuyeux ennuient bien davantage après en avoir pris. Enfin, quoique les épiciers soient ouverts à Paris jusqu’à minuit, certains auteurs n’en deviennent pas plus spirituels.

Comme l’a fort bien observé Brillat-Savarin, le café met en mouvement le sang, en fait jaillir les esprits moteurs ; excitation qui précipite la digestion, chasse le sommeil, et permet d’entretenir pendant un peu plus longtemps l’exercice des facultés cérébrales.

Je me permets de modifier cet article de Brillat-Savarin par des expériences personnelles et les observations de quelques grands esprits.

Le café agit sur le diaphragme et les plexus de l’estomac, d’où il gagne le cerveau par des irradiations inappréciables et qui échappent à toute analyse ; néanmoins, on peut présumer que le fluide nerveux est le conducteur de l’électricité que dégage cette substance qu’elle trouve ou met en action chez nous. Son pouvoir n’est ni constant ni absolu. Rossini a éprouvé sur lui-même les effets que j’avais déjà observés sur moi.

- Le café, m’a-t-il dit, est une affaire de quinze ou vingt jours ; le temps fort heureusement de faire un opéra.

Le fait est vrai. Mais le temps pendant lequel on jouit des bienfaits du café peut s’étendre. Cette science est trop nécessaire à beaucoup de personnes pour que nous ne décrivions pas la manière d’en obtenir les fruits précieux.

Vous tous, illustres chandelles humaines, qui vous consumez par la tête, approchez et écoutez l’Evangile de la veille et du travail intellectuel.

1° Le café concassé à la turque a plus de saveur que le café moulu dans un moulin.

Dans beaucoup de choses mécaniques relatives à l’exploitation des jouissances, les Orientaux l’emportent de beaucoup sur les Européens : leur génie, observateur à la manière des crapauds, qui demeurent des années entières dans leurs trous en tenant leurs yeux d’or ouverts sur la nature comme deux soleils, leur a révélé par le fait ce que la science nous démontre par l’analyse. Le principe délétère du café est le tannin, substance maligne que les chimistes n’ont pas encore assez étudiée. Quand les membranes de l’estomac sont tannées ou quand l’action du tannin particulier au café les a hébétées par un usage trop fréquent, elles se refusent aux contractions violentes que les travailleurs recherchent. De là, des désordres graves si l’amateur continue. Il y a un homme à Londres que l’usage immodéré du café a tordu comme ces vieux goutteux noués. J’ai connu un graveur de Paris qui a été cinq ans à se guérir de l’état où l’avait mis son amour pour le café. Enfin, dernièrement, un artiste, Chenavard, est mort brûlé. Il entrait dans un café comme un ouvrier entre au cabaret, à tout moment. Les amateurs procèdent comme dans toutes les passions ; ils vont d’un degré à l’autre, et, comme chez Nicolet, de plus en plus fort jusqu’à l’abus. En concassant le café, vous le pulvérisez en molécules de formes bizarres que retiennent le tannin et dégagent seulement l’arome. Voilà pourquoi les Italiens, les Vénitiens, les Grecs et les Turcs peuvent boire incessamment sans danger, du café que les Français traitent de cafiot, mot de mépris. Voltaire prenait de ce café-là.

Retenez donc ceci. Le café a deux éléments : l’un, la matière extractive, que l’eau chaude ou froide dissout, et dissout vite, lequel est le conducteur de l’arome ; l’autre, qui est le tannin, résiste davantage à l’eau, et n’abandonne le tissu aréolaire qu’avec lenteur et peine. D’où cet axiome :

 

V

LAISSER L’EAU BOUILLANTE, SURTOUT LONGTEMPS, EN CONTACT AVEC LE CAFE, EST UNE HERESIE ; LE PREPARER AVEC DE L’EAU DE MARC, C’EST SOUMETTRE SON ESTOMAC ET SES ORGANES AU TANNAGE.

2° En supposant le café traité par l’immortelle cafetière à la de Belloy et non pas du Belloy (celui aux méditations de qui nous devons cette méthode étant le cousin du cardinal, et, comme lui, de la famille très ancienne et très illustre des marquis de Belloy), le café a plus de vertu par l’infusion à froid que par l’infusion d’eau bouillante ; ce qui est une seconde manière de graduer ses effets.

En moulant le café, vous dégagez à la fois l’arome et le tannin, vous flattez le goût et vous stimulez les plexus, qui réagissent sur les mille capsules du cerveau.

Ainsi, voici deux degrés : le café concassé à la turque, le café moulu.

3° De la quantité de café mis dans le récipient supérieur, du plus ou moins d’eau, dépend la force du café ; ce qui constitue la troisième manière de traiter le café.

Ainsi, pendant un temps plus ou moins long, une ou deux semaines au plus, vous pouvez obtenir l’excitation avec une, puis deux tasses de café concassé d’une abondance graduée, infusé à l’eau bouillante.

Pendant une semaine, par l’infusion à froid, par la mouture du café, par le foulage de la poudre et par la diminution de l’eau, vous obtenez encore la même dose de force cérébrale.

Quand vous avez atteint le plus grand foulage et le moins d’eau possible, vous doublez la dose en prenant deux tasses ; puis quelques tempéraments vigoureux arrivent à trois tasses. On peut encore aller ainsi quelques jours de plus.

Enfin, j’ai découvert une horrible et cruelle méthode, que je ne conseille qu’aux hommes d’une excessive vigueur, à cheveux noir et durs, à peau mélangée d’ocre et de vermillon, à mains carrées, à jambes en forme de balustres comme ceux de la place Louis XV. Il s’agit de l’emploi du café moulu, foulé, froid et anhydre (mot chimique qui signifie peu d’eau ou sans eau) pris à jeun. Ce café tombe dans votre estomac, qui, vous le savez par Brillat-Savarin, est un sac velouté à l’intérieur et tapissé de suçoirs et de papilles ; il n’y trouve rien, il s’attaque à cette délicate et voluptueuse doublure, il devient une sorte d’aliment qui veut ses sucs ; il les tord, il les sollicite comme une pythonisse appelle son dieu, il malmène ces jolies parois comme un charretier qui brutalise de jeunes chevaux ; les plexus s’enflamment, ils flambent et font aller leurs étincelles jusqu’au cerveau. Dès lors, tout s’agite : les idées s’ébranlent comme les bataillons de la grande armée sur le terrain d’une bataille, et la bataille a lieu. Les souvenirs arrivent au pas de charge, enseignes déployées ; la cavalerie légère des comparaisons se développe par un magnifique galop ; l’artillerie de la logique accourt avec son train et ses gargousses ; les traits d’esprit arrivent en tirailleurs ; les figures se dressent ; le papier se couvre d’encre, car la veille commence et finit par des torrents d’eau noire, comme la bataille par sa poudre noire. J’ai conseillé ce breuvage ainsi pris à un de mes amis qui voulait absolument faire un travail promis pour le lendemain : il s’est cru empoisonné, il s’est recouché, il a gardé le lit comme une mariée. Il était grand, blond, cheveux rares ; un estomac de papier maché, mince. Il y avait de ma part manque d’observation.

Quand vous en êtes arrivé au café pris à jeun avec les émulsions superlatives, et que vous l’avez épuisé, si vous vous avisiez de continuer, vous tomberiez dans d’horribles sueurs, des faiblesses nerveuses, des somnolences. Je ne sais pas ce qui arriverait : la sage nature m’a conseillé de m’abstenir, attendu que je ne suis pas condamné à une mort immédiate. On doit se mettre alors aux préparations lactées, au régime du poulet et des viandes blanches ; enfin, détendre la harpe, et rentrer dans la vie flâneuse, voyageuse, niaise et cryptogamique des bourgeois retirés.

L’état où vous met le café pris à jeun dans les conditions magistrales, produit une sorte de vivacité nerveuse qui ressemble à celle de la colère : le verbe s’élève, les gestes expriment une impatience maladive ; on veut que tout aille, trottent les idées ; on est braque, rageur pour des riens, on arrive à ce variable caractère du poète tant accusé par les épiciers ; on prête à autrui la lucidité dont on jouit. Un homme d’esprit doit alors se bien garder de se montrer ou de se laisser approcher. J’ai découvert ce singulier état par certains hasards qui me faisaient perdre sans travail l’exaltation que je me procurais. Des amis, chez qui je me trouvais à la campagne, me voyaient hargneux et disputailleur, de mauvaise foi dans les discussions. Le lendemain, je reconnaissais mes torts, et nous en cherchions la cause. Mes amis étaient des savants du premier ordre, nous l’eûmes bientôt trouvée : le café voulait une proie.

Non seulement ces observations sont vraies et ne subissent d’autres changements que ceux qui résultent des différentes idiosyncrasies, mais elles concordent avec les expériences de plusieurs praticiens, au nombre desquels est l’illustre Rossini, l’un des hommes qui ont le plus étudié des lois du goût, un héros digne de Brillat-Savarin.

OBSERVATION.- Chez quelques natures faibles, le café produit au cerveau une congestion sans danger ; au lieu de se sentir activées, ces personnes éprouvent de la somnolence, et disent que le café les fait dormir. Ces gens peuvent avoir des jambes de cerf, des estomacs d’autruche, mais ils sont mal outillés pour les travaux de la pensée. Deux jeunes voyageurs, M.M. Combes et Tamisier, ont trouvé les Abyssiniens généralement impuissants : les deux voyageurs n’hésitent pas à regarder l’abus du café, que les Abyssiniens poussent au dernier degré, comme la cause de cette disgrâce. Si ce livre passe en Angleterre, le gouvernement anglais est prié de résoudre cette grave question sur le premier condamné qu’il aura sous la main, pourvu que ce ne soit ni une femme ni un vieillard.

Le thé contient également du tannin, mais le sien a des vertus narcotiques ; il ne s’adresse pas au cerveau ; il agit sur les plexus seulement et sur les intestins qui absorbent plus spécialement et plus rapidement les substances narcotiques. La manière de le préparer est absolue. Je ne sais pas jusqu’à quel point la quantité d’eau que les buveurs de thé précipitent dans leur estomac doit être comptée dans l’effet obtenu. Si l’expérience anglaise est vraie, il donnerait la morale anglaise, les mises au teint blafard, les hypocrisies et les médisances anglaises ; ce qui est certain, c’est qu’il ne gâte pas moins la femme au moral qu’au physique. Là où les femmes boivent du thé, l’amour est vicié dans son principe ; elles sont pâles, maladives, parleuses, ennuyeuses, prêcheuses. Pour quelques organisations fortes, le thé fort et pris à grandes doses procure une irritation qui verse des trésors de mélancolie ; il occasionne des rêves, mais moins puissants que ceux de l’opium, car cette fantasmagorie se passe dans une atmosphère grise et vaporeuse. Les idées sont douces autant que le sont les femmes blondes. Votre état n’est pas le sommeil de plomb qui distingue les belles organisations fatiguées, mais une somnolence indicible qui rappelle les rêvasseries du matin. L’excès du café, comme celui du thé, produit une grande sécheresse dans la peau qui devient brûlante. Le café met souvent en sueur et donne une violente soif. Chez ceux qui arrivent à l’abus, la salivation est épaisse et presque supprimée.

 

~*~
 

DU TABAC

Je n’ai pas gardé sans raison le tabac pour le dernier ; d’abord cet excès est le dernier venu, puis il triomphe de tous les autres.

La nature a mis des bornes à nos plaisirs. Dieu me garde de taxer ici les vertus militantes de l’amour, et d’effaroucher d’honorables susceptibilités ; mais il est extrêmement avéré qu’Hercule doit sa célébrité à son douzième travail, généralement regardé comme fabuleux, aujourd’hui que les femmes sont beaucoup plus tourmentées par les fumées des cigares que par le feu de l’amour. Pour le sucre, le dégoût arrive promptement chez tous les êtres, même chez les enfants. Quant aux liqueurs fortes, l’abus donne à peine deux ans d’existence ; celui du café procure des maladies qui ne permettent pas d’en continuer l’usage. Au contraire, l’homme croit pouvoir fumer indéfiniment. Erreur. Broussais, qui fumait beaucoup, était taillé en hercule ; il devait, sans excès de travail et de cigares, dépasser la centaine : il est mort dernièrement à la fleur de l’âge, relativement à sa construction cyclopéenne. Enfin un dandy tabacolâtre a eu le gosier gangréné, et, comme l’ablation a paru justement impossible, il est mort.

Il est inouï que Brillat-Savarin, en prenant pour titre de son ouvrage Physiologie du Goût, et après avoir si bien démontré le rôle que jouent dans ses jouissances les fosses nasales et palatales, ait oublié le chapitre du tabac.

Le tabac se consomme aujourd’hui par la bouche après avoir été longtemps pris par le nez : il affecte les doubles organes merveilleusement constatés chez nous par Brillat-Savarin : le palais, ses adhérences, et les fosses nasales. Au temps où l’illustre professeur composa son livre, le tabac n’avait pas, à la vérité, envahi la société française dans toutes ses parties comme aujourd’hui. Depuis un siècle, il se prenait plus en poudre qu’en fumée, et maintenant le cigare infecte l’état social. On ne s’était jamais douté des jouissances que devait procurer l’état de cheminée.

Le tabac fumé cause en prime abord des vertiges sensibles ; il amène chez la plupart des néophytes une salivation excessive, et souvent des nausées qui produisent des vomissements. Malgré ces avis de la nature irritée, le tabacolâtre persiste, il s’habitue. Cet apprentissage dure quelquefois plusieurs mois. Le fumeur finit par vaincre à la façon de Mithridate, et il entre dans un paradis. De quel autre nom appeler les effets du tabac fumé ? Entre le pain et du tabac à fumer, le pauvre n’hésite point ; le jeune homme sans le sou qui use ses bottes sur l’asphalte des boulevards, et dont la maîtresse travaille nuit et jour, imite le pauvre ; le bandit de Corse que vous trouvez dans les rochers inaccessibles ou sur une plage que son oeil peut surveiller, vous offre de tuer votre ennemi pour une livre de tabac. Les hommes d’une immense portée avouent que les cigares les consolent des plus grandes adversités. Entre une femme adorée et le cigare, un dandy n’hésiterait pas plus à la quitter que le forçat à rester au bagne s’il devait y avoir du tabac à discrétion ! Quel pouvoir a donc ce plaisir que le roi des rois aurait payé de la moitié de son empire, et qui surtout est le plaisir des malheureux ? Ce plaisir, je le niais, et l’on me devait cet axiome :

 

VI
 

FUMER UN CIGARE, C’EST FUMER DU FEU.

Je dois à George Sand la clef de ce trésor ; mais je n’admets que le houka de l’Inde, ou le narguilé de la Perse. En fait de jouissances matérielles, les Orientaux nous sont décidément supérieurs.

Le houka, comme le narguilé, est un appareil très élégant ; il offre aux yeux des formes inquiétantes et bizarres qui donnent une sorte de supériorité aristocratique à celui qui s’en sert aux yeux d’un bourgeois étonné. C’est un réservoir, ventru comme un pot du Japon, lequel supporte une espèce de godet en terre cuite où se brûlent le tabac, le patchouli, les substances dont vous aspirez la fumée, car on peut fumer plusieurs produits botaniques, tous plus divertissants les uns que les autres. La fumée passe par de longs tuyaux en cuir de plusieurs aunes, garnis de soie, de fil d’argent, et dont le bec plonge dans le vase au-dessus de l’eau parfumée qu’il contient, et dans laquelle trempe le tuyau qui descend de la cheminée supérieure. Votre aspiration tire la fumée, contrainte à traverser l’eau pour venir à vous par l’horreur que le vide cause à la nature. En passant par cette eau, la fumée s’y dépouille de son empyreume, elle s’y rafraîchit, s’y parfume sans perdre les qualités essentielles que produit la carbonisation de la plante, elle se subtilise dans les spirales du cuir, et vous arrive au palais, pure et parfumée. Elle s’étale sur vos papilles, elle les sature, et monte au cerveau, comme des prières mélodieuses et embaumées vers la Divinité. Vous êtes couché sur un divan, vous êtes occupé sans rien faire, vous pensez sans fatigue, vous vous grisez sans boire, sans dégoût, sans les retours sirupeux du vin de Champagne, sans les fatigues nerveuses du café. Votre cerveau acquiert des facultés nouvelles, vous ne sentez plus la calotte osseuse et pesante de votre crâne, vous volez à pleines ailes dans le monde de la fantaisie, vous attrapez vos papillonants délires, comme un enfant d’une gaze qui courrait dans une prairie divine après des libellules, et vous les voyez sous leur forme idéale, ce qui vous dispose à la réalisation. Les plus belles espérances passent et repassent, non plus en illusions, elles ont pris un corps, et bondissent comme autant de Taglioni, avec quelle grâce ! vous le savez, fumeurs ! Ce spectacle embellit la nature, toutes les difficultés de la vie disparaissent, la vie est légère, l’intelligence est claire, la grise atmosphère de la pensée devient bleue ; mais, effet bizarre, la toile de cet opéra tombe quand s’éteint le houka, le cigare ou la pipe. Cette excessive jouissance, à quel prix l’avez-vous conquise ? Examinons. Cet examen s’applique également aux effets passagers produits par l’eau-de-vie et le café.

Le fumeur a supprimé la salivation. S’il ne l’a pas supprimée, il en a changé les conditions, en la convertissant en une sorte d’excrétion plus épaisse. Enfin, s’il n’opère aucune espèce de sputation, il a engorgé les vaisseaux, il en a bouché ou anéanti les suçoirs, les déversoirs, papilles ingénieuses dont l’admirable mécanisme est dans le domaine du microscope de Raspail, et desquels j’attends la description, qui me semble d’une urgente utilité. Demeurons sur ce terrain.

Le mouvement des différentes mucosités, merveilleuse pulpe placée entre le sang et les nerfs, est l’une des circulations humaines les plus habilement composées. Ces mucosités sont si essentielles à l’harmonie intérieure de notre machine, que, dans les violentes émotions, il s’en fait en nous un rappel violent pour soutenir leur choc à quelque centre inconnu. Enfin, la vie en a tellement soif, que tous ceux qui se sont mis dans de grandes colères peuvent se souvenir du dessèchement soudain de leur gosier, de l’épaississement de leur salive et de la lenteur avec laquelle elle revint à son état normal. Ce fait m’avait si violemment frappé, que j’ai voulu le vérifier dans la sphère des plus horribles émotions. J’ai négocié longtemps à l’avance la faveur de dîner avec des personnes que des raisons publiques éloignent de la société : le chef de la police de sûreté et l’exécuteur des hautes oeuvres de la cour royale de Paris, tous deux d’ailleurs citoyens, électeurs, et pouvant jouir des droits civiques comme tous les autres Français. Le célèbre chef de la police de sûreté me donna pour un fait sans exception que tous les criminels qu’il avait arrêtés sont demeurés entre une et quatre semaines avant d’avoir recouvré la faculté de saliver. Les assassins étaient ceux qui la recouvraient le plus tard. L’exécuteur des hautes oeuvres n’avait jamais vu d’homme cracher en allant au supplice, ni depuis le moment où il lui faisait la toilette.

Qu’il nous soit permis de rapporter un fait que nous tenons du commandant même sur le vaisseau de qui l’expérience a eu lieu, et qui corrobore notre argumentation.

Sur une frégate du roi, avant la Révolution, en pleine mer, il y eut un vol commis. Le coupable était nécessairement à bord. Malgré les plus sévères perquisitions, malgré l’habitude d’observer les moindres détails de la vie en commun qui se mène sur un vaisseau, ni les officiers, ni les matelots ne purent découvrir l’auteur du vol. Ce fait devint l’occupation de tout l’équipage. Quand le capitaine et son état-major eurent désespéré de faire justice, le contremaître dit au commandant :

- Demain matin, je trouverai le voleur.

Grand étonnement.

Le lendemain, le contremaître fait ranger l’équipage sur le gaillard en annonçant qu’il va rechercher le coupable. Il ordonne à chaque homme de tendre la main, et lui distribue une petite quantité de farine. Il passe la revue en commandant à chaque homme de faire une boulette avec la farine en y mêlant de la salive. Il y eut un homme qui ne put faire sa boulette, faute de salive.

- Voilà le coupable, dit-il au capitaine.

Le contremaître ne s’était pas trompé.

Ces observations et ces faits indiquent le prix qu’attache la nature à la mucosité prise dans son ensemble, laquelle déverse son trop-plein par les organes du goût, et qui constitue essentiellement les sucs gastriques, ces habiles chimistes, le désespoir de nos laboratoires. La médecine vous dira que les maladies les plus graves, les plus longues, les plus brutales à leur début, sont celles que produisent les inflammations des membranes muqueuses. Enfin le coryzza, vulgairement nommé rhume de cerveau, ôte pendant quelques jours les facultés les plus précieuses, et n’est cependant qu’une légère irritation des muqueuses nasales et cérébrales.

De toute manière, le fumeur gène cette circulation, en supprimant son déversoir, en éteignant l’action des papilles, ou leur faisant absorber des sucs obturateurs. Aussi, pendant tout le temps que dure son travail, le fumeur est-il presque hébété. Les peuples fumeurs, comme les Hollandais, qui ont fumé les premiers en Europe, sont essentiellement apathiques et mous ; la Hollande n’a aucun excédent de population. La nourriture ichthyophagique à laquelle elle est vouée, l’usage des salaisons, et un certain vin de Touraine fortement alcoolisé, le vin de Vouvray, combattent un peu les influences du tabac ; mais la Hollande appartiendra toujours à qui voudra la prendre : elle n’existe que par la jalousie des autres cabinets qui ne la laisseraient pas devenir française. Enfin, le tabac, fumé ou chiqué, a des effets locaux dignes de remarques. L’émail des dents se corrode, les gencives se tuméfient et secrètent un pus qui se mêle aux éléments et altère la salive.

Les Turcs, qui font un usage immodéré du tabac, tout en l’affaiblissant par des lessivages, sont épuisés de bonne heure. Comme il est peu de Turcs assez riches pour posséder ces fameux sérails où ils pourraient abuser de leur jeunesse, on doit admettre que le tabac, l’opium et le café, trois agents d’excitation semblables, sont les causes capitales de la cessation des facultés génératives chez eux, où un homme de trente ans équivaut à un Européen de cinquante ans. La question du climat est peu de chose : les latitudes comparées donnent une trop faible différence.

 

~*~
 

CONCLUSION

La régie fera sans doute contredire ces observations sur les excitants qu’elle a imposés ; mais elles sont fondées, et j’ose avancer que la pipe entre beaucoup dans la tranquillité de l’Allemagne ; elle dépouille l’homme d’une certaine portion de son énergie. Le fisc est de sa nature stupide et anti-social ; il précipiterait une nation dans les abîmes du crétinisme, pour se donner le plaisir de faire passer des écus d’une main dans une autre, comme font les jongleurs indiens.

De nos jours, il y a dans toutes les classes une pente vers l’ivresse que les moralistes et les hommes d’Etat doivent combattre ; car l’ivresse, sous quelque forme qu’elle se manifeste, est la négation du mouvement social. L’eau-de-vie et le tabac menacent la société moderne. Quand on a vu à Londres les palais du gin, on conçoit les sociétés de tempérance.

Brillat-Savarin, qui, l’un des premiers, a remarqué l’influence de ce qui entre dans la bouche sur les destinées humaines, aurait pu insister sur l’utilité d’élever sa statistique au rang qui lui est dû, en faisant la base sur laquelle opéreraient de grands esprits. La statistique doit être le budget des choses ; elle éclairerait les graves questions que soulèvent les excès modernes relativement à l’avenir des nations.

Le vin, cet excitant des classes inférieures, a, dans son alcool, un principe nuisible ; mais au moins veut-il un temps indéfinissable, en rapport avec les constitutions, pour faire arriver l’homme à ces combustions instantanées, phénomènes extrêmement rares.

Quant au sucre, la France en a été longtemps privée, et je sais que les maladies de poitrine, qui, par leur fréquence dans la partie de la génération née de 1800 à 1815, ont étonné les statisticiens de la médecine, peuvent être attribuées à cette privation ; comme aussi le trop grand usage doit amener des maladies cutanées.

Certes, l’alcool qui entre comme base dans le vin et dans les liqueurs dont l’immense majorité des Français abusent, le café, le sucre, qui contient des substances phosphorescentes et phlogistiques et qui devient d’un usage immodéré, doivent changer les conditions génératives, quand il est maintenant acquis à la science que la diète ichtyophagique influe sur les produits de la génération.

La régie est peut-être plus immorale que ne l’était le jeu, plus dépravante, plus anti-sociale que la roulette. L’eau-de-vie est peut-être une fabrication funeste dont les débits devraient être surveillés. Les peuples sont de grands enfants, et la politique devrait être leur mère. L’alimentation publique, prise dans son ensemble, est une partie immense de la politique et la plus négligée ; j’ose même dire qu’elle est dans l’enfance.

Ces cinq natures d’excès offrent toutes une similitude dans le résultat : la soif, la sueur, la déperdition de la mucosité, la perte des facultés génératives, qui en est la suite. Que cet axiome soit donc acquis à la science de l’homme :

 

VII
 

TOUT EXCES QUI ATTEINT LES MUQUEUSES ABREGE LA VIE.

L’homme n’a qu’une somme de force vitale ; elle est répartie également entre la circulation sanguine, muqueuse et nerveuse ; absorber l’une au profit des autres, c’est causer un tiers de mort. Enfin, pour nous résumer par une image axiomatique :

 

VIII
QUAND LA FRANCE ENVOIE SES CINQ CENT MILLE HOMMES AUX PYRENEES,
ELLE NE LES A PAS SUR LE RHIN.
AINSI DE L’HOMME.

HONORE DE BALZAC.

Honoré de Balzac – Le Réquisitionnaire

«Tantôt ils lui voyaient, par un phénomène de vision ou de locomotion,
abolir l’espace dans ses deux modes de Temps et de Distance,
dont l’un est intellectuel et l’autre physique».
Hist. intell. de LOUIS LAMBERT.

 

A MON CHER
ALBERT MARCHAND DE LA RIBELLERIE

Tours, 1836.

 

Par un soir du mois de novembre 1793, les principaux personnages de Carentan se trouvaient dans le salon de madame de Dey, chez laquelle l’assemblée se tenait tous les jours. Quelques circonstances qui n’eussent point attiré l’attention d’une grande ville, mais qui devaient fortement en préoccuper une petite, prêtaient à ce rendez-vous habituel un intérêt inaccoutumé. La surveille, madame de Dey avait fermé sa porte à sa société, qu’elle s’était encore dispensée de recevoir la veille, en prétextant d’une indisposition. En temps ordinaire, ces deux événements eussent fait à Carentan le même effet que produit à Paris un relâche à tous les théâtres. Ces jours-là, l’existence est en quelque sorte incomplète. Mais, en 1793, la conduite de madame de Dey pouvait avoir les plus funestes résultats. La moindre démarche hasardée devenait alors presque toujours pour les nobles une question de vie ou de mort. Pour bien comprendre la curiosité vive et les étroites finesses qui animèrent pendant cette soirée les physionomies normandes de tous ces personnages, mais surtout pour partager les perplexités secrètes de madame de Dey, il est nécessaire d’expliquer le rôle qu’elle jouait à Carentan. La position critique dans laquelle elle se trouvait en ce moment ayant été sans doute celle de bien des gens pendant la Révolution, les sympathies de plus d’un lecteur achèveront de colorer ce récit.

Madame de Dey, veuve d’un lieutenant général, chevalier des ordres, avait quitté la cour au commencement de l’émigration. Possédant des biens considérables aux environs de Carentan, elle s’y était réfugiée, en espérant que l’influence de la terreur s’y ferait peu sentir. Ce calcul, fondé sur une connaissance exacte du pays, était juste. La Révolution exerça peu de ravages en Basse-Normandie. Quoique madame de Dey ne vît jadis que les familles nobles du pays quand elle y venait visiter ses propriétés, elle avait, par politique, ouvert sa maison aux principaux bourgeois de la ville et aux nouvelles autorités, en s’efforçant de les rendre fiers de sa conquête, sans réveiller chez eux ni haine ni jalousie. Gracieuse et bonne, douée de cette inexprimable douceur qui sait plaire sans recourir à l’abaissement ou à la prière, elle avait réussi à se concilier l’estime générale par un tact exquis dont les sages avertissements lui permettaient de se tenir sur la ligne délicate où elle pouvait satisfaire aux exigences de cette société mêlée, sans humilier le rétif amour-propre des parvenus, ni choquer celui de ses anciens amis.

Agée d’environ trente-huit ans, elle conservait encore, non cette beauté fraîche et nourrie qui distingue les filles de la Basse-Normandie, mais une beauté grêle et pour ainsi dire aristocratique. Ses traits étaient fins et délicats ; sa taille était souple et déliée. Quand elle parlait, son pâle visage paraissait s’éclairer et prendre de la vie. Ses grands yeux noirs étaient pleins d’affabilité, mais leur expression calme et religieuse semblait annoncer que le principe de son existence n’était plus en elle. Mariée à la fleur de l’âge avec un militaire vieux et jaloux, la fausseté de sa position au milieu d’une cour galante contribua beaucoup sans doute à répandre un voile de grave mélancolie sur une figure où les charmes et la vivacité de l’amour avaient dû briller autrefois. Obligée de réprimer sans cesse les mouvements naïfs, les émotions de la femme alors qu’elle sent encore au lieu de réfléchir, la passion était restée vierge au fond de son coeur. Aussi, son principal attrait venait-il de cette intime jeunesse que, par moments, trahissait sa physionomie, et qui donnait à ses idées une innocente expression de désir. Son aspect commandait la retenue, mais il y avait toujours dans son maintien, dans sa voix, des élans vers un avenir inconnu, comme chez une jeune fille ; bientôt l’homme le plus insensible se trouvait amoureux d’elle, et conservait néanmoins une sorte de crainte respectueuse, inspirée par ses manières polies qui imposaient. Son âme, nativement grande, mais fortifiée par des luttes cruelles, semblait placée trop loin du vulgaire, et les hommes se faisaient justice. A cette âme, il fallait nécessairement une haute passion. Aussi les affections de madame de Dey s’étaient-elles concentrées dans un seul sentiment, celui de la maternité. Le bonheur et les plaisirs dont avait été privée de sa vie de femme, elle les retrouvait dans l’amour extrême qu’elle portait à son fils. Elle ne l’aimait pas seulement avec le pur et profond dévouement d’une mère, mais avec la coquetterie d’une maîtresse, avec la jalousie d’une épouse. Elle était malheureuse loin de lui, inquiète pendant ses absences, ne le voyait jamais assez, ne vivait que par lui et pour lui. Afin de faire comprendre aux hommes la force de ce sentiment, il suffira d’ajouter que ce fils était non seulement l’unique enfant de madame de Dey, mais son dernier parent, le seul être auquel elle pût rattacher les craintes, les espérances et les joies de sa vie. Le feu comte de Dey fut le dernier rejeton de sa famille, comme elle se trouva seule héritière de la sienne. Les calculs et les intérêts humains s’étaient donc accordés avec les plus nobles besoins de l’âme pour exalter dans le coeur de la comtesse un sentiment déjà si fort chez les femmes. Elle n’avait élevé son fils qu’avec des peines infinies, qui le lui avaient rendu plus cher encore ; vingt fois les médecins lui en présagèrent la perte ; mais, confiante en ses pressentiments, en ses espérances, elle eut la joie inexprimable de lui voir heureusement traverser les périls de l’enfance, d’admirer les progrès de sa constitution, en dépit des arrêts de la Faculté.

Grâce à des soins constants, ce fils avait grandi, et s’était si gracieusement développé, qu’à vingt ans, il passait pour un des cavaliers les plus accomplis de Versailles. Enfin, par un bonheur qui ne couronne pas les efforts de toutes les mères, elle était adorée de son fils ; leurs âmes s’entendaient par de fraternelles sympathies. S’ils n’eussent pas été liés déjà par le voeu de la nature, ils auraient instinctivement éprouvé l’un pour l’autre cette amitié d’homme à homme, si rare à rencontrer dans la vie. Nommé sous-lieutenant de dragons à dix-huit ans, le jeune comte avait obéi au point d’honneur de l’époque en suivant les princes dans leur émigration.

Ainsi madame de Dey, noble, riche, et mère d’un émigré, ne se dissimulait point les dangers de sa cruelle situation. Ne formant d’autre voeu que celui de conserver à son fils une grande fortune, elle avait renoncé au bonheur de l’accompagner ; mais en lisant les lois rigoureuses en vertu desquelles la République confisquait chaque jour les biens des émigrés à Carentan, elle s’applaudissait de cet acte de courage. Ne gardait-elle pas les trésors de son fils au péril de ses jours ? Puis, en apprenant les terribles exécutions ordonnées par la Convention, elle s’endormait heureuse de savoir sa seule richesse en sûreté, loin des dangers, loin des échafauds. Elle se complaisait à croire qu’elle avait pris le meilleur parti pour sauver à la fois toutes ses fortunes. Faisant à cette secrète pensée les concessions voulues par le malheur des temps, sans compromettre ni sa dignité de femme ni ses croyances aristocratiques, elle enveloppait ses douleurs dans un froid mystère. Elle avait compris les difficultés qui l’attendaient à Carentan. Venir y occuper la première place, n’était-ce pas y défier l’échafaud tous les jours ? Mais, soutenue par un courage de mère, elle sut conquérir l’affection des pauvres en soulageant indifféremment toutes les misères, et se rendit nécessaire aux riches en veillant à leurs plaisirs. Elle recevait le procureur de la commune, le maire, le président du district, l’accusateur public, et même les juges du tribunal révolutionnaire. Les quatre premiers de ces personnages, n’étant pas mariés, la courtisaient dans l’espoir de l’épouser, soit en l’effrayant par le mal qu’ils pouvaient lui faire, soit en lui offrant leur protection. L’accusateur public, ancien procureur à Caen, jadis chargé des intérêts de la comtesse, tentait de lui inspirer de l’amour par une conduite pleine de dévouement et de générosité ; finesse dangereuse ! Il était le plus redoutable de tous les prétendants. Lui seul connaissait à fond l’état de la fortune considérable de son ancienne cliente. Sa passion devait s’accroître de tous les désirs d’une avarice qui s’appuyait sur un pouvoir immense, sur le droit de vie et de mort dans le district. Cet homme, encore jeune, mettait tant de noblesse dans ses procédés, que madame de Dey n’avait pas encore pu le juger. Mais, méprisant le danger qu’il y avait à lutter d’adresse avec des Normands, elle employait l’esprit inventif et la ruse que la nature a départis aux femmes pour opposer ces rivalités les unes aux autres. En gagnant du temps, elle espérait arriver saine et sauve à la fin des troubles. A cette époque, les royalistes de l’intérieur se flattaient tous les jours de voir la Révolution terminée le lendemain ; et cette conviction a été la perte de beaucoup d’entre eux.

Malgré ces obstacles, la comtesse avait assez habilement maintenu son indépendance jusqu’au jour où, par une inexplicable imprudence, elle s’était avisée de fermer sa porte. Elle inspirait un intérêt si profond et si véritable, que les personnes venues ce soir-là chez elle conçurent de vives inquiétudes en apprenant qu’il lui devenait impossible de les recevoir ; puis, avec cette franchise de curiosité empreinte dans les moeurs provinciales, elles s’enquirent du malheur, du chagrin, de la maladie qui devait affliger madame de Dey. A ces questions une vieille femme de charge, nommée Brigitte, répondait que sa maîtresse s’était enfermée et ne voulait voir personne, pas même les gens de sa maison. L’existence, en quelque sorte claustrale, que mènent les habitants d’une petite ville crée en eux une habitude d’analyser et d’expliquer les actions d’autrui si naturellement invincible qu’après avoir plaint madame de Dey, sans savoir si elle était réellement heureuse ou chagrine, chacun se mit à rechercher les causes de sa soudaine retraite.

- Si elle était malade, dit le premier curieux, elle aurait envoyé chez le médecin ; mais le docteur est resté pendant toute la journée chez moi à jouer aux échecs. Il me disait en riant que, par le temps qui court, il n’y a qu’une maladie… et qu’elle est malheureusemennt incurable.

Cette plaisanterie fut prudemment hasardée. Femmes, hommes, vieillards et jeunes filles se mirent alors à parcourir le vaste champ des conjectures. Chacun crut entrevoir un secret, et ce secret occupa toutes les imaginations. Le lendemain les soupçons s’envenimèrent. Comme la vie est à jour dans une petite ville, les femmes apprirent les premières que Brigitte avait fait au marché des provisions plus considérables qu’à l’ordinaire. Ce fait ne pouvait être contesté. L’on avait vu Brigitte de grand matin sur la place, et, chose extraordinaire, elle y avait acheté le seul lièvre qui s’y trouvât. Toute la ville savait que madame de Dey n’aimait pas le gibier. Le lièvre devint un point de départ pour des suppositions infinies. En faisant leur promenade périodique, les vieillards remarquèrent dans la maison de la comtesse, une sorte d’activité concentrée qui se révélait par les précautions même dont se servaient les gens pour la cacher. Le valet de chambre battait un tapis dans le jardin ; la veille, personne n’y aurait pris garde ; mais ce tapis devint une pièce à l’appui des romans que tout le monde bâtissait. Chacun avait le sien. Le second jour, en apprenant que madame de Dey se disait indisposée, les principaux personnages de Carentan se réunirent le soir chez le frère du maire, vieux négociant marié, homme probe, généralement estimé, et pour lequel la comtesse avait beaucoup d’égards. Là, tous les aspirants à la main de la riche veuve eurent à raconter une fable plus ou moins probable ; et chacun d’eux pensait à faire tourner à son profit la circonstance secrète qui la forçait de se compromettre ainsi. L’accusateur public imaginait tout un drame pour amener nuitamment le fils de madame de Dey chez elle. Le maire croyait à un prêtre insermenté, venu de la Vendée, et qui lui aurait demandé un asile ; mais l’achat du lièvre, un vendredi, l’embarrassait beaucoup. Le président du district tenait fortement pour un chef de Chouans ou de Vendéens vivement poursuivi. D’autres voulaient un noble échappé des prisons de Paris. Enfin tous soupçonnaient la comtesse d’être coupable d’une de ces générosités que les lois d’alors nommaient un crime, et qui pouvaient conduire à l’échafaud. L’accusateur public disait d’ailleurs à voix basse qu’il fallait se taire, et tâcher de sauver l’infortunée de l’abîme vers lequel elle marchait à grands pas.

- Si vous ébruitez cette affaire, ajouta-t-il, je serai obligé d’intervenir, de faire des perquisitions chez elle, et alors !… Il n’acheva pas, mais chacun comprit cette réticence.

Les amis sincères de la comtesse s’alarmèrent tellement pour elle que, dans la matinée du troisième jour, le procureur-syndic de la commune lui fit écrire par sa femme un mot pour l’engager à recevoir pendant la soirée comme à l’ordinaire. Plus hardi, le vieux négociant se présenta dans la matinée chez madame de Dey. Fort du service qu’il voulait lui rendre, il exigea d’être introduit auprès d’elle, et resta stupéfait en l’apercevant dans le jardin, occupée à couper les dernières fleurs de ses plates-bandes pour en garnir des vases.

- Elle a sans doute donné asile à son amant, se dit le vieillard pris de pitié pour cette charmante femme. La singulière expression du visage de la comtesse le confirma dans ses soupçons. Vivement ému de ce dévouement si naturel aux femmes, mais qui nous touche toujours, parce que tous les hommes sont flattés par les sacrifices qu’une d’elles fait à un homme, le négociant instruisit la comtesse des bruits qui couraient dans la ville et du danger où elle se trouvait. – Car, lui dit-il en terminant, si, parmi nos fonctionnaires, il en est quelques-uns assez disposés à vous pardonner un héroïsme qui aurait un prêtre pour objet, personne ne vous plaindra si l’on vient à découvrir que vous vous immolez à des intérêts de coeur.

A ces mots, madame de Dey regarda le vieillard avec un air d’égarement et de folie qui le fit frissonner, lui, vieillard.

- Venez, lui dit-elle en le prenant par la main pour le conduire dans sa chambre, où, après s’être assurée qu’ils étaient seuls, elle tira de son sein une lettre sale et chiffonnée : – Lisez, s’écria-t-elle en faisant un violent effort pour prononcer ce mot.

Elle tomba dans son fauteuil, comme anéantie. Pendant que le vieux négociant cherchait ses lunettes et les nettoyait, elle leva les yeux sur lui, le contempla pour la première fois avec curiositié ; puis, d’une voix altérée : – Je me fie à vous, lui dit-elle doucement.

- Est-ce que je ne viens pas partager votre crime ? répondit le bonhomme avec simplicité.

Elle tressaillit. Pour la première fois, dans cette petite ville, son âme sympathisait avec celle d’un autre. Le vieux négociant comprit tout à coup et l’abattement et la joie de la comtesse. Son fils avait fait partie de l’expédition de Granville, il écrivait à sa mère du fond de sa prison, en lui donnant un triste et doux espoir. Ne doutant pas de ses moyens d’évasion, il lui indiquait trois jours pendant lesquels il devait se présenter chez elle, déguisé. La fatale lettre contenait de déchirants adieux au cas où il ne serait pas à Carentan dans la soirée du troisième jour, et il priait sa mère de remettre une assez forte somme à l’émissaire qui s’était chargé de lui apporter cette dépêche, à travers mille dangers. Le papier tremblait dans les mains du vieillard.

- Et voici le troisième jour, s’écria madame de Dey qui se leva rapidement, reprit la lettre, et marcha.

- Vous avez commis des imprudences, lui dit le négociant. Pourquoi faire prendre des provisions ?

- Mais il peut arriver, mourant de faim, exténué de fatigue, et… Elle n’acheva pas.

- Je suis sûr de mon frère, reprit le vieillard, je vais aller le mettre dans vos intérêts.

Le négociant retrouva dans cette circonstance la finesse qu’il avait mise jadis dans les affaires, et lui dicta des conseils empreints de prudence et de sagacité. Après être convenus de tout ce qu’ils devaient dire et faire l’un ou l’autre, le vieillard alla, sous des prétextes habilement trouvés, dans les principales maisons de Carentan, où il annonça que madame de Dey, qu’il venait de voir, recevrait dans la soirée, malgré son indisposition. Luttant de finesse avec les intelligences normandes dans l’interrogatoire que chaque famille lui imposa sur la nature de la maladie de la comtesse, il réussit à donner le change à presque toutes les personnes qui s’occupaient de cette mystérieuse affaire. Sa première visite fit merveille. Il raconta devant une vieille dame goutteuse que madame de Dey avait manqué périr d’une attaque de goutte à l’estomac ; le fameux Tronchin lui ayant recommandé jadis, en pareille occurrence, de se mettre sur la poitrine la peau d’un lièvre écorché vif, et de rester au lit sans se permettre le moindre mouvement, la comtesse, en danger de mort, il y a deux jours, se trouvait, après avoir suivi ponctuellement la bizarre ordonnance de Tronchin, assez bien rétablie pour recevoir ceux qui viendraient la voir pendant la soirée. Ce conte eut un succès prodigieux, et le médecin de Carentan, royaliste in petto, en augmenta l’effet par l’importance avec laquelle il discuta le spécifique. Néanmoins les soupçons avaient trop fortement pris racine dans l’esprit de quelques entêtés ou de quelques philosophes pour être entièrement dissipés ; en sorte que, le soir, ceux qui étaient admis chez madame de Dey vinrent avec empressement et de bonne heure chez elle, les uns pour épier sa contenance, les autres par amitié, la plupart saisis par le merveilleux de sa guérison. Ils trouvèrent la comtesse assise au coin de la grande cheminée de son salon, à peu près aussi modeste que l’étaient ceux de Carentan ; car, pour ne pas blesser les étroites pensées de ses hôtes, elle s’était refusée aux jouissances de luxe auxquelles elle était jadis habituée, elle n’avait donc rien changé chez elle. Le carreau de la salle de réception n’était même pas frotté. Elle laissait sur les murs de vieilles tapisseries sombres, conservait les meubles du pays, brûlait de la chandelle, et suivait les modes de la ville, en épousant la vie provinciale sans reculer ni devant les petitesses les plus dures, ni devant les privations les plus désagréables. Mais sachant que ses hôtes lui pardonneraient les magnificences qui auraient leur bien-être pour but, elle ne négligeait rien quand il s’agissait de leur procurer des jouissances personnelles. Aussi leur donnait-elle d’excellents dîners. Elle allait jusqu’à feindre de l’avarice pour plaire à ces esprits calculateurs ; et, après avoir eu l’art de faire arracher certaines concessions de luxe, elle savait obéir avec grâce. Donc, vers sept heures du soir, la meilleure mauvaise compagnie de Carentan se trouvait chez elle, et décrivait un grand cercle devant la cheminée. La maîtresse du logis, soutenue dans son malheur par les regards compatissants que lui jetait le vieux négociant, se soumit avec un courage inouï aux questions minutieuses, aux raisonnements frivoles et stupides de ses hôtes. Mais à chaque coup de marteau frappé sur sa porte, ou toutes les fois que des pas retentissaient dans la rue, elle cachait ses émotions en soulevant des questions intéressantes pour la fortune du pays. Elle éleva de bruyantes discussions sur la qualité des cidres, et fut si bien secondée par son confident, que l’assemblée oublia presque de l’espionner en trouvant sa contenance naturelle et son aplomb imperturbable. L’accusateur public et l’un des juges du tribunal révolutionnaire restaient taciturnes, observaient avec attention les moindres mouvements de sa physionomie, écoutaient dans la maison, malgré le tumulte ; et, à plusieurs reprises, ils lui firent des questions embarrassantes, auxquelles la comtesse répondit cependant avec une admirable présence d’esprit. Les mères ont tant de courage ! Au moment où madame de Dey eut arrangé les parties, placé tout le monde à des tables de boston, de reversis ou de whist, elle resta encore à causer auprès de quelques jeunes personnes avec un extrême laisser-aller, en jouant son rôle en actrice consommée. Elle se fit demander un loto, prétendit savoir seule où il était, et disparut.

- J’étouffe, ma pauvre Brigitte, s’écria-t-elle en essuyant des larmes qui sortirent vivement de ses yeux brillants de fièvre, de douleur et d’impatience. – Il ne vient pas, reprit-elle en regardant la chambre où elle était montée. Ici, je respire et je vis. Encore quelques moments, et il sera là, pourtant ! car il vit encore, j’en suis certaine. Mon coeur me le dit. N’entendez-vous rien, Brigitte ? Oh ! je donnerais le reste de ma vie pour savoir s’il est en prison ou s’il marche à travers la campagne ! Je voudrais ne pas penser.

Elle examina de nouveau si tout était en ordre dans l’appartement. Un bon feu brillait dans la cheminée ; les volets étaient soigneusement fermés ; les meubles reluisaient de propreté ; la manière dont avait été fait le lit, prouvait que la comtesse s’était occupée avec Brigitte des moindres détails ; et ses espérances se trahissaient dans les soins délicats qui paraissaient avoir été pris dans cette chambre où se respiraient et la gracieuse douceur de l’amour et ses plus chastes caresses dans les parfums exhalés par les fleurs. Une mère seule pouvait avoir prévu les désirs d’un soldat et lui préparer de si complètes satisfactions. Un repas exquis, des vins choisis, la chaussure, le linge, enfin tout ce qui devait être nécessaire ou agréable à un voyageur fatigué, se trouvait rassemblé pour que rien ne lui manquât, pour que les délices du chez soi lui révélassent l’amour d’une mère.

- Brigitte ? dit la comtesse d’un son de voix déchirant en allant placer un siège devant la table, comme pour donner de la réalité à ses voeux, comme pour augmenter la force de ses illusions.

- Ah ! madame, il viendra. Il n’est pas loin. – Je ne doute pas qu’il ne vive et qu’il ne soit en marche, reprit Brigitte. J’ai mis une clef dans la Bible, et je l’ai tenue sur mes doigts pendant que Cottin lisait l’Évangile de saint Jean…. et, madame ! la clef n’a pas tourné.

- Est-ce bien sûr ? demanda la comtesse.

- Oh ! madame, c’est connu. Je gagerais mon salut qu’il vit encore. Dieu ne peut pas se tromper.

- Malgré le danger qui l’attend ici, je voudrais bien cependant l’y voir.

- Pauvre monsieur Auguste ! s’écria Brigitte, il est sans doute à pied, par les chemins.

- Et voilà huit heures qui sonnent au clocher ! s’écria la comtesse avec terreur.

Elle eut peur d’être restée plus longtemps qu’elle ne le devait, dans cette chambre où elle croyait à la vie de son fils, en voyant tout ce qui lui en attestait la vie, elle descendit ; mais avant d’entrer au salon, elle resta pendant un moment sous le péristyle de l’escalier, en écoutant si quelque bruit ne réveillait pas les silencieux échos de la ville. Elle sourit au mari de Brigitte, qui se tenait en sentinelle, et dont les yeux semblaient hébétés à force de prêter attention aux murmures de la place et de la nuit. Elle voyait son fils en tout et partout. Elle rentra bientôt, en affectant un air gai, et se mit à jouer au loto avec des petites filles ; mais, de temps en temps, elle se plaignit de souffrir, et revint occuper son fauteuil auprès de la cheminée.

Telle était la situation des choses et des esprits dans la maison de madame de Dey, pendant que, sur le chemin de Paris à Cherbourg, un jeune homme vêtu d’une carmagnole brune, costume de rigueur à cette époque, se dirigeait vers Carentan. A l’origine des réquisitions, il y avait peu ou point de discipline. Les exigences du moment ne permettaient guère à la République d’équiper sur-le-champ ses soldats, et il n’était pas rare de voir les chemins couverts de réquisitionnaires qui conservaient leurs habits bourgeois. Ces jeunes gens devançaient leurs bataillons aux lieux d’étape, ou restaient en arrière, car leur marche était soumise à leur manière de supporter les fatigues d’une longue route. Le voyageur dont il est ici question se trouvait assez en avant de la colonne de réquisitionnnaires qui se rendait à Cherbourg, et que le maire de Carentan attendait d’heure en heure, afin de leur distribuer des billets de logement. Ce jeune homme marchait d’un pas alourdi, mais ferme encore, et son allure semblait annoncer qu’il s’était familiarisé depuis longtemps avec les rudesses de la vie militaire. Quoique la lune éclairât les herbages qui avoisinent Carentan, il avait remarqué de gros nuages blancs prêts à jeter de la neige sur la campagne ; et la crainte d’être surpris par un ouragan animait sans doute sa démarche, alors plus vive que ne le comportait sa lassitude. Il avait sur le dos un sac presque vide, et tenait à la main une canne de buis, coupée dans les hautes et larges haies que cet arbuste forme autour de la plupart des héritages en Basse-Normandie. Ce voyageur solitaire entra dans Carentan, dont les tours, bordées de lueurs fantastiques par la lune, lui apparaissaient depuis un moment. Son pas réveilla les échos des rues silencieuses, où il ne rencontra personne ; il fut obligé de demander la maison du maire à un tisserand qui travaillait encore. Ce magistrat demeurait à une faible distance, et le réquisitionnaire se vit bientôt à l’abri sous le porche de la maison du maire, et s’y assit sur un banc de pierre, en attendant le billet de logement qu’il avait réclamé. Mais mandé par ce fonctionnaire, il comparut devant lui, et devint l’objet d’un scrupuleux examen. Le fantassin était un jeune homme de bonne mine qui paraissait appartenir à une famille distinguée. Son air trahissait la noblesse. L’intelligence due à une bonne éducation respirait sur sa figure.

- Comment te nommes-tu ? lui demanda le maire en lui jetant un regard plein de finesse.

- Julien Jussieu, répondit le réquisitionnaire.

- Et tu viens ? dit le magistrat en laissant échapper un sourire d’incrédulité.

- De Paris.

- Tes camarades doivent être loin, reprit le Normand d’un ton railleur.

- J’ai trois lieues d’avance sur le bataillon.

- Quelque sentiment t’attire sans doute à Carentan, citoyen réquisitionnaire ? dit le maire d’un air fin. C’est bien, ajouta-t-il en imposant silence par un geste de main au jeune homme prêt à parler, nous savons où t’envoyer. Tiens, ajouta-t-il en lui remettant son billet de logement, va, citoyen Jussieu !

Une teinte d’ironie se fit sentir dans l’accent avec lequel le magistrat prononça ces deux derniers mots, en tendant un billet sur lequel la demeure de madame de Dey était indiquée. Le jeune homme lut l’adresse avec un air de curiosité.

- Il sait bien qu’il n’a pas loin à aller. Et quand il sera dehors, il aura bientôt traversé la place ! s’écria le maire en se parlant à lui-même, pendant que le jeune homme sortait. Il est joliment hardi ! que Dieu le conduise ! Il a réponse à tout. Oui, mais si un autre que moi lui avait demandé à voir ses papiers, il était perdu !

En ce moment, les horloges de Carentan avaient sonné neuf heures et demie ; les falots s’allumaient dans l’antichambre de madame de Dey ; les domestiques aidaient leurs maîtresses et leurs maîtres à mettre leurs sabots, leurs houppelandes ou leurs mantelets ; les joueurs avaient soldé leurs comptes, et allaient se retirer tous ensemble, suivant l’usage établi dans toutes les petites villes.

- Il paraît que l’accusateur veut rester, dit une dame en s’apercevant que ce personnage important leur manquait au moment où chacun se sépara sur la place pour regagner son logis, après avoir épuisé toutes les formules d’adieu.

Ce terrible magistrat était en effet seul avec la comtesse, qui attendait, en tremblant, qu’il lui plût de sortir.

- Citoyenne, dit-il enfin après un long silence qui eut quelque chose d’effrayant, je suis ici pour faire observer les lois de la République…

Madame de Dey frissonna.

- N’as-tu donc rien à me révéler ? demanda-t-il.

- Rien, répondit-elle étonnée.

- Ah ! madame, s’écria l’accusateur en s’asseyant auprès d’elle et changeant de ton, en ce moment, faute d’un mot, vous ou moi, nous pouvons porter notre tête sur l’échafaud. J’ai trop bien observé votre caractère, votre âme, vos manières, pour partager l’erreur dans laquelle vous avez su mettre votre société ce soir. Vous attendez votre fils, je n’en saurais douter.

La comtesse laissa échapper un geste de dénégation ; mais elle avait pâli, mais les muscles de son visage s’étaient contractés par la nécessité où elle se trouvait d’afficher une fermeté trompeuse, et l’oeil implacable de l’accusateur public ne perdit aucun de ses mouvements.

- Eh ! bien, recevez-le, reprit le magistrat révolutionnaire ; mais qu’il ne reste pas plus tard que sept heures du matin sous votre toit. Demain, au jour, armé d’une dénonciation que je me ferai faire, je viendrai chez vous…

Elle le regarda d’un air stupide qui aurait fait pitié à un tigre.

- Je démontrerai, pousuivit-il d’une voix douce, la fausseté de la dénonciation par d’exactes perquisitions, et vous serez, par la nature de mon rapport, à l’abri de tous soupçons ultérieurs. Je parlerai de vos dons patriotiques, de votre civisme, et nous serons tous sauvés.

Madame de Dey craignait un piège, elle restait immobile, mais son visage était en feu et sa langue glacée. Un coup de marteau retentit dans la maison.

- Ah ! s’écria la mère épouvantée, en tombant à genoux. Le sauver, le sauver !

- Oui, sauvons-le ! reprit l’accusateur public, en lui lançant un regard de passion, dût-il nous en coûter la vie.

- Je suis perdue, s’écria-t-elle pendant que l’accusateur la relevait avec politesse.

- Eh ! madame, répondit-il par un beau mouvement oratoire, je ne veux vous devoir à rien… qu’à vous-même.

- Madame, le voi…, s’écria Brigitte qui croyait sa maîtresse seule.

A l’aspect de l’accusateur public, la vieille servante, de rouge et joyeuse qu’elle était, devint immobile et blême.

- Qui est-ce, Brigitte ? demanda le magistrat d’un air doux et intelligent.

- Un réquisitionnaire que le maire nous envoie à loger, répondit la servante en montrant le billet.

- C’est vrai, dit l’accusateur après avoir lu le papier. Il nous arrive un bataillon ce soir !

Et il sortit.

La comtesse avait trop besoin de croire en ce moment à la sincérité de son ancien procureur pour concevoir le moindre doute ; elle monta rapidement l’escalier, ayant à peine la force de se soutenir ; puis, elle ouvrit la porte de sa chambre, vit son fils, se précipita dans ses bras, mourante : – Oh ! mon enfant, mon enfant ! s’écria-t-elle en sanglotant et le couvrant de baisers empreints d’une sorte de frénésie.

- Madame, dit l’inconnu.

- Ah ! ce n’est pas lui ! cria-t-elle en reculant d’épouvante et restant debout devant le réquisitionnaire qu’elle contemplait d’un air hagard.

- O saint bon Dieu, quelle ressemblance ! dit Brigitte.

Il y eut un moment de silence, et l’étranger lui-même tressaillit à l’aspect de madame de Dey.

- Ah ! monsieur, dit-elle en s’appuyant sur le mari de Brigitte, et sentant alors dans toute son étendue une douleur dont la première atteinte avait failli la tuer ; monsieur, je ne saurais vous voir plus longtemps, souffrez que mes gens me remplacent et s’occupent de vous.

Elle descendit chez elle, à demi portée par Brigitte et son vieux serviteur.

- Comment, madame ! s’écria la femme de charge en asseyant sa maîtresse, cet homme va-t-il coucher dans le lit de monsieur Auguste, mettre les pantoufles de monsieur Auguste, manger le pâté que j’ai fait pour monsieur Auguste ! quand on devrait me guillotiner, je…

- Brigitte ! cria madame de Dey.

Brigitte resta muette.

- Tais-toi donc, bavarde, lui dit son mari à voix basse, veux-tu tuer madame ?

En ce moment, le réquisitionnaire fit du bruit dans sa chambre en se mettant à table.

- Je ne resterai pas ici, s’écria madame de Dey, j’irai dans la serre, d’où j’entendrai mieux ce qui se passera au dehors pendant la nuit.

Elle flottait encore entre la crainte d’avoir perdu son fils et l’espérance de le voir reparaître. La nuit fut horriblement silencieuse. Il y eut, pour la comtesse, un moment affreux, quand le bataillon des réquisitionnaires vint en ville et que chaque homme y chercha son logement. Ce fut des espérances trompées à chaque pas, à chaque bruit ; puis bientôt la nature reprit un calme effrayant. Vers le matin, la comtesse fut obligée de rentrer chez elle. Brigitte, qui surveillait les mouvements de sa maîtresse, ne la voyant pas sortir, entra dans la chambre et y trouva la comtesse morte.

- Elle aura probablement entendu ce réquisitionnaire qui achève de s’habiller et qui marche dans la chambre de monsieur Auguste en chantant leur damnée Marseillaise, comme s’il était dans une écurie ! s’écria Brigitte. Ça l’aura tuée !

La mort de la comtesse fut causée par un sentiment plus grave, et sans doute par quelque vision terrible. A l’heure précise où madame de Dey mourait à Carentan, son fils était fusillé dans le Morbihan. Nous pouvons joindre ce fait tragique à toutes les observations sur les sympathies qui méconnaissent les lois de l’espace ; documents que rassemblent avec une savante curiosité quelques hommes de solitude, et qui serviront un jour à asseoir les bases d’une science nouvelle à laquelle il a manqué jusqu’à ce jour un homme de génie.

Paris, février 1831.

Honoré de Balzac – Une passion dans le désert

Ce spectacle est effrayant ! s’écria-t-elle en sortant de la ménagerie de M. Martin.

Elle venait de contempler ce hardi spéculateur travaillant avec son hyène, pour parler en style d’affiche.

- Par quels moyens, dit-elle en continuant, peut-il avoir apprivoisé ses animaux au point d’être assez certain de leur affection pour … ?

- Ce fait, qui vous semble un problème, répondis-je en l’interrompant, est cependant une chose naturelle.

- Oh ! s’écria-t-elle en laissant errer sur ses lèvres un sourire d’incrédulité.

- Vous croyez donc les bêtes entièrement dépourvues de passions ? lui demandai-je ; apprenez que nous pouvons leur donner tous les vices dus à notre état de civilisation.

Elle me regarda d’un air étonné.

- Mais, repris-je, en voyant M. Martin pour la première fois, j’avoue qu’il m’est échappé, comme à vous, une exclamation de surprise. Je me trouvais alors près d’un ancien militaire amputé de la jambe droite, entré avec moi. Cette figure m’avait frappé. C’était une de ces têtes intrépides, marquées du sceau de la guerre et sur lesquelles sont écrites les batailles de Napoléon. Ce vieux soldat avait surtout un air de franchise et de gaieté qui me prévient toujours favorablement. C’était sans doute un de ces troupiers que rien ne surprend, qui trouvent matière à rire dans la dernière grimace d’un camarade, l’ensevelissent ou le dépouillent gaiement, interpellent les boulets avec autorité, dont enfin les délibérations sont courtes, et qui fraterniseraient avec le diable. Après avoir regardé fort attentivement le propriétaire de la ménagerie au moment où il sortait de la loge, mon compagnon plissa ses lèvres de manière à formuler un dédain moqueur par cette espèce de moue significative que se permettent les hommes supérieurs pour se faire distinguer des dupes. Aussi, quand je me récriai sur le courage de M. Martin, sourit-il et me dit-il d’un air capable, en hochant la tête :

» – Connu !

» – Comment, connu ? lui répondis-je. Si vous voulez m’expliquer ce mystère, je vous serai très-obligé.

» Après quelques instants, pendant lesquels nous fîmes connaissance, nous allâmes dîner dans le premier restaurant qui s’offrit à nos regards. Au dessert, une bouteille de vin de Champagne rendit aux souvenirs de ce curieux soldat toute leur clarté. Il me raconta son histoire, et je vis qu’il avait eu raison de s’écrier : Connu !

Rentrée chez elle, elle me fit tant d’agaceries, tant de promesses, que je consentis à lui rédiger la confidence du soldat. Le lendemain, elle reçut donc cet épisode d’une épopée qu’on pourrait intituler les Français en Égypte.

 

____
 

Lors de l’expédition entreprise dans la haute Égypte par le général Desaix, un soldat provençal, étant tombé au pouvoir des Maugrabins, fut emmené par ces Arabes dans les déserts situés au delà des cataractes du Nil. Afin de mettre entre eux et l’armée française un espace suffisant pour leur tranquillité, les Maugrabins firent une marche forcée, et ne s’arrêtèrent qu’à la nuit. Ils campèrent autour d’un puits masqué par des palmiers, auprès desquels ils avaient précédemment enterré quelques provisions. Ne supposant pas que l’idée de fuir pût venir à leur prisonnier, ils se contentèrent de lui attacher les mains, et s’endormirent tous, après avoir mangé quelques dattes et donné de l’orge à leurs chevaux. Quand le hardi Provençal vit ses ennemis hors d’état de le surveiller, il se servit de ses dents pour s’emparer d’un cimeterre ; puis, s’aidant de ses genoux pour en fixer la lame, il trancha les cordes qui lui ôtaient l’usage de ses mains et se trouva libre. Aussitôt, il se saisit d’une carabine et d’un poignard, se précautionna d’une provision de dattes sèches, d’un petit sac d’orge, de poudre et de balles ; ceignit un cimeterre, monta sur un cheval et piqua vivement dans la direction où il supposa que devait être l’armée française. Impatient de revoir un bivac, il pressa tellement le coursier, déjà fatigué, que le pauvre animal expira, les flancs déchirés, laissant les Français au milieu du désert.

Après avoir marché pendant quelque temps dans le sable avec tout le courage d’un forçat qui s’évade, le soldat fut obligé de s’arrêter, le jour finissait. Malgré la beauté du ciel pendant les nuits en Orient, il ne se sentit pas la force de continuer son chemin. Il avait heureusement pu gagner une éminence sur le haut de laquelle s’élançaient quelques palmiers, dont le feuillage, aperçu depuis longtemps, avait réveillé dans son coeur les plus douces espérances. Sa lassitude était si grande, qu’il se coucha sur une pierre de granit capricieusement taillée en lit de camp, et s’y endormit sans prendre aucune précaution pour sa défense pendant son sommeil. Il avait fait le sacrifice de sa vie. Sa dernière pensée fut même un regret. Il se repentait déjà d’avoir quitté les Maugrabins, dont la vie errante commençait à lui sourire depuis qu’il était loin d’eux et sans secours. Il fut réveillé par le soleil, dont les impitoyables rayons, tombant d’aplomb sur le granit, y produisaient une chaleur intolérable. Or, le Provençal avait eu la maladresse de se placer en sens inverse de l’ombre projetée par les têtes verdoyantes et majestueuses des palmiers… Il regarda ces arbres solitaires, et tressaillit ! ils lui rappelèrent les fûts élégants et couronnés de longues feuilles qui distinguent les colonnes sarrasines de la cathédrale d’Arles. Mais, quand, après avoir compté les palmiers, il jeta les yeux autour de lui, le plus affreux désespoir fondit sur son âme. Il voyait un océan sans bornes. Les sables noirâtres du désert s’étendaient à perte de vue dans toutes les directions, et ils étincelaient comme une lame d’acier frappée par une vive lumière. Il ne savait pas si c’était une mer de glace ou des lacs unis comme un miroir. Emportée par lames, une vapeur de feu tourbillonnait au-dessus de cette terre mouvante. Le ciel avait un éclat oriental d’une pureté désespérante, car il ne laisse alors rien à désirer à l’imagination. Le ciel et la terre étaient en feu. Le silence effrayait par sa majesté sauvage et terrible. L’infini, l’immensité, pressaient l’âme de toutes parts : pas un nuage au ciel, pas un souffle dans l’air, pas un accident au sein du sable agité par petites vagues menues ; enfin, l’horizon finissait, comme en mer quand il fait beau, par une ligne de lumière aussi déliée que le tranchant d’un sabre. Le Provençal serra le tronc d’un des palmiers, comme si c’eût été le corps d’un ami ; puis, à l’abri de l’ombre grêle et droite que l’arbre dessinait sur le granit, il pleura, s’assit et resta là, contemplant avec une tristesse profonde la scène implacable qui s’offrait à ses regards. Il cria comme pour tenter la solitude. Sa voix, perdue dans les cavités de l’éminence, rendit au loin un son maigre qui ne réveilla point d’écho ; l’écho était dans son coeur. Le Provençal avait vingt-deux ans, il arma sa carabine…

- Il sera toujours bien temps ! se dit-il en posant à terre l’arme libératrice.

Regardant tour à tour l’espace noirâtre et l’espace bleu, le soldat rêvait à la France. Il sentait avec délices les ruisseaux de Paris, il se rappelait les villes par lesquelles il avait passé, les figures de ses camarades, et les plus légères circonstances de sa vie. Enfin, son imagination méridionale lui fit bientôt entrevoir les cailloux de sa chère Provence dans les jeux de la chaleur qui ondoyait au-dessus de la nappe étendue dans le désert. Craignant tous les dangers de ce cruel mirage, il descendit le revers opposé à celui par lequel il était monté, la veille, sur la colline. Sa joie fut grande en découvrant une espèce de grotte, naturellement taillée dans les immenses fragments de granit qui formaient la base de ce monticule. Les débris d’une natte annonçaient que cet asile avait été jadis habité. Puis, à quelques pas, il aperçut des palmiers chargés de dattes. Alors, l’instinct qui nous attache à la vie se réveilla dans son coeur. Il espéra vivre assez pour attendre le passage de quelques Maugrabins, ou peut-être entendrait-il bientôt le bruit des canons ! car, en ce moment, Bonaparte parcourait l’Égypte. Ranimé par cette pensée, le Français abattit quelques régimes de fruits mûrs sous le poids desquels les dattiers semblaient fléchir, et il s’assura, en goûtant cette manne inespérée, que l’habitant de la grotte avait cultivé les palmiers : la chair savoureuse et fraîche de la datte accusait en effet les soins de son prédécesseur. Le Provençal passa subitement d’un sombre désespoir à une joie presque folle. Il remonta sur le haut de la colline, et s’occupa pendant le reste du jour à couper un des palmiers inféconds qui, la veille, lui avaient servi de toit. Un vague souvenir lui fit penser aux animaux du désert, et, prévoyant qu’ils pourraient venir boire à la source perdue dans les sables qui apparaissait au bas des quartiers de roche, il résolut de se garantir de leurs visites en mettant une barrière à la porte de son ermitage. Malgré son ardeur, malgré les forces que lui donna la peur d’être dévoré pendant son sommeil, il lui fut impossible de couper le palmier en plusieurs morceaux dans cette journée ; mais il réussit à l’abattre. Quand, vers le soir, ce roi du désert tomba, le bruit de sa chute retentit au loin, et il y eut une sorte de gémissement poussé par la solitude ; le soldat en frémit comme s’il eût entendu quelque voix lui prédire un malheur. Mais, ainsi qu’un héritier qui ne s’apitoie pas longtemps sur la mort d’un parent, il dépouilla ce bel arbre des larges et hautes feuilles vertes qui en sont le poétique ornement, et s’en servit pour réparer la natte sur laquelle il allait se coucher. Fatigué par la chaleur et le travail, il s’endormit sous les lambris rouges de sa grotte humide. Au milieu de la nuit, son sommeil fut troublé par un bruit extraordinaire. Il se dressa sur son séant, et le silence profond qui régnait lui permit de reconnaître l’accent alternatif d’une respiration dont la sauvage énergie ne pouvait appartenir à une créature humaine. Une profonde peur, encore augmentée par l’obscurité, par le silence et par les fantaisies du réveil, lui glaça le coeur. Il sentit même à peine la douloureuse contraction de sa chevelure quand, à force de dilater les pupilles de ses yeux, il aperçut dans l’ombre deux lueurs faibles et jaunes. D’abord, il attribua ces lumières à quelque reflet de ses prunelles ; mais bientôt, le vif éclat de la nuit l’aidant par degrés à distinguer les objets qui se trouvaient dans la grotte, il aperçut un énorme animal couché à deux pas de lui. Était-ce un lion, un tigre, ou un crocodile ? Le Provençal n’avait pas assez d’instruction pour savoir dans quel sous-genre était classé son ennemi ; mais son effroi fut d’autant plus violent, que son ignorance lui fit supposer tous les malheurs ensemble. Il endura le cruel supplice d’écouter, de saisir les caprices de cette respiration, sans en rien perdre et sans oser se permettre le moindre mouvement. Une odeur aussi forte que l’odeur exhalée par les renards, mais plus pénétrante, plus grave, pour ainsi dire, remplissait la grotte ; et, quand le Provençal l’eut dégustée du nez, sa terreur fut au comble, car il ne pouvait plus révoquer en doute l’existence du terrible compagnon dont l’antre royal lui servait de bivac. Bientôt, les reflets de la lune, qui se précipitait vers l’horizon, éclairant la tanière, firent insensiblement resplendir la peau tachetée d’une panthère. Ce lion d’Égypte dormait, roulé comme un gros chien, paisible possesseur d’une niche somptueuse à la porte d’un hôtel ; ses yeux, ouverts pendant un moment, s’étaient refermés. Il avait la face tournée vers le Français. Mille pensées confuses passèrent dans l’âme du prisonnier de la panthère ; d’abord, il voulut la tuer d’un coup de carabine, mais il s’aperçut qu’il n’y avait pas assez d’espace entre elle et lui pour l’ajuster, le canon aurait dépassé l’animal. Et s’il l’éveillait ?… Cette hypothèse le rendit immobile. En écoutant battre son coeur au milieu du silence, il maudissait les pulsations trop fortes que l’affluence du sang y produisait, redoutant de troubler ce sommeil qui lui permettait de chercher un expédient salutaire. Il mit la main deux fois sur son cimeterre, dans le dessein de trancher la tête à son ennemie ; mais la difficulté de couper un poil ras et dur l’obligea de renoncer à ce hardi projet.

- La manquer ? ce serait mourir sûrement, pensa-t-il.

Il préféra les chances d’un combat, et résolut d’attendre le jour. Et le jour ne se fit pas longtemps désirer. Le Français put alors examiner la panthère ; elle avait le museau teint de sang.

- Elle a bien mangé !… pensa-t-il, sans s’inquiéter si le festin avait été composé de chair humaine ; elle n’aura pas faim à son réveil.

C’était une femelle. La fourrure du ventre et des cuisses étincelait de blancheur. Plusieurs petites taches, semblables à du velours, formaient de jolis bracelets autour des pattes. La queue musculeuse était également blanche, mais terminée par des anneaux noirs. Le dessus de la robe, jaune comme de l’or mat, mais bien lisse et doux, portait ces mouchetures caractéristiques, nuancées en forme de roses, qui servent à distinguer les panthères des autres espèces de felis. Cette tranquille et redoutable hôtesse ronflait dans une pose aussi gracieuse que celle d’une chatte couchée sur le coussin d’une ottomane. Ses sanglantes pattes, nerveuses et bien armées, étaient en avant de sa tête, qui reposait dessus et de laquelle partaient ces barbes rares et droites, semblables à des fils d’argent. Si elle avait été ainsi dans une cage, le Provençal aurait certes admiré la grâce de cette bête et les vigoureux contrastes des couleurs vives qui donnaient à sa simarre un éclat impérial ; mais, en ce moment, il sentait sa vue troublée par cet aspect sinistre. La présence de la panthère, même endormie, lui faisait éprouver l’effet que les yeux magnétiques du serpent produisent, dit-on, sur le rossignol. Le courage du soldat finit par s’évanouir un instant devant ce danger, tandis qu’il se serait sans doute exalté sous la bouche des canons vomissant la mitraille. Cependant, une pensée intrépide se fit jour en son âme, et tarit dans sa source la sueur froide qui lui découlait du front. Agissant comme les hommes qui, poussés à bout par le malheur, arrivent à défier la mort et s’offrent à ses coups, il vit sans s’en rendre compte une tragédie dans cette aventure, et résolut d’y jouer son rôle avec honneur jusqu’à la dernière scène.

- Avant-hier, les Arabes m’auraient peut-être tué !… se dit-il.

Se considérant comme mort, il attendit bravement et avec une inquiète curiosité le réveil de son ennemie. Quand le soleil parut, la panthère ouvrit subitement les yeux ; puis elle étendit violemment ses pattes, comme pour les dégourdir et dissiper des crampes. Enfin elle bâilla, montrant ainsi l’épouvantable appareil de ses dents et sa langue fourchue, aussi dure qu’une râpe.

- C’est comme une petite-maîtresse !… pensa le Français en la voyant se rouler et faire les mouvements les plus doux et les plus coquets.

Elle lécha le sang qui teignait ses pattes, son museau, et se gratta la tête par des gestes réitérés pleins de gentillesse.

- Bien !… fais un petit bout de toilette,… dit en lui-même le Français, qui retrouva sa gaieté en reprenant du courage ; nous allons nous souhaiter le bonjour.

Et il saisit le petit poignard court dont il avait débarrassé les Maugrabins.

En ce moment, la panthère retourna la tête vers les Français et le regarda fixement sans avancer. La rigidité de ses yeux métalliques et leur insupportable clarté firent tressaillir le Provençal, surtout quand la bête marcha vers lui ; mais il la contempla d’un air caressant, et, la guignant comme pour la magnétiser, il la laissa venir près de lui ; puis, par un mouvement aussi doux, aussi amoureux que s’il avait voulu caresser la plus jolie femme, il lui passa la main sur tout le corps, de la tête à la queue, en irritant avec ses ongles les flexibles vertèbres qui partageaient le dos jaune de la panthère. La bête redressa voluptueusement sa queue, ses yeux s’adoucirent ; et, quand, pour la troisième fois, le Français accomplit cette flatterie intéressée, elle fit entendre un de ces ronron par lesquels nos chats expriment leur plaisir ; mais ce murmure partait d’un gosier si puissant et si profond, qu’il retentit dans la grotte comme les derniers ronflements des orgues dans une église. Le Provençal, comprenant l’importance de ses caresses, les redoubla de manière à étourdir, à stupéfier cette courtisane impérieuse. Quand il se crut sûr d’avoir éteint la férocité de sa capricieuse compagne, dont la faim avait été si heureusement assouvie la veille, il se leva et voulut sortir de la grotte ; la panthère le laissa bien partir, mais, quand il eut gravi la colline, elle bondit avec la légèreté des moineaux sautant d’une branche à une autre, et vint se frotter contre les jambes du soldat en faisant le gros dos à la manière des chattes ; puis, regardant son hôte d’un oeil dont l’éclat était devenu moins inflexible, elle jeta ce cri sauvage que les naturalistes comparent au bruit d’une scie.

- Elle est exigeante ! s’écria le Français en souriant.

Il essaya de jouer avec les oreilles, de lui caresser le ventre et de lui gratter fortement la tête avec ses ongles ; et, s’apercevant de ses succès, il lui chatouilla le crâne avec la pointe de poignard, en épiant l’heure de la tuer ; mais la dureté des os le fit trembler de ne pas réussir.

La sultane du désert agréa les talents de son esclave en levant la tête, en tendant le cou, en accusant son ivresse par la tranquillité de son attitude. Le Français songea soudain que, pour assassiner d’un seul coup cette farouche princesse, il fallait la poignarder dans la gorge, et il levait la lame, quand la panthère, rassasiée sans doute, se coucha gracieusement à ses pieds en lui jetant de temps en temps des regards où, malgré une rigueur native, se peignait confusément de la bienveillance. Le pauvre Provençal mangea ses dattes, en s’appuyant sur un des palmiers ; mais il lançait tour à tour un oeil investigateur sur le désert pour y chercher des libérateurs, et sur sa terrible compagne pour en épier la clémence incertaine. La panthère regardait l’endroit où les noyaux de dattes tombaient, chaque fois qu’il en jetait un, et ses yeux exprimaient alors une incroyable méfiance. Elle examinait le Français avec une prudence commerciale ; mais cet examen lui fut favorable, car, lorsqu’il eut achevé son maigre repas, elle lui lécha ses souliers, et, d’une langue rude et forte, elle en enleva miraculeusement la poussière incrustée dans les plis.

- Mais quand elle aura faim ?… pensa le Provençal.

Malgré le frisson que lui causa son idée, le soldat se mit à mesurer curieusement les proportions de la panthère, certainement un des plus beaux individus de l’espèce, car elle avait trois pieds de hauteur et quatre pieds de longueur, sans y comprendre la queue. Cette arme puissante, ronde comme un gourdin, était haute de près de trois pieds. La tête, aussi grosse que celle d’une lionne, se distinguait par une rare expression de finesse ; la froide cruauté des tigres y dominait bien, mais il y avait aussi une vague ressemblance avec la physionomie d’une femme artificieuse. Enfin, la figure de cette reine solitaire révélait en ce moment une sorte de gaieté semblable à celle de Néron ivre : elle s’était désaltérée dans le sang et voulait jouer. Le soldat essaya d’aller et de venir, la panthère le laissa libre, se contentant de le suivre des yeux, ressemblant ainsi moins à un chien fidèle qu’à un gros angora inquiet de tout, même des mouvements de son maître. Quand il se retourna, il aperçut du côté de la fontaine les restes de son cheval, la panthère en avait traîné jusque-là le cadavre. Les deux tiers environ étaient dévorés. Ce spectacle rassura le Français. Il lui fut facile alors d’expliquer l’absence de la panthère, et le respect qu’elle avait eu pour lui pendant son sommeil. Ce premier bonheur l’enhardissant à tenter l’avenir, il conçut le fol espoir de faire bon ménage avec la panthère pendant toute la journée, en ne négligeant aucun moyen de l’apprivoiser et de se concilier ses bonnes grâces. Il revint près d’elle et eut l’ineffable bonheur de lui voir remuer la queue par un mouvement presque insensible. Il s’assit alors sans crainte auprès d’elle, et ils se mirent à jouer tous les deux : il lui prit les pattes, le museau, lui tournilla les oreilles, la renversa sur le dos, et gratta fortement ses flancs chauds et soyeux. Elle se laissa faire, et, quand le soldat essaya de lui lisser le poil des pattes, elle rentra soigneusement ses ongles recourbés comme des damas. Le Français, qui gardait une main sur son poignard, pensait encore à le plonger dans le ventre de la trop confiante panthère ; mais il craignit d’être immédiatement étranglé dans la dernière convulsion qui l’agiterait. Et, d’ailleurs, il entendit dans son coeur une sorte de remords qui lui criait de respecter une créature inoffensive. Il lui semblait avoir trouvé une amie dans ce désert sans bornes. Il songea involontairement à sa première maîtresse, qu’il avait surnommée *Mignonne*, par antiphrase, parce qu’elle était d’une si atroce jalousie, que, pendant tout le temps que dura leur passion, il eut à craindre le couteau dont elle l’avait toujours menacé. Ce souvenir de son jeune âge lui suggéra d’essayer de faire répondre à ce nom la jeune panthère, de laquelle il admirait, maintenant avec moins d’effroi, l’agilité, la grâce et la mollesse.

Vers la fin de la journée, il s’était familiarisé avec sa situation périlleuse, et il en aimait presque les angoisses. Enfin, sa compagne avait fini par prendre l’habitude de le regarder quand il criait en voix de fausset : Mignonne ! Au coucher du soleil, Mignonne fit entendre à plusieurs reprises un cri profond et mélancolique.

- Elle est bien élevée !… pensa le gai soldat ; elle dit ses prières.

Mais cette plaisanterie mentale ne lui vint en l’esprit que quand il eut remarqué l’attitude pacifique dans laquelle restait sa camarade.

- Va, ma petite blonde, je te laisserai coucher la première, lui dit-il en comptant bien sur l’activité de ses jambes pour s’évader au plus vite quand elle serait endormie, afin d’aller chercher un autre gîte pendant la nuit.

Le soldat attendit avec impatience l’heure de sa fuite, et, quand elle fut arrivée, il marcha rapidement dans la direction du Nil ; mais à peine eut-il fait un quart de lieue dans les sables, qu’il entendit la panthère bondissant derrière lui, et jetant par intervalles ce cri de scie, plus effrayant encore que le bruit lourd de ses bonds.>

- Allons, se dit-il, elle m’a pris en amitié !… Cette jeune panthère n’a peut-être encore rencontré personne, il est flatteur d’avoir son premier amour !

En ce moment, le Français tomba dans un de ces sables mouvants si redoutables pour les voyageurs, et d’où il est impossible de se sauver. En se sentant pris, il poussa un cri d’alarme ; la panthère le saisit avec ses dents par le collet, et, sautant vigoureusement en arrière, elle le tira du gouffre comme par magie.

- Ah ! Mignonne, s’écria le soldat en la caressant avec enthousiasme, c’est entre nous maintenant à la vie et à la mort… Mais pas de farces !

Et il revint sur ses pas.

Le désert fut dès lors comme peuplé. Il renfermait un être auquel le Français pouvait parler, et dont la férocité s’était adoucie pour lui, sans qu’il s’expliquât les raisons de cette incroyable amitié. Quelque puissant que fût le désir du soldat de rester debout et sur ses gardes, il dormit. A son réveil, il ne vit plus Mignonne ; il monta sur la colline, et, dans le lointain, il l’aperçut accourant par bonds, suivant l’habitude de ces animaux, auxquels la course est interdite par l’extrême flexibilité de leur colonne vertébrale. Mignonne arriva les babines sanglantes ; elle reçut les caresses nécessaires que lui fit son compagnon, en témoignant même par plusieurs ronron graves combien elle en était heureuse. Ses yeux, pleins de mollesse, se tournèrent avec encore plus de douceur que la veille sur le Provençal, qui lui parlait comme à un animal domestique :

- Ah ! ah ! mademoiselle, car vous êtes une honnête fille, n’est-ce pas ? Voyez-vous ça !… nous aimons à être câlinée. N’avez-vous pas honte ! Vous avez mangé quelque Maugrabin ?… Bien ! C’est pourtant des animaux comme vous !… Mais n’allez pas gruger les Français, au moins… Je ne vous aimerais plus !

Elle joua comme un jeune chien joue avec son maître, se laissant rouler, battre et flatter tour à tour ; et parfois elle provoquait le soldat en avançant la patte sur lui, par un geste de solliciteur.

Quelques jours se passèrent ainsi. Cette compagnie permit au Provençal d’admirer les sublimes beautés du désert. Du moment qu’il y trouvait des heures de crainte et de tranquillité, des aliments, et une créature à laquelle il pensait, il eut l’âme agitée par des contrastes… C’était une vie pleine d’oppositions. La solitude lui révéla tous ses secrets, l’enveloppa de ses charmes. Il découvrit dans le lever et le coucher du soleil des spectacles inconnus au monde. Il sut tressaillir en entendant au-dessus de sa tête le doux sifflement des ailes d’un oiseau, – rare passager ! – en voyant les nuages se confondre, – voyageurs changeants et colorés ! Il étudia pendant la nuit les effets de la lune sur l’océan des sables, où le simoun produisait des vagues, des ondulations et de rapides changements. Il vécut avec le jour de l’Orient, il en admira les pompes merveilleuses ; et souvent, après avoir joui du terrible spectacle d’un ouragan dans cette plaine où les sables soulevés produisaient des brouillards rouges et secs, des nuées mortelles, il voyait venir la nuit avec délices, car alors tombait la bienfaisante fraîcheur des étoiles. Il écouta des musiques imaginaires dans les cieux. Puis la solitude lui apprit à déployer les trésors de la rêverie. Il passait des heures entières à se rappeler des riens, à comparer sa vie passée à sa vie présente. Enfin, il se passionna pour sa panthère, car il lui fallait bien une affection. Soit que sa volonté, puissamment projetée, eût modifié le caractère de sa compagne, soit qu’elle trouvât une nourriture abondante grâce aux combats qui se livraient alors dans ces déserts, elle respecta la vie du Français, qui finit par ne plus s’en défier en la voyant si bien apprivoisée. Il employait la plus grande partie du temps à dormir ; mais il était obligé de veiller, comme une araignée au sein de sa toile, pour ne pas laisser échapper le moment de sa délivrance, si quelqu’un passait dans la sphère décrite par l’horizon. Il avait sacrifié sa chemise pour en faire un drapeau, arboré sur le haut d’un palmier dépouillé de feuillage. Conseillé par la nécessité, il sut trouver le moyen de le garder déployé en le tendant avec des baguettes, car le vent aurait pu ne pas l’agiter au moment où le voyageur attendu regarderait dans le désert…

C’était pendant les longues heures où l’abandonnait l’espérance qu’il s’amusait avec la panthère. Il avait fini par connaître les différentes inflexions de sa voix, l’expression de ses regards, il avait étudié les caprices de toutes les taches qui nuançaient l’or de sa robe. Mignonne ne grondait même plus quand il lui prenait la touffe par laquelle sa redoutable queue était terminée, pour en compter les anneaux noirs et blancs, ornement gracieux, qui brillait de loin au soleil comme des pierreries. Il avait du plaisir à contempler les lignes moelleuses et fines des contours, la blancheur du ventre, la grâce de la tête. Mais c’était surtout quand elle folâtrait qu’il la regardait complaisamment, et l’agilité, la jeunesse de ses mouvements, le surprenaient toujours ; il admirait sa souplesse quand elle se mettait à bondir, à ramper, à se glisser, à se fourrer, à s’accrocher, se rouler, se blottir, s’élancer partout. Quelque rapide que fût son élan, quelque glissant que fût un bloc de granit, elle s’y arrêtait tout court au mot de «Mignonne !»

Un jour, par un soleil éclatant, un immense oiseau plana dans les airs. Le Provençal quitta sa panthère pour examiner ce nouvel hôte ; mais, après un moment d’attente, la sultane délaissée gronda sourdement.

- Je crois, Dieu m’emporte, qu’elle est jalouse ! s’écria-t-il en voyant ses yeux redevenus rigides. L’âme de Virginie aura passé dans ce corps-là, c’est sûr !…

L’aigle disparut dans les airs pendant que le soldat admirait la croupe rebondie de la panthère. Mais il y avait tant de grâce et de jeunesse dans ses contours ! C’était joli comme une femme. La blonde fourrure de la robe se mariait par des teintes fines aux tons du blanc mat qui distinguait les cuisses. La lumière profusément jetée par le soleil faisait briller cet or vivant, ces taches brunes, de manière à leur donner d’indéfinissables attraits. Le Provençal et la panthère se regardèrent l’un et l’autre d’un air intelligent ; la coquette tressaillit quand elle sentit les ongles de son ami lui gratter le crâne, ses yeux brillèrent comme deux éclairs, puis elle les ferma fortement.

- Elle a une âme ! dit-il en étudiant la tranquillité de cette reine des sables, dorée comme eux, blanche comme eux, solitaire et brûlante comme eux…

- Eh bien, me dit-elle, j’ai lu votre plaidoyer en faveur des bêtes ; mais comment deux personnes si bien faites pour se comprendre ont-elles fini ?

- Ah ! voilà !… Elles ont fini comme finissent toutes les grandes passions, par un malentendu. On croit, de part et d’autre, à quelque trahison, l’on ne s’explique point par fierté, l’on se brouille par entêtement.

- Et quelquefois dans les plus beaux moments, dit-elle ; un regard, une exclamation, suffisent… Eh bien, alors, achevez l’histoire.

- C’est horriblement difficile, mais vous comprendrez ce que m’avait déjà confié le vieux grognard quand, en finissant sa bouteille de vin de Champagne, il s’est écrié :

- Je ne sais pas quel mal je lui ai fait, mais elle se retourna comme si elle eût été enragée, et, de ses dents aiguës, elle m’entama la cuisse, faiblement sans doute. Moi, croyant qu’elle voulait me dévorer, je lui plongeai mon poignard dans le cou. Elle roula en jetant un cri qui me glaça le coeur, je la vis se débattant en me regardant sans colère. J’aurais voulu pour tout au monde, pour ma croix, que je n’avais pas encore, la rendre à la vie. C’était comme si j’eusse assassiné une personne véritable. Et les soldats qui avaient vu mon drapeau, et qui accoururent à mon secours, me trouvèrent tout en larmes…

- Eh bien, monsieur, reprit-il après un moment de silence, j’ai fait depuis la guerre en Allemagne, en Espagne, en Russie, en France ; j’ai bien promené mon cadavre, je n’ai rien vu de semblable au désert… Ah ! c’est que cela est bien beau !

- Qu’y sentiez-vous ? lui ai-je demandé.

- Oh ! cela ne se dit pas, jeune homme. D’ailleurs, je ne regrette pas toujours mon bouquet de palmiers et ma panthère,… il faut que je sois triste pour cela. Dans le désert, voyez-vous, il y a tout, et il n’y a rien…

- Mais encore, expliquez-moi…

- Eh bien, reprit-il en laissant échapper un geste d’impatience, c’est Dieu sans les hommes.

 

Paris, 1832.[?]

Honoré de Balzac – Les Caprices de Gina

DONNÉ à MADEMOISELLE SOPHIE GRÉVEDON par son très humble serviteur DE BALZAC

La Gina est une Gênoise mariée à un Milanais, et qui demeure à Milan. Si quelqu’un de vous la reconnaît à quelque détail de cette aventure, je le prie de ne pas la nommer et de lui garder le secret, sans quoi je ne continuerai point mon récit.

Le mari de la Gina… je ne puis, par discrétion, donner ni le nom, ni la qualité, ni la demeure, ni le titre, ni indiquer la fortune de cet homme fortuné, à cause de votre perspicacité ; mais je vous engage ma foi qu’il demeure entre porta Orientale et porta Romana, qu’il est entre chambellan et garde-noble, entre comte et marquis, que son nom est entre O et I, qu’il est entre le célibat et le mariage, comme tout grand seigneur doit être après sept ans de mariage, et qu’il sue sang et eau à ne rien faire. Si ses traits caractéristiques vont à trop de Milanais, la faute en est à l’Italie et non à moi. Donc nous l’appellerons le mari de la Gina, car il a ce malheur que l’on parle beaucoup plus de sa femme que de lui. Le fait est que jamais personne à Milan ne l’a rencontré chez sa femme à des heures indues, qu’il la tourmente si peu qu’elle va seule au Corso et qu’il y va lui de son côté si clandestinement qu’un soir étant avec la Gina, je lui demandai qui elle saluait si familièrement. Elle me répondit : ce n’est rien, c’est mon mari. Comme j’étais au beau milieu de l’aventure, cette parole me fit beaucoup rêver, j’avais dîné sept ou huit fois chez elle et n’avais jamais vu son mari.

La Gina devant être pour vous ce qu’elle fut pour bien du monde, jusqu’à ces jours derniers, une charade sans mot, il convient de la faire poser devant vous dans toutes ses conditions d’énigme.

Quelques personnes disent que la Gina n’a ni esprit, ni instruction, mais je voudrais savoir comme une personne instruite et spirituelle se serait comportée à sa place.

La Gina, quoique élevée dans une grande famille gênoise, est sans aucune espèce d’instruction, et peut-être est-ce parce qu’elle appartient à cette famille qu’elle n’est pas instruite ; elle a peu d’esprit et de goût pour les arts ; mais elle rachète ces légers défauts par une beauté qui a toujours raison. C’est un adorable mélange de la beauté lombarde et de la beauté espagnole. Son front et son visage ont une coupe noble et régulière sans aucune sécheresse, elle a les reins souples et cambrés, puis ce qui est le signe le plus évident d’une race noble et supérieure, ses cheveux sont longs et fins ; et quand le coëffeur les relève, il faut pour obtenir au-dessus du col cette ligne nette et pure à laquelle les femmes tiennent tant, qu’il en sépare quelques bouquets rebelles qui doivent être réunis en une petite natte, tant ils sont naturellement frisés. Toute femme à qui vous verrez cette petite queue perdue dans les flots ondoyants d’une riche chevelure est douée d’une violence de sentiment, et d’une supériorité d’âme qui fait excuser son ignorance, elle sait être femme et voilà la vraie science.

Quoique d’un pays où les femmes sont brunes, la Gina a la peau d’un grain fin et poli, rayée de ces mille rayes qui accusent un tissu d’une excessive délicatesse et où la lumière se fixe pour en rejaillir et fasciner les regards, ce n’est pas une blancheur lactée, mais la blancheur constellée de la plus vive étoile.

Je vous jure qu’une femme dont le front est aussi haut et aussi large est souvent dispensée de répondre, car en inclinant la tête, elle remue les coeurs, ce qui est un plus grand acte de puissance que de remuer les mondes comme Jupiter, aussi, ne fus-je pas étonné quand je rencontrai des gens qui me dirent qu’elle était très-spirituelle.

Elle a le parler lent comme la démarche, ce qui est un autre signe de noblesse, il n’y a que les couturières qui soient affairées, il n’y a que les modistes qui aient le pied leste. Elle reste peut-être un peu trop collée au fond de son fauteuil et résout toutes les difficultés qui se présentent, comme elle salue ceux qui arrivent, par une petite inclination de tête assez gracieuse ou par un mouvement de ses doigts qu’elle tient presque toujours à la hauteur de son corsage et à l’orient de sa bouche close en jouant avec quelques ustensiles de son métier de femme, car elle a les plus belles mains du monde et par compensation elle cache ses pieds qui sont peut-être un peu trop grands pour une si petite bouche et pour un coup-de-pied aussi sec et bien détaché. La bonté de Dieu se reconnaît dans cette lenteur. Que devenait-elle si cette femme eût été vive, spirituelle et passionnée.

Après avoir donné deux enfants à la maison de son mari, la Gina se dit sans doute qu’il était temps de penser à elle, et en voyant je ne sais quel ballet, elle se résolut à faire parler de sa vertu, il lui sembla qu’elle était depuis six ans, vertueuse sans profit, ce qui est la plus mauvaise vertu du monde, car qu’est une vertu qui ne rapporte rien ? Il y a des calomniateurs qui appellent cette situation-là s’ennuyer. Gina fut encouragée dans ses idées par la vue d’un jeune homme de Milan avec lequel je me liai beaucoup en sorte que je devins son confident et fus mis au fait de toutes les difficultés qui rendent cette aventure singulière.

Le jeune homme a nom Grégorio et il est marquis, il a beaucoup voyagé en France et en Angleterre, et peut-être est-ce à cause de son séjour à Londres et à Paris que Gina se décida pour lui, en pensant qu’il n’y aurait plus de choses à apprendre de lui que de tout autre Milanais.

Gina descend d’une ancienne maison souveraine et elle crut pouvoir imiter les reines en commençant la première à lui adresser un regard plein de tendres invitations. Comme le ballet tirait à sa fin, Grégorio qui revenait d’Angleterre où les femmes ne regardent jamais leurs amants, crut qu’elle voulait savoir si son domestique était là, et il eut l’esprit d’ouvrir la porte de la loge, parce qu’il avait appris en France à deviner les moindres désirs d’une femme. Gina n’est ni légère, ni pointilleuse, elle peut ne pas avoir autant d’esprit qu’on lui en prête, mais elle a une grande âme et une excessive timidité, ce qui va presque toujours ensemble. Elle comprit que si elle faisait voir à Grégorio son erreur, elle se compromettrait beaucoup et par fierté elle lui fit un compliment sur sa perspicacité, fruit de ses voyages à l’étranger. La flatterie eut plus de puissance que le désir. Peut-être mon ami Grégorio a-t-il plus de vanité que de coeur entre nous soit dit, quelques-uns de ses amis le croient, mais non moi parce que je suis plus que son ami. Là-dessus, Gina fit de belles phrases sur le bonheur d’être comprise et y ajouta des oeillades qui eurent plus de succès. Il alla le lendemain entre deux heures et quatre heures chez la Gina, et comme il y alla tous les jours depuis, il passa pour faire la cour à la Gina, ce qui fut glorieux pour lui, la Gina donnant lieu pour la première fois à de tels propos.

Ne croyez pas que Gina manquât en quoi que ce soit aux conditions les plus sévères de la vertu. Cette femme avait été piquée d’avoir entendu attribuer sa vertu à son isolement, et elle voulait un amant pour prouver à tout Milan qu’elle était capable d’être vertueuse à côté de l’amour.

Aussi depuis ce moment parle-t-on beaucoup de sa beauté, de son esprit, et de sa vertu, les trois conditions théologales de la femme.

Grégorio se trouva bientôt dans une singulière position ; il était plus favorisé par Gina quand il y avait du monde que quand il était seul avec elle, et cette conduite est une des plus grandes cruautés que peuvent se permettre les femmes vertueuses car les femmes ne sont pas si hardies quand elles ont quelque chose à se reprocher.

L’aventure en était là, quand je parus sur la scène, et quoique tout le monde à Milan me contât que Grégorio était l’amant heureux de la Gina, lorsque j’eus le bonheur de voir ce phénix dans son nid, c’est-à-dire chez elle, ne se faisant aucun scrupule de regarder avec attendrissement Grégorio, j’offris de parier que ce pauvre garçon ne l’avait pas même amenée au bord de ce que les femmes appellent le précipice. Grégorio qui est la plus charmante nature de jeune homme qui soit à l’entour du duômo, avoua son malheureux bonheur et comme il m’avait fait gagner mon pari, je lui jurai de l’aider de toute ma science. A nous deux nous l’aurons peut-être ? me dit-il avec cette gracieuse ingénuité qui le distingue. Le premier point et le plus important était de savoir non si Gina aimait Grégorio, mais si elle le désirait, et j’eus pleine satisfaction à cet égard. Son beau bras potelé tremblait dans sa manche de gaze au théâtre quand elle l’apercevait tournant autour du parterre comme un lion cherchant sa proie. Notez ceci.

L’aimait-elle ? Pour le savoir, je résolus de casser la jambe à Grégorio, et le lendemain j’allai d’un air dolent chez elle, et comme elle aimait les amis de Grégorio, elle me demanda ce que j’avais : – Vous ne savez pas ; ce pauvre Grégorio vient de tomber de cheval et de se casser la jambe…

Elle ne se trouva pas mal, non ! elle pâlit, elle sonna sa femme de chambre et demanda un schall et son chapeau, elle se précipita hors de son salon et rencontra l’heureux Grégorio qui venait sur ses deux grandes et belles jambes que vous lui connaissez.

La Gina se retourna royalement vers moi, je m’inclinai jusqu’à terre et lui dis à l’oreille : – C’était pour savoir ce qu’il ne sait pas… combien vous l’aimez ! Elle retomba pâmée sur son divan, et se trouva mal de plaisir. Si Grégorio ne perdit pas sa jambe, il perdit bien certainement la tête, et il cassa deux cordons de sonnette et il était dans son droit, car on ne peut pas faire de dégât plus considérable, il faut s’en prendre à quelque chose.

- Tu es aimé, désiré, va ton train, mon ami… Mais je ne suis pas la sonnette, lui dis-je en craignant qu’il ne me brisât, en m’embrassant, quand je lui racontai le succès de mes deux premières expériences sur ces deux points.

Et il me promit d’aller en avant, mais je vous jure qu’il alla en arrière.

La Gina, le lendemain, me regarda comme un être souverainement dangereux, et me fit entendre par sa froideur qu’elle avait assez de la compagnie d’un homme qui se mêlait de ses petites affaires, mais elle me trouva d’une surdité désespérante, et comme elle devina que j’étais pour quelque chose dans l’audace de Grégorio, elle se vengea sur l’infortuné Grégorio, et c’est ici que commence la série des caprices de la Gina. Vous verrez que jamais renard poursuivi par des chevaux anglais ne déploya plus de ruses et ne fit preuve de plus d’agilité que Gina fuyant le bonheur.

Quand mon pauvre Grégorio l’amenait au bord du précipice c’est-à-dire au bord du divan, théâtre de la guerre, elle se plaignait du trop vif parfum que portait Grégorio. Grégorio parcourait l’échelle des odeurs, sans trouver celle qui plaisait à Gina et il finit par venir au naturel, et Gina n’eut plus rien à dire.

Mais les ruses de la femme sont aussi nombreuses que ses cheveux. Quand mon pauvre Grégorio allait lui parler d’amour, ce qui arrivait au moment où le dernier visiteur sortait, elle le prévenait toujours en le chargeant d’une commission extrêmement pressée ; c’était de la laine pour son canevas, des aiguilles à faire une bourse qu’elle lui destinait, et il est certain qu’elle pensait la veille au prétexte à prendre le lendemain et elle y pensait si bien qu’elle déployait les grâces les plus séduisantes de la femme pour faire croire à G.[régorio] qu’elle regardait l’exécution de ses caprices comme des preuves d’amour qui l’avançaient beaucoup dans son coeur, tandis qu’il était comme ce pauvre insecte qu’un enfant malicieux fait grimper d’un doigt sur l’autre pour lui faire croire qu’il monte.

Grégorio, enhardi par tant de services, osait la saisir et la presser sur son coeur, et alors la Gina lui disait d’une voix émue qu’elle était trop délicate pour supporter de telles privautés.

Cette stupide excuse engendrait mille disputes et reproches qui la mettaient en larmes, et ce faible amant attendri la laissait au fond de sa bergère sans s’expliquer la faiblesse d’une femme si forte.

Quand le mobilier eut fourni sa quote-part de raisons, elle fit avancer la garde impériale des femmes, la santé. Mais plus elle se disait mal, mieux elle allait, et le pauvre Grégorio était lui sur les dents, rompu, brisé, fourbu, comme un cheval de chirurgien de village.

- Mon ami, lui dis-je, je t’ai promis mon concours, je ne t’abandonnerai pas, même au milieu de cette forêt vierge où nous voilà égarés. Il faut inviter à dîner son mari et le consulter. Nous dînâmes à l’Isola Bella avec le mari de la Gina, et je vous déclare que moi qui connais beaucoup de choses, je n’ai rien vu de comparable à la fatuité de ce mari, il appelait les rayons de Moïse sur sa tête tant il était insolent dans sa confiance. Je le vois encore… mais voici le compte de l’aubergiste :

 

[lires]
Pain……………………………………….. 3
Suppa francèse……………………….. 2
Filet de boeuf………………………….. 5
Esturgeon aux petits pois………….. 15
Poulet à la reine………………………. 5
Asperges………………………………… 6
Macaroni………………………………… 3
Vin de Bordeaux……………………… 48
Champagne……………………………. 48
Xérès…………………………………….. 20

qui vous fera comprendre pourquoi il était renversé sur sa chaise en Don Juan qui attend le commandeur, ses deux pouces passés dans chaque bretelle, à l’aisselle, comme un Anglais qui veut se donner l’air de penser, et le visage souriant comme une danseuse qui achève sa pirouette.

- Ma femme ! je suis sûr d’elle… Est-ce que jamais je l’ai tyrannisée, ne fait-elle pas tout ce qu’elle veut ! Quand m’avez-vous vu chez elle, auprès d’elle… Ah ! Ah ! c’est que je n’ai pas besoin d’être vu… Ah ! Ah ! je puis aller à Paris et la laisser à Milan, avec son gingino que voilà, dit-il en montrant Grégorio, dont les yeux devenaient grands comme des soucoupes.

Enfin, il nous dit autant de raisons qu’il y a de statues sur le dôme, et je fus étourdi comme si je voyais les statues du dôme, tant il rendait de feu, éblouissant de candeur marmoréenne.

Le mari de Gina avait bu, à nos frais, deux bouteilles de vin de Bordeaux, une bouteille de vin de Champagne, une demie de Xérès, il était gris et nous ne savions rien si ce n’est que la Gina devait être respectée comme si elle avait les neiges de cent hivers sur la tête.

Le mari de la Gina partit pour Paris, huit jours après, et le surlendemain de son départ, Grégorio pour la première fois fut d’une remarquable témérité ; il ne se contenta pas de baiser les belles mains qui lui étaient abandonnées depuis longtemps, il dit enfin à la Gina d’un air de Spartacus :

- Si vous me dites non, je pars…

- Partez, lui dit la Gina, mais sachez que nul homme n’est aimé autant que vous par la pauvre Gina. Mais pour que Gina fasse ce que vous voulez, il faut que vous fassiez aussi ce qu’elle veut…

- Et que voulez-vous, adorable Gina, dit Grégorio, transporté d’amour et fanatisé par cet air royal et majestueux de Gina qui était belle comme une femme est belle quand elle aime.

- Un chien de la race des chiens de Charles II et je ne veux pas d’erreur. Allez m’en chercher un à Londres, car je veux en avoir un sur le devant de ma voiture au Corso du prochain mois de mai.

Grégorio passa la nuit à pleurer à chaudes larmes, mais il partit, car il ne s’éleva aucune difficulté sur sa permission de voyager quand on sut pour quel motif.

- Adieu, mon ami, lui dis-je, je vais surveiller Gina et ferai causer son chien !

Il part, dans ce joli coupé de voyage que vous lui connaissez, et croyait avec bonne foi que Gina voulait un chien, moi j’étais sûr qu’elle voulait autre chose et le combat commença dès lors entre Gina et votre serviteur.

S. G.

II
Suite des Caprices de la Gina

Je ne sais rien de plus piquant que d’être l’adversaire d’une belle femme, sans que la lutte établie à propos d’amour ait l’amour pour objet. Telle était ma situation avec Gina. Sans son amant et sans son mari, seule chez elle, elle allait être la proie de mes expériences, car il faut avouer que dans les circonstances où elle était, jamais Italienne ne se serait conduite comme elle, et l’énigme me paraissait insoluble.

La première fois que je vins chez elle fut naturellement le lendemain du départ du comte Grégorio, je m’attendais à une réception froide, mais la Gina fut très affectueuse, quoique triste.

- Je vous pardonne, dit-elle, le mal que vous avez fait sans le vouloir, l’amitié que vous avez pour Grégorio vous guidait, et cela me suffit ; d’ailleurs, peut-être tout est-il allé pour le mieux.

Elle parlait d’un air mystérieux, comme une femme près d’accoucher, qui ne sait si ses couches seront heureuses et qui craint d’y rester.

Ce ne sera pas avec moi, chère Gina, pensais-je, que tu dirigeras l’artillerie de tes caprices, car si j’admire ta beauté, je me défie de toi comme de la chatte la plus rusée qui soit née sur une gouttière de couvent.

- Est-ce donc moi, lui dis-je, qui ai la manie des chiens anglais ?

- Quoique je ne sache pas grand’chose, répondit-elle en souriant, comme une femme qui possède la science des sciences, l’art de plaire, et à qui toutes les autres sont inutiles, je sais reconnaître le mérite là où il est, et je crois que vous vous souciez du chien après lequel court mon adorable Grégorio, juste autant que moi, c’est-à-dire qu’en ce moment ce chien m’est parfaitement indifférent, et que quand mon ami l’aura mis ici, ce sera pour moi l’une des créatures les plus intéressantes de Milan, oui, je l’aimerai bien mieux que mon amie la marquise Nina, car ce chien n’aboyera jamais après moi… je crois.

- Mais en ce moment, il vous accuse étrangement.

- Pourvu, dit-elle, que je puisse en jouir, car alors je reverrai Grégorio.

- Vous êtes plus sombre que vous ne devez l’être après le départ d’un homme que vous avez renvoyé volontairement.

- Volontairement ! dit-elle, en levant ses yeux vers la voûte d’azur où dansaient de belles nymphes au bain. Volontairement, reprit-elle d’un ton amer, quand je crains de ne jamais le revoir, de mourir sans l’avoir là près de moi. Vous ne connaissez pas le prix d’un jeune homme comme Grégorio, il aime, mon cher Georges, et les hommes aimants sont rares, il n’a jamais murmuré quand mes caprices le flagellaient, il est d’une tendresse irréprochable, d’un dévouement absolu. Comme il est parti ! Quel regard il m’a jeté !

- Vous le voulez, a-t-il dit, et il m’a baisé les mains, il eût été de même à la mort, si je le lui avais demandé.

- Gina, vos caprices sont donc des épreuves ?

- Il me plaît que vous le croyiez, prenez-moi pour une sotte, pour une femme stupide, et n’en parlons plus.

- Il y a certes un secret là-dessous, et vous savez que je le découvrirai…

- Jamais, dit-elle, avec une profonde terreur.

Je m’en allai dévoré de curiosité, me demandant quelle raison pouvait justifier une défense aussi désespérée chez une belle femme qui aimait et qui était aimée. La douleur que lui causait le départ de Grégorio fut d’une violence sourde qui faisait mal à voir, mais je n’en fus pas longtemps le témoin, car dix jour après le départ de Grégorio, la Gina disparut à la façon des anges, sans laisser la moindre trace de sa fuite, ni de son passage.

Les sphinx ont toujours des ailes. J’avoue que je fus aussi mortifié que peut l’être un homme qui aurait réussi à faire chanter un cygne et qui le verrait s’envoler. Que pouvais-je répondre à mon ami, lui qui m’avait recommandé de veiller sur Gina.

J’étais hébété de ma sottise, et j’allais sous les arcades du palais de Gina, m’y promenant comme si les grandes dalles de granit pouvaient me dire quelque chose, lorsque je me souvins d’un des axiomes auxquels je dois de passer pour un esprit méchant et redoutable, à savoir qu’il n’y a pas de jupe plus lourde que celle d’une femme qui a la jambe mal faite !

Après bien des recherches, je finis par découvrir que la Gina devait être allée à Turin, je courus à Turin. A Turin, point de Gina. Comme elle y était passée, elle et sa femme de chambre, sous la protection d’une famille anglaise qu’elle avait rejointe sur la route de Milan à Novarre, je résolus d’y retrouver sa trace. Le troisième jour de mon arrivée, j’allai chez une dame de Turin dont j’avais entendu parler par Gina et que je connaissais. La marquise de Bora fut un peu surprise à mon aspect, je n’eus pas l’air de m’en apercevoir, mais il me vint aussitôt dans l’idée que Gina était là. Je crus voir à certains signes connus dans les hautes régions sociales et respectés par les gens bien élevés, que ma visite était hors de saison, et que je devais laisser la marquise seule, mais je restai sans tenir compte ni de ses inattentions ni de son silence. Au moment où la marquise en venait aux dernières extrémités en me disant : – Je vous fais mille excuses, mais je…» un très-illustre, et très-habile chirurgien qui est à Turin entra sans être annoncé. Je me levai, je dis à l’oreille de la marquise : – Gina sera-t-elle en danger de mort ? Elle inclina la tête d’un air grave. Je sortis.

Quel était ce secret gardé dans les plus horribles tortures ? Loin d’être satisfait d’avoir découvert la raison de la vertu de Gina, j’allai sous les arcades de Turin. En frissonnant de terreur, j’y fus rencontré par le chirurgien qui me dit :

- Je suis chargé, Monsieur, par une femme angélique de vous demander si vous croyez qu’on puisse aimer une borgne ?

- Cela dépend de la beauté de l’oeil qui reste.

- Bien entendu, dit-il en riant, car ces hommes qui vivent au milieu des douleurs peuvent rire.

- La Gina sera-t-elle en danger de mourir… lui demandai-je en tremblant.

- Je ne garantirais pas la vie de toute autre femme, mais elle est soutenue par un courage héroïque, et je n’ai jamais rencontré de fermeté pareille. Son amant ne saura jamais, me dit le chirurgien, à quel point il est aimé, car s’il n’avait pas si souvent pressé cette femme sur son coeur, le mal n’aurait pas fait autant de progrès et je suis sûr qu’elle n’a jamais poussé un cri…

Je vous jure qu’il me tomba des pieds à la tête comme un réseau de glace en entendant ces terribles paroles, et que je reconnus en Gina cette grandeur romaine qui brille dans toute sa splendeur par moments au front de la vieille reine du monde. Je me souvins avec terreur des plaintes que me faisait Grégorio de la froideur de Gina à laquelle il échappait toujours une contraction nerveuse quand il la prenait dans ses bras, et les paroles orgueilleuses du mari me furent expliquées.

La marquise apprit bientôt à Gina que je savais tout et je fus introduit près d’elle.

- Il était écrit, [me dit-elle], que vous seriez dans mes secrets, et je n’ai pas besoin de vous prier de les ensevelir dans le plus profond silence.

J’assistai à la terrible opération par laquelle le plus beau sein du monde tomba sous le fer du savant et habile docteur, et deux mois après je ramenai Gina chez elle. Personne ne sut à Milan qu’il y existait une aussi courageuse amazone, car elle sut voiler cette sublime imperfection. Grégorio revint quelques jours après, apportant à la Gina le plus joli chien anglais, et quand il apprit, car il dut l’apprendre, la raison des caprices de Gina, son amour devint quelque chose de si profond et de si exalté que je suis sûr qu’elle sera aimée jusqu’à son dernier soupir.

Le mari de Gina revint aussi, sans chien anglais, et trouva sa femme avec quelque chose de moins, mais il avait, lui, quelque chose de plus.

[1842]

 

Honoré de Balzac – Eugénie Grandet – Audiobook – MP3 – Lettura di Valerio Di Stefano

Eugenia Grandet (Eugénie Grandet nella versione originale in francese) è il tredicesimo romanzo dello scrittore francese Honoré de Balzac, pubblicato nel dicembre 1833.

Il titolo in lingua italiana è a volte lasciato nella versione originale, come nella traduzione di Grazia Deledda (unica traduzione nella sua carriera di scrittrice), dopo il premio Nobel nel 1930.
(da: http://it.wikipedia.org/wiki/Eugenia_Grandet_%28romanzo%29)

Scarica da qui l’audiolettura:

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