Léon Bloy – Projet d’Oraison funebre

C’est à peine si quelques-uns savent qu’il vient de mourir. Quand la multitude de ceux qui se croient vivants apprendra sa mort, il y aura sûrement dans les journaux de vives jérémiades clichées sur le grand écrivain défunt «qu’on a eu la douleur de perdre», après l’avoir si bassement détesté pendant sa vie.

Ces lamentations univoques et professionnelles seront ramassées à la pelle, comme la terre des cimetières, par les fossoyeurs de la chronique, jusque sous les pieds de «l’ami de la dernière heure», romancier saumâtre et vulpin, qui avait besoin de cette réclame et qui confisqua son agonie, lui faisant la mort plus amère.

Contentons-nous de le nommer simplement Lazare, ce décédé dans la plus parfaite indigence, qui avait le droit de porter l’une des plus larges couronnes comtales de l’Occident.
- Je suis, disait-il, de la race des Êtres qui font l’honneur des autres hommes.

Il ne voulut donc jamais qu’on lui parlât d’une «autre patrie que l’exil» et la vie, par conséquent, fut merveilleusement chienne pour ce pauvre diable sublime.

Un peu plus tard, lorsque se seront éteintes les flammes postiches de la canicule des admirations après décès, – un peu ou beaucoup plus tard, – je parlerai de cette mort dont la tristesse et l’horreur, avec soin dissimulées, sont difficilement surpassables.

Car j’ai fort à dire, je vous assure, et la matière noire surabonde.

Tel n’est pas aujourd’hui précisément mon dessein. Je voudrais seulement, à propos de ce Lazare que tout le monde a le droit de supposer imaginaire, vérifier à la clarté d’un déplorable flambeau, l’adage le plus décisif sur les vieilles aristocraties que la Révolution croit avoir tuées.

«Tout homme est l’addition de sa race». Ainsi fut condensée, comme sur une lame d’airain, par le philosophe Blanc de Saint-Bonnet, toute l’expérience des siècles.

C’est-à-dire qu’à l’extrémité du dernier rameau d’un grand arbre élu par la foudre, pend toujours un fruit de délectation ou d’épouvante en qui l’essence précieuse fait escale avant de disparaître à jamais.

Quand il s’agit d’une sève glorieuse, comme dans le cas de notre Lazare, le douloureux être chargé de tout assumer, n’est pas seulement le support unique des splendeurs ou des misères, des joies divines ou des deuils profonds, des abaissements ou des triomphes accumulés par tant d’ancêtres. Il faut encore qu’il porte le Rêve de tout cela, qu’il le porte dans le long, l’interminable désert, «de l’utérus au sépulcre», sans qu’une âme puisse le secourir ou le consoler.

Il lui faut subir le miraculeux et redoutable héritage d’une poitrine houleuse de tous les soupirs des générations dont le nom même agonise…

Et ce n’est pas tout, – ô mon Dieu ! – car voici le gouffre des douleurs.

 

***La destinée de Lazare fut si extraordinaire que sa vie parut comme un raccourci de l’histoire même de la Race altière dont il était la suprême incarnation.

Une espèce d’analogie me fera peut-être comprendre.

Vous rappelez-vous ces chronologiques épitomés qu’infligèrent à notre enfance des pédagogues inassouvis de malédictions ? Chaque époque est condamnée à respirer entre quatre pages étroites, en ces opuscules suffocants où les événements les plus éloignés, les plus distincts, sont empilés et pressés à la manière des salaisons dans la caque d’un exportateur.

Charlemagne y compénètre Mérovée, les premiers Valois ne font qu’un mastic avec les Valois d’Orléans ou les Valois d’Angoulême, Henri III crève les côtes à Charles le Sage, François Ier s’aplatit sur Louis le Gros, Ravaillac assassine Jean Sans Peur et c’est à Varennes que Louis XIV a l’air de signer la Révocation de l’Édit de Nantes, etc. Tout recul est impossible et le chaos indébrouillable.

Lazare, dernier du nom, et n’ayant plus rien devant lui que le Goujatisme grandissant de la fin du siècle, était lui-même, en quelque manière, un de ces terribles abrégés.

Incapable de s’ajuster à la vie contemporaine qui le pénétrait de dégoût, il résidait au fond de son propre coeur, tel que, dans son antre, un dragon d’avant le déluge, inconsolable et hagard de la destruction de son espèce.

Il portait vraiment en lui les âmes de tous les grands de sa Maison et la liste en était longue. Il confabulait avec leurs ombres, ne cherchant pas irrespectueusement à les démêler, bien au contraire, et finissant par être heureux de ne plus savoir ce qui revenait, en bonne justice, à chacune d’elles.

Il était, d’ailleurs, un de ces rares adeptes qui nient la mort, se persuadant que l’autosurvie est un acte simple de la volonté, et qu’il est incomparablement plus facile de s’éterniser que de finir.

Selon lui, la mort dont parlent tant les imbéciles n’était qu’une imposture, une insoutenable imposture inventée par les fabricants de couronnes et les marbriers.

Il avait même écrit, pour son usage personnel, une fantaisie, – hégélienne, hélas ! – sur cet objet, en vue d’établir qu’êtres et choses ne peuvent avoir d’autre maintien devant l’Infini que celui qu’il plaît à notre conscience de leur accorder.

Il vivait donc au milieu d’un groupe superbe dont il avait, depuis longtemps, obtenu la résurrection, – nullement ému d’aboucher ensemble des guerriers ou des magistrats séparés par toute la largeur des siècles, et dont la personnalité même se perdait pour lui dans l’admirable cohue des individus de son sang.

 

***L’existence infernale de cet homme est suffisamment connue. On en fait une légende merveilleuse, quoique les circonstances bizarres, dont l’imagination de quelques-uns l’a surchargée malicieusement, aient été beaucoup plus rares, en réalité, qu’on ne le suppose.

Le trouble célèbre de son esprit n’était, au fond, que le trouble de sa pauvre âme et c’était, comme cela, bien assez tragique.

J’ai dit que sa vie se trouva configurée à l’Histoire même de sa Race et que tel fut le principe de douleurs sans nom. Mais comment faire entendre un pareil langage ?

Cette histoire qui est juste au centre de l’Histoire universelle et qu’on apprend si mal dans les écoles, était, en lui, tout à fait vivante et contemporaine. Elle le brûlait, le dévorait comme une flamme furieuse dont il eût été l’aliment dernier.

Dans la flagrance des tortures, ses moindres gestes récupéraient aussitôt les gestes anciens de la Lignée quasi royale tout entière qui mourait debout dans les ventricules de son coeur.

Très peu le comprirent, et ceux-là, que pouvaient-ils pour un si grandiose malheureux ? Dieu lui-même, le Dieu Moloch ne voulant plus d’aristocratie, l’holocauste s’imposait.

Le génie littéraire lui avait été donné par surcroît, mais ce fut la broutille de son supplice.

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Qu’ils avaient été beaux les commencements ! On avait vingt ans, on éblouissait les hommes et les femmes, toutes les fanfares éclataient sur tous les seuils, on apportait au monde quelque chose de nouveau, de tout à fait inouï que le monde allait sans doute adorer, puisque c’était le reflet, l’intaille fidèle des primitives Idoles.

Qu’importait qu’on fût très pauvre ? N’était-ce pas une grandeur de plus ? On avait, d’ailleurs, une besace pleine de fruits qui ressemblaient à des étoiles, ramassés à pleines mains dans la forêt lumineuse, et on ne doutait pas de l’Espèce humaine.

Mais on s’aperçut un jour que le peuple, dégoûté du pain, réclamait à grands cris des pommes de terre, qu’il voulait qu’on lui frottât la plante des pieds avec le gras des petits boyaux des Princes de la Lumière, – et ce fut le commencement de l’agonie qui dura trente ans.

Elle eut trop de témoins pour qu’il soit nécessaire de la raconter. Le courage, d’ailleurs, me manque. Je ne me réserve, comme il fut dit un peu plus haut, que la dernière et suprême phase très ignorée, celle-là, très profondément ignorée, je vous assure, et dont je veux être le divulgateur implacable.

Nous verrons alors la couleur du front d’un certain pontife.

 

Léon Bloy – Le Parloir des Tarentules

Ce fut chez Barbey d’Aurevilly, en 1869, au temps de ma jeunesse radieuse, que je rencontrai ce poète. Il m’intéressa tout de suite par ses cheveux et son coup de gueule.

C’était un hirsute blanc dont le port de tête continuel semblait un défi à tous les tondeurs. Bien qu’il eût à peine quarante ans, l’épaisse toison couleur de neige qu’il secouait dans les vents lui donnait, à quelque distance, l’aspect d’un Saturne pétulant ou d’un Jupiter de la panclastite prématurément vieilli par un abus incroyable des carreaux de la volupté.

La mauvaise petite figure de brique pilée, qu’il exhibait sous les flocons, se manifestait plus bouillante et plus cuite chaque fois qu’on la regardait.

Son agitation chronique l’étonnait lui-même :
- Je suis le Parloir des tarentules ! criait-il de sa voix de promis à la camisole, qui faisait presser le pas aux petites ouvrières, dans la rue.

Il avait toujours l’air d’un Samson faisant éclater les cordes ou les entraves dont les Philistins naïfs auraient prétendu le fagoter pendant son sommeil.

L’infortuné d’Aurevilly, qui devait un jour succomber aux trames d’une araignée noire de l’occultisme languedocien, ne haïssait point d’attiser la rage de ce métromane volcanique, décidément incapable d’accepter une considération, même distinguée, qui n’eût pas été la première, ou mieux encore, l’exclusive considération.

Damascène Chabrol avait été médecin, ou plutôt il l’était toujours, car on dirait que la médecine imprime caractère aussi bien que le Sacerdoce. Mais, n’ayant pas absolument besoin de gagner sa vie, il s’était, de très bonne heure, dégoûté de purger des négociants ou d’analyser leurs sécrétions. En conséquence, il avait lui-même vomi sa clientèle, – pour ne pas employer un terme plus fort dont il faisait un fréquent usage, – et s’était généreusement acharné à la plus intensive culture des vers.

Je crus, dans le temps, qu’il n’était pas tout à fait indigne de pincer la lyre et, si ma mémoire est fidèle, ce fut l’opinion de quelques autorités.

Dieu sait ce que j’en pourrais penser aujourd’hui ! Mais la vie est si courte, hélas ! et de durée si peu certaine, que je craindrais vraiment d’élimer le tissu précieux de mon existence en recherchant, sous les poussières accumulées de vingt-cinq ans, les deux ou trois recueils oubliés qu’il publia.

J’ajoute qu’en supposant même du génie à ce disparu, nul poème écrit de sa main ne pourrait encore égaler l’inégalable poème de la nuit que nous passâmes ensemble chez lui, rue de Fleurus, quatre jours avant sa terrible mort, et qui ne fut pas, – je vous prie d’en être inébranlablement persuadés, – une nuit d’amour.

 

***Trois passions fauves habitaient en lui. Les petites femmes, les grands vers, et le désir de la gloire.

Chacune d’elles ayant les caractères indéniables du paroxysme, je n’ai jamais bien compris comment elles pouvaient subsister ensemble et surtout la première avec les deux autres.

C’était une chose funèbre que l’emportement de cet homme, semblable à un patriarche possédé, vers les souillons et les guenillons adorés de feu Sainte-Beuve qui, du moins, n’avait rien de patriarcal, et ce fut un bienfait du Second Empire que la violence de ses fantaisies soudaines ait toujours pu s’amortir dans les garnos circonvoisins ou dans les taillis du Luxembourg, sans fâcheux esclandre.

Dans les intervalles de ces crises, et en attendant que le bouc repoussât en lui, il se jetait à la copie, se précipitait dans le tourbillon des souffles inspirateurs, comme le pétrel dans l’ouragan.

Et c’était alors une cohue de visions, de demi-visions, d’éclairs de chaleur, d’éclipses totales, de blasphèmes gesticulés contre la voûte irresponsable du firmament et d’invocations familièrement chuchotéees à l’oreille de tous les démons, jusqu’au moment où il se vautrait sur son tapis en grinçant des dents, tordu par des convulsions d’épileptique.

Difficilement on s’introduisait chez lui. Il semblait toujours avoir peur que quelque chose de subtil, d’infiniment rare et précieux, ne s’évadât par la porte ouverte, ne descendît l’escalier, ne passât devant le morne concierge et n’allât se profaner parmi la honte infinie des chiens de la rue…

En conséquence, il n’ouvrait pas quand on frappait, ou s’il ouvrait, c’était à peine, maintenant la porte à un millimètre du chambranle et, de sa main libre, dessinant de grands gestes silentiaires, comme s’il y avait eu, dans sa demeure, un agonisant sublime dont il eût été nécessaire à l’équilibre des univers de ne pas rater le dernier soupir.

Et si l’arrivant, non effarouché par les yeux de flamme du solitaire, voulait passer outre, malgré cet étrange accueil, il ne pouvait jamais s’introduire avec trop de rapidité, et la porte, à l’instant même se refermait en coup de vent, comme un piège à rats sur un musaraigne. Témérité rare dont peu d’hommes, je vous en réponds, furent capables.

Le redoutable Damascène, alors, à demi courbé, se frottait les mains, la pointe en bas et les paumes tout près du menton, exprimant ainsi l’allégresse d’un cannibale sûr de sa proie.

Et la fanfare de ses récriminations éclatait pendant une heure. Il devenait un torrent de plaintes dont on entendait, d’abord, le grondement sourd et la grandissante rumeur quand il arrivait, au loin, des montagnes bleues ; puis le rauque mugissement, de plus en plus clair, qui s’épandait à la façon d’une nappe immense ; et enfin, le fracas énorme des dislocations, des écroulements qu’il apportait, de toutes les clameurs confondues.

Il en avait fameusement sur le coeur, allez ! Et je suppose qu’il aurait fallu la mort pour qu’il cessât de vociférer, jusque pendant son sommeil, contre les éditeurs, les journaux, l’Académie, les sociétaires de la Comédie-Française et, en général, contre toute la clique humaine qui s’obstinait à ne pas le récompenser.

 

***Peut-être avait-il raison. Je vous répète que je n’en sais rien et que je ne veux pas le savoir. Je suis assez ivre déjà de mes propres indignations, sans avoir besoin de me soûler de celles des autres.

J’arrive au poème de cette nuit, fameuse entre toutes, qui ne fut pas une nuit d’amour.

Très exceptionnellement, Damascène Chabrol m’avait invité par lettre à venir chez lui, non pour dîner, ce qui n’eût été que salutaire et, par conséquent, archi-banal, mais pour entendre la lecture d’un de ses drames, ce qui me parut dangereux et fort effrayant.

Sa lettre, d’ailleurs, beaucoup plus comminatoire que fraternelle, ne pouvait me laisser aucun doute sur la gravité du cas. Il exigeait absolument que je fusse exact, déclarant que la justice le voulait ainsi.

Cette forme d’invitation ne me révolta pas. Ma curiosité vivement émue établit aussitôt l’accord entre la justice et ma volonté. Je fus exact et voici tout net ce qui arriva.

Dès le premier coup, la porte s’entrouvrit et je fus introduit selon le rite mentionné plus haut.

Damascène était plus calme que je n’eusse osé l’espérer. Il était même prodigieusement calme et je ne pus m’empêcher de le comparer à un opérateur ou à un bourreau sur le point de fonctionner. Analogie dont j’étais infiniment loin de soupçonner la rigueur.

Deux grogs étaient préparés et, sur la table, grand ouvert devant l’une des deux chaises, le manuscrit redoutable s’étalait.

Le temps était doux, par bonheur. S’il avait fait trop froid ou trop chaud, je pouvais très bien mourir cette nuit-là, les plus claires précautions ayant été prises pour que je comprisse l’inutilité absolue d’une tentative d’interruption, quelque courte et légitime qu’elle fût.

- La Fille de Jéphté ! drame biblique en cinq actes, commença-t-il, me fixant d’un oeil implacable.

L’exercice, d’abord, ne me déplut pas. Le lecteur avait une voix bizarre de gastralgique, s’élevant sans effort des basses profondes aux notes enfantines les plus aiguës. Il parlait ainsi et jouait véritablement son drame, multipliant les gestes jusqu’à se précipiter à genoux pour une prière, quand la situation l’exigeait. Curieux spectacle qui m’amusa pendant une heure, c’est-à-dire pendant tout le premier acte seulement ; car le monstre poussait la conscience jusqu’à recommencer plusieurs fois des scènes entières dont il craignait de ne m’avoir pas fait sentir toute la beauté, sans qu’aucune admirative protestation pût le rassurer.

Au deuxième acte, la mimique ayant perdu le charme de l’imprévu, je m’avisai d’écouter véritablement.

C’était lamentable. Imaginez le poncif le plus poussiéreux, le plus culotté, le plus crasseux, le plus fétide. Un amalgame effrayant de Racine, du bonhomme Gagne et de Désaugiers. Je me rappelle un interminable discours de son impossible Juge sur l’agriculture et l’économie sociale…

Vers la fin du troisième, je feignis un besoin subit de l’espèce la plus vulgaire, espérant ainsi gagner la porte de l’escalier. Cet homme nuisible m’accompagna…

Il fallut tout avaler et cela dura jusqu’à minuit. J’étais presque aussi sacrifié que la fille elle-même du Libérateur d’Israël.

 

***Mais que devins-je, lorsque m’élançant sur mon chapeau, Damascène me dit ces mots qui me parurent tirés de l’Apocalypse :
- Oh ! ne vous pressez pas, nous n’avons encore rien lu. Je ne vous lâche pas avant que vous n’ayez entendu mes sonnets.

Un ignorant de la langue française aurait pu croire qu’il m’offrait une tasse de chocolat. Or, il m’annonça quinze cents sonnets, plus de vingt mille vers ! et sa voix, loin d’être affaiblie par le précédent effort, était maintenant plus claire, plus fraîche, mieux entraînée, capable, semblait-il, de tromboner jusqu’à la chute, si malencontreusement ajournée, du ciel.

Que faire ? Il m’était démontré que je ne pourrais sortir que sur le cadavre de cet enragé et je n’avais pas alors, comme depuis, l’habitude vénielle de tremper mes mains dans le sang.

Je me rassis, étouffant un râle de désespoir.

Cinq minutes plus tard, je dormais profondément. Le carillon d’une clarine alpestre, vivement agitée à mon oreille, me réveilla.
- Ah ! Ah ! vous dormez, je crois, me dit mon bourreau.
- Mon Dieu ! répondis-je, je dors, sans dormir… J’avoue que je sens un peu de fatigue.
- Très bien, je connais ça.

Il ouvrit alors son tiroir, en tira un revolver qui me parut de dimensions anormales, l’arma soigneusement, le posa sur la table sans lâcher la crosse et, reprenant de la main gauche son manuscrit, ajouta simplement :
- Je continue !…

Ce supplice dura jusqu’au lever du soleil. À ce moment, il se leva mécaniquement, ferma son accordéon et me déclara qu’il allait prendre le train.
- Je vais voir papa, m’expliqua-t-il.

Quelques heures plus tard, il giflait son père âgé de soixante-quinze ans, en arrivant à Orléans, et se jetait, aussitôt après, dans un puits du fond duquel on le retira fou furieux pour l’enfermer dans un cabanon où il mourut en pleine frénésie, le surlendemain.

À mon extrême surprise, j’héritai d’une partie considérable de sa fortune et c’est avec son argent – si on tient à le savoir – que je me suis tant amusé de vingt-cinq à trente, comme chacun sait.

 


Léon Bloy – La Religion de M. Pleur

Généralement, les individus
qui ont excité mon dégoût en ce
monde étaient des gens florissants
et de bonne renommée. Quant aux
coquins que j’ai connus, et ils ne
sont pas en petit nombre, je pense
à eux, à eux tous sans exception,
avec plaisir et bienveillance.
THOMAS DE QUINCEY

L’aspect de ce vieillard fécondait la vermine. Le fumier de son âme était tellement sur ses mains et sur son visage qu’il n’eût pas été possible d’imaginer un contact plus effrayant. Quand il allait par les rues, les ruisseaux les plus fangeux, tremblant de refléter son image, paraissaient avoir l’intention de remonter vers leur source. Sa fortune, qu’on disait colossale et que les bons juges n’évaluaient qu’en pleurant d’extase, devait être cachée dans de furieux endroits, car nul n’osait hasarder une ferme conjecture sur les placements financiers de ce cauchemar. Il se disait seulement que, diverses fois, on entrevit sa main de cadavre dans certaines manigances d’argent qui avaient abouti à des débâcles sublimes dont quelques éleveurs de grenouilles le supposaient artisan. Il n’était pas juif, cependant, et lorsqu’on le traitait de «vieille crapule» il avait une manière douce de répondre : Dieu vous le rende ! qui faisait courir, sur l’échine des plus roublards, un léger frisson. L’unique chose qui parût certaine, c’était que ce guenilleux effroyable possédait une maison de haut rapport dans l’un ou l’autre des grands quartiers excentriques. On ne savait pas exactement. Il en possédait peut-être plusieurs. La légende voulait qu’il couchât dans un antre obscur, sous l’escalier de service, entre le tuyau des latrines et la loge du concierge que ce voisinage idiotifiait. Ses quittances de loyer étaient, m’a-t-on dit, délivrées, par économie, sur des déchirures d’affiches que des locataires pleins d’entregent revendirent à des collectionneurs astucieux. On racontait aussi l’histoire, devenue fameuse, d’une soupe fantastique trempée régulièrement le dimanche soir et qui devait le nourrir toute la semaine. Pour ne pas brûler de charbon, il la mangeait froide six jours de suite. Dès le mardi, naturellement, cette substance alimentaire devenait fétide. Alors, avec les révérencieuses façons d’un prêtre qui ouvre le tabernacle, il prenait, dans une petite armoire scellée au mur et qui devait contenir d’étranges papiers, une bouteille de très vieux rhum vraisemblablement recueillie dans quelque naufrage. Il en versait des gouttes rares dans un verre minuscule et se fortifiait à l’espoir de les déguster aussitôt après avoir englouti son cataplasme. L’opération terminée :
- Maintenant que tu as mangé ta soupe, disait-il, tu n’auras paston petit verre de rhum ! Et déloyalement, il reversait dans la bouteille le précieux liquide. Recommandable finesse qui réussissait toujours, depuis trente ou quarante ans.

***Jamais un spectre ne parut être aussi complètement dénué de style et de caractère. Il avait beau ressembler par ses haillons, et sans doute, par quelques-unes de ses pratiques, aux youtres les plus conspués de Buda-Pesth ou d’Amsterdam, l’imagination d’un Prométhée n’aurait pu découvrir en lui le moindre linéament archaïque. Le surnom de Schylock, décerné par de subalternes imprécateurs, révoltait comme un blasphème, tellement cet avare n’exprimait que la platitude ! Il n’avait de terrible que sa crasse et sa puanteur de bête crevée. Mais cela encore était d’un modernisme décourageant. Son ordure ne lui conférait la bienvenue dans aucun abîme. Il ne réalisait, en apparence du moins, que le BOURGEOIS, le Médiocre, le «Tueur de cygnes», comme disait Villiers, accompli et définitivement révolu, tel qu’il doit apparaître à la fin des fins, quand les Tremblements sortiront de leurs tanières et que les sales âmes seront manifestées au grand jour ! S’il pouvait être innocent de prostituer les mots, il aurait fallu comparer M. Pleur à quelque horrible prophète, annonciateur des vomissements de Dieu. Il semblait dire aux individus confortables que dégoûtait sa présence :
- Ne comprenez-vous pas, ô mes frères, que je vous traduis pour l’éternité et que mon impure carcasse vous reflète prodigieusement ? Quand la vérité sera connue, vous découvrirez, une bonne fois, que j’étais votre vraie patrie, à tel point que, venant à disparaître, la pestilence de vos esprits me regrettera. Vous aurez la nostalgie de mon voisinage immonde qui vous faisait paraître vivants, alors que vous étiez au-dessous du niveau des morts. Hypocrites salauds qui détestez en moi le dénonciateur silencieux de vos turpitudes, l’horreur matérielle que je vous inspire est précisément la mesure des abominations de votre pensée. Car enfin, de quoi pourrais-je donc être vermineux, sinon de vous-mêmes qui me grouillez jusqu’au fond du coeur ? Le regard du drôle était particulièrement insupportable aux femmes élégantes qu’il paraissait exécrer, les fixant parfois d’un rayon plus pâle que le phosophore des charniers, oeillade funèbre et visqueuse qui se collait à leur chair, comme la salive des brucolaques, et qu’elles emportaient en bramant d’effroi.
- N’est-il pas vrai, mignonne, croyaient-elles entendre, que tu viendras à mon rendez-vous ? Je te ferai visiter ma fosse gracieuse et tu verras la jolie parure d’escargots et de scarabées noirs que je te donnerai pour rehausser la blancheur de ta peau divine. Je suis amoureux de toi comme un chancre, et mes baisers, je t’assure, valent mieux que tous les divorces. Car vous puerez un jour, ma souris rose, vous puerez voluptueusement à côté de moi, et nous serons deux cassolettes sous les étoiles…

***Mais il eût été difficile, encore une fois, malgré ce regard atroce, de donner un signe qui pût être appelé caractéristique de ce M. Pleur. La voix seule, peut-être, – voix d’une douceur méchante et qui suggérait l’idée d’un impudique sacristain chuchotant des ignominies. Il avait, par exemple, une manière de prononcer le mot «argent» qui abolissait la notion de ce métal et même de sa valeur représentative. On entendait quelque chose comme erge ou orge, selon le cas. Souvent aussi, on n’entendait rien du tout. Le mot s’évanouissait. Cela faisait une espèce de pudeur soudaine, une draperie tombant tout à coup au-devant du sanctuaire, une crainte inopinée de paraître obscène en dépoitraillant l’idole. Imaginez, si la chose vous amuse, un sculpteur fanatique, un Pygmalion sanguinaire et doucereux, cherchant avec vous le point de vue de sa Galathée, et vous faisant reculer sournoisement jusqu’à une trappe ouverte pour vous engloutir. C’était si fort, cette passion jalouse pour l’Argent, que quelques-uns s’y étaient trompés. On avait attribué d’horribles vices à ce dévot impénitent de la tirelire et du coffre-fort, – soupçons injustes mais accrédités par quelques exégètes savants de la vie privée d’autrui qui l’avaient surpris en de mystérieux colloques de trottoir avec des femmes ou des enfants. Son culte s’exprimait parfois en de telles circonlocutions extatiques, le baveux éréthisme de sa ferveur atténuait si étrangement sa physionomie de fossoyeur calciné, et de si déshonnêtes soupirs s’exhalaient alors de son sein, que les vases de moindre élection dans lesquels il laissait tomber sa rare parole, étaient excusables, après tout, de ne pas sentir passer, entre eux et lui, l’hypocondriaque majesté de l’Idolâtrie.

***On me dispensera, je veux l’espérer, de faire connaître les raisons d’ordre exceptionnel qui déterminèrent un commerce d’amitié entre moi et ce personnage sympathique. J’étais jeune, alors, très jeune même, et facilement accessible à l’enthousiasme. M. Pleur se fit un plaisir de m’en saturer en se dévoilant à moi. Je crois être le seul qui ait reçu ses confidences. J’ajoute que ce souvenir m’a fort aidé à supporter une destinée plus que chienne et, le personnage étant mort, il y a bien longtemps déjà, ma conscience me presse, aujourd’hui, de témoigner en faveur de ce méconnu. Quelques hommes de ma génération peuvent se rappeler sa fin tragique, arrivée dans les dernières années de l’Empire, et qui fit un assez grand bruit. L’assassinat, dont les gazettes m’apportèrent les détails jusqu’aux environs du Cap Nord, était assurément de l’espèce la plus banale et les chenapans qui le perpétrèrent étaient peu dignes, il faut l’avouer, de la célébrité qu’ils obtinrent. Le vieillard avait été simplement étranglé sur sa couche nidoreuse par des bandits jusqu’alors privés de notoriété et qui n’avouèrent d’autre mobile que le vol. Mais certaines circonstances relatives seulement au passé de la victime et demeurées inexplicables, exercèrent en vain, quelques mois, la sagacité des contemporains. Enfin on crut deviner ou comprendre que M. Pleur n’avait pas été ce qu’il paraissait être. Bref, les assassins malchanceux, qui, d’ailleurs, se laissèrent prendre avec une extrême facilité, n’avaient pu découvrir le moindre trésor dans la tanière de l’avare et, quoique ce dernier fût mort intestat et sans héritiers naturels, le Domaine de l’État ne put étendre ses griffes sur aucune propriété mobilière ou immobilière. Il fut établi que le défunt ne possédait absolument rien… sinon l’intendance viagère et l’usufruit d’une fortune gigantesque inattaquablement aliénée dans les mains d’un certain Évêque. Impossible de savoir ce qu’étaient devenues les considérables sommes qui avaient dû lui passer par les mains, depuis tant d’années qu’il donnait lui-même quittance à des escadrons de locataires. Pas un titre, pas une valeur, rien de rien, excepté la fameuse bouteille de rhum vidée par les étrangleurs.

***Comme ceci est à peine un conte, j’ai le droit de ne pas promettre une conclusion plus dramatique. Je le répète, je n’ai voulu que donner mon témoignage, le seul, très probablement, que puisse espérer l’ombre courroucée du mort. Qu’il me soit donc permis de résumer en quelques lignes les paroles assez curieuses qui me furent dites, en diverses fois, par ce solitaire ordinairement silencieux. Je ne crois pas que je sentirai jamais un si noir frisson qu’en ce lointain jour où, côte à côte sur un banc du Jardin des Plantes, il me fit entendre ceci :
- Mon avarice vous fait peur. Eh bien ! mon petit homme, j’ai connu un prodigue, d’espèce moins rare qu’on ne pense, dont l’histoire vous donnera peut-être l’envie de baiser mes loques avec respect, si vous êtes assez doué pour la comprendre. Ce prodigue était un maniaque – naturellement. C’est toujours facile à dire et cela dispense de tout examen profond. C’était même, si vous voulez, un monomaniaque. Son idée fixe était de jeter le PAIN dans les latrines ! Il se ruinait dans ce but chez les boulangers. On ne le rencontrait jamais sans un gros pain sous le bras, qu’il s’en allait, en sautillant d’aise, précipiter dans les goguenots de la populace. Il ne vivait que pour accomplir cet acte et il faut croire qu’il en éprouvait de furieuses jouissances ; mais sa joie devenait du délire quand l’occasion se présentait d’en offrir le spectacle à de pauvres diables crevant de faim. Il avait trente mille francs de rente, celui-là, et se plaignait de la cherté du pain. Méditez attentivement cette histoire vraie qui ressemble à un apologue. Je n’eus pas le désir de baiser les loques de M. Pleur, mais son récit me fut assez clair, sans doute, car je crus entendre galoper, au-dessous de moi, toute la cavalerie des abîmes.

***La dernière fois que je rencontrai ce Platon de la lésine :
- Savez-vous, me dit-il, que l’Argent est Dieu et que c’est pour cette raison que les hommes le cherchent avec tant d’ardeur ? Non, n’est-ce pas ? vous être trop jeune pour y avoir pensé. Vous me prendriez infailliblement pour une espèce de fou sacrilège si je vous disais qu’Il est infiniment bon, infiniment parfait, le souverain Seigneur de toutes choses et que rien ne se fait en ce monde sans Son ordre ou Sa permission ; qu’en conséquence nous sommes créés uniquement pour Le connaître, L’adorer et Le servir, et gagner, par ce moyen, la Vie éternelle. Vous me vomiriez si je vous parlais du mystère de Son Incarnation. N’importe ! apprenez que je ne passe pas un jour sans demander que Son Règne arrive et que Son nom soit sanctifié. Je demande aussi à l’Argent, mon Rédempteur, qu’Il me délivre de tout mal, de tout péché, des pièges du diable, de l’esprit de fornication, et je L’implore par Ses langueurs aussi bien que par Ses Joies et par Sa Gloire. Vous comprendrez un jour, mon garçon, combien ce Dieu S’est avili pour nous autres. Rappelez-vous mon maniaque ! Et voyez à quels emplois la malice des hommes Le condamne ! … Moi, je n’ose plus y toucher depuis trente ans !… Oui, jeune homme, depuis trente ans, je n’ai pas osé porter mes pattes malpropres sur une pièce de cinquante centimes ! Quand mes locataires me paient, je reçois leur monnaie dans une cassette précieuse, en bois d’olivier, qui a touché le Tombeau du Christ, et je ne la garde pas un seul jour. Je suis, si vous voulez le savoir, un pénitent de l’Argent. Avec des consolations inexprimables, j’endure pour Lui d’être méprisé par les hommes, d’épouvanter jusqu’aux bêtes et d’être crucifié tous les jours de ma vie par la plus épouvantable misère… J’avais assez pénétré l’existence mystérieuse de cet homme extraordinaire pour entrevoir qu’il me parlait d’une façon toute symbolique. Cependant les Paroles Saintes aussi rudement adaptées, m’effaraient un peu, je l’avoue. Il se dressa tout à coup, levant les bras, et je le vois encore, semblable à une potence géminée d’où pendraient les haillons pourris de quelque ancien supplicié.
- On dit assez, par le monde, me cria-t-il, que je suis un horrible avare. Eh ! bien, vous raconterez un jour que j’avais découvert la cachette, infiniment sûre, dont aucun avare, avant moi, ne s’était encore avisé : J’enfouis mon Argent dans le Sein des Pauvres !… Vous publierez cela, mon enfant, le jour où le Mépris et la Douleur vous auront fait assez grand pour ambitionner le suprême honneur d’être incompris. …………………………………………………………………………………………………………………………….. M. Pleur nourrissait environ deux cents familles, parmi lesquelles on aurait cherché vainement un individu qui ne le regardât pas comme une canaille, – tellement il était malin ! Mais aujourd’hui, juste ciel ! où donc est la multitude pâle des indigents assistés par le délégataire épiscopal de ce Pénitent ?

Léon Bloy – La Tisane

Jacques se jugea simplement ignoble. C’était odieux de rester là, dans l’obscurité, comme un espion sacrilège, pendant que cette femme, si parfaitement inconnue de lui, se confessait.

Mais alors, il aurait fallu partir tout de suite, aussitôt que le prêtre en surplis était venu avec elle, ou, du moins, faire un peu de bruit pour qu’ils fussent avertis de la présence d’un étranger. Maintenant, c’était trop tard, et l’horrible indiscrétion ne pouvait plus que s’aggraver.

Désoeuvré, cherchant, comme les cloportes, un endroit frais, à la fin de ce jour caniculaire, il avait eu la fantaisie, peu conforme à ses ordinaires fantaisies, d’entrer dans la vieille église et s’était assis dans ce soin sombre, derrière ce confessionnal, pour y rêver, en regardant s’éteindre la grande rosace.

Au bout de quelques minutes, sans savoir comment ni pourquoi, il devenait le témoin fort involontaire d’une confession.

Il est vrai que les paroles ne lui arrivaient pas distinctes et, qu’en somme, il n’entendait qu’un chuchotement. Mais le colloque, vers la fin, semblait s’animer.

Quelques syllabes, çà et là, se détachaient, émergeant du fleuve opaque de ce bavardage pénitentiel, et le jeune homme qui, par miracle, était le contraire d’un parfait goujat, craignit tout de bon de surprendre des aveux qui ne lui étaient évidemment pas destinés.

Soudain cette prévision se réalisa. Un remous violent parut se produire. Les ondes immobiles grondèrent en se divisant, comme pour laisser surgir un monstre, et l’auditeur, broyé d’épouvante, entendit ces mots proférés avec impatience :

- Je vous dis, mon père, que j’ai mis du poison dans sa tisane !

Puis, rien. La femme, dont le visage était invisible, se releva du prie-Dieu et, silencieusement, disparut dans le taillis des ténèbres.

Pour ce qui est du prêtre, il ne bougeait pas plus qu’un mort et de lentes minutes s’écoulèrent avant qu’il ouvrît la porte et qu’il s’en allât, à son tour, du pas pesant d’un homme assommé.

Il fallut le carillon persistant des clefs du bedeau et l’injonction de sortir, longtemps bramée dans la nef, pour que Jacques se levât lui-même, tellement il était abasourdi de cette parole qui retentissait en lui comme une clameur.

 

***Il avait parfaitement reconnu la voix de sa mère !

Oh ! impossible de s’y tromper. Il avait même reconnu sa démarche quand l’ombre de femme s’était dressée à deux pas de lui.

Mais alors, quoi ! tout croulait, tout fichait le camp, tout n’était qu’une monstrueuse blague !

Il vivait seul avec cette mère, qui ne voyait presque personne et ne sortait que pour aller aux offices. Il s’était habitué à la vénérer de toute son âme, comme un exemplaire unique de la droiture et de la bonté.

Aussi loin qu’il pût voir dans le passé, rien de trouble, rien d’oblique, pas un repli, pas un seul détour. Une belle route blanche à perte de vue, sous un ciel pâle. Car l’existence de la pauvre femme avait été fort mélancolique.

Depuis la mort de son mari tué à Champigny et dont le jeune homme se souvenait à peine, elle n’avait cessé de porter le deuil, s’occupant exclusivement de l’éducation de son fils qu’elle ne quittait pas un seul jour. Elle n’avait jamais voulu l’envoyer aux écoles, redoutant pour lui les contacts, s’était chargée complètement de son instruction, lui avait bâti son âme avec des morceaux de la sienne. Il tenait même de ce régime une sensibilité inquiète et des nerfs singulièrement vibrants qui l’exposaient à de ridicules douleurs, – peut-être aussi à de véritables dangers.

Quand l’adolescence était arrivée, les fredaines prévues qu’elle ne pouvait pas empêcher l’avaient faite un peu plus triste, sans altérer sa douceur. Ni reproches ni scènes muettes. Elle avait accepté, comme tant d’autres, ce qui est inévitable.

Enfin, tout le monde parlait d’elle avec respect et lui seul au monde, son fils très cher, se voyait aujourd’hui forcé de la mépriser – de la mépriser à deux genoux et les yeux en pleurs, comme les anges mépriseraient Dieu s’il ne tenait pas ses promesses !…

Vraiment, c’était à devenir fou, c’était à hurler dans la rue. Sa mère ! une empoisonneuse ! C’était incensé, c’était un million de fois absurde, c’était absolument impossible et, pourtant, c’était certain. Ne venait-elle pas de le déclarer elle-même ? Il se serait arraché la tête.

Mais empoisonneuse de qui ? Bon Dieu ! Il ne connaissait personne qui fût mort empoisonné dans son entourage. Ce n’était pas son père qui avait reçu un paquet de mitraille dans le ventre. Ce n’était pas lui, non plus, qu’elle aurait essayé de tuer. Il n’avait jamais été malade, n’avait jamais eu besoin de tisane et se savait adoré. La première fois qu’il s’était attardé le soir, et ce n’était certes pas pour de propres choses, elle avait été malade elle-même d’inquiétude.

S’agissait-il d’un fait antérieur à sa naissance ? Son père l’avait épousée pour sa beauté, lorsqu’elle avait à peine vingt ans. Ce mariage avait-il été précédé de quelque aventure pouvant impliquer un crime ?

Non, cependant. Ce passé limpide lui était connu, lui avait été raconté cent fois et les témoignages étaient trop certains. Pourquoi donc cet aveu terrible ? Pourquoi surtout, oh ! pourquoi fallait-il qu’il en eût été le témoin ?

Soûl d’horreur et de désespoir, il revint à la maison.

 

***Sa mère accourut aussitôt l’embrasser.

- Comme tu rentres tard, mon cher enfant ! et comme tu es pâle ! Serais-tu malade ?
- Non, répondit-il, je ne suis pas malade, mais cette grande chaleur me fatigue et je crois que je ne pourrais pas manger. Et vous, maman, ne sentez-vous aucun malaise ? Vous êtes sortie, sans doute, pour chercher un peu de fraîcheur ? Il me semble vous avoir aperçue de loin sur le quai.
- Je suis sortie, en effet, mais tu n’as pu me voir sur le quai. J’ai été me confesser, ce que tu ne fais plus, je crois, depuis longtemps, mauvais sujet.

Jacques s’étonna de n’être pas suffoqué, de ne pas tomber à la renverse, foudroyé, comme cela se voit dans les bons romans qu’il avait lus.

C’était donc vrai, qu’elle avait été se confesser ! Il ne s’était donc pas endormi dans l’église et cette catastrophe abominable n’était pas un cauchemar, ainsi qu’il l’avait, une minute, follement conçu.

Il ne tomba pas, mais il devint beaucoup plus pâle et sa mère en fut effrayée.
- Qu’as-tu donc, mon petit Jacques ? lui dit-elle. Tu souffres, tu caches quelque chose à ta mère. Tu devrais avoir plus de confiance en elle qui n’aime que toi et qui n’a que toi… Comme tu me regardes ! mon cher trésor… Mais qu’est-ce que tu as donc ? Tu me fais peur !…

Elle le prit amoureusement dans ses bras.

- Écoute-moi bien, grand enfant. Je ne suis pas une curieuse, tu le sais, et je ne veux pas être ton juge. Ne me dis rien, si tu ne veux rien me dire, mais laisse-toi soigner. Tu vas te mettre au lit tout de suite. Pendant ce temps, je te préparerai un bon petit repas très léger que je t’apporterai moi-même, n’est-ce pas ? et si tu as de la fièvre cette nuit, je te ferai de la TISANE…

Jacques, cette fois, roula par terre.

- Enfin ! soupira-t-elle, un peu lasse, en étendant la main vers une sonnette.

Jacques avait un anévrisme au dernier période et sa mère avait un amant qui ne voulait pas être beau-père.

Ce drame simple s’est accompli, il y a trois ans, dans le voisinage de Saint-Germain-des-Prés. La maison qui en fut le théâtre appartient à un entrepreneur de démolitions.