Gustave Flaubert – Madame Bovary – Concordanze per forma a cura di Valerio Di Stefano

Nous étions à l’Étude, quand le Proviseur entra, suivi d’un nouveau habillé en bourgeois et d’un garçon de classe qui portait un grand pupitre. Ceux qui dormaient se réveillèrent, et chacun se leva comme surpris dans son travail.

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Per il testo di “Madame Bovary”:

EText-No. 14155
Title: Madame Bovary
Author: Flaubert, Gustave, 1821-1880
Language: French
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Title: Madame Bovary
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Title: Madame Bovary
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Gustave Flaubert – Un coeur simple

EText-No. 26812
Title: Un coeur simple
Author: Flaubert, Gustave, 1821-1880
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Gustave Flaubert – Madame Bovary

EText-No. 14155
Title: Madame Bovary
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Gustave Flaubert – La Tentation de Saint Antoine

EText-No. 10982
Title: La tentation de Saint Antoine
Author: Flaubert, Gustave, 1821-1880
Language: French
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Title: La tentation de Saint Antoine
Author: Flaubert, Gustave, 1821-1880
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Title: La tentation de Saint Antoine
Author: Flaubert, Gustave, 1821-1880
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Gustave Flaubert – Dictionnaire des idées reçues

EText-No. 14156
Title: Dictionnaire des idées reçues
Author: Flaubert, Gustave, 1821-1880
Language: French
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Title: Dictionnaire des idées reçues
Author: Flaubert, Gustave, 1821-1880
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EText-No. 14156
Title: Dictionnaire des idées reçues
Author: Flaubert, Gustave, 1821-1880
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Title: Dictionnaire des idées reçues
Author: Flaubert, Gustave, 1821-1880
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EText-No. 14156
Title: Dictionnaire des idées reçues
Author: Flaubert, Gustave, 1821-1880
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Gustave Flaubert – Bouvard et Pécuchet

EText-No. 14157
Title: Bouvard et Pécuchet
Author: Flaubert, Gustave, 1821-1880
Language: French
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EText-No. 14157
Title: Bouvard et Pécuchet
Author: Flaubert, Gustave, 1821-1880
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EText-No. 14157
Title: Bouvard et Pécuchet
Author: Flaubert, Gustave, 1821-1880
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EText-No. 14157
Title: Bouvard et Pécuchet
Author: Flaubert, Gustave, 1821-1880
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EText-No. 14157
Title: Bouvard et Pécuchet
Author: Flaubert, Gustave, 1821-1880
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Victor Hugo à ses concitoyens

Mes concitoyens,

Je réponds à l’appel des soixante mille électeurs qui m’ont spontanément honoré de leurs suffrages aux élections de la Seine. Je me présente à votre libre choix.

Dans la situation politique telle qu’elle est, on me demande toute ma pensée. La voici:

Deux républiques sont possibles.

L’une abattra le drapeau tricolore sous le drapeau rouge, fera des gros sous avec la colonne, jettera bas la statue de Napoléon et dressera la statue de Marat, détruira l’institut, l’école polytechnique et la légion d’honneur, ajoutera à l’auguste devise: Liberté, Égalité, Fraternité, l’option sinistre: ou la Mort; fera banqueroute, ruinera les riches sans enrichir les pauvres, anéantira le crédit, qui est la fortune de tous, et le travail, qui est le pain de chacun, abolira la propriété et la famille, promènera des têtes sur des piques, remplira les prisons par le soupçon et les videra par le massacre, mettra l’Europe en feu et la civilisation en cendre, fera de la France la patrie des ténèbres, égorgera la liberté, étouffera les arts, décapitera la pensée, niera Dieu; remettra en mouvement ces deux, machines fatales qui ne vont pas l’une sans l’autre, la planche aux assignats et la bascule de la guillotine; en un mot, fera froidement ce que les hommes de 93 ont fait ardemment, et, après l’horrible dans le grand que nos pères ont vu, nous montrera le monstrueux dans le petit.

L’autre sera la sainte communion de tous les français dès à présent, et de tous les peuples un jour, dans le principe démocratique; fondera une liberté sans usurpations et sans violences, une égalité qui admettra la croissance naturelle de chacun, une fraternité, non de moines dans un couvent, mais d’hommes libres; donnera à tous l’enseignement comme le soleil donne la lumière, gratuitement; introduira la clémence dans la loi pénale et la conciliation dans la loi civile; multipliera les chemins de fer, reboisera une partie du territoire, en défrichera une autre, décuplera la valeur du sol; partira de ce principe qu’il faut que tout homme commence par le travail et finisse par la propriété, assurera en conséquence la propriété comme la représentation du travail accompli, et le travail comme l’élément de la propriété future; respectera l’héritage, qui n’est autre chose que la main du père tendue aux enfants à travers le mur du tombeau; combinera pacifiquement, pour résoudre le glorieux problème du bien-être universel, les accroissements continus de l’industrie, de la science, de l’art et de la pensée; poursuivra, sans quitter terre pourtant et sans sortir du possible et du vrai, la réalisation sereine de tous les grands rêves des sages; bâtira le pouvoir sur la même base que la liberté, c’est-à-dire sur le droit; subordonnera la force à l’intelligence; dissoudra l’émeute et la guerre, ces deux formes de la barbarie; fera de l’ordre la loi des citoyens, et de la paix la loi des nations; vivra et rayonnera; grandira la France, conquerra le monde; sera, en un mot, le majestueux embrassement du genre humain sous le regard de Dieu satisfait.

De ces deux républiques, celle-ci s’appelle la civilisation, celle-là s’appelle la terreur. Je suis prêt à dévouer ma vie pour établir l’une et empêcher l’autre.

Anatole France – M. Guy de Maupassant critique et romacier

M. Guy de Maupassant nous donne aujourd’hui, dans un même volume[4] trente pages d’esthétique et un roman nouveau. Je ne surprendrai personne en disant que le roman est d’une grande valeur. Quant à l’esthétique, elle est telle qu’on devait l’attendre d’un esprit pratique et résolu, enclin naturellement à trouver les choses de l’esprit plus simples qu’elles ne sont en réalité. On y découvre, avec de bonnes idées et les meilleurs instincts, une innocente tendance à prendre le relatif pour l’absolu. M. de Maupassant fait la théorie du roman comme les lions feraient celle du courage, s’ils savaient parler. Sa théorie, si je l’ai bien entendue, revient à ceci: il y a toute sorte de manières de faire de bons romans; mais il n’y a qu’une seule manière de les estimer. Celui qui crée est un homme libre, celui qui juge est un ilote.

[Note 4: Pierre et Jean, Ollendorf, éditeur.]

M. de Maupassant se montre également pénétré de la vérité de ces deux idées. Selon lui, il n’existe aucune règle pour produire une oeuvre originale, mais il existe des règles pour la juger. Et ces règles sont stables et nécessaires. «Le critique, dit-il, ne doit apprécier le résultat que suivant la nature de l’effort.» Le critique doit «rechercher tout ce qui ressemble le moins aux romans déjà faits». Il doit n’avoir aucune «idée d’école»; il ne doit pas «se préoccuper des tendances», et pourtant il doit «comprendre, distinguer et expliquer toutes les tendances les plus opposées, les tempéraments les plus contraires». Il doit… Mais que ne doit-il pas!… Je vous dis que c’est un esclave. Ce peut être un esclave patient et stoïque, comme Épictète, mais ce ne sera jamais un libre citoyen de la république des lettres. Encore ai-je grand tort de dire que, s’il est docile et bon, il s’élèvera jusqu’à la destinée de cet Épictète qui «vécut pauvre et infirme, et cher aux dieux immortels». Car ce sage gardait dans l’esclavage le plus cher des trésors, la liberté intérieure. Et c’est précisément ce que M. de Maupassant ravit aux critiques. Il leur enlève le «sentiment» même. Ils devront tout comprendre; mais il leur est absolument interdit de rien sentir. Ils ne connaîtront plus les troubles de la chair ni les émotions du coeur. Ils mèneront sans désirs une vie plus triste que la mort. L’idée du devoir est parfois effrayante. Elle nous trouble sans cesse par les difficultés, les obscurités et les contradictions qu’elle apporte avec elle. J’en ai fait l’expérience dans les conjonctures les plus diverses. Mais c’est en recevant les commandements de M. de Maupassant que je reconnais toute la rigueur de la loi morale.

Jamais le devoir ne m’apparut à la fois si difficile, si obscur et si contradictoire. En effet, quoi de plus malaisé que d’apprécier l’effort d’un écrivain sans considérer à quoi tend cet effort? Comment favoriser les idées neuves en tenant la balance égale entre les représentants de l’originalité et ceux de la tradition? Comment distinguer et ignorer à la fois les tendances des artistes? Et quelle tâche que de juger par la raison pure des ouvrages qui ne relèvent que du sentiment? C’est pourtant ce que veut de moi un maître que j’admire et que j’aime. Je sens que c’en est trop, en vérité, et qu’il ne faut pas tant exiger de l’humaine et critique nature. Je me sens accablé et dans le même temps—vous le dirai-je?—je me sens exalté. Oui, comme le chrétien à qui son Dieu commande les travaux de la charité, les oeuvres de la pénitence et l’immolation de tout l’être, je suis tenté de m’écrier: Pour qu’il me soit tant demandé, je suis donc quelque chose? La main qui m’humiliait me relève en même temps. Si j’en crois le maître et le docteur, les germes de la vérité sont déposés dans mon âme. Quand mon coeur sera plein de zèle et de simplicité, je discernerai le bien et le mal littéraires, et je serai le bon critique. Mais cet orgueil tombe aussitôt que soulevé. M. de Maupassant me flatte. Je connais mon irrémédiable infirmité et celle de mes confrères. Nous ne posséderons jamais, ni eux ni moi, pour étudier les oeuvres d’art, que le sentiment et la raison, c’est-à-dire les instruments les moins précis qui soient au monde. Aussi n’obtiendrons-nous jamais de résultats certains, et notre critique ne s’élèvera-t-elle jamais à la rigoureuse majesté de la science. Elle flottera toujours dans l’incertitude. Ses lois ne seront point fixes, ses jugements ne seront point irrévocables. Bien différente de la justice, elle fera peu de mal et peu de bien, si toutefois c’est faire peu de bien que d’amuser un moment les âmes délicates et curieuses.

Laissez la donc libre, puisqu’elle est innocente. Elle a quelque droit, ce semble, aux franchises que vous lui refusez si fièrement, quand vous les accordez avec une juste libéralité aux oeuvres dites, originales. N’est-elle point fille de l’imagination comme elles? N’est-elle pas, à sa manière, une oeuvre d’art? J’en parle avec un absolu désintéressement, étant, par nature, fort détaché des choses et disposé à me demander chaque soir, avec l’Ecclésiaste: «Quel fruit revient à l’homme de tout l’ouvrage?» D’ailleurs, je ne fais guère de critique à proprement parler. C’est là une raison pour demeurer équitable. Et peut-être en ai-je encore de meilleures.

Eh bien, sans me faire la moindre illusion, vous le voyez, sur la vérité absolue des opinions qu’elle exprime, je tiens la critique pour la marque la plus certaine par laquelle se distinguent les âges vraiment intellectuels; je la tiens pour le signe honorable d’une société docte, tolérante et polie. Je la tiens, pour un des plus nobles rameaux dont se décore, dans l’arrière-saison, l’arbre chenu des lettres.

Maintenant, M. Guy de Maupassant me permettra-t-il de dire, sans suivre les règles qu’il a posées, que son nouveau romans Pierre et Jean, est fort remarquable et décèle un bien vigoureux talent? Ce n’est pas un pur roman naturaliste. L’auteur le sait bien. Il a conscience de ce qu’il a fait. Cette fois—et ce n’est pas la première—il est parti d’une hypothèse. Il s’est dit: Si tel fait se produisait dans telle circonstance, qu’en adviendrait-il? Or, le fait qui sert de point de départ au roman de Pierre et Jean est si singulier ou du moins si exceptionnel, que l’observation est à peu près impuissante à en montrer les suites. Il faut pour les découvrir, recourir au raisonnement et procéder par déduction. C’est ce qu’a fait M. Guy de Maupassant, qui, comme le diable, est grand logicien. Voici ce qu’il a imaginé: Une bijoutière sentimentale de la rue Montmartre, femme d’un bonhomme de comptoir fort vulgaire, et qui avait de lui un petit garçon, la jolie madame Roland, ressentait jusqu’au malaise le vide de son existence. Un inconnu, un client, entré par hasard dans le magasin, se prit à l’aimer et le lui dit avec délicatesse. C’était un M. Maréchal, employé de l’État. Devinant une âme tendre et prudente comme la sienne, madame Roland aima et se donna. Elle eut bientôt un second enfant, un garçon encore, dont le bijoutier se crut le père, mais quelle savait bien être né sous une plus heureuse influence. Il y avait entre cette femme et son ami des affinités profondes. Leur liaison fut longue, douce et cachée. Elle ne se rompit que quand le commerçant, retiré des affaires, emmena au Havre sa femme, sur le retour, et ses enfants déjà grands. Là, madame Roland apaisée et tranquille vivait de ses souvenirs secrets, qui n’avaient rien d’amer, car, dit-on, l’amertume s’attache seulement aux fautes contre l’amour. À quarante-huit ans, elle pouvait se féliciter d’une liaison qui avait rendu sa vie charmante, sans rien coûter à son honneur de bourgeoise et de mère de famille. Mais voici que tout à coup on apprend que Maréchal est mort et qu’il a institué un des fils Roland, le second, son légataire universel.

Telle est la situation, j’allais dire l’hypothèse dont le conteur est parti. N’avais-je pas raison d’affirmer qu’elle est étrange? Maréchal avait témoigné, de son vivant, la même affection aux deux petits Roland. Sans doute, il ne pouvait, dans le fond de son coeur, les aimer tous deux également. Qu’il préférât son fils, rien de plus naturel. Mais il sentait que sa préférence ne pouvait paraître sans indiscrétion. Comment ne comprit-il pas que cette même préférence serait plus indiscrète encore si elle éclatait tout à coup par un acte posthume et solennel? Comment ne lui apparut-il pas qu’il ne pouvait favoriser le second de ces enfants sans exposer aux soupçons la réputation de leur mère? D’ailleurs, la délicatesse la plus naturelle ne lui inspirait-elle pas de traiter avec égalité les deux frères, par cette considération qu’ils étaient nés, l’un comme l’autre, de celle qui l’avait aimé?

N’importe! le testament de M. Maréchal est un fait. Ce fait n’est pas absolument invraisemblable; on peut, on doit l’accepter. Quelles seront les conséquences de ce fait? Le roman a été écrit, de la première ligne à la dernière, pour répondre à cette question. Le legs trop expressif de l’amant ne suggère aucune réflexion au vieux mari, qui est fort simple. Le bonhomme Roland n’a jamais rien compris ni pensé à quoi que ce fût monde, hors à la bijouterie et à la pêche à la ligne. Il a atteint du premier coup, et tout naturellement, la suprême sagesse. Au temps des amours, madame Roland qui n’était pas une créature artificieuse, pouvait le tromper sans même mentir. Elle n’a rien à craindre de ce côté. Jean, son plus jeune fils, trouve aussi fort naturel un legs dont il a le bénéfice. C’est un garçon tranquille et médiocre. D’ailleurs, quand on est préféré, on ne se tourmente guère à se demander pourquoi. Mais Pierre, l’aîné, accepte moins facilement une disposition qui le désavantage. Elle lui paraît pour le moins étrange. Sur le premier propos qu’on lui tient au dehors, il la juge équivoque. On nous l’a peint comme une âme assez honnête, mais dure, chagrine et jalouse. Il a surtout l’esprit malheureux. Quand les soupçons y sont entrés, plus de repos pour lui. Il les amasse en voulant les dissiper; il fait une véritable enquête. Il recueille les indices il réunit les preuves; il trouble, épouvante, accable sa malheureuse mère, qu’il adore. Dans le désespoir de sa piété trahie et de sa religion perdue, il n’épargne à cette mère aucun mépris, et il dénonce à son frère adultérin le secret qu’il a surpris et qu’il devait garder. Sa conduite est monstrueuse et cruelle; mais elle est dans la logique de sa nature. J’ai entendu dire «Puisqu’il a le tort impardonnable de juger sa mère, il devrait au moins l’excuser. Il sait ce que vaut le vieux Roland, et que c’est un imbécile.»—Oui, mais s’il n’avait pas l’habitude de mépriser son père, il ne se serait pas fait spontanément le juge de sa mère. D’ailleurs, il est jeune et il souffre. Ce sont là deux raisons pour qu’il soit sans pitié. Et le dénouement? demandez-vous.—Il n’y en a pas. Une telle situation ne peut être dénouée.

La vérité est que M. de Maupassant a traité ce sujet ingrat avec la sûreté d’un talent qui se possède pleinement. Force, souplesse, mesure, rien ne manque plus à ce conteur robuste et magistral. Il est vigoureux sans effort. Il est consommé dans son art. Je n’insiste pas. Mon affaire n’est point d’analyser les livres: j’ai assez fait quand j’ai suggéré quelque haute curiosité au lecteur bienveillant, mais je dois dire que M. de Maupassant mérite tous les éloges pour la manière dont il a dessiné la figure de la pauvre femme qui paye cruellement son bonheur si longtemps impuni. Il a marqué d’un trait rapide et sûr la grâce un peu vulgaire, mais non sans charmé de cette «âme tendre de caissière». Il a exprimé avec une finesse sans ironie le contraste d’un grand sentiment dans une petite existence. Quant à la langue de M. De Maupassant, je me contenterai de dire que c’est du vrai français, ne sachant donner une plus belle louange.

Anatole France – Gustave Flaubert à propos de sa correspondence

[Note 3: À propos de sa Correspondance. In-18, Charpentier, éditeur]

C’était en 1873, un dimanche d’automne. J’allai le voir tout ému. Je me tenais le coeur en sonnant à la porte du petit appartement qu’il habitait alors rue Murillo. Il vint lui-même ouvrir. De ma vie je n’avais vu rien de semblable. Sa taille était haute, ses épaules larges; il était vaste, éclatant et sonore; il portait avec aisance une espèce de caban marron, vrai vêtement de pirate; des braies amples comme une jupe lui tombaient sur les talons. Chauve et chevelu, le front ridé, l’oeil clair, les joues rouges, la moustache incolore et pendante, il réalisait tout ce que nous lisons des vieux chefs scandinaves, dont le sang coulait dans ses veines, mais non point sans mélange.

Issu d’un Champenois et d’une Bas-Normande de vieille souche, Gustave Flaubert était bien un fils de la femme, l’enfant de sa mère. Il semblait tout Normand, non point Normand de terre, vassal de la couronne de France, fils paisible et dégénéré des compagnons de Rolf, bourgeois ou vilain, procureur ou laboureur, de génie avide et cauteleux, ne disant ni oui ni vere; mais bien Normand des mers, roi du combat, vieux Danois venu par la route des cygnes, n’ayant jamais dormi sous un toit de planches ni vidé près d’un foyer humain la corne pleine de bière, aimant le sang des prêtres et l’or enlevé aux églises, attachant son cheval dans les chapelles des palais, nageur et poète, ivre, furieux, magnanime, plein des dieux nébuleux du Nord et gardant jusque dans le pillage son inaltérable générosité.

Et son air ne mentait point. Il était cela, en rêve.

Il me tendit sa belle main de chef et d’artiste, me dit quelques bonnes paroles, et, dès lors, j’eus la douceur d’aimer l’homme que j’admirais. Gustave Flaubert était très bon. Il avait une prodigieuse capacité d’enthousiasme et de sympathie. C’est pourquoi il était toujours furieux. Il s’en allait en guerre à tout propos, ayant sans cesse une injure à venger. Il en était de lui comme de don Quichotte, qu’il estimait tant. Si don Quichotte avait moins aimé la justice et senti moins d’amour pour la beauté, moins de pitié pour la faiblesse, il n’eût point cassé la tête au muletier biscayen ni transpercé d’innocentes brebis. C’étaient tous deux de braves coeurs. Et tous deux ils firent le rêve de la vie avec une héroïque fierté qu’il est plus facile de railler que d’égaler. À peine étais-je depuis cinq minutes chez Flaubert que le petit salon, tendu de tapis d’Orient, ruisselait du sang de vingt mille bourgeois égorgés. En se promenant de long en large, le bon géant écrasait sous les talons les cervelles des conseillers municipaux de la ville de Rouen.

Il fouillait des deux mains les entrailles de M. Saint-Marc Girardin. Il clouait aux quatre murs les membres palpitants de M. Thiers, coupable, je crois, d’avoir fait mordre la poussière à des grenadiers dans un terrain détrempé par les pluies. Puis, passant de la fureur à l’enthousiasme, il se mit à réciter d’une voix ample, sourde et monotone, le début d’un drame inspiré d’Eschyle, les Érinnyes, que M. Leconte de Lisle venait de faire jouer à l’Odéon. Ces vers étaient fort beaux en effet, et Flaubert avait bien raison de les louer. Mais son admiration s’étendit aux acteurs; il parla avec une cordialité violente et terrible de madame Marie Laurent, qui tenait dans ce drame le rôle de Klytaimnestra. En parlant d’elle, il semblait caresser une bête monstrueuse. Quand ce fut le tour de l’acteur qui jouait Agamemnon, Flaubert éclata. Cet acteur était un confident de tragédie vieilli dans son modeste emploi, las, désabusé, perclus de rhumatismes; son jeu se ressentait grandement de ces misères physiques et morales. Il y avait des jours où le pauvre homme pouvait à peine se mouvoir sur la scène. Il avait épousé, vers le tard, une ouvreuse de théâtre; il comptait se reposer bientôt avec elle à la campagne, loin des planches et des petits bancs. Il se nommait Laute, je crois, était pacifique et demandait justement la paix promise sur la terre aux hommes de bonne volonté. Mais notre bon Flaubert ne l’entendait pas ainsi. Il exigeait que le bonhomme Laute fournît une nouvelle et royale carrière.

—Il est immense, s’écriait-il! C’est un chef barbare, un dynaste d’Argos, il est archaïque, préhistorique, légendaire, homérique, rapsodique, épique! Il a l’immobilité sacrée! Il ne bouge pas… C’est grand! c’est divin! Il est fait comme une statue de Dédale, habillée par des vierges. Avez-vous vu au Louvre un petit bas-relief de vieux style grec, tout asiatique, qui a été trouvé dans l’île de Samothrace et qui représente Agamemnon, Tathybios et Epeus avec leurs noms écrits à côté d’eux! Agamemnon s’y voit assis sur un trône en X, à pieds de chèvre. Il a la barbe pointue et les cheveux bouclés à la mode assyrienne. Tathybios aussi. Ce sont d’affreux bonshommes; ils ont l’air de poissons et semblent très anciens. On dirait que Laute est sorti de cette pierre-là. Il est superbe, nom de Dieu!

Ainsi Flaubert exhalait son ardeur. Toute la poésie d’Homère et d’Eschyle, il la voyait incarnée dans le bonhomme Laute, tout comme l’ingénieux hidalgo reconnaissait dans la personne d’un simple mouton le toujours intrépide Brandabarbaran de Boliche, seigneur des trois Arabies, ayant pour cuirasse une peau de serpent et pour écu une porte qu’on dit être celle qu’emporta Samson hors de la ville de Gaza. Je conviens qu’ils se trompaient tous deux; mais il ne faut pas être médiocre pour se tromper ainsi.

Vous ne verrez jamais les imbéciles tomber dans de telles illusions. Flaubert me parut regretter sincèrement de n’avoir pas vécu au temps d’Agamemnon et de la guerre de Troie. Après avoir dit un grand bien de cet âge héroïque, ainsi que généralement de toutes les époques barbares, il se répandit en invectives contre le temps présent. Il le trouvait banal. C’est là que sa philosophie me sembla en défaut. Car enfin toute époque est banale pour ceux qui y vivent; en quelque temps qu’on naisse, on ne peut échapper à l’impression de vulgarité qui se dégage des choses au milieu desquelles on s’attarde. Le train de la vie a toujours été fort monotone, et les hommes se sont de tout temps ennuyés les uns des autres. Les barbares, dont l’existence était plus simple que la nôtre, s’ennuyaient encore plus que nous. Ils tuaient et pillaient pour se distraire. Nous avons présentement des cercles, des dîners, des livres, des journaux et des théâtres qui nous amusent un peu. Nos passe-temps sont plus variés que les leurs. Flaubert semblait croire que les personnages antiques jouissaient eux-mêmes de l’impression d’étrangeté qu’ils nous donnent. C’est là une illusion un peu naïve, mais bien naturelle. Au fond, je crois que Flaubert n’était pas aussi malheureux qu’il en avait l’air. Du moins était-ce un pessimiste d’une espèce particulière; c’était un pessimiste plein d’enthousiasme pour une partie des choses humaines et naturelles. Shakespeare et l’Orient le jetaient dans l’extase. Loin de le plaindre, je le proclame heureux: il eut la bonne part des choses de ce monde, il sut admirer.

Je ne parle pas du bonheur qu’il éprouva à réaliser son idéal littéraire en écrivant de beaux livres, parce qu’il ne m’est pas permis de décider si la joie de la réussite égale, dans ce cas, les peines et les angoisses de l’effort. Ce serait une question de savoir lequel a goûté la plus pure satisfaction, ou de Flaubert quand il écrivit la dernière ligne de Madame Bovary, ou du marin dont parle M. de Maupassant quand il mit le dernier agrès à la goélette qu’il construisait patiemment dans une carafe. Pour ma part, je n’ai connu en ce monde que deux hommes heureux de leur oeuvre: l’un est un vieux colonel, auteur d’un catalogue de médailles; l’autre, un garçon de bureau, qui fit avec des bouchons un petit modèle de l’église de la Madeleine. On n’écrit pas des chefs-d’oeuvre pour son plaisir, mais sous le coup d’une inexorable fatalité. La malédiction d’Ève frappe Adam comme elle: l’homme aussi enfante dans la douleur. Mais, si produire est amer, admirer est doux, et cette douceur Flaubert l’a goûtée pleinement; il l’a bue à longs traits. Il admirait avec fureur, et son enthousiasme était plein de sanglots, de blasphèmes, de hurlements et de grincements de dents.

Je le retrouve, mon Flaubert, dans sa Correspondance, dont le premier volume vient de paraître, tel que je l’ai vu il y a quatorze ans dans le petit salon turc de la rue Murillo: rude et bon, enthousiaste et laborieux, théoricien médiocre, excellent ouvrier et grand honnête homme.

Toutes ces qualités-là ne font point un parfait amant et il ne faut pas trop s’étonner si les plus froides lettres de cette correspondance générale sont les lettres d’amour. Celles-là sont adressées à une poétesse qui avait déjà inspiré, dit-on, un long et ardent amour à un éloquent philosophe. Elle était belle, blonde et discoureuse. Flaubert, quand il fut choisi par cette muse, avait déjà, à vingt-trois ans, le goût du travail et l’horreur de la contrainte. Ajoutez à cela que cet homme fut de tout temps incapable du moindre mensonge, et vous jugerez de son embarras à bien correspondre. Pourtant il fit d’abord de belles lettres; il s’appliqua si bien qu’il atteignit au galimatias. Il écrivit le 26 août 1846:

J’ai fait nettement pour mon usage deux parts dans le monde et dans moi: d’un côté l’élément externe, que je désire varié, multicolore, harmonique, immense, et dont je n’accepte rien que le spectacle d’en jouir; de l’autre, l’élément interne, que je concentre afin de le rendre plus dense et dans lequel je laisse pénétrer, à pleines effluves, les purs rayons de l’esprit par la fenêtre ouverte de l’intelligence.

Ce tour-là ne lui était pas naturel. Il s’en lassa vite et rédigea ses billets dans un style plus clair, mais dur et même un peu brutal. Dans les moments de tendresse, qui sont rares, il parle à la bien-aimée, peu s’en faut, comme à un bon chien. Il lui dit: «Tes bons yeux, ton bon nez.» La muse s’était flattée d’inspirer des accents plus harmonieux.

Je note l’épître du 14 décembre comme un beau modèle de mauvaise grâce.

On m’a fait hier, y dit Flaubert, une petite opération à la joue à cause de mon abcès; j’ai la figure embobelinée de linge et passablement grotesque; comme si ce n’était pas assez de toutes les pourritures et de toutes les infections qui ont précédé notre naissance et qui nous reprendront à notre mort, nous ne sommes, pendant notre vie, que corruption et putréfaction successives, alternatives et envahissantes l’une sur l’autre. Aujourd’hui on perd une dent, demain un cheveu; une plaie s’ouvre, un abcès se forme, on vous met des vésicatoires, on vous pose des sétons. Qu’on ajoute à cela les cors aux pieds, les mauvaises odeurs naturelles, les sécrétions de toute espèce et de toute saveur, ça ne laisse pas que de faire un tableau fort excitant de la personne humaine. Dire qu’on aime tout ça! Encore qu’on s’aime soi-même et que moi, par exemple, j’ai l’aplomb de me regarder dans la glace sans éclater de rire. Est-ce que la vue seule d’une vieille paire de bottes n’a pas quelque chose de profondément triste et d’une mélancolie amère? Quand on pense à tous les pas qu’on a fait là dedans pour aller on ne sait plus où, à toutes les herbes qu’on a foulées, à toutes les boues qu’on a recueillies, le cuir crevé qui bâille a l’air de vous dire: «Après, imbécile, achètes-en d’autres, de vernies, de luisantes, de craquantes, elles en viendront là comme moi, comme toi un jour, quand tu auras sali beaucoup de tiges et sué dans beaucoup d’empeignes.»

On ne pouvait du moins l’accuser de dire des fadeurs. Il avoue plus loin qu’il a «la peau du coeur dure», et en effet il sent mal certaines délicatesses. Par contre, il a d’étranges candeurs. Il assure madame X*** de la quasi virginité de son âme. En vérité c’est bien l’aveu qui devait toucher un bas-bleu. Au reste, il n’a pas le moindre amour-propre et il confesse qu’il n’entend pas finesse en amour. Ce dont il faut le louer, c’est sa franchise. On veut qu’il promette d’aimer toujours. Et il ne promet jamais rien. Là encore il est un fort honnête homme.

La vérité est qu’il n’eut qu’une passion, la littérature. On pourra mettre sous sa statue, si l’on parvient à l’élever, ce vers qu’Auguste Barbier adressait à Michel-Ange:

L’art fut ton seul amour et prit ta vie entière.

À neuf ans, il écrivait (4 février 1831) à son petit ami Ernest Chevalier:

    Je ferai des romans que j’ai dans la tête, qui sont: la Belle
Andalouse, le Bal masqué, Cardenio, Dorothée, la Mauresque, le
Curieux impertinent, le Mari prudent.

Dès lors, il avait découvert le secret de sa vocation. Il marcha tous les jours de sa vie dans la voie où il était appelé. Il travailla comme un boeuf. Sa patience, son courage, sa bonne foi, sa probité resteront à jamais exemplaires. C’est le plus consciencieux des écrivains. Sa correspondance témoigne de la sincérité, de la continuité de ses efforts. Il écrivait en 1847:

Plus je vais et plus je découvre de difficultés à écrire les choses les plus simples, et plus j’entrevois le vide de celles que j’avais jugées les meilleures. Heureusement que mon admiration des maîtres grandit à mesure, et, loin de me désespérer par cet écrasant parallèle, cela avive au contraire l’indomptable fantaisie que j’ai d’écrire.

Il faut admirer, il faut vénérer cet homme de beaucoup de foi, qui dépouilla par un travail obstiné et par le zèle du beau ce que son esprit avait naturellement de lourd et de confus, qui sua lentement ses superbes livres et fit aux lettres le sacrifice méthodique de sa vie entière.