Victor Hugo – Aymerillot – Audiobook

Charlemagne, empereur à la barbe fleurie,
Revient d’Espagne ; il a le cœur triste, il s’écrie :
« Roncevaux ! Roncevaux ! ô traître Ganelon ! »
Car son neveu Roland est mort dans ce vallon
Avec les douze pairs et toute son armée.
Le laboureur des monts qui vit sous la ramée
Est rentré chez lui, grave et calme, avec son chien ;
Il a baisé sa femme au front, et dit : « C’est bien. »
Il a lavé sa trompe et son arc aux fontaines ;
Et les os des héros blanchissent dans les plaines.

Le bon roi Charle est plein de douleur et d’ennui ;
Son cheval syrien est triste comme lui.
Il pleure ; l’empereur pleure de la souffrance
D’avoir perdu ses preux, ses douze pairs de France,
Ses meilleurs chevaliers qui n’étaient jamais las,
Et son neveu Roland, et la bataille, hélas !
Et surtout de songer, lui, vainqueur des Espagnes,
Qu’on fera des chansons dans toutes ces montagnes
Sur ses guerriers tombés devant des paysans,
Et qu’on en parlera plus de quatre cents ans !

Cependant, il chemine ; au bout de trois journées
Il arrive au sommet des hautes Pyrénées.
Là, dans l’espace immense il regarde en rêvant ;
Et sur une montagne, au loin, et bien avant
Dans les terres, il voit une ville très forte,
Ceinte de murs avec deux tours à chaque porte.
Elle offre à qui la voit ainsi dans le lointain
Trente maîtresses tours avec des toits d’étain
Et des mâchicoulis de forme sarrasine
Encor tout ruisselants de poix et de résine.
Au centre est un donjon si beau, qu’en vérité,
On ne le peindrait pas dans tout un jour d’été.
Ses créneaux sont scellés de plomb ; chaque embrasure
Cache un archer dont l’œil toujours guette et mesure ;
Ses gargouilles font peur ; à son faîte vermeil
Rayonne un diamant gros comme le soleil,
Qu’on ne peut regarder fixement de trois lieues.

Sur la gauche est la mer aux grandes ondes bleues
Qui, jusqu’à cette ville, apporte ses dromons.

Charle, en voyant ces tours, tressaille sur les monts.

« Mon sage conseiller, Naymes, duc de Bavière,
Quelle est cette cité près de cette rivière ?
Qui la tient la peut dire unique sous les cieux.
Or, je suis triste, et c’est le cas d’être joyeux.
Oui, dussé-je rester quatorze ans dans ces plaines,
Ô gens de guerre, archers, compagnons, capitaines,
Mes enfants ! mes lions ! saint Denis m’est témoin
Que j’aurai cette ville avant d’aller plus loin ! »

Le vieux Naymes frissonne à ce qu’il vient d’entendre.

« Alors, achetez-la, car nul ne peut la prendre.
Elle a pour se défendre, outre ses béarnais,
Vingt mille turcs ayant chacun double harnais.
Quant à nous, autrefois, c’est vrai, nous triomphâmes ;
Mais, aujourd’hui, vos preux ne valent pas des femmes,
Ils sont tous harassés et du gîte envieux,
Et je suis le moins las, moi qui suis le plus vieux.
Sire, je parle franc et je ne farde guère.
D’ailleurs, nous n’avons point de machines de guerre ;
Les chevaux sont rendus, les gens rassasiés ;
Je trouve qu’il est temps que vous vous reposiez,
Et je dis qu’il faut être aussi fou que vous l’êtes
Pour attaquer ces tours avec des arbalètes. »

L’empereur répondit au duc avec bonté :
« Duc, tu ne m’as pas dit le nom de la cité ?

— On peut bien oublier quelque chose à mon âge.
Mais, sire, ayez pitié de votre baronnage ;
Nous voulons nos foyers, nos logis, nos amours.
C’est ne jouir jamais que conquérir toujours.
Nous venons d’attaquer bien des provinces, sire.
Et nous en avons pris de quoi doubler l’empire.
Ces assiégés riraient de vous du haut des tours.
Ils ont, pour recevoir sûrement des secours
Si quelque insensé vient heurter leurs citadelles,
Trois souterrains creusés par les turcs infidèles,
Et qui vont, le premier, dans le val de Bastan,
Le second, à Bordeaux, le dernier, chez Satan. »

L’empereur, souriant, reprit d’un air tranquille :
« Duc, tu ne m’as pas dit le nom de cette ville ?

— C’est Narbonne.

— Narbonne est belle, dit le roi,
Et je l’aurai ; je n’ai jamais vu, sur ma foi,
Ces belles filles-là sans leur rire au passage,
Et me piquer un peu les doigts à leur corsage. »

Alors, voyant passer un comte de haut lieu,
Et qu’on appelait Dreus de Montdidier : « Pardieu !
Comte, ce bon duc Nayme expire de vieillesse !
Mais vous, ami, prenez Narbonne, et je vous laisse
Tout le pays d’ici jusques à Montpellier ;
Car vous êtes le fils d’un gentil chevalier ;
Votre oncle, que j’estime, était abbé de Chelles ;
Vous même êtes vaillant ; donc, beau sire, aux échelles !
L’assaut !

— Sire empereur, répondit Montdidier,
Je ne suis désormais bon qu’à congédier ;
J’ai trop porté haubert, maillot, casque et salade ;
J’ai besoin de mon lit, car je suis fort malade ;
J’ai la fièvre ; un ulcère aux jambes m’est venu ;
Et voilà plus d’un an que je n’ai couché nu.
Gardez tout ce pays, car je n’en ai que faire. »

L’empereur ne montra ni trouble ni colère.
Il chercha du regard Hugo de Cotentin.
Ce seigneur était brave et comte palatin.

« Hugues, dit-il, je suis aise de vous apprendre
Que Narbonne est à vous ; vous n’avez qu’à la prendre. »

Hugo de Cotentin salua l’empereur.

« Sire, c’est un manant heureux qu’un laboureur !
Le drôle gratte un peu la terre brune ou rouge,
Et, quand sa tâche est faite, il rentre dans son bouge.
Moi, j’ai vaincu Tryphon, Thessalus, Gaïffer ;
Par le chaud, par le froid, je suis vêtu de fer ;
Au point du jour, j’entends le clairon pour antienne ;
Je n’ai plus à ma selle une boucle qui tienne ;
Voilà longtemps que j’ai pour unique destin
De m’endormir fort tard pour m’éveiller matin,
De recevoir des coups pour vous et pour les vôtres.
Je suis très-fatigué. Donnez Narbonne à d’autres. »

Le roi laissa tomber sa tête sur son sein.
Chacun songeait, poussant du coude son voisin.
Pourtant Charle, appelant Richer de Normandie :
« Vous êtes grand seigneur et de race hardie,
Duc ; ne voudrez-vous pas prendre Narbonne un peu ?

— Empereur, je suis duc par la grâce de Dieu.
Ces aventures-là vont aux gens de fortune.
Quand on a ma duché, roi Charle, on n’en veut qu’une. »

L’empereur se tourna vers le comte de Gand :

« Tu mis jadis à bas Maugiron le brigand.
Le jour où tu naquis sur la plage marine,
L’audace avec le souffle entra dans ta poitrine :
Bavon, ta mère était de fort bonne maison ;
Jamais on ne t’a fait choir que par trahison ;
Ton âme après la chute était encor meilleure.
Je me rappellerai jusqu’à ma dernière heure
L’air joyeux qui parut dans ton œil hasardeux,
Un jour que nous étions en marche seuls tous deux,
Et que nous entendions dans les plaines voisines
Le cliquetis confus des lances sarrasines.
Le péril fut toujours de toi bien accueilli,
Comte ; eh bien, prends Narbonne, et je t’en fais bailli.

— Sire, dit le Gantois, je voudrais être en Flandre.
J’ai faim, mes gens ont faim ; nous venons d’entreprendre
Une guerre à travers un pays endiablé ;
Nous y mangions, au lieu de farine de blé,
Des rats et des souris, et, pour toutes ribotes,
Nous avons dévoré beaucoup de vieilles bottes.
Et puis votre soleil d’Espagne m’a hâlé
Tellement, que je suis tout noir et tout brûlé ;
Et, quand je reviendrai de ce ciel insalubre
Dans ma ville de Gand avec ce front lugubre,
Ma femme, qui déjà peut-être a quelque amant,
Me prendra pour un maure et non pour un flamand !
J’ai hâte d’aller voir là-bas ce qui se passe.
Quand vous me donneriez, pour prendre cette place,
Tout l’or de Salomon et tout l’or de Pépin,
Non ! je m’en vais en Flandre, où l’on mange du pain.

— Ces bons flamands, dit Charle, il faut que cela mange ! »

Il reprit :

« Ça, je suis stupide. Il est étrange
Que je cherche un preneur de ville, ayant ici
Mon vieil oiseau de proie, Eustache de Nancy.
Eustache, à moi ! Tu vois, cette Narbonne est rude ;
Elle a trente châteaux, trois fossés, et l’air prude ;
À chaque porte un camp, et, pardieu ! j’oubliais,
Là-bas, six grosses tours en pierre de liais.
Ces douves-là nous font parfois si grise mine
Qu’il faut recommencer à l’heure où l’on termine,
Et que, la ville prise, on échoue au donjon.
Mais qu’importe ! es-tu pas le grand aigle ?

— Un pigeon,
Un moineau, dit Eustache, un pinson dans la haie !
Roi, je me sauve au nid. Mes gens veulent leur paye ;
Or, je n’ai pas le sou ; sur ce, pas un garçon
Qui me fasse crédit d’un coup d’estramaçon ;
Leurs yeux me donneront à peine une étincelle
Par sequin qu’ils verront sortir de l’escarcelle.
Tas de gueux ! Quant à moi, je suis très-ennuyé ;
Mon vieux poing tout sanglant n’est jamais essuyé ;
Je suis moulu. Car, sire, on s’échine à la guerre ;
On arrive à haïr ce qu’on aimait naguère,
Le danger qu’on voyait tout rose, on le voit noir ;
On s’use, on se disloque, on finit par avoir
La goutte aux reins, l’entorse aux pieds, aux mains l’ampoule,
Si bien, qu’étant parti vautour, on revient poule.
Je désire un bonnet de nuit. Foin du cimier !
J’ai tant de gloire, ô roi, que j’aspire au fumier. »

Le bon cheval du roi frappait du pied la terre
Comme s’il comprenait ; sur le mont solitaire
Les nuages passaient. Gérard de Roussillon
Était à quelques pas avec son bataillon ;
Charlemagne en riant vint à lui.

« Vaillant homme,
Vous êtes dur et fort comme un Romain de Rome ;
Vous empoignez le pieu sans regarder aux clous ;
Gentilhomme de bien, cette ville est à vous ! »

Gérard de Roussillon regarda d’un air sombre
Son vieux gilet de fer rouillé, le petit nombre
De ses soldats marchant tristement devant eux,
Sa bannière trouée et son cheval boiteux.

« Tu rêves, dit le roi, comme un clerc en Sorbonne.
Faut-il donc tant songer pour accepter Narbonne ?

— Roi, dit Gérard, merci, j’ai des terres ailleurs. »

Voilà comme parlaient tous ces fiers batailleurs
Pendant que les torrents mugissaient sous les chênes.

L’empereur fit le tour de tous ses capitaines ;
Il appela les plus hardis, les plus fougueux,
Eudes, roi de Bourgogne, Albert de Périgueux,
Samo, que la légende aujourd’hui divinise,
Garin, qui, se trouvant un beau jour à Venise,
Emporta sur son dos le lion de Saint-Marc,
Ernaut de Beauléande, Ogier de Danemark,
Roger enfin, grande âme au péril toujours prête.

Ils refusèrent tous.

Alors, levant la tête,
Se dressant tout debout sur ses grands étriers,
Tirant sa large épée aux éclairs meurtriers,
Avec un âpre accent plein de sourdes huées,
Pâle, effrayant, pareil à l’aigle des nuées,
Terrassant du regard son camp épouvanté,
L’invincible empereur s’écria : « Lâcheté !
Ô comtes palatins tombés dans ces vallées,
Ô géants qu’on voyait debout dans les mêlées,
Devant qui Satan même aurait crié merci,
Olivier et Roland, que n’êtes-vous ici !
Si vous étiez vivants, vous prendriez Narbonne,
Paladins ! vous, du moins, votre épée était bonne,
Votre cœur était haut, vous ne marchandiez pas !
Vous alliez en avant sans compter tous vos pas !
Ô compagnons couchés dans la tombe profonde,
Si vous étiez vivants, nous prendrions le monde !
Grand Dieu ! que voulez-vous que je fasse à présent ?
Mes yeux cherchent en vain un brave au cœur puissant,
.
Et vont, tout effrayés de nos immenses tâches,
De ceux-là qui sont morts à ceux-ci qui sont lâches !
Je ne sais point comment on porte des affronts !
Je les jette à mes pieds, je n’en veux pas ! — Barons,
Vous qui m’avez suivi jusqu’à cette montagne,
Normands, Lorrains, marquis des marches d’Allemagne,
Poitevins, Bourguignons, gens du pays Pisan,
Bretons, Picards, Flamands, Français, allez-vous-en !
Guerriers, allez-vous-en d’auprès de ma personne,
Des camps où l’on entend mon noir clairon qui sonne,
Rentrez dans vos logis, allez-vous-en chez vous,
Allez-vous-en d’ici, car je vous chasse tous !
Je ne veux plus de vous ! Retournez chez vos femmes !
Allez vivre cachés, prudents, contents, infâmes !
C’est ainsi qu’on arrive à l’âge d’un aïeul.
Pour moi, j’assiégerai Narbonne à moi tout seul.
Je reste ici, rempli de joie et d’espérance !
Et, quand vous serez tous dans notre douce France,
Ô vainqueurs des Saxons et des Aragonais !
Quand vous vous chaufferez les pieds à vos chenets,
Tournant le dos aux jours de guerres et d’alarmes,
Si l’on vous dit, songeant à tous vos grands faits d’armes
Qui remplirent longtemps la terre de terreur :
« Mais où donc avez-vous quitté votre empereur ? »
Vous répondrez, baissant les yeux vers la muraille :
« Nous nous sommes enfuis le jour d’une bataille,
» Si vite et si tremblants et d’un pas si pressé
» Que nous ne savons plus où nous l’avons laissé ! »
Ainsi Charles de France appelé Charlemagne,
Exarque de Ravenne, empereur d’Allemagne,
Parlait dans la montagne avec sa grande voix ;
Et les pâtres lointains, épars au fond des bois,
Croyaient en l’entendant que c’était le tonnerre.

Les barons consternés fixaient leurs yeux à terre.
Soudain, comme chacun demeurait interdit,
Un jeune homme bien fait sortit des rangs, et dit :

« Que monsieur saint Denis garde le roi de France ! »

L’empereur fut surpris de ce ton d’assurance.

Il regarda celui qui s’avançait, et vit,
Comme le roi Saül lorsque apparut David,
Une espèce d’enfant au teint rose, aux mains blanches,
Que d’abord les soudards dont l’estoc bat les hanches
Prirent pour une fille habillée en garçon,
Doux, frêle, confiant, serein, sans écusson
Et sans panache, ayant, sous ses habits de serge,
L’air grave d’un gendarme et l’air froid d’une vierge.

« Toi, que veux-tu, dit Charle, et qu’est-ce qui t’émeut ?

— Je viens vous demander ce dont pas un ne veut :
L’honneur d’être, ô mon roi, si Dieu ne m’abandonne,
L’homme dont on dira : « C’est lui qui prit Narbonne. »

L’enfant parlait ainsi d’un air de loyauté,
Regardant tout le monde avec simplicité.

Le Gantois, dont le front se relevait très vite,
Se mit à rire et dit aux reîtres de sa suite :
« Hé ! c’est Aymerillot, le petit compagnon !

— Aymerillot, reprit le roi, dis-nous ton nom.

— Aymery. Je suis pauvre autant qu’un pauvre moine ;
J’ai vingt ans, je n’ai point de paille et point d’avoine,
Je sais lire en latin, et je suis bachelier.
Voilà tout, sire. Il plut au sort de m’oublier
Lorsqu’il distribua les fiefs héréditaires.
Deux liards couvriraient fort bien toutes mes terres,
Mais tout le grand ciel bleu n’emplirait pas mon cœur.
J’entrerai dans Narbonne et je serai vainqueur.
Après, je châtierai les railleurs, s’il en reste. »

Charles, plus rayonnant que l’archange céleste,
S’écria :

« Tu seras, pour ce propos hautain,
Aymery de Narbonne et comte palatin,
Et l’on te parlera d’une façon civile.
Va, fils ! »

Le lendemain Aymery prit la ville.

da: www.librivox.org
Pubblico Dominio

A Carlos de Soussens – Evaristo Carriego

Caballero de Friburgo, de un castillo de aventuras
cuyas águilas audaces remontaron el Ideal,
soñadoras de los nidos de las líricas futuras,
la pupila al Sol abierta, coronando las alturas,
en el vuelo de armonías de una musa: la orquestal.
Visionario de un ensueño que inspiró un vino divino,
melancólicas vendimias de las uvas de tu Abril
tú también tendrás un Murget, y verá el Barrio Latino
perpetuarse tu bohemia, milagroso peregrino,
compañero de prisiones en la Torre de marfil

Que se cumpla, por tu gloria, la promesa de Darío,
al decirte de una estatua sobre firme pedestal,
que relinchen tus corceles los clarines de su brío,
que la virgen del sudario no desole con su frío
el jardín de poesía de un eterno Floreal.

En las misas de tu credo, más cordiales, más inquietas,
que te canten y consagren fugitivo de Verlaine,
que te nombren compasivas las Mimís y las Musetas,
y relaten conmovidos sus pintores y poetas
cuando entrabas predicando por tu azul Jerusalén

Que tus pálidas princesas de inefables corazones,
lleven lirios de tus rimas a un olímpico París
con las hostias fraternales de tus suaves comuniones
que el orfebre de los triunfos en tus líricos blasones,
grabe todos tus laureles con olivo y flor de lis.

¡Ya serás, en el recuerdo, cuando seas un pasado,
como aquel de la leyenda que tus éxtasis meció,
ya serás, para in eternum, de algún bronce perpetuado,
como guardan tus memorias infantiles, por sagrado,
aquel beso con que Hugo tu niñez acarició!

Jean Tellier – L’anniversaire de Victor Hugo

Avez-vous remarqué dans quel silence, et j’oserai dire dans quelle indifférence on l’a célébré cette année ? La Comédie-Française a donné Ruy Blas et Hernani. On n’a guère fait de réflexions. Ç’a été tout. L’année dernière, nous avions eu du moins un article de M. Jules Lemaître, qui avait fait tapage, et même scandale. Cette année, on n’attaque même plus le vieux poète : on l’oublie ; et M. Lemaître comme les autres.
…continue reading Jean Tellier – L’anniversaire de Victor Hugo

Jean Tellier – Le culte de Victor Hugo

Vous savez qu’on a aménagé en musée la maison de Hugo. Et, tous, tant que nous sommes, on nous prie d’apporter ce que nous pourrions avoir de documents propres à établir « la biographie, la bibliographie et l’iconographie du grand écrivain ». O me dit qu’un perruquier a apporté une mèche de cheveux blancs, qu’il avait conservée. Il aura considéré que cet objet pouvait servir à la biographie du poète, en nous apprenant qu’il atteignit un âge avancé, et à son iconographie aussi, en nous prouvant que, dans sa vieillesse, il avait conservé des cheveux. On trouvera dans la maison sacrée beaucoup d’autres reliques précieuses. Et les étrangers qui la visiteront ne pourront être qu’édifiés de notre piété littéraire.
…continue reading Jean Tellier – Le culte de Victor Hugo

Jean Tellier – Un parodiste de Victor Hugo

Avez-vous, je ne dis pas lu, mais seulement ouvert, le recueil d’articles de défunt M. Caro qu’on vient de publier sous le titre de Poètes et Romanciers ? Si oui, vous y aurez aperçu des pages sur les Contemplations, qui sont bien étranges. Etranges pour moi, du moins, car les jugements n’y diffèrent guère de ceux qui sont de mode à présent, et, normaliens ou décadents, nos jeunes n’en seront nullement effarouchés. Pour M. Caro, les Contemplations sont une déception. Les satyres qu’on y trouve sont « grotesquement furibondes », les pièces philosophiques, absurdes ; des pièces d’amour, on pourrait applaudir une ou deux, si ces riens « étaient signés Parny, ou même Béranger ». Au reste le style est partout « étrange ; et pour les appositions de substantifs qui se rencontrent çà et là dans le livre (cheval aurore, gibet misère) et qui sont comme des raccourcis violents de comparaisons, « ces unions font rougir la langue française ». Mais le mot décisif est celui-ci :
…continue reading Jean Tellier – Un parodiste de Victor Hugo

Victor Hugo – Mes Fils

I

Un homme se marie jeune ; sa femme et lui ont à eux deux trente-sept ans. Après avoir été riche dans son enfance, il est devenu pauvre dans sa jeunesse ; il a habité des palais de passage, à présent il est presque dans un grenier. Son père a été un vainqueur de l’Europe et est maintenant un brigand de la Loire. Chute, ruine, pauvreté. Cet homme, qui a vingt ans, trouve cela tout simple, et travaille. Travailler, cela fait qu’on aime ; aimer, cela fait qu’on se marie. L’amour et le travail, les deux meilleurs points de départ pour la famille ; il lui en vient une. Le voilà avec des enfants. Il prend au sérieux toute cette aurore. La mère nourrit l’enfant, le père nourrit la mère. Plus de bonheur demande plus de travail. Il passait les jours à la besogne, il y passera les nuits. Qu’est-ce qu’il fait ? peu importe. Un travail quelconque.
…continue reading Victor Hugo – Mes Fils

Victor Hugo – A un traducteur d’Homère

Les grands poëtes sont comme les grandes montagnes, ils ont beaucoup d’échos. Leurs chants sont répétés dans toutes les langues, parce que leurs noms se trouvent dans toutes les bouches. Homère a dû, plus que tout autre, à son immense renommée le privilège ou le malheur d’une foule d’interprètes. Chez tous les peuples, d’impuissants copistes et d’insipides traducteurs ont défiguré ses poëmes; et depuis Accius Labeo, qui s’écriait:

    Crudum manduces Priamum Priamique puellos;
«Mange tout crus Priam et ses enfants»;

jusqu’à ce brave contemporain de Marot qui faisait dire au chantre d’Achille:

    Lors, face à face, on vit ces deux grands ducs
Piteusement sur la terre étendus;

depuis le siècle du grammairien Zoïle jusqu’à nos jours, il est impossible de calculer le nombre des pygmées qui ont tour à tour essayé de soulever la massue d’Hercule.

Croyez-moi, ne vous mêlez pas à ces nains. Votre traduction est encore en portefeuille; vous êtes bien heureux d’être à temps pour la brûler.

Une traduction d’Homère en vers français! c’est monstrueux et insoutenable, monsieur. Je vous affirme, en toute conscience, que je suis indigné de votre traduction.

Je ne la lirai certes pas. Je veux en être quitte pour la peur. Je déclare qu’une traduction en vers de n’importe qui, par n’importe qui, me semble chose absurde, impossible et chimérique. Et j’en sais quelque chose, moi, qui ai rimé en français (ce que j’ai caché soigneusement jusqu’à ce jour) quatre ou cinq mille vers d’Horace, de Lucain et de Virgile; moi, qui sais tout ce qui se perd d’un hexamètre qu’on transvase dans un alexandrin.

Mais Homère, monsieur! traduire Homère!

Savez-vous bien que la seule simplicité d’Homère a, de tout temps, été l’écueil des traducteurs? Madame Dacier l’a changée en platitude; Lamotte-Houdard, en sécheresse; Bitaubé, en fadaise. François Porto dit qu’il faudrait être un second Homère pour louer dignement le premier. Qui faudrait-il donc être pour le traduire?

Victor Hugo – Sur André Chenier

1819.

Un livre de poésie vient de paraître, et, quoique l’auteur soit mort, les critiques pleuvent. Peu d’ouvrages ont été plus rudement traités par les connaisseurs que ce livre. Il ne s’agit pas cependant de torturer un vivant, de décourager un jeune homme, d’éteindre un talent naissant, de tuer un avenir, de ternir une aurore. Non, cette fois, la critique, chose étrange, s’acharne sur un cercueil! Pourquoi? En voici la raison en deux mots: c’est que c’est bien un poëte mort, il est vrai, mais c’est aussi une poésie nouvelle qui vient de naître. Le tombeau du poëte n’obtient pas grâce pour le berceau de sa muse.

Pour nous, nous laisserons à d’autres le triste courage de triompher de ce jeune lion arrêté au milieu de ses forces. Qu’on invective ce style incorrect et parfois barbare, ces idées vagues et incohérentes, cette effervescence d’imagination, rêves tumultueux du talent qui s’éveille; cette manie de mutiler la phrase, et, pour ainsi dire, de la tailler à la grecque; les mots dérivés des langues anciennes employés dans toute l’étendue de leur acception maternelle; des coupes bizarres, etc. Chacun de ces défauts du poëte est peut-être le germe d’un perfectionnement pour la poésie. En tout cas, ces défauts ne sont point dangereux, et il s’agit de rendre justice à un homme qui n’a point joui de sa gloire. Qui osera lui reprocher ses imperfections lorsque la hache révolutionnaire repose encore toute sanglante au milieu de ses travaux inachevés?

Si d’ailleurs l’on vient à considérer quel fut celui dont nous recueillons aujourd’hui l’héritage, nous ne pensons pas que le sourire effleure facilement les lèvres. On verra ce jeune homme, d’un caractère noble et modeste, enclin à toutes les douces affections de l’âme, ami de l’étude, enthousiaste de la nature. En ce même temps, la révolution est imminente, la renaissance des siècles antiques est proclamée, Chénier devait être trompé, il le fut. Jeunes gens, qui de nous n’aurait point voulu l’être? Il suit le fantôme, il se mêle à tout ce peuple qui marche avec une ivresse délirante par le chemin des abîmes. Plus tard on ouvrit les yeux, les hommes égarés tournèrent la tête, il n’était plus temps pour revenir en arrière, il était encore temps pour mourir avec honneur. Plus heureux que son frère, Chénier vint désavouer son siècle sur l’échafaud.

Il s’était présenté pour défendre Louis XVI, et, quand le martyr fut envoyé au ciel, il rédigea cette lettre par laquelle la dernière ressource de l’appel au peuple fut en vain offerte à la conscience des bourreaux.

Cet homme si digne de sympathie n’eut pas le temps de devenir un poëte parfait; mais, en parcourant les fragments qu’il nous a laissés, on rencontre des détails qui font oublier tout ce qui lui manque. Nous allons en signaler quelques-uns. Voyons d’abord le tableau de Thésée tuant un centaure:

                               Il va fendre sa tête;
Soudain le fils d’Égée, invincible, sanglant,
L’aperçoit, à l’autel prend un chêne brûlant,
Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible,
S’élance, va saisir sa chevelure horrible,
L’entraîne, et quand sa bouche ouverte avec effort
Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort.

Ce morceau présente ce qui constitue l’originalité des poëtes anciens, la trivialité dans la grandeur. D’ailleurs, l’action est vive, toutes les circonstances sont bien saisies et les épithètes sont pittoresques. Que lui manquer-t-il? Une coupe élégante? Nous préférons cependant une pareille «barbarie» à ces vers qui n’ont d’autre mérite qu’une irréprochable médiocrité.

Il y a dans Ovide:

                               Nec dicere Rhaetus
Plura sinit, rutilasque ferox per aperta loquentis
Condidit ora viri, perque os in pectore flammas.

C’est ainsi que Chénier imite. En maître. Il avait dit des serviles imitateurs:

La nuit vient, le corps reste, et son ombre s’enfuit.

Voyez encore ces vers de l’apothéose d’Hercule:

                         Il monte, sous ses pieds
Étend du vieux lion la dépouille héroïque,
Et, l’oeil au ciel, la main sur la massue antique,
Attend sa récompense et l’heure d’être un dieu.
Le vent souffle et mugit, le bûcher tout en feu
Brille autour du héros, et la flamme rapide
Porte aux palais divins l’âme du grand Alcide.

Nous préférons cette image à celle d’Ovide, qui peint Hercule étendu sur son bûcher, avec un visage aussi calme que s’il était couché sur le lit des festins. Remarquons seulement que l’image d’Ovide est païenne, celle d’André de Chénier est chrétienne.

Veut-on maintenant des vers bien faits, des vers où brille le mérite de la difficulté vaincue? tournons la page, car, pour citer, on n’a guère que l’embarras du choix:

    Toujours ce souvenir m’attendrit et me touche,
Quand, lui-même, appliquant la flûte sur ma bouche,
Riant et m’asseyant près de lui, sur son coeur,
M’appelait son rival et déjà son vainqueur;
Il façonnait ma lèvre inhabile et peu sûre
A souffler une haleine harmonieuse et pure,
Et ses savantes mains, prenant mes jeunes doigts,
Les levaient, les baissaient, recommençaient vingt fois,
Leur enseignant ainsi, quoique faibles encore,
A fermer tour à tour les trous du buis sonore.

Veut-on des images gracieuses?

    J’étais un faible enfant, qu’elle était grande et belle;
Elle me souriait et m’appelait près d’elle;
Debout sur ses genoux, mon innocente main
Parcourait ses cheveux, son visage, son sein;
Et sa main, quelquefois aimable et caressante,
Feignait de châtier mon enfance imprudente.
C’est devant ses amants, auprès d’elle confus,
Que la fière beauté me caressait le plus.
Que de fois (mais, hélas! que sent-on à cet âge?)
Que de fois ses baisers ont pressé mon visage!
Et les bergers disaient, me voyant triomphant:
Oh! que de biens perdus! O trop heureux enfant!

Les idylles de Chénier sont la partie la moins travaillée de ses ouvrages, et cependant nous connaissons peu de poëmes dans la langue française dont la lecture soit plus attachante; cela tient à cette vérité de détails, à cette abondance d’images qui caractérisent la poésie antique. On a observé que telle églogue de Virgile pourrait fournir des sujets à toute une galerie de tableaux.

Mais c’est surtout dans l’élégie qu’éclate le talent d’André de Chénier. C’est là qu’il est original, c’est là qu’il laisse tous ses rivaux en arrière. Peut-être l’habitude de l’antiquité nous égare, peut-être avons-nous lu avec trop de complaisance les premiers essais d’un poëte malheureux; cependant nous osons croire, et nous ne craignons pas de le dire, que, malgré tous ses défauts, André de Chénier sera regardé parmi nous comme le père et le modèle de la véritable élégie. C’est ici qu’on est saisi d’un profond regret, en voyant combien ce jeune talent marchait déjà de lui-même vers un perfectionnement rapide. En effet, élevé au milieu des muses antiques, il ne lui manquait que la familiarité de sa langue; d’ailleurs, il n’était dépourvu ni de sens ni de lecture, et encore moins de ce goût qui n’est que l’instinct du vrai beau. Aussi voit-on ses défauts faire rapidement place à des beautés hardies, et, s’il se débarrasse encore quelquefois des entraves grammaticales, ce n’est plus guère qu’à la manière de La Fontaine, pour donner à son style plus de mouvement, de grâce et d’énergie. Nous citerons ces vers:

    Et c’est Glycère, amis, chez qui la table est prête!
Et la belle Amélie est aussi de la fête!
Et Rose, qui jamais ne lasse les désirs,
Et dont la danse molle aiguillonne aux plaisirs!

    J’y consens, avec vous je suis prêt à m’y rendre,
Allons! Mais si Camille, ô dieux! vient à l’apprendre!
Quel orage suivra ce banquet tant vanté,
S’il faut qu’à son oreille un mot en soit porté!
Oh! vous ne savez pas jusqu’où va son empire.
Si j’ai loué des yeux, une bouche, un sourire,
Ou si, près d’une belle assis en un repas,
Nos lèvres en riant ont murmuré tout bas,
Elle a tout vu. Bientôt cris, reproches, injure,
Un mot, un geste, un rien, tout était un parjure.
«Chacun, pour cette belle avait vu mes égards;
«Je lui parlais des yeux, je cherchais ses regards.»
Et puis des pleurs, des pleurs… que Memnon sur sa cendre
A sa mère immortelle en a moins fait répandre!
Que dis-je? sa colère ose en venir aux coups…

Et ceux-ci, où éclatent, à un égal degré, la variété des coupes et la vivacité des tournures:

    Une amante moins belle aime mieux, et du moins,
Humble et timide, à plaire elle est pleine de soins;
Elle est tendre, elle a peur de pleurer votre absence;
Fidèle, peu d’amants attaquent sa constance;
Et son égale humeur, sa facile gaîté,
L’habitude, à son front tiennent lieu de beauté.
Mais celle qui partout fait conquête nouvelle,
Celle qu’on ne voit point sans dire: Qu’elle est belle!
Insulte en son triomphe aux soupirs de l’amour.
Souveraine au milieu d’une tremblante cour,
Dans son léger caprice inégale et soudaine,
Tendre et bonne aujourd’hui, demain froide et hautaine,
Si quelqu’un se dérobe à ses enchantements,
Qu’est-ce enfin qu’un de moins dans un peuple d’amants?
On brigue ses regards, elle s’aime et s’admire,
Et ne connaît d’amour que celui qu’elle inspire.

En général, quelle que soit l’inégalité du style de Chénier, il est peu de pages dans lesquelles on ne rencontre des images pareilles à celle-ci:

    Oh! si tu la voyais, cette belle coupable,
Rougir, et s’accuser, et se justifier,
Sans implorer sa grâce et sans s’humilier!
Pourtant, de l’obtenir doucement inquiète,
Et, les cheveux épars, immobile, muette,
Les bras, la gorge nue, en un mol abandon,
Tourner sur toi des yeux qui demandent pardon,
Crois qu’abjurant soudain le reproche farouche,
Tes baisers porteraient le pardon sur sa bouche!

Voici encore un morceau d’un genre différent, aussi énergique que celui-là est gracieux. On croirait lire des vers de quelqu’un de nos vieux poëtes:

    Souvent las d’être esclave et de boire la lie
De ce calice amer que l’on nomme la vie,
Las du mépris des sots qui suit la pauvreté,
Je regarde la tombe, asile souhaité!
Je souris à la mort volontaire et prochaine.
Je me prie en pleurant d’oser rompre ma chaîne.
Le fer libérateur qui percerait mon sein
Déjà frappe mes yeux et frémit sous ma main;
Et puis mon coeur s’écoute et s’ouvre à la faiblesse;
Mes parents, mes amis, l’avenir, ma jeunesse,
Mes écrits imparfaits; car, à ses propres yeux,
L’homme sait se cacher d’un voile spécieux…
A quelque noir destin qu’elle soit asservie,
D’une étreinte invincible il embrasse la vie,
Et va chercher bien loin, plutôt que de mourir,
Quelque prétexte ami de vivre et de souffrir.
Il a souffert, il souffre, aveugle d’espérance,
Il se traîne au tombeau de souffrance en souffrance,
Et la mort, de nos maux ce remède si doux,
Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous!

Il est hors de doute que si Chénier avait vécu, il se serait placé un jour au rang des premiers poëtes lyriques. Jusque dans ses essais informes on trouve déjà tout le mérite du genre, la verve, l’entraînement, et cette fierté d’idées d’un homme qui pense par lui-même; d’ailleurs, partout la même flexibilité de style; là des images gracieuses, ici des détails rendus avec la plus énergique trivialité. Ses odes à la manière antique, écrites en latin, seraient citées comme des modèles d’élévation et d’énergie; encore, toutes latines qu’elles sont, il n’est point rare d’y trouver des strophes dont aucun poëte français ne désavouerait la teinte ferme et originale.

            Vain espoir! inutile soin!
Ramper est des humains l’ambition commune;
C’est leur plaisir, c’est leur besoin.
Voir fatigue leurs yeux, juger les importune.
Ils laissent juger la fortune,
Qui fait juste celui qu’elle fait tout-puissant.
Ce n’est point la vertu, c’est la seule victoire
Qui donne et l’honneur et la gloire.
Teint du sang des vaincus, tout glaive est innocent.

Et plus loin:

    C’est bien. Fais-toi justice, ô peuple souverain!
Dit cette cour lâche et hardie.
Ils avaient dit: C’est bien, quand, la lyre à la main,
L’incestueux chanteur, ivre de sang romain,
Applaudissait à l’incendie.

Il n’y aura point d’opinion mixte sur André de Chénier. Il faut jeter le livre ou se résoudre à le relire souvent; ses vers ne veulent pas être jugés, mais sentis. Ils survivront à bien d’autres qui aujourd’hui paraissent meilleurs. Peut-être, comme le disait naïvement La Harpe, peut-être parce qu’ils renferment en effet quelque chose. En général, en lisant Chénier, substituez aux termes qui vous choquent leurs équivalents latins, il sera rare que vous ne rencontriez pas de beaux vers. D’ailleurs, vous trouverez dans Chénier la manière franche et large des anciens; rarement de vaines antithèses, plus souvent des pensées nouvelles, des peintures vivantes, partout l’empreinte de cette sensibilité profonde sans laquelle il n’est point de génie, et qui est peut-être le génie elle-même. Qu’est-ce, en effet, qu’un poëte? Un homme qui sent fortement, exprimant ses sensations dans une langue expressive. La poésie, ce n’est presque que sentiment.

Il y a déjà dans la nouvelle génération née avec ce siècle des commencements de grands poëtes.

Attendez quelques années encore.

Les fils des dents du dragon n’avaient pas besoin d’être entièrement sortis de la terre pour qu’on reconnût en eux des guerriers; et, lorsque vous aviez vu seulement les gantelets d’Érix, vous pouviez juger les forces de l’athlète.

Victor Hugo – Satiriques et moralistes

Celui qui, tourmenté du généreux démon de la satire, prétend dire des vérités dures à son siècle, doit, pour mieux terrasser le vice, attaquer en face l’homme vicieux; pour le flétrir, il doit le nommer; mais il ne peut acquérir ce droit qu’en se nommant lui-même. De cette manière il s’assure en quelque sorte la victoire; car, plus son ennemi est puissant, plus il se montre courageux, lui, et la puissance recule toujours devant le courage. D’ailleurs, la vérité veut être dite à haute voix, et une médisance anonyme est peut-être plus honteuse qu’une calomnie signée. Il n’en est pas de même du moraliste paisible qui ne se mêle dans la société que pour en observer en silence les ridicules et les travers, le tout à l’avantage de l’humanité. S’il examine les individus en particulier, il ne critique que l’espèce en général. L’étude à laquelle il se livre est donc absolument innocente, puisqu’il cherche à guérir tout le monde sans blesser personne. Cependant pour remplir avec fruit son utile fonction, sa première précaution doit être de garder l’incognito. Quelque bonne opinion que nous ayons de nous-mêmes, il y a toujours en nous une certaine conscience qui nous fait considérer comme hostile la démarche de tout homme qui vient scruter notre caractère. Cette conscience est celle de

L’endroit que l’on sent faible et qu’on veut se cacher.

Aussi, si nous sommes forcés de vivre avec celui que nous regarderons comme un importun surveillant, nous envelopperons nos actions d’un voile de dissimulation, et il perdra toutes ses peines. Si, au contraire, nous pouvons l’éviter, nous le ferons fuir de tout le monde, en le dénonçant comme un fâcheux. Le philosophe observateur, à la manière des acteurs anciens, ne peut remplir son rôle s’il ne porte un masque. Nous recevrons fort mal le maladroit qui nous dira: Je viens compter vos défauts et étudier vos vices. Il faut, comme dit Horace, qu’il mette du foin à ses cornes, autrement nous crierons tous haro! Et celui qui se charge d’exploiter le domaine du ridicule, toujours si vaste en France, doit se glisser plutôt que se présenter dans la société, remarquer tout sans se faire remarquer lui-même, et ne jamais oublier ce vers de Mahomet:

Mon empire est détruit si l’homme est reconnu.

Il ne faut pas juger Voltaire sur ses comédies, Boileau sur ses odes pindariques, ou Rousseau sur ses allégories marotiques. Le critique ne doit pas s’emparer méchamment des faiblesses que présentent souvent les plus beaux talents, de même que l’histoire ne doit point abuser des petitesses qui se rencontrent dans presque tous les grands caractères. Louis XIV se serait cru déshonoré si son valet de chambre l’eût vu sans perruque; Turenne, seul dans l’obscurité, tremblait comme un enfant; et l’on sait que César avait peur de verser en montant sur son char de triomphe.

En 1676, Corneille, l’homme que les siècles n’oublieront pas, était oublié de ses contemporains, lorsque Louis XIV fit représenter à Versailles plusieurs de ses tragédies. Ce souvenir du roi excita la reconnaissance du grand homme, la veine de Corneille se ranima, et le dernier cri de joie du vieillard fut peut-être un des plus beaux chants du poëte,

    Est-il vrai, grand monarque, et puis-je me vanter
Que tu prennes plaisir à me ressusciter?
Qu’au bout de quarante ans, Cinna, Pompée, Horace,
Reviennent à la mode et retrouvent leur place,
Et que l’heureux brillant de mes jeunes rivaux
N’ôte point leur vieux lustre à mes premiers travaux?

    Tel Sophocle à cent ans charmait encore Athènes,
Tel bouillonnait encor son vieux sang dans ses veines,
Diraient-ils à l’envi, lorsque Oedipe aux abois
De ses juges pour lui gagna toutes les voix.
Je n’irai pas si loin, et, si mes quinze lustres
Font encor quelque peine aux modernes illustres,
S’il en est de fâcheux jusqu’à s’en chagriner,
Je n’aurai pas longtemps à les importuner.
Quoi que je m’en promette, ils n’en ont rien à craindre
C’est le dernier éclat d’un feu prêt à s’éteindre;
Au moment d’expirer il tâche d’éblouir,
Et ne frappe les yeux que pour s’évanouir.

Ces vers m’ont toujours profondément ému. Corneille, aigri par l’envie, rebuté par l’indifférence, y laisse entrevoir toute la fière mélancolie de sa grande âme. Il sentait sa force, et il n’en était que plus amer pour lui de se voir méconnu. Ce mâle génie avait reçu à un haut degré de la nature la conscience de lui-même. Qu’on juge cependant à quel point les attaques réitérées de ses Zoïles durent influer sur ses idées pour l’amener à dire avec une sorte de conviction:

    Sed neque Godaeis accedat musa tropaeis,
Nec Capellanum fas mihi velle sequi.

De pareils vers, écrits sérieusement par Corneille, sont une bien sanglante épigramme contre son siècle.

Victor Hugo à ses concitoyens

Mes concitoyens,

Je réponds à l’appel des soixante mille électeurs qui m’ont spontanément honoré de leurs suffrages aux élections de la Seine. Je me présente à votre libre choix.

Dans la situation politique telle qu’elle est, on me demande toute ma pensée. La voici:

Deux républiques sont possibles.

L’une abattra le drapeau tricolore sous le drapeau rouge, fera des gros sous avec la colonne, jettera bas la statue de Napoléon et dressera la statue de Marat, détruira l’institut, l’école polytechnique et la légion d’honneur, ajoutera à l’auguste devise: Liberté, Égalité, Fraternité, l’option sinistre: ou la Mort; fera banqueroute, ruinera les riches sans enrichir les pauvres, anéantira le crédit, qui est la fortune de tous, et le travail, qui est le pain de chacun, abolira la propriété et la famille, promènera des têtes sur des piques, remplira les prisons par le soupçon et les videra par le massacre, mettra l’Europe en feu et la civilisation en cendre, fera de la France la patrie des ténèbres, égorgera la liberté, étouffera les arts, décapitera la pensée, niera Dieu; remettra en mouvement ces deux, machines fatales qui ne vont pas l’une sans l’autre, la planche aux assignats et la bascule de la guillotine; en un mot, fera froidement ce que les hommes de 93 ont fait ardemment, et, après l’horrible dans le grand que nos pères ont vu, nous montrera le monstrueux dans le petit.

L’autre sera la sainte communion de tous les français dès à présent, et de tous les peuples un jour, dans le principe démocratique; fondera une liberté sans usurpations et sans violences, une égalité qui admettra la croissance naturelle de chacun, une fraternité, non de moines dans un couvent, mais d’hommes libres; donnera à tous l’enseignement comme le soleil donne la lumière, gratuitement; introduira la clémence dans la loi pénale et la conciliation dans la loi civile; multipliera les chemins de fer, reboisera une partie du territoire, en défrichera une autre, décuplera la valeur du sol; partira de ce principe qu’il faut que tout homme commence par le travail et finisse par la propriété, assurera en conséquence la propriété comme la représentation du travail accompli, et le travail comme l’élément de la propriété future; respectera l’héritage, qui n’est autre chose que la main du père tendue aux enfants à travers le mur du tombeau; combinera pacifiquement, pour résoudre le glorieux problème du bien-être universel, les accroissements continus de l’industrie, de la science, de l’art et de la pensée; poursuivra, sans quitter terre pourtant et sans sortir du possible et du vrai, la réalisation sereine de tous les grands rêves des sages; bâtira le pouvoir sur la même base que la liberté, c’est-à-dire sur le droit; subordonnera la force à l’intelligence; dissoudra l’émeute et la guerre, ces deux formes de la barbarie; fera de l’ordre la loi des citoyens, et de la paix la loi des nations; vivra et rayonnera; grandira la France, conquerra le monde; sera, en un mot, le majestueux embrassement du genre humain sous le regard de Dieu satisfait.

De ces deux républiques, celle-ci s’appelle la civilisation, celle-là s’appelle la terreur. Je suis prêt à dévouer ma vie pour établir l’une et empêcher l’autre.

Victor Hugo – A ma fille

O mon enfant, tu vois, je me soumets.

Fais comme moi: vis du monde éloignée;

Heureuse? non; triomphante? jamais.

–Résignée!–
Sois bonne et douce, et lève un front pieux.

Comme le jour dans les cieux met sa flamme,

Toi, mon enfant, dans l’azur de tes yeux

Mets ton âme!
Nul n’est heureux et nul n’est triomphant.

L’heure est pour tous une chose incomplète;

L’heure est une ombre, et notre vie, enfant,

En est faite.
Oui, de leur sort tous les hommes sont las.

Pour être heureux, à tous,–destin morose!–

Tout a manqué. Tout, c’est-à-dire, hélas!

Peu de chose.
Ce peu de chose est ce que, pour sa part,

Dans l’univers chacun cherche et désire:

Un mot, un nom, un peu d’or, un regard,

Un sourire!
La gaîté manque au grand roi sans amours;

La goutte d’eau manque au désert immense.

L’homme est un puits où le vide toujours

Recommence.
Vois ces penseurs que nous divinisons,

Vois ces héros dont les fronts nous dominent,

Noms dont toujours nos sombres horizons

S’illuminent!
Après avoir, comme fait un flambeau,

Ébloui tout de leurs rayons sans nombre,

Ils sont allés chercher dans le tombeau

Un peu d’ombre.
Le ciel, qui sait nos maux et nos douleurs,

Prend en pitié nos jours vains et sonores.

Chaque matin, il baigne de ses pleurs

Nos aurores.
Dieu nous éclaire, à chacun de nos pas,

Sur ce qu’il est et sur ce que nous sommes;

Une loi sort des choses d’ici-bas,

Et des hommes!
Cette loi sainte, il faut s’y conformer.

Et la voici, toute âme y peut atteindre:

Ne rien haïr, mon enfant; tout aimer,

Ou tout plaindre!
Paris, octobre 1842.

Victor Hugo – Le Pape Pie IX

13 janvier 1848.

Messieurs,

Les années 1846 et 1847 ont vu se produire un événement considérable.

Il y a, à l’heure où nous parlons, sur le trône de saint Pierre un homme, un pape, qui a subitement aboli toutes les haines, toutes les défiances, je dirais presque toutes les hérésies et tous les schismes; qui s’est fait admirer à la fois, j’adopte sur ce point pleinement les paroles de notre noble et éloquent collègue M. le comte de Montalembert, qui s’est fait admirer à la fois, non seulement des populations qui vivent dans l’église romaine, mais de l’Angleterre non catholique, mais de la Turquie non chrétienne, qui a fait faire, enfin, en un jour, pourrait-on dire, un pas à la civilisation humaine. Et cela comment? De la façon la plus calme, la plus simple et la plus grande, en communiant publiquement, lui pape, avec les idées des peuples, avec les idées d’émancipation et de fraternité. Contrat auguste; utile et admirable alliance de l’autorité et de la liberté, de l’autorité sans laquelle il n’y a pas de société, de la liberté sans laquelle il n’y a pas de nation. (Mouvement.)

Messieurs les pairs, ceci est digne de vos méditations. Approfondissez cette grande chose.

Cet homme qui tient dans ses mains les clefs de la pensée de tant d’hommes, il pouvait fermer les intelligences, il les a ouvertes. Il a posé l’idée d’émancipation et de liberté sur le plus haut sommet où l’homme puisse poser une lumière. Ces principes éternels que rien n’a pu souiller et que rien ne pourra détruire, qui ont fait notre révolution et lui ont survécu, ces principes de droit, d’égalité, de devoir réciproque, qui, il y a cinquante ans, étaient un moment apparus au monde, toujours grands sans doute, mais farouches, formidables et terribles sous le bonnet rouge, Pie IX les a transfigurés, il vient de les montrer à l’univers rayonnants de mansuétude, doux et vénérables sous la tiare. C’est que c’est là leur véritable couronne en effet! Pie IX enseigne la route bonne et sûre aux rois, aux peuples, aux hommes d’état, aux philosophes, à tous. Grâces lui soient rendues! Il s’est fait l’auxiliaire évangélique, l’auxiliaire suprême et souverain, de ces hautes vérités sociales que le continent, à notre grand et sérieux honneur, appelle les idées françaises. Lui, le maître des consciences, il s’est fait le serviteur de la raison. Il est venu, révolutionnaire rassurant, faire voir aux nations, à la fois éblouies et effrayées par les événements tragiques, les conquêtes, les prodiges militaires et les guerres de géants qui ont rempli la fin du dernier siècle et le commencement de celui-ci, il est venu, dis-je, faire voir aux nations que, pour féconder le sillon où germe l’avenir des peuples libres, il n’est pas nécessaire de verser le sang, il suffit de répandre les idées; que l’évangile contient toutes les chartes; que la liberté de tous les peuples comme la délivrance de tous les esclaves était dans le coeur du Christ et doit être dans le coeur de l’évêque; que, lorsqu’il le veut, l’homme de paix est un plus grand conquérant que l’homme de guerre, et un conquérant meilleur; que celui-là qui a dans l’âme la vraie charité divine, la vraie fraternité humaine, a en même temps dans l’intelligence le vrai génie politique, et qu’en un mot, pour qui gouverne les hommes, c’est la même chose d’être saint et d’être grand. (Adhésion.)

Messieurs, je ne parlerai jamais de l’ancienne papauté, de l’antique papauté, qu’avec vénération et respect; mais je dis cependant que l’apparition d’un tel pape est un événement immense. (Interruption.)

Oui, j’y insiste, un pape qui adopte la révolution française (bruit), qui en fait la révolution chrétienne, et qui la mêle à cette bénédiction qu’il répand du haut du balcon Quirinal sur Rome et sur l’univers, urbi et orbi, un pape qui fait cette chose extraordinaire et sublime, n’est pas seulement un homme, il est un événement.

Événement social, événement politique. Social, car il en sortira toute une phase de civilisation nouvelle; politique, car il en sortira une nouvelle Italie.

Ou plutôt, je le dis, le coeur plein de reconnaissance et de joie, il en sortira la vieille Italie.

Ceci est l’autre aspect de ce grand fait européen. (Interruption.
Beaucoup de pairs protestent
.)

Oui, messieurs, je suis de ceux qui tressaillent en songeant que Rome, cette vieille et féconde Rome, cette métropole de l’unité, après avoir enfanté l’unité de la foi, l’unité du dogme, l’unité de la chrétienté, entre en travail encore une fois, et va enfanter peut-être, aux acclamations du monde, l’unité de l’Italie. (Mouvements divers.)

Ce nom merveilleux, ce mot magique, l’Italie, qui a si longtemps exprimé parmi les hommes la gloire des armes, le génie conquérant et civilisateur, la grandeur des lettres, la splendeur des arts, la double domination par le glaive et par l’esprit, va reprendre, avant un quart de siècle peut-être, sa signification sublime, et redevenir, avec l’aide de Dieu et de celui qui n’aura jamais été mieux nommé son vicaire, non-seulement le résumé d’une grande histoire morte, mais le symbole d’un grand peuple vivant!

Aidons de toutes nos forces à ce désirable résultat. (Interruption. Les protestations redoublent.) Et puis, en outre, comme une pensée patriotique est toujours bonne, ayons ceci présent à l’esprit, que nous, les mutilés de 1815, nous n’avons rien à perdre à ces remaniements providentiels de l’Europe, qui tendent à rendre aux nations leur forme naturelle et nécessaire. (Mouvement.)

Je ne veux pas faire rentrer la chambre dans le détail de toutes ces questions. Au point où la discussion est arrivée, avec la fatigue de l’assemblée, ce qu’on aurait pu dire hier n’est plus possible aujourd’hui; je le regrette, et je me borne à indiquer l’ensemble de la question, et à en marquer le point culminant. Il importe qu’il parte de la tribune française un encouragement grave, sérieux, puissant, à ce noble pape, et à cette noble nation! un encouragement aux princes intelligents qui suivent le prêtre inspiré, un découragement aux autres, s’il est possible! (Agitation.)

Ne l’oublions pas, ne l’oublions jamais, la civilisation du monde a une aïeule qui s’appelle la Grèce, une mère qui s’appelle l’Italie, et une fille aînée qui s’appelle la France. Ceci nous indique, à nous chambres françaises, notre droit qui ressemble beaucoup à notre devoir.

Messieurs les pairs, en d’autres temps nous avons tendu la main à la Grèce, tendons aujourd’hui la main à l’Italie. (Mouvements divers.—Aux voix! aux voix!)

Victor Hugo – La Famille Bonaparte

14 juin 1847.

Messieurs les pairs, en présence d’une pétition comme celle-ci, je le déclare sans hésiter, je suis du parti des exilés et des proscrits. Le gouvernement de mon pays peut compter sur moi, toujours, partout, pour l’aider et pour le servir dans toutes les occasions graves et dans toutes les causes justes. Aujourd’hui même, dans ce moment, je le sers, je crois le servir du moins, en lui conseillant de prendre une noble initiative, d’oser faire ce qu’aucun gouvernement, j’en conviens, n’aurait fait avant l’époque où nous sommes, d’oser, en un mot, être magnanime et intelligent. Je lui fais cet honneur de le croire assez fort pour cela.

D’ailleurs, laisser rentrer en France des princes bannis, ce serait de la grandeur, et depuis quand cesse-t-on d’être assez fort parce qu’on est grand?

Oui, messieurs, je le dis hautement, dût la candeur de mes paroles faire sourire ceux qui ne reconnaissent dans les choses humaines que ce qu’ils appellent la nécessité politique et la raison d’état, à mon sens, l’honneur de notre gouvernement de juillet, le triomphe de la civilisation, la couronne de nos trente-deux années de paix, ce serait de rappeler purement et simplement dans leur pays, qui est le nôtre, tous ces innocents illustres dont l’exil fait des prétendants et dont l’air de la patrie ferait des citoyens. (Très bien! très bien!)

Messieurs, sans même invoquer ici, comme l’a fait si dignement le noble prince de la Moskowa, toutes les considérations spéciales qui se rattachent au passé militaire, si national et si brillant, du noble pétitionnaire, le frère d’armes de beaucoup d’entre vous, soldat après le 18 brumaire, général à Waterloo, roi dans l’intervalle, sans même invoquer, je le répète, toutes ces considérations pourtant si décisives, ce n’est pas, disons-le, dans un temps comme le nôtre, qu’il peut être bon de maintenir les proscriptions et d’associer indéfiniment la loi aux violences du sort et aux réactions de la destinée.

Ne l’oublions pas, car de tels événements sont de hautes leçons, en fait d’élévations comme en fait d’abaissements, notre époque a vu tous les spectacles que la fortune peut donner aux hommes. Tout peut arriver, car tout est arrivé. Il semble, permettez-moi cette figure, que la destinée, sans être la justice, ait une balance comme elle; quand un plateau monte, l’autre descend. Tandis qu’un sous-lieutenant d’artillerie devenait empereur des Français, le premier prince du sang de France devenait professeur de mathématiques. Cet auguste professeur est aujourd’hui le plus éminent des rois de l’Europe. Messieurs, au moment de statuer sur cette pétition, ayez ces profondes oscillations des existences royales présentes à l’esprit. (Adhésion.)

Non, ce n’est pas après tant de révolutions, ce n’est pas après tant de vicissitudes qui n’ont épargné aucune tête, qu’il peut être impolitique de donner solennellement l’exemple du saint respect de l’adversité. Heureuse la dynastie dont on pourra dire: Elle n’a exilé personne! elle n’a proscrit personne! elle a trouvé les portes de la France fermées à des français, elle les a ouvertes et elle a dit: entrez!

J’ai été heureux, je l’avoue, que cette pétition fût présentée. Je suis de ceux qui aiment l’ordre d’idées qu’elle soulève et qu’elle ramène. Gardez-vous de croire, messieurs, que de pareilles discussions soient inutiles! elles sont utiles entre toutes. Elles font reparaître à tous les yeux, elles éclairent d’une vive lumière pour tous les esprits ce côté noble et pur des questions humaines qui ne devrait jamais s’obscurcir ni s’effacer. Depuis quinze ans, on a traité avec quelque dédain et quelque ironie tout cet ordre de sentiments; on a ridiculisé l’enthousiasme. Poésie! disait-on. On a raillé ce qu’on a appelé la politique sentimentale et chevaleresque, on a diminué ainsi dans les coeurs la notion, l’éternelle notion du vrai, du juste et du beau, et l’on a fait prévaloir les considérations d’utilité et de profit, les hommes d’affaires, les intérêts matériels. Vous savez, messieurs, où cela nous a conduits. (Mouvement.)

Quant à moi, en voyant les consciences qui se dégradent, l’argent qui règne, la corruption qui s’étend, les positions les plus hautes envahies par les passions les plus basses (mouvement prolongé), en voyant les misères du temps présent, je songe aux grandes choses du temps passé, et je suis, par moments, tenté de dire à la chambre, à la presse, à la France entière: Tenez, parlons un peu de l’empereur, cela nous fera du bien! (Vive et profonde adhésion.)

Oui, messieurs, remettons quelquefois à l’ordre du jour, quand l’occasion s’en présente, les généreuses idées et les généreux souvenirs. Occupons-nous un peu, quand nous le pouvons, de ce qui a été et de ce qui est noble et pur, illustre, fier, héroïque, désintéressé, national, ne fût-ce que pour nous consoler d’être si souvent forcés de nous occuper d’autre chose. (Très bien!)

J’aborde maintenant le côté purement politique de la question. Je serai très court; je prie la chambre de trouver bon que je l’effleure rapidement en quelques mots.

Tout à l’heure, j’entendais dire à côté de moi: Mais prenez garde! on ne provoque pas légèrement l’abrogation d’une loi de bannissement politique; il y a danger; il peut y avoir danger. Danger! quel danger? Quoi? Des menées? des intrigues? des complots de salon? la générosité payée en conspirations et en ingratitude? Y a-t-il là un sérieux péril? Non, messieurs Le danger, aujourd’hui, n’est pas du côté des princes. Nous ne sommes, grâce à Dieu, ni dans le siècle ni dans le pays des révolutions de caserne et de palais. C’est peu de chose qu’un prétendant en présence d’une nation libre qui travaille et qui pense. Rappelez-vous l’avortement de Strasbourg suivi de l’avortement de Boulogne.

Le danger aujourd’hui, messieurs, permettez-moi de vous le dire en passant, voulez-vous savoir où il est? Tournez vos regards, non du côté des princes, mais du côté des masses,—du côté des classes nombreuses et laborieuses, où il y a tant de courage, tant d’intelligence, tant de patriotisme, où il y a tant de germes utiles et en même temps, je le dis avec douleur, tant de ferments redoutables. C’est au gouvernement que j’adresse cet avertissement austère. Il ne faut pas que le peuple souffre! il ne faut pas que le peuple ait faim! Là est la question sérieuse, là est le danger. Là seulement, là, messieurs, et point ailleurs! (Oui!) Toutes les intrigues de tous les prétendants ne feront point changer de cocarde au moindre de vos soldats, les coups de fourche de Buzançais peuvent ouvrir brusquement un abîme! (Mouvement.)

J’appelle sur ce que je dis en ce moment les méditations de cette sage et illustre assemblée.

Quant aux princes bannis, sur lesquels le débat s’engage, voici ce que je dirai au gouvernement; j’insiste sur ceci, qui est ma conviction, et aussi, je crois, celle de beaucoup de bons esprits: j’admets que, dans des circonstances données, des lois de bannissement politique, lois de leur nature toujours essentiellement révolutionnaires, peuvent être momentanément nécessaires. Mais cette nécessité cesse; et, du jour où elles ne sont plus nécessaires, elles ne sont pas seulement illibérales et iniques, elles sont maladroites.

L’exil est une désignation à la couronne, les exilés sont des en-cas. (Mouvement.) Tout au contraire, rendre à des princes bannis, sur leur demande, leur droit de cité, c’est leur ôter toute importance, c’est leur déclarer qu’on ne les craint pas, c’est leur démontrer par le fait que leur temps est fini. Pour me servir d’expressions précises, leur restituer leur qualité civique, c’est leur retirer leur signification politique. Cela me paraît évident. Replacez-les donc dans la loi commune; laissez-les, puisqu’ils vous le demandent, laissez-les rentrer en France comme de simples et nobles français qu’ils sont, et vous ne serez pas seulement justes, vous serez habiles.

Je ne veux remuer ici, cela va sans dire, aucune passion. J’ai le sentiment que j’accomplis un devoir en montant à cette tribune. Quand j’apporte au roi Jérôme-Napoléon, exilé, mon faible appui, ce ne sont pas seulement toutes les convictions de mon âme, ce sont tous les souvenirs de mon enfance qui me sollicitent. Il y a, pour ainsi dire, de l’hérédité dans ce devoir, et il me semble que c’est mon père, vieux soldat de l’empire, qui m’ordonne de me lever et de parler. (Sensation.) Aussi je vous parle, messieurs les pairs, comme on parle quand on accomplit un devoir. Je ne m’adresse, remarquez-le, qu’à ce qu’il y a de plus calme, de plus grave, de plus religieux dans vos consciences. Et c’est pour cela que je veux vous dire et que je vais vous dire, en terminant, ma pensée tout entière sur l’odieuse iniquité de cette loi dont je provoque l’abrogation. (Marques d’attention.)

Messieurs les pairs, cet article d’une loi française qui bannit à perpétuité du sol français la famille de Napoléon me fait éprouver je ne sais quoi d’inouï et d’inexprimable. Tenez, pour faire comprendre ma pensée, je vais faire une supposition presque impossible. Certes, l’histoire des quinze premières années de ce siècle, cette histoire que vous avez faite, vous, généraux, vétérans vénérables devant qui je m’incline et qui m’écoutez dans cette enceinte … (mouvement), cette histoire, dis-je, est connue du monde entier, et il n’est peut-être pas, dans les pays les plus lointains, un être humain qui n’en ait entendu parler. On a trouvé en Chine, dans une pagode, le buste de Napoléon parmi les figures des dieux! Eh bien! je suppose, c’est là ma supposition à peu près impossible, mais vous voulez bien me l’accorder, je suppose qu’il existe dans un coin quelconque de l’univers un homme qui ne sache rien de cette histoire, et qui n’ait jamais entendu prononcer le nom de l’empereur, je suppose que cet homme vienne en France, et qu’il lise ce texte de loi qui dit: «La famille de Napoléon est bannie à perpétuité du territoire français.» Savez-vous ce qui se passerait dans l’esprit de cet étranger? En présence d’une pénalité si terrible, il se demanderait ce que pouvait être ce Napoléon, il se dirait qu’à coup sûr c’était un grand criminel, que sans doute une honte indélébile s’attachait à son nom, que probablement il avait renié ses dieux, vendu son peuple, trahi son pays, que sais-je? … Il se demanderait, cet étranger, avec une sorte d’effroi, par quels crimes monstrueux ce Napoléon avait pu mériter d’être ainsi frappé à jamais dans toute sa race. (Mouvement.)

Messieurs, ces crimes, les voici; c’est la religion relevée, c’est le code civil rédigé, c’est la France augmentée au delà même de ses frontières naturelles, c’est Marengo, Iéna, Wagram, Austerlitz, c’est la plus magnifique dot de puissance et de gloire qu’un grand homme ait jamais apportée à une grande nation! (Très bien! Approbation.)

Messieurs les pairs, le frère de ce grand homme vous implore à cette heure. C’est un vieillard, c’est un ancien roi aujourd’hui suppliant. Rendez-lui la terre de la patrie! Jérôme-Napoléon, pendant la première moitié de sa vie, n’a eu qu’un désir, mourir pour la France. Pendant la dernière, il n’a eu qu’une pensée, mourir en France. Vous ne repousserez pas un pareil voeu. (Approbation prolongée sur tous les bancs.)

Victor Hugo – La Pologne

19 mars 1846.

Messieurs,

Je dirai très peu de mots. Je cède à un sentiment irrésistible qui m’appelle à cette tribune.

La question qui se débat en ce moment devant cette noble assemblée n’est pas une question ordinaire, elle dépasse la portée habituelle des questions politiques; elle réunit dans une commune et universelle adhésion les dissidences les plus déclarées, les opinions les plus contraires, et l’on peut dire, sans craindre d’être démenti, que personne dans cette enceinte, personne, n’est étranger à ces nobles émotions, à ces profondes sympathies.

D’où vient ce sentiment unanime? Est-ce que vous ne sentez pas tous qu’il y a une certaine grandeur dans la question qui s’agite? C’est la civilisation même qui est compromise, qui est offensée par certains actes que nous avons vu s’accomplir dans un coin de l’Europe. Ces actes, messieurs, je ne veux pas les qualifier, je n’envenimerai pas une plaie vive et saignante. Cependant je le dis, et je le dis très haut, la civilisation européenne recevrait une sérieuse atteinte, si aucune protestation ne s’élevait contre le procédé du gouvernement autrichien envers la Gallicie.

Deux nations entre toutes, depuis quatre siècles, ont joué dans la civilisation européenne un rôle désintéressé; ces deux nations sont la France et la Pologne. Notez ceci, messieurs: la France dissipait les ténèbres, la Pologne repoussait la barbarie; la France répandait les idées, la Pologne couvrait la frontière. Le peuple français a été le missionnaire de la civilisation en Europe; le peuple polonais en a été le chevalier.

Si le peuple polonais n’avait pas accompli son oeuvre, le peuple français n’aurait pas pu accomplir la sienne. A un certain jour, à une certaine heure, devant une invasion formidable de la barbarie, la Pologne a eu Sobieski comme la Grèce avait eu Léonidas.

Ce sont là, messieurs, des faits qui ne peuvent s’effacer de la mémoire des nations. Quand un peuple a travaillé pour les autres peuples, il est comme un homme qui a travaillé pour les autres hommes, la reconnaissance de tous l’entoure, la sympathie de tous lui est acquise, il est glorifié dans sa puissance, il est respecté dans son malheur, et si, par la dureté des temps, ce peuple, qui n’a jamais eu l’égoïsme pour loi, qui n’a jamais consulté que sa générosité, que les nobles et puissants instincts qui le portaient à défendre la civilisation, si ce peuple devient un petit peuple, il reste une grande nation.

C’est là, messieurs, la destinée de la Pologne. Mais la Pologne, messieurs les pairs, est grande encore parmi vous; elle est grande dans les sympathies de la France; elle est grande dans les respects de l’Europe! Pourquoi? C’est qu’elle a servi la communauté européenne; c’est qu’à certains jours, elle a rendu à toute l’Europe de ces services qui ne s’oublient pas.

Aussi, lorsque, il y a quatrevingts ans, cette nation a été rayée du nombre des nations, un sentiment douloureux, un sentiment de profond respect s’est manifesté dans l’Europe entière.

En 1773, la Pologne est condamnée; quatrevingts ans ont passé, et personne ne pourrait dire que ce fait soit accompli. Au bout de quatrevingts ans, ce grave fait de la radiation d’un peuple, non, ce n’est point un fait accompli! Avoir démembré la Pologne, c’était le remords de Frédéric II; n’avoir pas relevé la Pologne, c’était le regret de Napoléon.

Je le répète, lorsqu’une nation a rendu au groupe des autres nations de ces services éclatants, elle ne peut plus disparaître; elle vit, elle vit à jamais! Opprimée ou heureuse, elle rencontre la sympathie; elle la trouve toutes les fois qu’elle se lève.

Certes, je pourrais presque me dispenser de le dire, je ne suis pas de ceux qui appellent les conflits des puissances et les conflagrations populaires. Les écrivains, les artistes, les poëtes, les philosophes, sont les hommes de la paix. La paix fait fructifier les idées en même temps que les intérêts. C’est un magnifique spectacle depuis trente ans que cette immense paix européenne, que cette union profonde des nations dans le travail universel de l’industrie, de la science et de la pensée. Ce travail, c’est la civilisation même.

Je suis heureux de la part que mon pays prend à cette paix féconde, je suis heureux de sa situation libre et prospère sous le roi illustre qu’il s’est donné; mais je suis fier aussi des frémissements généreux qui l’agitent quand l’humanité est violée, quand la liberté est opprimée sur un point quelconque du globe; je suis fier de voir, au milieu de la paix de l’Europe, mon pays prendre et garder une attitude à la fois sereine et redoutable, sereine parce qu’il espère, redoutable parce qu’il se souvient.

Ce qui fait qu’aujourd’hui j’élève la parole, c’est que le frémissement généreux de la France, je le sens comme vous tous; c’est que la Pologne ne doit jamais appeler la France en vain; c’est que je sens la civilisation offensée par les actes récents du gouvernement autrichien. Dans ce qui vient de se faire en Gallicie, les paysans n’ont pas été payés, on le nie du moins; mais ils ont été provoqués et encouragés, cela est certain. J’ajoute que cela est fatal. Quelle imprudence! s’abriter d’une révolution politique dans une révolution sociale! Redouter des rebelles et créer des bandits!

Que faire maintenant? Voilà la question qui naît des faits eux-mêmes et qu’on s’adresse de toutes parts. Messieurs les pairs, cette tribune a un devoir. Il faut qu’elle le remplisse. Si elle se taisait, M. le ministre des affaires étrangères, ce grand esprit, serait le premier, je n’en doute pas, à déplorer son silence.

Messieurs, les éléments du pouvoir d’une grande nation ne se composent pas seulement de ses flottes, de ses armées, de la sagesse de ses lois, de l’étendue de son territoire. Les éléments du pouvoir d’une grande nation sont, outre ce que je viens de dire, son influence morale, l’autorité de sa raison et de ses lumières, son ascendant parmi les nations civilisatrices.

Eh bien, messieurs, ce qu’on vous demande, ce n’est pas de jeter la France dans l’impossible et dans l’inconnu; ce qu’on vous demande d’engager dans cette question, ce ne sont pas les armées et les flottes de la France, ce n’est pas sa puissance continentale et militaire, c’est son ascendant moral, c’est l’autorité qu’elle a si légitimement parmi les peuples, cette grande nation qui fait au profit du monde entier depuis trois siècles toutes les expériences de la civilisation et du progrès.

Mais qu’est-ce que c’est, dira-t-on, qu’une intervention morale?
Peut-elle avoir des résultats matériels et positifs?

Pour toute réponse, un exemple.

Au commencement du dernier siècle, l’inquisition espagnole était encore toute-puissante. C’était un pouvoir formidable qui dominait la royauté elle-même, et qui, des lois, avait presque passé dans les moeurs. Dans la première moitié du dix-huitième siècle, de 1700 à 1750, le saint-office n’a pas fait moins de douze mille victimes, dont seize cents moururent sur le bûcher. Eh bien, écoutez ceci. Dans la seconde moitié du même siècle, cette même inquisition n’a fait que quatrevingt-dix-sept victimes. Et, sur ce nombre, combien de bûchers a-t-elle dressés? Pas un seul. Pas un seul! Entre ces deux chiffres, douze mille et quatrevingt-dix-sept, seize cents bûchers et pas un seul, qu’y a-t-il? Y a-t-il une guerre? y a-t-il intervention directe et armée d’une nation? y a-t-il effort de nos flottes et de nos armées, ou même simplement de notre diplomatie? Non, messieurs, il n’y a eu que ceci, une intervention morale. Voltaire et la France ont parlé, l’inquisition est morte.

Aujourd’hui comme alors une intervention morale peut suffire. Que la presse et la tribune françaises élèvent la voix, que la France parle, et, dans un temps donné, la Pologne renaîtra.

Que la France parle, et les actes sauvages que nous déplorons seront impossibles, et l’Autriche et la Russie seront contraintes d’imiter le noble exemple de la Prusse, d’accepter les nobles sympathies de l’Allemagne pour la Pologne.

Messieurs, je ne dis plus qu’un mot. L’unité des peuples s’incarne de deux façons, dans les dynasties et dans les nationalités. C’est de cette manière, sous cette double forme, que s’accomplit ce difficile labeur de la civilisation, oeuvre commune de l’humanité; c’est de cette manière que se produisent les rois illustres et les peuples puissants. C’est en se faisant nationalité ou dynastie que le passé d’un empire devient fécond et peut produire l’avenir. Aussi c’est une chose fatale quand les peuples brisent des dynasties; c’est une chose plus fatale encore quand les princes brisent des nationalités.

Messieurs, la nationalité polonaise était glorieuse; elle eût dû être respectée. Que la France avertisse les princes, qu’elle mette un terme et qu’elle fasse obstacle aux barbaries. Quand la France parle, le monde écoute; quand la France conseille, il se fait un travail mystérieux dans les esprits, et les idées de droit et de liberté, d’humanité et de raison, germent chez tous les peuples.

Dans tous les temps, à toutes les époques, la France a joué dans la civilisation ce rôle considérable, et ceci n’est que du pouvoir spirituel, c’est le pouvoir qu’exerçait Rome au moyen âge. Rome était alors un état de quatrième rang, mais une puissance de premier ordre. Pourquoi? C’est que Rome s’appuyait sur la religion des peuples, sur une chose d’où toutes les civilisations découlent.

Voilà, messieurs, ce qui a fait Rome catholique puissante, à une époque où l’Europe était barbare.

Aujourd’hui la France a hérité d’une partie de cette puissance spirituelle de Rome; la France a, dans les choses de la civilisation, l’autorité que Rome avait et a encore dans les choses de la religion.

Ne vous étonnez pas, messieurs, de m’entendre mêler ces mots, civilisation et religion; la civilisation, c’est la religion appliquée.

La France a été et est encore plus que jamais la nation qui préside au développement des autres peuples.

Que de cette discussion il résulte au moins ceci: les princes qui possèdent des peuples ne les possèdent pas comme maîtres, mais comme pères; le seul maître, le vrai maître est ailleurs; la souveraineté n’est pas dans les dynasties, elle n’est pas dans les princes, elle n’est pas dans les peuples non plus, elle est plus haut; la souveraineté est dans toutes les idées d’ordre et de justice, la souveraineté est dans la vérité.

Quand un peuple est opprimé, la justice souffre, la vérité, la souveraineté du droit, est offensée; quand un prince est injustement outragé ou précipité du trône, la justice souffre également, la civilisation souffre également. Il y a une éternelle solidarité entre les idées de justice qui font le droit des peuples et les idées de justice qui font le droitdes princes. Dites-le aujourd’hui aux têtes couronnées comme vous le diriez aux peuples dans l’occasion.

Que les hommes qui gouvernent les autres hommes le sachent, le pouvoir moral de la France est immense. Autrefois, la malédiction de Rome pouvait placer un empire en dehors du monde religieux; aujourd’hui l’indignation de la France peut jeter un prince en dehors du monde civilisé.

Il faut donc, il faut que la tribune française, à cette heure, élève en faveur de la nation polonaise une voix désintéressée et indépendante; qu’elle proclame, en cette occasion, comme en toutes, les éternelles idées d’ordre et de justice, et que ce soit au nom des idées de stabilité et de civilisation qu’elle défende la cause de la Pologne opprimée. Après toutes nos discordes et toutes nos guerres, les deux nations dont je parlais en commençant, cette France qui a élevé et mûri la civilisation de l’Europe, cette Pologne qui l’a défendue, ont subi des destinées diverses; l’une a été amoindrie, mais elle est restée grande; l’autre a été enchaînée, mais elle est restée fière. Ces deux nations aujourd’hui doivent s’entendre, doivent avoir l’une pour l’autre cette sympathie profonde de deux soeurs qui ont lutté ensemble. Toutes deux, je l’ai dit et je le répète, ont beaucoup fait pour l’Europe; l’une s’est prodiguée, l’autre s’est dévouée.

Messieurs, je me résume et je finis par un mot. L’intervention de la France dans la grande question qui nous occupe, cette intervention ne doit pas être une intervention matérielle, directe, militaire, je ne le pense pas. Cette intervention doit être une intervention purement morale; ce doit être l’adhésion et la sympathie hautement exprimées d’un grand peuple, heureux et prospère, pour un autre peuple opprimé et abattu. Rien de plus, mais rien de moins.

Victor Hugo – Le droit et la loi

I

Toute l’éloquence humaine dans toutes les assemblées de tous les peuples et de tous les temps peut se résumer en ceci: la querelle du droit contre la loi. Cette querelle, et c’est là tout le phénomène du progrès, tend de plus en plus à décroître. Le jour où elle cessera, la civilisation touchera à son apogée, la jonction sera faite entre ce qui doit être et ce qui est, la tribune politique se transformera en tribune scientifique; fin des surprises, fin des calamités et des catastrophes; on aura doublé le cap des tempêtes; il n’y aura pour ainsi dire plus d’événements; la société se développera majestueusement selon la nature; la quantité d’éternité possible à la terre se mêlera aux faits humains et les apaisera.

Plus de disputes, plus de fictions, plus de parasitismes; ce sera le règne paisible de l’incontestable; on ne fera plus les lois, on les constatera; les lois seront des axiomes, on ne met pas aux voix deux et deux font quatre, le binôme de Newton ne dépend pas d’une majorité, il y a une géométrie sociale; on sera gouverné par l’évidence; le code sera honnête, direct, clair; ce n’est pas pour rien qu’on appelle la vertu la droiture; cette rigidité fait partie de la liberté; elle n’exclut en rien l’inspiration, les souffles et les rayons sont rectilignes. L’humanité a deux pôles, le vrai et le beau; elle sera régie, dans l’un par l’exact, dans l’autre par l’idéal. Grâce à l’instruction substituée à la guerre, le suffrage universel arrivera à ce degré de discernement qu’il saura choisir les esprits; on aura pour parlement le concile permanent des intelligences; l’institut sera le sénat. La Convention, en créant l’institut, avait la vision, confuse, mais profonde, de l’avenir.

Cette société de l’avenir sera superbe et tranquille. Aux batailles succéderont les découvertes; les peuples ne conquerront plus, ils grandiront et s’éclaireront; on ne sera plus des guerriers, on sera des travailleurs; on trouvera, on construira, on inventera; exterminer ne sera plus une gloire. Ce sera le remplacement des tueurs par les créateurs. La civilisation qui était toute d’action sera toute de pensée; la vie publique se composera de l’étude du vrai et de la production du beau; les chefs-d’oeuvre seront les incidents; on sera plus ému d’une Iliade que d’un Austerlitz. Les frontières s’effaceront sous la lumière des esprits. La Grèce était très petite, notre presqu’île du Finistère, superposée à la Grèce, la couvrirait; la Grèce était immense pourtant, immense par Homère, par Eschyle, par Phidias et par Socrate. Ces quatre hommes sont quatre mondes. La Grèce les eut; de là sa grandeur. L’envergure d’un peuple se mesure à son rayonnement. La Sibérie, cette géante, est une naine; la colossale Afrique existe à peine. Une ville, Rome, a été l’égale de l’univers; qui lui parlait parlait à toute la terre. Urbi et orbi.

Cette grandeur, la France l’a, et l’aura de plus en plus. La France a cela d’admirable qu’elle est destinée à mourir, mais à mourir comme les dieux, par la transfiguration. La France deviendra Europe. Certains peuples finissent par la sublimation comme Hercule ou par l’ascension comme Jésus-Christ. On pourrait dire qu’à un moment donné un peuple entre en constellation; les autres peuples, astres de deuxième grandeur, se groupent autour de lui, et c’est ainsi qu’Athènes, Rome et Paris sont pléiades. Lois immenses. La Grèce s’est transfigurée, et est devenue le monde païen; Rome s’est transfigurée, et est devenue le monde chrétien; la France se transfigurera et deviendra le monde humain. La révolution de France s’appellera l’évolution des peuples. Pourquoi? Parce que la France le mérite; parce qu’elle manque d’égoïsme, parce qu’elle ne travaille pas pour elle seule, parce qu’elle est créatrice d’espérances universelles, parce qu’elle représente toute la bonne volonté humaine, parce que là où les autres nations sont seulement des soeurs, elle est mère. Cette maternité de la généreuse France éclate dans tous les phénomènes sociaux de ce temps; les autres peuples lui font ses malheurs, elle leur fait leurs idées. Sa révolution n’est pas locale, elle est générale; elle n’est pas limitée, elle est indéfinie et infinie. La France restaure en toute chose la notion primitive, la notion vraie. Dans la philosophie elle rétablit la logique, dans l’art elle rétablit la nature, dans la loi elle rétablit le droit.

L’oeuvre est-elle achevée? Non, certes. On ne fait encore qu’entrevoir la plage lumineuse et lointaine, l’arrivée, l’avenir.

En attendant on lutte.

Lutte laborieuse.

D’un côté l’idéal, de l’autre l’incomplet.

Avant d’aller plus loin, plaçons ici un mot, qui éclaire tout ce que nous allons dire, et qui va même au delà.

La vie et le droit sont le même phénomène. Leur superposition est étroite.

Qu’on jette les yeux sur les êtres créés, la quantité de droit est adéquate à la quantité de vie.

De là, la grandeur de toutes les questions qui se rattachent à cette notion, le Droit.

II

Le droit et la loi, telles sont les deux forces; de leur accord naît l’ordre, de leur antagonisme naissent les catastrophes. Le droit parle et commande du sommet des vérités, la loi réplique du fond des réalités; le droit se meut dans le juste, la loi se meut dans le possible; le droit est divin, la loi est terrestre. Ainsi, la liberté, c’est le droit; la société, c’est la loi. De là deux tribunes; l’une où sont les hommes del’idée, l’autre où sont les hommes du fait; l’une qui est l’absolu, l’autre qui est le relatif. De ces deux tribunes, la première est nécessaire, la seconde est utile. De l’une à l’autre il y a la fluctuation des consciences. L’harmonie n’est pas faite encore entre ces deux puissances, l’une immuable, l’autre variable, l’une sereine, l’autre passionnée. La loi découle du droit, mais comme le fleuve découle de la source, acceptant toutes les torsions et toutes les impuretés des rives. Souvent lapratique contredit la règle, souvent le corollaire trahit le principe, souvent l’effet désobéit à la cause; telle est la fatale condition humaine. Le droit et la loi contestent sans cesse; et de leur débat, fréquemment orageux, sortent, tantôt les ténèbres, tantôt la lumière. Dans le langage parlementaire moderne, on pourrait dire: le droit, chambre haute; la loi, chambre basse.

L’inviolabilité de la vie humaine, la liberté, la paix, rien d’indissoluble, rien d’irrévocable, rien d’irréparable; tel est le droit.

L’échafaud, le glaive et le sceptre, la guerre, toutes les variétés de joug, depuis le mariage sans le divorce dans la famille jusqu’à l’état de siége dans la cité; telle est la loi.

Le droit: aller et venir, acheter, vendre, échanger.

La loi: douane, octroi, frontière.

Le droit: l’instruction gratuite et obligatoire, sans empiétement sur la conscience de l’homme, embryonnaire dans l’enfant, c’est-à-dire l’instruction laïque.

La loi: les ignorantins.

Le droit: la croyance libre.

La loi: les religions d’état.

Le suffrage universel, le jury universel, c’est le droit; le suffrage restreint, le jury trié, c’est la loi.

La chose jugée, c’est la loi; la justice, c’est le droit.

Mesurez l’intervalle.

La loi a la crue, la mobilité, l’envahissement et l’anarchie de l’eau, souvent trouble; mais le droit est insubmersible.

Pour que tout soit sauvé, il suffit que le droit surnage dans une conscience.

On n’engloutit pas Dieu.

La persistance du droit contre l’obstination de la loi; toute l’agitation sociale vient de là.

Le hasard a voulu (mais le hasard existe-t-il?) que les premières paroles politiques de quelque retentissement prononcées à titre officiel par celui qui écrit ces lignes, aient été d’abord, à l’institut, pour le droit, ensuite, à la chambre des pairs, contre la loi.

Le 2 juin 1841, en prenant séance à l’académie française, il glorifia la résistance à l’empire; le 12 juin 1847, il demanda à la chambre des pairs [Footnote: Et obtint. Voir page 151 de Avant l'exil.] la rentrée en France de la famille Bonaparte, bannie.

Ainsi, dans le premier cas, il plaidait pour la liberté, c’est-à-dire pour le droit; et, dans le second cas, il élevait la voix contre la proscription, c’est-à-dire contre la loi.

Dès cette époque une des formules de sa vie publique a été: Pro jure contra legem.

Sa conscience lui a imposé, dans ses fonctions de législateur, une confrontation permanente et perpétuelle de la loi que les hommes font avec le droit qui fait les hommes.

Obéir à sa conscience est sa règle; règle qui n’admet pas d’exception.

La fidélité à cette règle, c’est là, il l’affirme, ce qu’on trouvera dans ces trois volumes, Avant l’exil, Pendant l’exil, Depuis l’exil.

III

Pour lui, il le déclare, car tout esprit doit loyalement indiquer son point de départ, la plus haute expression du droit, c’est la liberté.

La formule républicaine a su admirablement ce qu’elle disait et ce qu’elle faisait; la gradation de l’axiome social est irréprochable. Liberté, Égalité, Fraternité. Rien à ajouter, rien à retrancher. Ce sont les trois marches du perron suprême. La liberté, c’est le droit, l’égalité, c’est le fait, la fraternité, c’est le devoir. Tout l’homme est là.

Nous sommes frères par la vie, égaux par la naissance et par la mort, libres par l’âme.

Otez l’âme, plus de liberté.

Le matérialisme est auxiliaire du despotisme.

Remarquons-le en passant, à quelques esprits, dont plusieurs sont même élevés et généreux, le matérialisme fait l’effet d’une libération.

Étrange et triste contradiction, propre à l’intelligence humaine, et qui tient à un vague désir d’élargissement d’horizon. Seulement, parfois, ce qu’on prend pour élargissement, c’est rétrécissement.

Constatons, sans les blâmer, ces aberrations sincères. Lui-même, qui parle ici, n’a-t-il pas été, pendant les quarante premières années de sa vie, en proie à une de ces redoutables luttes d’idées qui ont pour dénouement, tantôt l’ascension, tantôt la chute?

Il a essayé de monter. S’il a un mérite, c’est celui-là.

De là les épreuves de sa vie. En toute chose, la descente est douce et la montée est dure. Il est plus aisé d’être Sieyès que d’être Condorcet. La honte est facile, ce qui la rend agréable à de certaines âmes.

N’être pas de ces âmes-là, voilà l’unique ambition de celui qui écrit ces pages.

Puisqu’il est amené à parler de la sorte, il convient peut-être qu’avec la sobriété nécessaire il dise un mot de cette partie du passé à laquelle a été mêlée la jeunesse de ceux qui sont vieux aujourd’hui. Un souvenir peut être un éclaircissement. Quelquefois l’homme qu’on est s’explique par l’enfant qu’on a été.

IV

Au commencement de ce siècle, un enfant habitait, dans le quartier le plus désert de Paris, une grande maison qu’entourait et qu’isolait un grand jardin. Cette maison s’était appelée, avant la révolution, le couvent des Feuillantines. Cet enfant vivait là seul, avec sa mère et ses deux frères et un vieux prêtre, ancien oratorien, encore tout tremblant de 93, digne vieillard persécuté jadis et indulgent maintenant, qui était leur clément précepteur, et qui leur enseignait beaucoup de latin, un peu de grec et pas du tout d’histoire. Au fond du jardin, il y avait de très grands arbres qui cachaient une ancienne chapelle à demi ruinée. Il était défendu aux enfants d’aller jusqu’à cette chapelle. Aujourd’hui ces arbres, cette chapelle et cette maison ont disparu. Les embellissements qui ont sévi sur le jardin du Luxembourg se sont prolongés jusqu’au Val-de-Grâce et ont détruit cette humble oasis. Une grande rue assez inutile passe là. Il ne reste plus des Feuillantines qu’un peu d’herbe et un pan de mur décrépit encore visible entre deux hautes bâtisses neuves; mais cela ne vaut plus la peine d’être regardé, si ce n’est par l’oeil profond du souvenir. En janvier 1871, une bombe prussienne a choisi ce coin de terre pour y tomber, continuation des embellissements, et M. de Bismark a achevé ce qu’avait commencé M. Haussmann. C’est dans cette maison que grandissaient sous le premier empire les trois jeunes frères. Ils jouaient et travaillaient ensemble, ébauchant la vie, ignorant la destinée, enfances mêlées au printemps, attentifs aux livres, aux arbres, aux nuages, écoutant le vague et tumultueux conseil des oiseaux, surveillés par un doux sourire. Sois bénie, ô ma mère!

On voyait sur les murs, parmi les espaliers vermoulus et décloués, des vestiges de reposoirs, des niches de madones, des restes de croix, et çà et là cette inscription: Propriété nationale.

Le digne prêtre précepteur s’appelait l’abbé de la Rivière. Que son nom soit prononcé ici avec respect.

Avoir été enseigné dans sa première enfance par un prêtre est un fait dont on ne doit parler qu’avec calme et douceur; ce n’est ni la faute du prêtre ni la vôtre. C’est, dans des conditions que ni l’enfant ni le prêtre n’ont choisies, une rencontre malsaine de deux intelligences, l’une petite, l’autre rapetissée, l’une qui grandit, l’autre qui vieillit. La sénilité se gagne. Une âme d’enfant peut se rider de toutes les erreurs d’un vieillard.

En dehors de la religion, qui est une, toutes les religions sont des à peu près; chaque religion a son prêtre qui enseigne à l’enfant son à peu près. Toutes les religions, diverses en apparence, ont une identité vénérable; elles sont terrestres par la surface, qui est le dogme, et célestes par le fond, qui est Dieu. De là, devant les religions, la grave rêverie du philosophe qui, sous leur chimère, aperçoit leur réalité. Cette chimère, qu’elles appellent articles de foi et mystères, les religions la mêlent à Dieu, et l’enseignent. Peuvent-elles faire autrement? L’enseignement de la mosquée et de la synagogue est étrange, mais c’est innocemment qu’il est funeste; le prêtre, nous parlons du prêtre convaincu, n’en est pas coupable; il est à peine responsable; il a été lui-même anciennement le patient de cet enseignement dont il est aujourd’hui l’opérateur; devenu maître, il est resté esclave. De là ses leçons redoutables. Quoi de plus terrible que le mensonge sincère? Le prêtre enseigne le faux, ignorant le vrai; il croit bien faire.

Cet enseignement a cela de lugubre que tout ce qu’il fait pour l’enfant est fait contre l’enfant; il donne lentement on ne sait quelle courbure à l’esprit; c’est de l’orthopédie en sens inverse; il fait torse ce que la nature a fait droit; il lui arrive, affreux chefs-d’oeuvre, de fabriquer des âmes difformes, ainsi Torquemada; il produit des intelligences inintelligentes, ainsi Joseph de Maistre; ainsi tant d’autres, qui ont été les victimes de cet enseignement avant d’en être les bourreaux.

Étroite et obscure éducation de caste et de clergé qui a pesé sur nos pères et qui menace encore nos fils!

Cet enseignement inocule aux jeunes intelligences la vieillesse des préjugés, il ôte à l’enfant l’aube et lui donne la nuit, et il aboutit à une telle plénitude du passé que l’âme y est comme noyée, y devient on ne sait quelle éponge de ténèbres, et ne peut plus admettre l’avenir.

Se tirer de l’éducation qu’on a reçue, ce n’est pas aisé. Pourtant l’instruction cléricale n’est pas toujours irrémédiable. Preuve, Voltaire.

Les trois écoliers des Feuillantines étaient soumis à ce périlleux enseignement, tempéré, il est vrai, par la tendre et haute raison d’une femme; leur mère.

Le plus jeune des trois frères, quoiqu’on lui fit dès lors épeler
Virgile, était encore tout à fait un enfant.

Cette maison des Feuillantines est aujourd’hui son cher et religieux souvenir. Elle lui apparaît couverte d’une sorte d’ombre sauvage. C’est là qu’au milieu des rayons et des roses se faisait en lui la mystérieuse ouverture de l’esprit. Rien de plus tranquille que cette haute masure fleurie, jadis couvent, maintenant solitude, toujours asile. Le tumulte impérial y retentissait pourtant. Par intervalles, dans ces vastes chambres d’abbaye, dans ces décombres de monastère, sous ces voûtes de cloître démantelé, l’enfant voyait aller et venir, entre deux guerres dont il entendait le bruit, revenant de l’armée et repartant pour l’armée, un jeune général qui était son père et un jeune colonel qui était son oncle; ce charmant fracas paternel l’éblouissait un moment; puis, à un coup de clairon, ces visions de plumets et de sabres s’évanouissaient, et tout redevenait paix et silence dans cette ruine où il y avait une aurore.

Ainsi vivait, déjà sérieux, il y a soixante ans, cet enfant, qui était moi.

Je me rappelle toutes ces choses, ému.

C’était le temps d’Eylau, d’Ulm, d’Auersaedt et de Friedland, de l’Elbe forcé, de Spandau, d’Erfurt et de Salzbourg enlevés, des cinquante et un jours de tranchée de Dantzick, des neuf cents bouches à feu vomissant cette victoire énorme, Wagram; c’était le temps des empereurs sur le Niémen, et du czar saluant le césar; c’était le temps où il y avait un département du Tibre, Paris chef-lieu de Rome; c’était l’époque du pape détruit au Vatican, de l’inquisition détruite en Espagne, du moyen âge détruit dans l’agrégation germanique, des sergents faits princes, des postillons faits rois, des archiduchesses épousant des aventuriers; c’était l’heure extraordinaire; à Austerlitz la Russie demandait grâce, à Iéna la Prusse s’écroulait, à Essling l’Autriche s’agenouillait, la confédération du Rhin annexait l’Allemagne à la France, le décret de Berlin, formidable, faisait presque succéder à la déroute de la Prusse la faillite de l’Angleterre, la fortune à Potsdam livrait l’épée de Frédéric à Napoléon qui dédaignait de la prendre, disant: J’ai la mienne. Moi, j’ignorais tout cela, j’étais petit.

Je vivais dans les fleurs.

Je vivais dans ce jardin des Feuillantines, j’y rôdais comme un enfant, j’y errais comme un homme, j’y regardais le vol des papillons et des abeilles, j’y cueillais des boutons d’or et des liserons, et je n’y voyais jamais personne que ma mère, mes deux frères et le bon vieux prêtre, son livre sous le bras. Parfois, malgré la défense, je m’aventurais jusqu’au hallier farouche du fond du jardin; rien n’y remuait que le vent, rien n’y parlait que les nids, rien n’y vivait que les arbres; et je considérais à travers les branches la vieille chapelle dont les vitres défoncées laissaient voir la muraille intérieure bizarrement incrustée de coquillages marins. Les oiseaux entraient et sortaient par les fenêtres. Ils étaient là chez eux. Dieu et les oiseaux, cela va ensemble.

Un soir, ce devait être vers 1809, mon père était en Espagne, quelques visiteurs étaient venus voir ma mère, événement rare aux Feuillantines. On se promenait dans le jardin; mes frères étaient restés à l’écart. Ces visiteurs étaient trois camarades de mon père; ils venaient apporter ou demander de ses nouvelles; ces hommes étaient de haute taille; je les suivais, j’ai toujours aimé la compagnie des grands; c’est ce qui, plus tard, m’a rendu facile un long tête-à-tête avec l’océan.

Ma mère les écoutait parler, je marchais derrière ma mère.

Il y avait fête ce jour-là, une de ces vastes fêtes du premier empire. Quelle fête? je l’ignorais. Je l’ignore encore. C’était un soir d’été; la nuit tombait, splendide. Canon des Invalides, feu d’artifice, lampions; une rumeur de triomphe arrivait jusqu’à notre solitude; la grande ville célébrait la grande armée et le grand chef; la cité avait une auréole, comme si les victoires étaient une aurore; le ciel bleu devenait lentement rouge; la fête impériale se réverbérait jusqu’au zénith; des deux dômes qui dominaient le jardin des Feuillantines, l’un, tout près, le Val-de-Grâce, masse noire, dressait une flamme à son sommet et semblait une tiare qui s’achève en escarboucle; l’autre, lointain, le Panthéon gigantesque et spectral, avait autour de sa rondeur un cercle d’étoiles, comme si, pour fêter un génie, il se faisait une couronne des âmes de tous les grands hommes auxquels il est dédié.

La clarté de la fête, clarté superbe, vermeille, vaguement sanglante, était telle qu’il faisait presque grand jour dans le jardin.

Tout en se promenant, le groupe qui marchait devant moi était parvenu, peut-être un peu malgré ma mère, qui avait des velléités de s’arrêter et qui semblait ne vouloir pas aller si loin, jusqu’au massif d’arbres où était la chapelle.

Ils causaient, les arbres étaient silencieux, au loin le canon de la solennité tirait de quart d’heure en quart d’heure. Ce que je vais dire est pour moi inoubliable.

Comme ils allaient entrer sous les arbres, un des trois interlocuteurs s’arrêta, et regardant le ciel nocturne plein de lumière, s’écria:

—N’importe! cet homme est grand.

Une voix sortit de l’ombre et dit:

—Bonjour, Lucotte[1], bonjour, Drouet[2], bonjour, Tilly[3].

Et un homme, de haute stature aussi lui, apparut dans le clair-obscur des arbres.

Les trois causeurs levèrent la tête.

—Tiens! s’écria l’un d’eux.

Et il parut prêt à prononcer un nom.

Ma mère, pâle, mit un doigt sur sa bouche.

Ils se turent.

Je regardais, étonné.

L’apparition, c’en était une pour moi, reprit:

—Lucotte, c’est toi qui parlais.

—Oui, dit Lucotte.

—Tu disais: cet homme est grand.

—Oui.

—Eh bien, quelqu’un est plus grand que Napoléon.

—Qui?

—Bonaparte.

Il y eut un silence. Lucotte le rompit.

—Après Marengo?

L’inconnu répondit:

—Avant Brumaire.

Le général Lucotte, qui était jeune, riche, beau, heureux, tendit la main à l’inconnu et dit:

—Toi, ici! je te croyais en Angleterre.

L’inconnu, dont je remarquais la face sévère, l’oeil profond et les cheveux grisonnants, repartit:

—Brumaire, c’est la chute.

—De la république, oui.

—Non, de Bonaparte.

Ce mot, Bonaparte, m’étonnait beaucoup. J’entendais toujours dire «l’empereur». Depuis, j’ai compris ces familiarités hautaines de la vérité. Ce jour-là, j’entendais pour la première fois le grand tutoiement de l’histoire.

Les trois hommes, c’étaient trois généraux, écoutaient stupéfaits et sérieux.

Lucotte s’écria:

—Tu as raison. Pour effacer Brumaire, je ferais tous les sacrifices.
La France grande, c’est bien; la France libre, c’est mieux.

—La France n’est pas grande si elle n’est pas libre.

—C’est encore vrai. Pour revoir la France libre, je donnerais ma fortune. Et toi?

—Ma vie, dit l’inconnu.

Il y eut encore un silence. On entendait le grand bruit de Paris joyeux, les arbres étaient roses, le reflet de la fête éclairait les visages de ces hommes, les constellations s’effaçaient au-dessus de nos têtes dans le flamboiement de Paris illuminé, la lueur de Napoléon semblait remplir le ciel.

Tout à coup l’homme si brusquement apparu se tourna vers moi qui avais peur et me cachais un peu, me regarda fixement, et me dit:

—Enfant, souviens-toi de ceci: avant tout, la liberté.

Et il posa sa main sur ma petite épaule, tressaillement que je garde encore.

Puis il répéta:

—Avant tout la liberté.

Et il rentra sous les arbres, d’où il venait de sortir.

Qui était cet homme?

Un proscrit.

Victor Fanneau de Lahorie était un gentilhomme breton rallié à la république. Il était l’ami de Moreau, breton aussi. En Vendée, Lahorie connut mon père, plus jeune que lui de vingt-cinq ans. Plus tard, il fut son ancien à l’armée du Rhin; il se noua entre eux une de ces fraternités d’armes qui font qu’on donne sa vie l’un pour l’autre. En 1801 Lahorie fut impliqué dans la conspiration de Moreau contre Bonaparte. Il fut proscrit, sa tête fut mise à prix, il n’avait pas d’asile; mon père lui ouvrit sa maison; la vieille chapelle des Feuillantines, ruine, était bonne à protéger cette autre ruine, un vaincu. Lahorie accepta l’asile comme il l’eût offert, simplement; et il vécut dans cette ombre, caché.

Mon père et ma mère seuls savaient qu’il était là.

Le jour où il parla aux trois généraux, peut-être fit-il une imprudence.

Son apparition nous surprit fort, nous les enfants. Quant au vieux prêtre, il avait eu dans sa vie une quantité de proscription suffisante pour lui ôter l’étonnement. Quelqu’un qui était caché, c’était pour ce bonhomme quelqu’un qui savait à quel temps il avait affaire; se cacher, c’était comprendre.

Ma mère nous recommanda le silence, que les enfants gardent si religieusement. A dater de ce jour, cet inconnu cessa d’être mystérieux dans la maison. A quoi bon la continuation du mystère, puisqu’il s’était montré? Il mangeait à la table de famille, il allait et venait dans le jardin, et donnait çà et là des coups de bêche, côte à côte avec le jardinier; il nous conseillait; il ajoutait ses leçons aux leçons du prêtre; il avait une façon de me prendre dans ses bras qui me faisait rire et qui me faisait peur; il m’élevait en l’air, et me laissait presque retomber jusqu’à terre. Une certaine sécurité, habituelle à tous les exils prolongés, lui était venue. Pourtant il ne sortait jamais. Il était gai. Ma mère était un peu inquiète, bien que nous fussions entourés de fidélités absolues.

Lahorie était un homme simple, doux, austère, vieilli avant l’âge, savant, ayant le grave héroïsme propre aux lettrés. Une certaine concision dans le courage distingue l’homme qui remplit un devoir de l’homme qui joue un rôle; le premier est Phocion, le second est Murat. Il y avait du Phocion dans Lahorie.

Nous les enfants, nous ne savions rien de lui, sinon qu’il était mon parrain. Il m’avait vu naître; il avait dit à mon père: Hugo est un mot du nord, il faut l’adoucir par un mot du midi, et compléter le germain par le romain. Et il me donna le nom de Victor, qui du reste était le sien. Quant à son nom historique, je l’ignorais. Ma mère lui disait général, je l’appelais mon parrain Il habitait toujours la masure du fond du jardin, peu soucieux de la pluie et de la neige qui, l’hiver, entraient par les croisées sans vitres; il continuait dans cette chapelle son bivouac. Il avait derrière l’autel un lit de camp, avec ses pistolets dans un coin, et un Tacite qu’il me faisait expliquer.

J’aurai toujours présent à la mémoire le jour où il me prit sur ses genoux, ouvrit ce Tacite qu’il avait, un in-octavo relié en parchemin, édition Herhan, et me lut cette ligne: Urbem Romam a principio reges habuere.

Il s’interrompit et murmura à demi-voix:

—Si Rome eût gardé ses rois, elle n’eût pas été Rome.

Et, me regardant tendrement, il redit cette grande parole:

—Enfant, avant tout la liberté.

Un jour il disparut de la maison. J’ignorais alors pourquoi.[4] Des événements survinrent, il y eut Moscou, la Bérésina, un commencement d’ombre terrible. Nous allâmes rejoindre mon père en Espagne. Puis nous revînmes aux Feuillantines. Un soir d’octobre 1812, je passais, donnant la main à ma mère, devant l’église Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Une grande affiche blanche était placardée sur une des colonnes du portail, celle de droite; je vais quelquefois revoir cette colonne. Les passants regardaient obliquement cette affiche, semblaient en avoir un peu peur, et, après l’avoir entrevue, doublaient le pas. Ma mère s’arrêta, et me dit: Lis. Je lus. Je lus ceci: «—Empire français.—Par sentence du premier conseil de guerre, ont été fusillés en plaine de Grenelle, pour crime de conspiration contre l’empire et l’empereur, les trois ex-généraux Malet, Guidal et Lahorie.» —Lahorie, me dit ma mère. Retiens ce nom.

Et elle ajouta:

—C’est ton parrain.

Notes:

[1] Depuis comte de Sopetran.

[2] Depuis comte d’Erlon.

[3] Depuis gouverneur de Ségovie.

[4] Voir le livre Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie.

V

Tel est le fantôme que j’aperçois dans les profondeurs de mon enfance.

Cette figure est une de celles qui n’ont jamais disparu de mon horizon.

Le temps, loin de la diminuer, l’a accrue.

En s’éloignant, elle s’est augmentée, d’autant plus haute qu’elle était plus lointaine, ce qui n’est propre qu’aux grandeurs morales.

L’influence sur moi a été ineffaçable.

Ce n’est pas vainement que j’ai eu, tout petit, de l’ombre de proscrit sur ma tête, et que j’ai entendu la voix de celui qui devait mourir dire ce mot du droit et du devoir: Liberté.

Un mot a été le contre-poids de toute une éducation.

L’homme qui publie aujourd’hui ce recueil, Actes et Paroles, et qui dans ces volumes, Avant l’exil, Pendant l’exil, Depuis l’exil, ouvre à deux battants sa vie à ses contemporains, cet homme a traversé beaucoup d’erreurs. Il compte, si Dieu lui en accorde le temps, en raconter les péripéties sous ce titre: Histoire des révolutions intérieures d’une conscience honnête. Tout homme peut, s’il est sincère, refaire l’itinéraire, variable pour chaque esprit, du chemin de Damas. Lui, comme il l’a dit quelque part, il est fils d’une vendéenne, amie de madame de la Rochejaquelein, et d’un soldat de la révolution et de l’empire, ami de Desaix, de Jourdan et de Joseph Bonaparte; il a subi les conséquences d’une éducation solitaire et complexe où un proscrit républicain donnait la réplique à un proscrit prêtre. Il y a toujours eu en lui le patriote sous le vendéen; il a été napoléonien en 1813, bourbonnien en 1814; comme presque tous les hommes du commencement de ce siècle, il a été tout ce qu’a été le siècle; illogique et probe, légitimiste et voltairien, chrétien littéraire, bonapartiste libéral, socialiste à tâtons dans la royauté; nuances bizarrement réelles, surprenantes aujourd’hui; il a été de bonne foi toujours; il a eu pour effort de rectifier son rayon visuel au milieu de tous ces mirages; toutes les approximations possibles du vrai ont tenté tour à tour et quelquefois trompé son esprit; ces aberrations successives, où, disons-le, il n’y a jamais eu un pas en arrière, ont laissé trace dans ses oeuvres; on peut en constater çà et là l’influence; mais, il le déclare ici, jamais, dans tout ce qu’il a écrit, même dans ses livres d’enfant et d’adolescent, jamais on ne trouvera une ligne contre la liberté. Il y a eu lutte dans son âme entre la royauté que lui avait imposée le prêtre catholique et la liberté que lui avait recommandée le soldat républicain; la liberté a vaincu.

Là est l’unité de sa vie.

Il cherche à faire en tout prévaloir la liberté. La liberté, c’est, dans la philosophie, la Raison, dans l’art, l’Inspiration, dans la politique, le Droit.

VI

En 1848, son parti n’était pas pris sur la forme sociale définitive. Chose singulière, on pourrait presque dire qu’à cette époque la liberté lui masqua la république. Sortant d’une série de monarchies essayées et mises au rebut tour à tour, monarchie impériale, monarchie légitime, monarchie constitutionnelle, jeté dans des faits inattendus qui lui semblaient illogiques, obligé de constater à la fois dans les chefs guerriers qui dirigeaient l’état l’honnêteté et l’arbitraire, ayant malgré lui sa part de l’immense dictature anonyme qui est le danger des assemblées uniques, il se décida à observer, sans adhésion, ce gouvernement militaire où il ne pouvait reconnaître un gouvernement démocratique, se borna à protéger les principes quand ils lui parurent menacés et se retrancha dans la défense du droit méconnu. En 1848, il y eut presque un dix-huit fructidor; les dix-huit fructidor ont cela de funeste qu’ils donnent le modèle et le prétexte aux dix-huit brumaire, et qu’ils font faire par la république des blessures à la liberté; ce qui, prolongé, serait un suicide. L’insurrection de juin fut fatale, fatale par ceux qui l’allumèrent, fatale par ceux qui l’éteignirent; il la combattit; il fut un des soixante représentants envoyés par l’assemblée aux barricades. Mais, après la victoire, il dut se séparer des vainqueurs. Vaincre, puis tendre la main aux vaincus, telle est la loi de sa vie. On fit le contraire. Il y a bien vaincre et mal vaincre. L’insurrection de 1848 fut mal vaincue. Au lieu de pacifier, on envenima; au lieu de relever, on foudroya; on acheva l’écrasement; toute la violence soldatesque se déploya; Cayenne, Lambessa, déportation sans jugement; il s’indigna; il prit fait et cause pour les accablés; il éleva la voix pour toutes ces pauvres familles désespérées; il repoussa cette fausse république de conseils de guerre et d’état de siège. Un jour, à l’assemblée, le représentant Lagrange, homme vaillant, l’aborda et lui dit: «Avec qui êtes-vous ici? il répondit: Avec la liberté.—Et que faites-vous? reprit Lagrange; il répondit: J’attends.»

Après juin 1848, il attendait; mais, après juin 1849, il n’attendit plus.

L’éclair qui jaillit des événements lui entra dans l’esprit. Ce genre d’éclair, une fois qu’il a brillé, ne s’efface pas. Un éclair qui reste, c’est là la lumière du vrai dans la conscience.

En 1849, cette clarté définitive se fit en lui.

Quand il vit Rome terrassée au nom dé la France, quand il vit la majorité, jusqu’alors hypocrite, jeter tout à coup le masque par la bouche duquel, le 4 mai 1848, elle avait dix-sept fois crié: Vive la république! quand il vit, après le 13 juin, le triomphe de toutes les coalitions ennemies du progrès, quand il vit cette joie cynique, il fut triste, il comprit, et, au moment où toutes les mains des vainqueurs se tendaient vers lui pour l’attirer dans leurs rangs, il sentit dans le fond de son âme qu’il était un vaincu. Une morte était à terre, on criait: c’est la république! il alla à cette morte, et reconnut que c’était la liberté. Alors il se pencha vers ce cadavre, et il l’épousa. Il vit devant lui la chute, la défaite, la ruine, l’affront, la proscription, et il dit: C’est bien.

Tout de suite, le 15 juin, il monta à la tribune, et il protesta. A partir de ce jour, la jonction fut faite dans son âme entre la république et la liberté. A partir de ce jour, sans trêve, sans relâche, presque sans reprise d’haleine, opiniâtrément, pied à pied, il lutta pour ces deux grandes calomniées. Enfin, le 2 décembre 1851, ce qu’il attendait, il l’eut; vingt ans d’exil.

Telle est l’histoire de ce qu’on a appelé son apostasie.

VII

1849. Grande date pour lui.

Alors commencèrent les luttes tragiques.

Il y eut de mémorables orages; l’avenir attaquait, le passé résistait.

A cette étrange époque le passé était tout-puissant. Il était omnipotent, ce qui ne l’empêchait pas d’être mort. Effrayant fantôme combattant.

Toutes les questions se présentèrent; indépendance nationale, liberté individuelle, liberté de conscience, liberté de pensée, liberté de parole, liberté de tribune et de presse, question du mariage dans la femme, question de l’éducation dans l’enfant, droit au travail à propos du salaire, droit à la patrie à propos de la déportation, droit à la vie à propos de la réforme du code, pénalité décroissante par l’éducation croissante, séparation de l’église et de l’état, la propriété des monuments, églises, musées, palais dits royaux, rendue à la nation, la magistrature restreinte, le jury augmenté, l’armée européenne licenciée par la fédération continentale, l’impôt de l’argent diminué, l’impôt du sang aboli, les soldats retirés au champ de bataille et restitués au sillon comme travailleurs, les douanes supprimées, les frontières effacées, les isthmes coupés, toutes les ligatures disparues, aucune entrave à aucun progrès, les idées circulant dans la civilisation comme le sang dans l’homme. Tout cela fut débattu, proposé, imposé parfois. On trouvera ces luttes dans ce livre.

L’homme qui esquisse en ce moment sa vie parlementaire, entendant un jour les membres de la droite exagérer le droit du père, leur jeta ce mot inattendu, le droit de l’enfant. Un autre jour, sans cesse préoccupé du peuple et du pauvre, il les stupéfia par cette affirmation: On peut détruire la misère.

C’est une vie violente que celle des orateurs. Dans les assemblées ivres de leur triomphe et de leur pouvoir, les minorités étant les trouble-fête sont les souffre-douleurs. C’est dur de rouler cet inexorable rocher de Sisyphe, le droit; on le monte, il retombe. C’est là l’effort des minorités.

La beauté du devoir s’impose; une fois qu’on l’a comprise, on lui obéit, plus d’hésitation; le sombre charme du dévouement attire les consciences, et l’on accepte les épreuves avec une joie sévère. L’approche de la lumière a cela de terrible qu’elle devient flamme. Elle éclaire d’abord, réchauffe ensuite, et dévore enfin. N’importe, on s’y précipite. On s’y ajoute. On augmente cette clarté du rayonnement de son propre sacrifice; brûler, c’est briller; quiconque souffre pour la vérité la démontre.

Huer avant de proscrire, c’est le procédé ordinaire des majorités furieuses; elles préludent à la persécution matérielle par la persécution morale, l’imprécation commence ce que l’ostracisme achèvera; elles parent la victime pour l’immolation avec toute la rhétorique de l’injure; et elles l’outragent, c’est leur façon de la couronner.

Celui qui parle ici traversa ces diverses façons d’agir, et n’eut qu’un mérite, le dédain. Il fit son devoir, et, ayant pour salaire l’affront, il s’en contenta.

Ce qu’étaient ces affronts, on le verra en lisant ce recueil de vérités insultées.

En veut-on quelques exemples?

Un jour, le 17 juillet 1851, il dénonça à la tribune la conspiration de Louis Bonaparte, et déclara que le président voulait se faire empereur. Une voix lui cria:

—Vous êtes un infâme calomniateur!

Cette voix a depuis prêté serment à l’empire moyennant trente mille francs par an.

Une autre fois, comme il combattait la féroce loi de déportation, une voix lui jeta cette interruption:

—Et dire que ce discours coûtera vingt-cinq francs à la France!

Cet interrupteur-là aussi a été sénateur de l’empire.

Une autre fois, on ne sait qui, sénateur également plus tard, l’apostrophait ainsi:

—Vous êtes l’adorateur du soleil levant!

Du soleil levant de l’exil, oui.

Le jour où il dit à la tribune ce mot que personne encore n’y avait prononcé: les États-Unis d’Europe, M. Molé fut remarquable. Il leva les yeux au ciel, se dressa debout, traversa toute la salle, fit signe aux membres de la majorité de le suivre, et sortit. On ne le suivit pas, il rentra. Indigné.

Parfois les huées et les éclats de rire duraient un quart d’heure.
L’orateur qui parle ici en profitait pour se recueillir.

Pendant l’insulte, il s’adossait au mur de la tribune et méditait.

Ce même 17 juillet 1851 fut le jour où il prononça le mot: «Napoléon le Petit». Sur ce mot, la fureur de la majorité fut telle et éclata en de si menaçantes rumeurs, que cela s’entendait du dehors et qu’il y avait foule sur le pont de la Concorde pour écouter ce bruit d’orage.

Ce jour-là, il monta à la tribune, croyant y rester vingt minutes, il y resta trois heures.

Pour avoir entrevu et annoncé le coup d’état, tout le futur sénat du futur empire le déclara «calomniateur». Il eut contre lui tout le parti de l’ordre et toutes les nuances conservatrices, depuis M. de Falloux, catholique, jusqu’à M. Vieillard, athée.

Être un contre tous, cela est quelquefois laborieux.

Il ripostait dans l’occasion, tâchant de rendre coup pour coup.

Une fois à propos d’une loi d’éducation cléricale cachant l’asservissement des études sous cette rubrique, liberté de l’enseignement, il lui arriva de parler du moyen âge, de l’inquisition, de Savonarole, de Giordano Bruno, et de Campanella appliqué vingt-sept fois à la torture pour ses opinions philosophiques, les hommes de la droite lui crièrent:

—A la question!

Il les regarda fixement, et leur dit:

—Vous voudriez bien m’y mettre.

Cela les fit taire.

Un autre jour, je répliquais à je ne sais quelle attaque d’un Montalembert quelconque, la droite entière s’associa à l’attaque, qui était, cela va sans dire, un mensonge, quel mensonge? je l’ai oublié, on trouvera cela dans ce livre; les cinq cents myopes de la majorité s’ajoutèrent à leur orateur, lequel n’était pas du reste sans quelque valeur, et avait l’espèce de talent possible à une âme médiocre; on me donna l’assaut à la tribune, et j’y fus quelque temps comme aboyé par toutes les vociférations folles et pardonnables de la colère inconsciente; c’était un vacarme de meute; j’écoutais ce tumulte avec indulgence, attendant que le bruit cessât pour continuer ce que j’avais à dire; subitement, il y eut un mouvement au banc des ministres; c’était le duc de Montebello, ministre de la marine, qui se levait; le duc quitta sa place, écarta frénétiquement les huissiers, s’avança vers moi et me jeta une phrase qu’il comprenait peut-être et qui avait évidemment la volonté d’être hostile; c’était quelque chose comme: Vous êtes un empoisonneur public! Ainsi caractérisé à bout portant et effleuré par cette intention de meurtrissure, je fis un signe de la main, les clameurs s’interrompirent, on est furieux mais curieux, on se tut, et, dans ce silence d’attente, de ma voix la plus polie, je dis:

—Je ne m’attendais pas, je l’avoue, à recevoir le coup de pied de….

Le silence redoubla et j’ajoutai:

—….monsieur de Montebello.

Et la tempête s’acheva par un rire qui, cette fois, ne fut pas contre moi.

Ces choses-là ne sont pas toujours au Moniteur. Habituellement la droite avait beaucoup de verve.

—Vous ne parlez pas français!—Portez cela à la Porte-Saint-Martin!— Imposteur!—Corrupteur! —Apostat!—Renégat!—Buveur de sang!—Bête féroce!—Poëte!

Tel était le crescendo.

Injure, ironie, sarcasme, et çà et là la calomnie, S’en fâcher, pourquoi? Washington, traité par la presse hostile d’escroc et de filou (pick-pocket), en rit dans ses lettres. Un jour, un célèbre ministre anglais; éclaboussé à la tribune de la même façon, donna une chiquenaude à sa manche, et dit: Cela se brosse. Il avait raison. Les haines, les noirceurs, les mensonges, boue aujourd’hui, poussière demain.

Ne répondons pas à la colère par la colère.

Ne soyons pas sévères pour des cécités.

«Ils ne savent ce qu’ils font», a dit quelqu’un sur le calvaire. «Ils ne savent ce qu’ils disent», n’est pas moins mélancolique ni moins vrai. Le crieur ignore son cri. L’insulteur est-il responsable de l’insulte? A peine.

Pour être responsable il faut être intelligent.

Les chefs comprenaient jusqu’à un certain point les actions qu’ils commettaient; les autres, non. La main est responsable, la fronde l’est peu, la pierre ne l’est pas.

Fureurs, injustices, calomnies, soit.

Oublions ces brouhaha.

VIII

Et puis, car il faut tout dire, c’est si bon la bonne foi, dans les collisions d’assemblée rappelées ici, l’orateur n’a-t-il rien à se reprocher? Ne lui est-il jamais arrivé de se laisser conduire par le mouvement de la parole au delà de sa pensée? Avouons-le, c’est dans la parole qu’il y a du hasard. On ne sait quel trépied est mêlé à la tribune, ce lieu sonore est un lieu mystérieux, on y sent l’effluve inconnu, le vaste esprit de tout un peuple vous enveloppe et s’infiltre dans votre esprit, la colère des irrités vous gagne, l’injustice des injustes vous pénètre, vous sentez monter en vous la grande indignation sombre, la parole va et vient de la conviction fixe et sereine à la révolte plus ou moins mesurée contre l’incident inattendu. De là des oscillations redoutables. On se laisse entraîner, ce qui est un danger, et emporter, ce qui est un tort. On fait des fautes de tribune. L’orateur qui se confesse ici n’y a point échappé.

En dehors des discours purement de réplique et de combat, tous les discours de tribune qu’on trouvera dans ce livre ont été ce qu’on appelle improvisés. Expliquons-nous sur l’improvisation. L’improvisation, dans les graves questions politiques, implique la préméditation, provisam rem, dit Horace. La préméditation fait que, lorsqu’on parle, les mots ne viennent pas malgré eux; la longue incubation de l’idée facilite l’éclosion immédiate de l’expression. L’improvisation n’est pas autre chose que l’ouverture subite et à volonté de ce réservoir, le cerveau, mais il faut que le réservoir soit plein. De la plénitude de la pensée résulte l’abondance de la parole. Au fond, ce que vous improvisez semble nouveau à l’auditoire, mais est ancien chez vous. Celui-là parle bien qui dépense la méditation d’un jour, d’une semaine, d’un mois, de toute sa vie parfois, en une parole d’une heure. Les mots arrivent aisément surtout à l’orateur qui est écrivain, qui a l’habitude de leur commander et d’être servi par eux, et qui, lorsqu’il les sonne, les fait venir. L’improvisation, c’est la veine piquée, l’idée jaillit. Mais cette facilité même est un péril. Toute rapidité est dangereuse. Vous avez chance et vous courez risque de mettre la main sur l’exagération et de la lancer à vos ennemis. Le premier mot venu est quelquefois un projectile. De là l’excellence des discours écrits.

Les assemblées y reviendront peut-être.

Est-ce qu’on peut être orateur avec un discours écrit? On a fait cette question. Elle est étrange. Tous les discours de Démosthène et de Cicéron sont des discours écrits. Ce discours sent l’huile, disait le zoïle quelconque de Démosthène. Royer-Collard, ce pédant charmant, ce grand esprit étroit, était un orateur; il n’a prononcé que des discours écrits; il arrivait, et posait son cahier sur la tribune. Les trois quarts des harangues de Mirabeau sont des harangues écrites, qui parfois même, et nous le blâmons de ceci, ne sont pas de Mirabeau; il débitait à la tribune, comme de lui, tel discours qui était de Talleyrand, tel discours qui était de Malouet, tel discours qui était de je ne sais plus quel suisse dont le nom nous échappe. Danton écrivait souvent ses discours; on en a retrouvé des pages, toutes de sa main, dans son logis de la cour du Commercé. Quant à Robespierre, sur dix harangues, neuf sont écrites. Dans les nuits qui précédaient son apparition à la tribune, il écrivait ce qu’il devait dire, lentement, correctement, sur sa petite table de sapin, avec un Racine ouvert sous les yeux.

L’improvisation a un avantage, elle saisit l’auditoire; elle saisit aussi l’orateur, c’est là son inconvénient; Elle le pousse à ces excès de polémique oratoire qui sont comme le pugilat de la tribune. Celui qui parle ici, réserve faite de la méditation préalable, n’a prononcé dans les assemblées que des discours improvisés. De là des violences de paroles, de là des fautes. Il s’en accuse.

IX

Ces hommes des anciennes majorités ont fait tout le mal qu’ils ont pu. Voulaient-ils faire le mal? Non; ils trompaient, mais ils se trompaient, c’est là leur circonstance atténuante. Ils croyaient avoir la vérité, et ils mentaient au service de la vérité. Leur pitié pour la société était impitoyable pour le peuple. De là tant de lois et tant d’actes aveuglément féroces. Ces hommes, plutôt cohue que sénat, assez innocents au fond, criaient pêle-mêle sur leurs bancs, ayant des ressorts qui les faisaient mouvoir, huant ou applaudissant selon le fil tiré, proscrivant au besoin, pantins pouvant mordre. Ils avaient pour chefs les meilleurs d’entre eux, c’est-à-dire les pires. Celui-ci, ancien libéral rallié aux servitudes, demandait qu’il n’y eût plus qu’un seul journal, le Moniteur, ce qui faisait dire à son voisin l’évêque Parisis: Et encore! Cet autre, pesamment léger, académicien de l’espèce qui parle bien et écrit mal. Cet autre, habit noir, cravate blanche, cordon rouge, gros souliers, président, procureur, tout ce qu’on veut, qui eût pu être Cicéron s’il n’avait été Guy-Patin, jadis avocat spirituel, le dernier des lâches. Cet autre, homme de simarre et grand juge de l’empire à trente ans, remarquable maintenant par son chapeau gris et son pantalon de nankin, sénile dans sa jeunesse, juvénile dans sa vieillesse, ayant commencé comme Lamoignon et finissant comme Brummel. Cet autre, ancien héros déformé, interrupteur injurieux, vaillant soldat devenu clérical trembleur, général devant Abd-el-Kader, caporal derrière Nonotte et Patouillet, se donnant, lui si brave, la peine d’être bravache, et ridicule par où il eût dû être admiré, ayant réussi à faire de sa très réelle renommée militaire un épouvantail postiche, lion qui coupe sa crinière et s’en fait une perruque. Cet autre, faux orateur, ne sachant que lapider avec des grossièretés, et n’ayant de ce qui était dans la bouche de Démosthène que les cailloux. Celui-ci, déjà nommé, d’où était sortie l’odieuse parole Expédition de Rome à l’intérieur, vanité du premier ordre, parlant du nez par élégance, jargonnant, le lorgnon à l’oeil, une petite éloquence impertinente, homme de bonne compagnie un peu poissard, mêlant la halle à l’hôtel de Rambouillet, jésuite longtemps échappé dans la démagogie, abhorrant le czar en Pologne et voulant le knout à Paris, poussant le peuple à l’église et à l’abattoir, berger de l’espèce bourreau. Cet autre, insulteur aussi, et non moins zélé serviteur de Rome, intrigant du bon Dieu, chef paisible des choses souterraines, figure sinistre et douce avec le sourire de la rage. Cet autre …—Mais je m’arrête. A quoi bon ce dénombrement? Et caetera, dit l’histoire. Tous ces masques sont déjà des inconnus. Laissons tranquille l’oubli reprenant ce qui est à lui. Laissons la nuit tomber sur les hommes de nuit. Le vent du soir emporte de l’ombre, laissons-le faire. En quoi cela nous regarde-t-il, un effacement de silhouette à l’horizon?

Passons.

Oui, soyons indulgents. S’il y a eu pour plusieurs d’entre nous quelque labeur et quelque épreuve, une tempête plus ou moins longue, quelques jets d’écume sur l’écueil, un peu de ruine, un peu d’exil, qu’importé si la fin est bonne pour toi, France, pour toi, peuple! qu’importe l’augmentation de souffrance de quelques-uns s’il y a diminution de souffrance pour tous! La proscription est dure, la calomnie est noire, la vie loin de la patrie est une insomnie lugubre, mais qu’importe si l’humanité grandit et se délivre! qu’importe nos douleurs si les questions avancent, si les problèmes se simplifient, si les solutions mûrissent, si à travers la claire-voie des impostures et des illusions on aperçoit de plus en plus distinctement la vérité! qu’importe dix-neuf ans de froide bise à l’étranger, qu’importe l’absence mal reçue au retour, si devant l’ennemi Paris charmant devient Paris sublime, si la majesté de la grande nation s’accroît par le malheur, si la France mutilée laisse couler par ses plaies de la vie pour le monde entier! qu’importe si les ongles repoussent à cette mutilée, et si l’heure de la restitution arrive! qu’importe si, dans un prochain avenir, déjà distinct et visible, chaque nationalité reprend sa figure naturelle, la Russie jusqu’à l’Inde, l’Allemagne jusqu’au Danube, l’Italie jusqu’aux Alpes, la France jusqu’au Rhin, l’Espagne ayant Gibraltar, et Cuba ayant Cuba; rectifications nécessaires à l’immense amitié future des nations! C’est tout cela que nous avons voulu. Nous l’aurons.

Il y a des saisons sociales, il y a pour la civilisation des traversées climatériques, qu’importe notre fatigue dans l’ouragan! et qu’est-ce que cela fait que nous ayons été malheureux si c’est pour le bien, si décidément le genre humain passe de son décembre à son avril, si l’hiver des despotismes et des guerres est fini, s’il ne nous neige plus de superstitions et de préjugés sur la tête, et si, après toutes les nuées évanouies, féodalités, monarchies, empires, tyrannies, batailles et carnages, nous voyons enfin poindre à l’horizon rosé cet éblouissant floréal des peuples, la paix universelle!

X

Dans tout ce que nous disons ici, nous n’avons qu’une prétention, affirmer l’avenir dans la mesure du possible.

Prévoir ressemble quelquefois à errer; le vrai trop lointain fait sourire.

Dire qu’un oeuf a des ailes, cela semble absurde, et cela est pourtant véritable.

L’effort du penseur, c’est de méditer utilement.

Il y a la méditation perdue qui est rêverie, et la méditation féconde qui est incubation. Le vrai penseur couve.

C’est de cette incubation que sortent, à des heures voulues, les diverses formes du progrès destinées à s’envoler dans le grand possible humain, dans la réalité, dans la vie.

Arrivera-t-on à l’extrémité du progrès?

Non.

Il ne faut pas rendre la mort inutile. L’homme ne sera complet qu’après la vie.

Approcher toujours, n’arriver jamais; telle est la loi. La civilisation est une asymptote.

Toutes les formes du progrès sont la Révolution.

La Révolution, c’est là ce que nous faisons, c’est là ce que nous pensons, c’est là ce que nous parlons, c’est là ce que nous avons dans la bouche, dans la poitrine, dans l’âme,

La Révolution, c’est la respiration nouvelle de l’humanité.

La Révolution, c’est hier, c’est aujourd’hui, et c’est demain.

De là, disons-le, la nécessité et l’impossibilité d’en faire l’histoire.

Pourquoi?

Parce qu’il est indispensable de raconter hier et parce qu’il est impossible de raconter demain.

On ne peut que le déduire et le préparer. C’est ce que nous tâchons de faire.

Insistons, cela n’est jamais inutile, sur cette immensité de la
Révolution.

XI

La Révolution tente tous les puissants esprits, et c’est à qui s’en approchera, les uns, comme Lamartine, pour la peindre, les autres, comme Michelet, pour l’expliquer, les autres, comme Quinet, pour la juger, les autres, comme Louis Blanc, pour la féconder.

Aucun fait humain n’a eu de plus magnifiques narrateurs, et pourtant cette histoire sera toujours offerte aux historiens comme à faire.

Pourquoi? Parce que toutes les histoires sont l’histoire du passé, et que, répétons-le, l’histoire de la Révolution est l’histoire de l’avenir. La Révolution a conquis en avant, elle a découvert et annoncé le grand Chanaan de l’humanité, il y a dans ce qu’elle nous à apporté encore plus de terre promise que de terrain gagné, et à mesure qu’une de ces conquêtes faites d’avance entrera dans le domaine humain, à mesure qu’une de ces promesses se réalisera, un nouvel aspect de la Révolution se révélera, et son histoire sera renouvelée. Les histoires actuelles n’en seront pas moins définitives, chacune à son point de vue, les historiens contemporains domineront même l’historien futur, comme Moïse domine Cuvier, mais leurs travaux se mettront en perspective et feront partie de l’ensemble complet. Quand cet ensemble sera-t-il complet? Quand le phénomène sera terminé, c’est-à-dire quand la révolution de France sera devenue, comme nous l’avons indiqué dans les premières pages de cet écrit, d’abord révolution d’Europe, puis révolution de l’homme; quand l’utopie se sera consolidée en progrès, quand l’ébauche aura abouti au chef-d’oeuvre; quand à la coalition fratricide des rois aura succédé la fédération fraternelle des peuples, et à la guerre contre tous, la paix pour tous. Impossible, à moins d’y ajouter le rêve, de compléter dès aujourd’hui ce qui ne se complétera que demain, et d’achever l’histoire d’un fait inachevé, surtout quand ce fait contient une telle végétation d’événements futurs. Entre l’histoire et l’historien la disproportion est trop grande.

Rien de plus colossal. Le total échappe. Regardez ce qui est déjà derrière nous. La Terreur est un cratère, la Convention est un sommet. Tout l’avenir est en fermentation dans ces profondeurs. Le peintre est effaré par l’inattendu des escarpements. Les lignes trop vastes dépassent l’horizon. Le regard humain a des limites, le procédé divin n’en a pas. Dans ce tableau à faire vous vous borneriez à un seul personnage, prenez qui vous voudrez, que vous y sentiriez l’infini. D’autres horizons sont moins démesurés. Ainsi, par exemple, à un moment donné de l’histoire, il y a d’un côté Tibère et de l’autre Jésus. Mais le jour où Tibère et Jésus font leur jonction dans un homme et s’amalgament dans un être formidable ensanglantant la terre et sauvant le monde, l’historien romain lui-même aurait un frisson, et Robespierre déconcerterait Tacite. Par moments on craint de finir par être forcé d’admettre une sorte de loi morale mixte qui semble se dégager de tout cet inconnu. Aucune des dimensions du phénomène ne s’ajuste à la nôtre. La hauteur est inouïe et se dérobe à l’observation. Si grand que soit l’historien, cette énormité le déborde. La Révolution française racontée par un homme, c’est un volcan expliqué par une fourmi.

XII

Que conclure? Une seule chose. En présence de cet ouragan énorme, pas encore fini, entr’aidons-nous les uns les autres.

Nous ne sommes pas assez hors de danger pour ne point nous tendre la main.

O mes frères, réconcilions-nous.

Prenons la route immense de l’apaisement. On s’est assez haï. Trêve. Oui, tendons-nous tous la main. Que les grands aient pitié des petits, et que les petits fassent grâce aux grands. Quand donc comprendra-t-on que nous sommes sur le même navire, et que le naufrage est indivisible? Cette mer qui nous menace est assez grande pour tous, il y a de l’abîme pour vous comme pour moi. Je l’ai dit déjà ailleurs, et je le répète. Sauver les autres, c’est se sauver soi-même. La solidarité est terrible, mais la fraternité est douce. L’une engendre l’autre. O mes frères, soyons frères!

Voulons-nous terminer notre malheur? renonçons à notre colère.
Réconcilions-nous. Vous verrez comme ce sourire sera beau.

Envoyons aux exils lointains la flotte lumineuse du retour, restituons les maris aux femmes, les travailleurs aux ateliers, les familles aux foyers, restituons-nous à nous-mêmes ceux qui ont été nos ennemis. Est-ce qu’il n’est pas enfin temps de s’aimer? Voulez-vous qu’on ne recommence pas? finissez. Finir, c’est absoudre. En sévissant, on perpétue. Qui tue son ennemi fait vivre la haine. Il n’y a qu’une façon d’achever les vaincus, leur pardonner. Les guerres civiles s’ouvrent par toutes les portes et se ferment par une seule, la clémence. La plus efficace des répressions, c’est l’amnistie. O femmes qui pleurez, je voudrais vous rendre vos enfants.

Ah! je songe aux exilés. J’ai par moments le coeur serré. Je songe au mal du pays. J’en ai eu ma part peut-être. Sait-on de quelle nuit tombante se compose la nostalgie? Je me figure la sombre âme d’un pauvre enfant de vingt ans qui sait à peine ce que la société lui veut, qui subit pour ou ne sait quoi, pour un article de journal, pour une page fiévreuse écrite dans la folie, ce supplice démesuré, l’exil éternel, et qui, après une journée de bagne, le crépuscule venu, s’assied sur la falaise sévère, accablé sous l’énormité de la guerre civile et sous la sérénité des étoiles! Chose horrible, le soir et l’océan à cinq mille lieues de sa mère!

Ah! pardonnons!

Ce cri de nos âmes n’est pas seulement tendre, il est raisonnable. La douceur n’est pas seulement la douceur, elle est l’habileté. Pourquoi condamner l’avenir au grossissement des vengeances gonflées de pleurs et à la sinistre répercussion des rancunes! Allez dans les bois, écoutez les échos, et songez aux représailles; cette voix obscure et lointaine qui vous répond, c’est votre haine qui revient contre vous. Prenez garde, l’avenir est bon débiteur, et votre colère, il vous la rendra. Regardez les berceaux, ne leur noircissez pas la vie qui les attend. Si nous n’avons pas pitié des enfants, des autres, ayons pitié de nos enfants. Apaisement! apaisement! Hélas! nous écoutera-t-on?

N’importe, persistons, nous qui voulons qu’on promette et non qu’on menace, nous qui voulons qu’on guérisse et non qu’on mutile, nous qui voulons qu’on vive et non qu’on meure. Les grandes lois d’en haut sont avec nous. Il y a un profond parallélisme entre la lumière qui nous vient du soleil et la clémence qui nous vient de Dieu. Il y aura une heure de pleine fraternité, comme il y a une heure de plein midi. Ne perds pas courage, ô pitié! Quant à moi, je ne me lasserai pas, et ce que j’ai écrit dans tous mes livres, ce que j’ai attesté par tous mes actes, ce que j’ai dit à tous les auditoires, à la tribune des pairs comme dans le cimetière des proscrits, à l’assemblée nationale de France comme à la fenêtre lapidée de la place des Barricades de Bruxelles, je l’attesterai, je l’écrirai, et je le dirai sans cesse: il faut s’aimer, s’aimer, s’aimer! Les heureux doivent avoir pour malheur les malheureux. L’égoïsme social est un commencement de sépulcre. Voulons-nous vivre, mêlons nos curs, et soyons l’immense genre humain. Marchons en avant, remorquons en arrière. La prospérité matérielle n’est pas la félicité morale, l’étourdissement n’est pas la guérison, l’oubli n’est pas le paiement. Aidons, protégeons, secourons, avouons la faute publique et réparons-la. Tout ce qui souffre accuse, tout ce qui pleure dans l’individu saigne dans la société, personne n’est tout seul, toutes les fibres vivantes tressaillent ensemble et se confondent, les petits doivent être sacrés aux grands, et c’est du droit de tous les faibles que se compose le devoir de tous les forts. J’ai dit.

Paris, juin 1875.