Victor Hugo – Le Pape Pie IX

13 janvier 1848.

Messieurs,

Les années 1846 et 1847 ont vu se produire un événement considérable.

Il y a, à l’heure où nous parlons, sur le trône de saint Pierre un homme, un pape, qui a subitement aboli toutes les haines, toutes les défiances, je dirais presque toutes les hérésies et tous les schismes; qui s’est fait admirer à la fois, j’adopte sur ce point pleinement les paroles de notre noble et éloquent collègue M. le comte de Montalembert, qui s’est fait admirer à la fois, non seulement des populations qui vivent dans l’église romaine, mais de l’Angleterre non catholique, mais de la Turquie non chrétienne, qui a fait faire, enfin, en un jour, pourrait-on dire, un pas à la civilisation humaine. Et cela comment? De la façon la plus calme, la plus simple et la plus grande, en communiant publiquement, lui pape, avec les idées des peuples, avec les idées d’émancipation et de fraternité. Contrat auguste; utile et admirable alliance de l’autorité et de la liberté, de l’autorité sans laquelle il n’y a pas de société, de la liberté sans laquelle il n’y a pas de nation. (Mouvement.)

Messieurs les pairs, ceci est digne de vos méditations. Approfondissez cette grande chose.

Cet homme qui tient dans ses mains les clefs de la pensée de tant d’hommes, il pouvait fermer les intelligences, il les a ouvertes. Il a posé l’idée d’émancipation et de liberté sur le plus haut sommet où l’homme puisse poser une lumière. Ces principes éternels que rien n’a pu souiller et que rien ne pourra détruire, qui ont fait notre révolution et lui ont survécu, ces principes de droit, d’égalité, de devoir réciproque, qui, il y a cinquante ans, étaient un moment apparus au monde, toujours grands sans doute, mais farouches, formidables et terribles sous le bonnet rouge, Pie IX les a transfigurés, il vient de les montrer à l’univers rayonnants de mansuétude, doux et vénérables sous la tiare. C’est que c’est là leur véritable couronne en effet! Pie IX enseigne la route bonne et sûre aux rois, aux peuples, aux hommes d’état, aux philosophes, à tous. Grâces lui soient rendues! Il s’est fait l’auxiliaire évangélique, l’auxiliaire suprême et souverain, de ces hautes vérités sociales que le continent, à notre grand et sérieux honneur, appelle les idées françaises. Lui, le maître des consciences, il s’est fait le serviteur de la raison. Il est venu, révolutionnaire rassurant, faire voir aux nations, à la fois éblouies et effrayées par les événements tragiques, les conquêtes, les prodiges militaires et les guerres de géants qui ont rempli la fin du dernier siècle et le commencement de celui-ci, il est venu, dis-je, faire voir aux nations que, pour féconder le sillon où germe l’avenir des peuples libres, il n’est pas nécessaire de verser le sang, il suffit de répandre les idées; que l’évangile contient toutes les chartes; que la liberté de tous les peuples comme la délivrance de tous les esclaves était dans le coeur du Christ et doit être dans le coeur de l’évêque; que, lorsqu’il le veut, l’homme de paix est un plus grand conquérant que l’homme de guerre, et un conquérant meilleur; que celui-là qui a dans l’âme la vraie charité divine, la vraie fraternité humaine, a en même temps dans l’intelligence le vrai génie politique, et qu’en un mot, pour qui gouverne les hommes, c’est la même chose d’être saint et d’être grand. (Adhésion.)

Messieurs, je ne parlerai jamais de l’ancienne papauté, de l’antique papauté, qu’avec vénération et respect; mais je dis cependant que l’apparition d’un tel pape est un événement immense. (Interruption.)

Oui, j’y insiste, un pape qui adopte la révolution française (bruit), qui en fait la révolution chrétienne, et qui la mêle à cette bénédiction qu’il répand du haut du balcon Quirinal sur Rome et sur l’univers, urbi et orbi, un pape qui fait cette chose extraordinaire et sublime, n’est pas seulement un homme, il est un événement.

Événement social, événement politique. Social, car il en sortira toute une phase de civilisation nouvelle; politique, car il en sortira une nouvelle Italie.

Ou plutôt, je le dis, le coeur plein de reconnaissance et de joie, il en sortira la vieille Italie.

Ceci est l’autre aspect de ce grand fait européen. (Interruption.
Beaucoup de pairs protestent
.)

Oui, messieurs, je suis de ceux qui tressaillent en songeant que Rome, cette vieille et féconde Rome, cette métropole de l’unité, après avoir enfanté l’unité de la foi, l’unité du dogme, l’unité de la chrétienté, entre en travail encore une fois, et va enfanter peut-être, aux acclamations du monde, l’unité de l’Italie. (Mouvements divers.)

Ce nom merveilleux, ce mot magique, l’Italie, qui a si longtemps exprimé parmi les hommes la gloire des armes, le génie conquérant et civilisateur, la grandeur des lettres, la splendeur des arts, la double domination par le glaive et par l’esprit, va reprendre, avant un quart de siècle peut-être, sa signification sublime, et redevenir, avec l’aide de Dieu et de celui qui n’aura jamais été mieux nommé son vicaire, non-seulement le résumé d’une grande histoire morte, mais le symbole d’un grand peuple vivant!

Aidons de toutes nos forces à ce désirable résultat. (Interruption. Les protestations redoublent.) Et puis, en outre, comme une pensée patriotique est toujours bonne, ayons ceci présent à l’esprit, que nous, les mutilés de 1815, nous n’avons rien à perdre à ces remaniements providentiels de l’Europe, qui tendent à rendre aux nations leur forme naturelle et nécessaire. (Mouvement.)

Je ne veux pas faire rentrer la chambre dans le détail de toutes ces questions. Au point où la discussion est arrivée, avec la fatigue de l’assemblée, ce qu’on aurait pu dire hier n’est plus possible aujourd’hui; je le regrette, et je me borne à indiquer l’ensemble de la question, et à en marquer le point culminant. Il importe qu’il parte de la tribune française un encouragement grave, sérieux, puissant, à ce noble pape, et à cette noble nation! un encouragement aux princes intelligents qui suivent le prêtre inspiré, un découragement aux autres, s’il est possible! (Agitation.)

Ne l’oublions pas, ne l’oublions jamais, la civilisation du monde a une aïeule qui s’appelle la Grèce, une mère qui s’appelle l’Italie, et une fille aînée qui s’appelle la France. Ceci nous indique, à nous chambres françaises, notre droit qui ressemble beaucoup à notre devoir.

Messieurs les pairs, en d’autres temps nous avons tendu la main à la Grèce, tendons aujourd’hui la main à l’Italie. (Mouvements divers.—Aux voix! aux voix!)

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