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Anais Bazin – Le bourgeois de Paris

Au milieu de cette population immense qui fourmille dans nos rues, qui se heurte sur nos trottoirs, qui s’entasse dans les cellules habilement distribu√©es de nos maisons nouvelles, il devient difficile de retrouver la race primitive, de reconna√ģtre les traits de la famille indig√®ne. On a beaucoup √©crit contre la centralisation ; et, derni√®rement encore, il est parti de la m√©tropole des colonies de publicistes, qui sont all√©es s’√©tablir en province pour demander des libert√©s locales, et travailler de loin √† la destruction de ce foyer d√©vorant o√Ļ ils ont puis√© leur ardeur. Mais si la centralisation a profit√© aux int√©r√™ts mat√©riels de Paris, consid√©r√© comme l’h√ītellerie g√©n√©rale de toutes les ambitions et l’entrep√īt de toutes les faveurs, qui pourrait dire que le caract√®re moral des Parisiens n’en a pas souffert ? O√Ļ est-il, je vous prie, l’habitant classique et traditionnel de la grande cit√©, perdu dans cette cohue d’existences parasites, que le besoin de cro√ģtre et de prosp√©rer a transplant√©es parmi nous ? Tandis qu’il v√©g√®te inconnu, sa r√©putation reste charg√©e de tous les ridicules que lui envoient les quatre-vingt-trois d√©partements. L’√©tranger, qui en fournit bien aussi sa part, pourra-t-il distinguer, dans ce m√©lange confus des moeurs, ce qui appartient au bourgeois de Paris, type pr√©cieux, qui risque de s’effacer comme la monnaie de l’ancienne monarchie ? Tirons-le promptement de la foule, rendons-lui ses formes et ses contours, r√©tablissons cette empreinte originale et na√Įve que le temps a modifi√©e sans la d√©truire. Pour cela, nous ne devons ni chercher trop haut, ni fouiller trop bas. Aux deux extr√©mit√©s de la fortune, de la civilisation et de la politesse, il se fait une fusion myst√©rieuse, ici de mani√®res √©l√©gantes, de go√Ľts d√©licats, de pr√©tentions aristocratiques, l√† d’habitudes grossi√®res, d’entra√ģnements stupides, de passions rudes et sauvages, o√Ļ l’on ne peut suivre la trace des origines diverses. Pla√ßons-nous au milieu, toujours au milieu ; l√† est le bourgeois de Paris, tendant la main √† ceux qui sont au dessous ; s’il s’√©l√®ve, il d√©g√©n√®re.

Le bourgeois de Paris a pass√© la quarantaine. Avant cet √Ęge, la tutelle des parents sous les yeux desquels on vit, la modicit√© du revenu, le long servage de l’√©ducation, de l’apprentissage, du noviciat en tout genre, puis les soins continuels et les appr√©hensions journali√®res d’un √©tablissement encore incertain, ne permettent pas cet aplomb, cette confiance en soi-m√™me, cette libert√© de mouvements dont on a besoin pour prendre rang parmi les hommes de la cit√©. D’ailleurs, il faut absolument que le bourgeois de Paris raconte : c’est une condition de son existence, une n√©cessit√©, et fort heureusement un plaisir. Il doit √† sa famille, √† ses amis, √† sa client√®le, le r√©cit de ce qui s’est pass√©, depuis trente ans au moins, non-seulement dans son quartier, mais dans l’int√©rieur de ces murailles qui forment son monde, au-del√† desquelles il ne voit que des pays alli√©s, des voisins avec qui l’on fait le commerce. S’il n’a rien √† dire sur la prise de la Bastille, sur les journ√©es de fructidor, de thermidor, de vend√©miaire, il n’a pas de consid√©ration, pas d’autorit√© ; et comme, dans cette agitation des affaires qui partage tout son temps avec le sommeil, le bourgeois de Paris ne lit gu√®re, il faut bien qu’il ait v√©cu, que sa t√®te se soit meubl√©e de faits par les √©motions de chaque jour, qu’il ait fait provision d’√©v√©nements en d√©pensant ses ann√©es. Conclusion ; le bourgeois de Paris n’a pas moins de cinquante ans. Celui qui peut dire les f√™tes donn√©es en 1770 pour le mariage du dauphin, et les accidents qui ont fait pr√©sager si infailliblement les malheurs de Louis XVI, celui-l√† est un bourgeois √©m√©rite, un notable, une sup√©riorit√© sociale √† trois maisons de distance.

Le bourgeois de Paris est d’une taille m√©diocre, avec un embonpoint prononc√©. Sa figure est habituellement riante, et vise tant soit peu √† la dignit√©. Il a des favoris qui font l√©g√®rement le crochet √† la hauteur de la bouche. Il est bien ras√©, propre dans sa mise. Ses habits sont larges, √©toff√©s, sans aucune affectation des formes que la mode emprunte aux caprices. Des peintres ignorants l’affublent toujours d’un parapluie ; c’est un des plus grossiers pr√©jug√©s que la malveillance et l’esprit de parti aient jamais r√©pandus. Le parapluie appartient aux rentiers, aux employ√©s, c’est-√†-dire, aux invalides et aux eunuques de la soci√©t√© industrielle. Le bourgeois Paris a une canne, pour se donner un maintien, pour chasser les chiens et menacer les polissons. Mais il ne craint pas le mauvais temps ; s’il vient √† pleuvoir, il prend un fiacre, et il l’annonce d’un air satisfait. Il faut avoir entendu un bourgeois de Paris dire en partant : ¬ę S’il pleut, je prendrai un fiacre, ¬Ľ pour savoir tout ce que le progr√®s des jouissances publiques peut mettre de contentement et de s√©curit√© dans le coeur d’un homme qui a le moyen de se les donner.

Le bourgeois de Paris est mari√©, quoi qu’on en ait dit, mari√© comme l’√©taient ses p√®re et m√®re, ainsi qu’il appert de son extrait de bapt√™me inscrit √† la paroisse Saint-Eustache. A Paris plus qu’ailleurs sans doute, et aujourd’hui plus que jamais, il existe une nu√©e de c√©libataires par go√Ľt, par raison, par temp√©rament, par calcul, par syst√®me ; esp√®ce de B√©douins qui font la guerre aux m√©nages, qui se nourrissent de rapine, qui vivent dans le bruit et meurent dans l’isolement. Mais ceux-l√† se retranchent eux-m√™mes de la notabilit√© civile. Dans leur jeunesse, ils peuvent fournir d’agr√©ables danseurs, des joueurs hasardeux, des colporteurs amusants de lazzi et de nouvelles, jusqu’√† ce qu’ils aient obtenu l’honneur d’une jalousie ; vieux, ils ne sont plus que des complaisants pour qui l’on ne fait aucuns frais d’√©gards, et leur chance la plus heureuse est de s’asseoir de temps en temps au repas d’un ancien ami, entre les deux enfants, pour √©viter le nombre f√Ęcheux de treize √† table.

J’ai dit les deux enfants ; car le bourgeois de Paris a des enfants. Il en a deux, pas plus ; c’√©tait ce qu’il voulait, et ¬ę il s’est arr√™t√© l√†. ¬Ľ C’est une phrase qu’il r√©p√®te souvent, et √† laquelle sa femme a fini par s’habituer. Or c’est ici qu’il faut parler de sa compagne. Elle n’a jamais √©t√© belle, ses traits manquent d’ensemble et de r√©gularit√© ; mais on s’est accord√© √† la trouver jolie. On raconte encore l’effet qu’elle produisit sur la foule des curieux le jour o√Ļ elle descendit d’un remise devant la petite porte de l’√©glise Saint-Roch. Elle √©tait alors plus mince, mais non plus fra√ģche ; lui, il √©tait jeune, alerte, svelte et fris√©. Ce fut un beau mariage : la croix d’or, les fauteuils de velours cramoisi, achet√©s par la fabrique dans le mobilier de quelque prince d√©chu ! Il y eut aussi une noce brillante chez Grignon, o√Ļ l’on entrait alors par une grande cour. Il se passe peu de dimanches o√Ļ le mari ne ram√®ne dans la conversation quelque r√©miniscence de cette heureuse journ√©e, et toujours avec un redoublement de tendresse pour celle qu’il se f√©licite √† chaque moment d’avoir √©pous√©e. Car le bourgeois de Paris respecte sa femme tout naturellement, par instinct ; l’√©tude la plus savante ne lui aurait appris rien de mieux.

De m√©chantes langues disent qu’elle a √©t√© coquette, et que, l’√Ęge plus m√Ľr survenant, elle a pris ses pr√©cautions pour ne pas arriver √† la vieillesse sans un doux souvenir. Et qu’importe au bourgeois de Paris ? Si la chose est vraie, il n’en a rien su ; sa vie n’a pas √©t√© troubl√©e, rien n’a √©t√© d√©rang√© dans son m√©nage, dans ses habitudes, et il n’a pas cess√© un instant de r√©p√©ter les vieux quolibets du th√©√Ętre sur les maris tromp√©s. Sa femme est au logis quand il rentre. S’il est oblig√© de l’attendre, il la voit revenir charg√©e de petites emplettes, o√Ļ il se trouve presque toujours quelque chose pour lui. Elle lui verse de la tisane quand il est enrhum√©, et elle se tait lorsqu’il parle. De plus, la femme du bourgeois n’est pas seulement la m√®re de ses enfants ; c’est aussi son conseil dans les affaires d’int√©r√™t, son associ√©, son teneur de livres ; il ne fait rien sans son avis ; elle sait le nom de ses correspondants, de ses d√©biteurs. Lorsqu’il est d’humeur gaillarde, il l’appelle son ministre de l’int√©rieur, et s’il est incertain sur l’orthographe d’un mot, il l’interroge ; car elle est savante, elle a √©t√© √©lev√©e dans un pensionnat.

Parlons de ses enfants. Je ne sais pas bien le nom de sa fille ; il y en a de si jolis dans le catalogue des romans. Elle sort de pension ; elle a un piano ; elle dessine ; elle a appris tout ce qu’il lui faudra oublier quand elle entrera en m√©nage pour continuer la vie obscure et simple de sa m√®re. Son fils s’appelle √Čmile ; c’est un hommage rendu √† la m√©moire de J.-J. Rousseau. Il est peu de familles dans Paris o√Ļ l’on ne trouve un √Čmile, qui a √©t√© mis en nourrice, promen√© par une bonne, confi√©, lui deux cent vingti√®me, √† l’√©ducation du coll√®ge. √Čmile a eu le bon lot ; on s’est occup√© de lui. Il a le travail facile, l’intelligence √©veill√©e. C’est sur lui que l’on compte pour augmenter le relev√© annuel des succ√®s obtenus an concours. Aussi le jeune homme est-il choy√©, caress√© par ses ma√ģtres. De tout cela, il revient au bourgeois de Paris une nouvelle dose de bonheur. Il se voit rena√ģtre avec joie dans l’h√©ritier de son nom. Il le laisse causer, il admire son petit babillage de p√©danterie, il s’enorgueillit de ne pas le comprendre. Il ne se souvient de son autorit√© que lorsque l’√©colier t√©m√©raire se jette sur le terrain de la politique. Car le dr√īle tourne au r√©publicain. Il lit en cachette les journaux du mouvement, comme nous, enfants de l’empire, nous lisions les romans de Pigault-Lebrun. C’est d’ailleurs le beau moment pour l’√©rudition paternelle, pour l’historique de la Terreur. L’orage pass√©, on s’occupe de son avenir. Puisqu’il montre de l’esprit, il faudra le faire commissaire-priseur. Si cela va jusqu’au talent, il sera avou√©. Car chaque g√©n√©ration de la bourgeoisie veut monter d’un degr√© ; c’est pour cela qu’il y a encombrement au haut de l’√©chelle.

J’ai touch√© √† l’opinion politique du bourgeois de Paris. Nous voici au d√©veloppement le plus important de son caract√®re. D’abord, il aime l’ordre, il veut de l’ordre, il d√©rangerait tout pour avoir de l’ordre ; et l’ordre, pour lui, c’est la circulation r√©guli√®re et facile des voitures ou des pi√©tons dans les rues ; ce sont les boutiques √©talant au dehors leurs richesses, et r√©pandant, le soir, sur le pav√©, la lueur du gaz qui les √©claire. Donnez-lui cela ; qu’il ne soit pas arr√™t√© dans son chemin par d’autres groupes que ceux qui entourent les chanteurs, ou qui contemplent les derni√®res tortures d’un chien √©cras√© ; que son oreille ne soit pas frapp√©e par des cris inaccoutum√©s par ces clameurs √©paisses que jette la foule en se ruant ; qu’il ne craigne pas de voir tomber √† ses pieds un r√©verb√®re ; qu’il n’entende pas le fracas des vitres bris√©es, le bruit sinistre des volets qui se ferment, le rappel √† l’heure indue, le pas des chevaux qui se pr√©cipitent, il est content, il a tout ce qu’il lui faut. Laissez-lui cette tranquillit√© mat√©rielle, et maintenant, vous tous qui vous √™tes attribu√© l’entreprise de l’esprit public, vous qui voulez l’attirer dans votre cause, vous qui avez besoin de son vote aux comices, de sa signature pour une p√©tition, de sa voix pour un jugement, allez sans crainte. Raisonnez, attaquez, diffamez, d√©chirez ; travaillez hardiment √† d√©molir les principes, √† ruiner les r√©putations. Il vous verra passer sans col√®re. Si votre phrase est bien tourn√©e, il s’en fera honneur ; car il veut √™tre √©cout√©. Si votre √©pigramme est piquante, il en divertira ses h√ītes ; car il a le mot pour rire. Si vous lui fournissez une nouvelle, il pariera sur votre parole ; car il croit √† l’imprim√©. N’ayez pas peur qu’il reconnaisse le d√©sordre en habit noir, parlant de haut, tournant une p√©riode, affectant l’air penseur. Il le prendrait plut√īt pour un adjoint de maire. Le d√©sordre qu’il conna√ģt, qu’il redoute, pour lequel il descend dans la rue avec son fusil et son sac, a les bras nus, la voix rauque, enfonce les boutiques, et jette des pierres √† la garde municipale.

Et puis le bourgeois de Paris tient √† la libert√©. C’est son bien, sa conqu√™te, sa foi. Les trois syllabes qui composent ce mot am√®nent le sourire sur ses l√®vres, et font relever plus fi√®rement sa t√™te. Si vous lui dites qu’un homme ne veut pas de la libert√©, il vous r√©pondra, sans h√©siter, qu’il faut le mettre en prison. Pour conserver ce bien pr√©cieux, il se soumettra lui-m√™me √† toutes les entraves, √† toutes les privations, √† tous les sacrifices. Persuadez-lui que sa libert√© est menac√©e, et sur-le-champ il abandonnera son bien-√™tre, sa vie douce et occup√©e, ses affaires, sa famille. Il subira les plus rudes corv√©es, la captivit√© du corps-de-garde, la tyrannie de la consigne. Il demandera le premier qu’on ferme les barri√®res, qu’on fouille les maisons, qu’on s’empare des gens suspects. Il sait que la libert√© ne se d√©fend pas toute seule, qu’il lui faut le secours de la police, l’activit√© d’un juge d’instruction, des lois exceptionnelles qui frappent vite, fort, et loin. Pour elle il se fait gendarme, sergent de ville, tout, hors d√©nonciateur. Car notez bien ceci ; il a horreur de l’espionnage. Dans son d√©vouement le plus aveugle, le plus emport√©, il l√Ęcherait un j√©suite pour courir apr√®s un mouchard.

A. travers toutes ces r√©volutions qui ont chang√© tant de fois le nom de sa rue, l’√©charpe de son officier municipal, les couleurs du drapeau flottant sur le d√īme de l’horloge o√Ļ il va prendre l’heure, la cocarde du facteur, et les armoiries du marchand de tabac, il lui est rest√© cependant du respect pour l’autorit√©. Seulement son embarras est grand, lorsqu’un beau matin son journal se prononce contre le gouvernement ; son journal qu’il estime, qui le compte parmi ses plus anciens abonn√©s, √† qui il adresse le montant de sa souscription patriotique, dont le porteur le conna√ģt et le salue par son nom. En voil√† pour toute une journ√©e d’incertitude et de malaise. Cependant il comprend que l’autorit√© a pu √™tre tromp√©e ; l’article du journal l’√©clairera sans doute, et il s’endort, sur la foi de cette esp√©rance, r√©concili√© avec les ministres, et avec le pr√©fet de police qui sera destitu√© le lendemain.

Le bourgeois de Paris est √©lecteur ; il l’√©tait avant la derni√®re loi ; cette parenth√®se est de lui. Lorsque le coll√®ge de son arrondissement est convoqu√©, il semble avoir grandi d’une coud√©e. Il y a de la fiert√©, mais de la d√©fiance dans son regard. Tout ce qui l’approche lui para√ģt en vouloir √† son vote. Mais il a √©lev√© un rempart imp√©n√©trable autour de sa conscience. L√† viennent se briser toutes les recommandations de l’amiti√©, toutes les s√©ductions de la brigue. Il lit avec attention la profession de foi des candidats. Il prend note de leurs sentiments, de leurs promesses, pour les comparer et faire son choix. Puis il range ces notes √©tiquet√©es et num√©rot√©es dans un carton. Quand le jour de l’√©lection s’avance, il s’enferme dans son cabinet, sans sa femme cette fois. Il tire tous ces papiers religieusement l’un apr√®s l’autre, et il lit : ¬ę No 1, M. PIERRE, ind√©pendance de position, fortune honorablement acquise, z√®le ardent pour les libert√©s publiques, amour de l’ordre, engagement de n’accepter aucune fonction salari√©e. ¬Ľ – ¬ę No 2, M. PAUL. Fortune honorablement acquise, ind√©pendance de position, engagement de n’accepter aucune fonction salari√©e, amour de l’ordre, z√®le ardent pour les libert√©s publiques. ¬Ľ Et ainsi de suite jusqu’au num√©ro 13 qui est le dernier, sans autre changement que la position des mots intervertie, comme dans la d√©claration d’amour de M. Jourdain. Il se rend √† la r√©union pr√©paratoire, et en revient plus ind√©cis encore. Car toutes ces probit√©s politiques, dont chacune se pr√©sentait √† lui si compacte, si pleine, si enti√®re, ont √©t√© terriblement disloqu√©es. Enfin, le jour arriv√©, il rentre chez lui satisfait, il a soutenu jusqu’au bout sa r√©solution, il a vot√© selon sa conscience, il a fourni au scrutin une voix perdue.

Le bourgeois de Paris est jur√© ; c’est encore l√† un acte de sa religion politique. II s’y pr√©pare en lisant pendant quinze jours la Gazette des Tribunaux. Le voil√† sur son banc en face de l’accus√©. Le premier jour, il se d√©fie du minist√®re public et du pr√©sident ; il s’appuie sur ses deux coudes pour ne rien perdre des paroles de l’avocat ; il se prend de compassion pour les voleurs ; il acquitte d’embl√©e tous ces malheureux jet√©s dans le crime par le besoin. Le lendemain, il est moins tendre, moins facile √† toucher. Le dernier jour, il est devenu juge, juge plus rigoureux que ceux qui en font leur √©tat, et qui sont blas√©s sur le crime comme sur la peine. En revenant chez lui, il ach√®te un verrou de s√Ľret√© et renvoie sa servante. Pour les d√©lits politiques, c’est tout autre chose. D’abord il voit toute la soci√©t√© √©branl√©e par une fougue d’√©crivain, par une t√©m√©rit√© d’artiste. Ensuite il s’y habitue, puis il s’en amuse. Et, √† la fin de la session, il emporte sous son bras la caricature incrimin√©e pour la pendre dans sa salle √† manger, √† c√īt√© du th√©√Ętre de la guerre.

Le bourgeois de Paris est garde national. Il est tout entier sous l’habit du soldat citoyen, avec un bonnet √† poil. Il lui faut pourtant un grade. Il n’aspire pas √† celui de capitaine. Ceci revient de droit au notaire du voisinage : car il y a encore, dans certains quartiers, de la superstition pour les notaires. Encore moins vise-t-il aux emplois sup√©rieurs ; ils appartiennent de toute justice √† ceux que la loi dispense du service, aux magistrats, aux d√©put√©s. Lui, il est tout simplement sergent-major ; c’est un juste milieu entre le commandement et l’ob√©issance. Le sergent-major couche dans son lit, voil√† un grand point. Et puis, il y a plaisir √† conna√ģtre tous ses voisins, √† recevoir leurs r√©clamations, √† leur accorder des faveurs, √† savoir leurs excuses, √† d√©nicher les r√©fractaires. Ne vous moquez pas du sergent-major ; c’est un personnage d’importance : c’est le marguillier d’aujourd’hui.

Rendu √† la vie priv√©e, le bourgeois de Paris s’occupe de ses affaires avec activit√©, avec intelligence. Il n’y porte de finesse que tout juste ce qu’il faut pour ne pas para√ģtre un sot, pour montrer qu’il en sait autant que ceux de Bordeaux ou de Rouen. Du reste honn√™te homme, exact, et d’une probit√© s√©v√®re. Il a du temps aussi pour les plaisirs, et il jouit avec bonheur, mais sans ivresse, de tout ce que l’√©tranger vient chercher dans cette ville. Les f√™tes publiques surtout ont pour lui un merveilleux attrait. Il n’est pas d’occupation press√©e, de tracasserie domestique qui tienne contre l’invitation puissante d’une revue, d’une course, d’une solennit√© fun√®bre, d’un feu d’artifice ; les processions m√™mes avaient du bon. Le bruit, la poussi√®re, le soleil, la cohue, les bourrades des soldats, les fluctuations de la foule qui avance et recule, tout cela est joie, sujet d’entretien, source de souvenirs pour le bourgeois d√© Paris. Et puis comme il aime √† placer un nom historique sur toutes ces figures qui passent √† cheval avec des √©paulettes et un cordon ! Au dernier cort√®ge j’ai bien vu d√©filer cinquante fois devant mes yeux le g√©n√©ral Lafayette, qui n’avait pas quitt√© son fauteuil. Parmi la multitude qui regarde les acteurs de ces solennit√©s, les grandes renomm√©es se tirent √† plusieurs exemplaires, pour que chacun les ait vues, les ait montr√©es √† ses enfants, qui en parleront un jour √† leur post√©rit√©.

Le bourgeois de Paris aime aussi les arts ; il se fait peindre, il est au salon. Avez-vous vu, √† l’exposition de 1831, dans la trav√©e o√Ļ des toiles toutes neuves enrichies de bordures gothiques couvraient les vieilles pages de Rubens, √† c√īt√© des tigres de Delacroix, le portrait d’un garde national, portant sur sa perruque blonde un shakos plac√© de c√īt√©, la figure riante et joviale, un portrait qui semblait se regarder ? C’√©tait un bourgeois de Paris. Honneur √† l’artiste ! Toute la pens√©e du mod√®le se retrouvait l√†. Si je pouvais en avoir une copie, je d√©chirerais ce que j’√©cris maintenant ; le pinceau dirait tout.

Ne craignez pas que, parmi ses divertissements, j’oublie les spectacles, quoiqu’ils aient bien perdu de leur prix, depuis qu’on y jette √† pleine main des √©motions inconnues, bizarres, trop fortes pour son coeur si elles √©taient s√©rieuses, outrageantes pour sa raison si elles sont moqueuses et folles. D’abord ne le cherchez pas √† l’Op√©ra italien ; il n’y a jamais mis le pied, parce qu’il veut, quand il paie, entendre les paroles. Il passe devant les Fran√ßais avec un soupir, tout comme un homme du go√Ľt le plus fin et de l’esprit le plus cultiv√©. Si l’Op√©ra-Comique n’√©tait pas ferm√© si souvent, il en ferait ses d√©lices. Il y va en famille quatre fois par an, c’est presque un habitu√©. Il se console dans les th√©√Ętres o√Ļ l’on joue le vaudeville. L’intrigue des pi√®ces, dit-il, n’est pas forte, mais du moins on y rit, et il veut rire. Le Gymnase seul l’effarouche un peu. Les personnages y sont trop riches ; on dirait que la r√©volution n’a point pass√© sur le boulevart Bonne-Nouvelle. L√† il s’arr√™te ; car il ne faut plus lui parler du m√©lodrame, jadis si noble, si touchant, si populaire, cause de tant de larmes, alors que les tyrans avaient la casaque du chevalier, les bottes jaunes, une grande barbe et une grosse voix, alors qu’on y voyait des princesses enlev√©es, des seigneurs captifs, des souterrains, des ge√īliers, des enfants, des d√©livrances miraculeuses. Maintenant le m√©lodrame lui fait mal au coeur avec ses guenilles, sa v√©rit√© crue, sa na√Įvet√© de bagne. Il le laisse aux petites-ma√ģtresses et aux poissardes, aux gens du faubourg et aux √©l√©gants.

Et ce n’est pas l√† seulement une r√©pugnance de l’esprit. L’immoralit√© le r√©volte. Il a des moeurs, et il se vante d’en avoir. Ce serait une raison pour en douter, si cette pr√©tention ne tenait pas √† son existence m√™me, si ce n’√©tait pas l√† un de ses titres, sa mise de fonds dans l’√©galit√© sociale. C’est par l√† qu’il se compare aux conditions les plus brillantes, et qu’il se trouve une sup√©riorit√©. Un bourgeois dit: ¬ę J’ai des moeurs, ¬Ľ avec le m√™me sentiment de pr√©f√©rence pour soi et de m√©pris pour les autres qui fait dire √† un noble : ¬ę J’ai de la naissance ¬Ľ, √† un banquier : ¬ę J’ai des √©cus ¬Ľ, √† un homme d’esprit : ¬ę Je n’ai rien. ¬Ľ

A ce propos allez-vous me demander si le bourgeois de Paris est religieux ? Plaisante question ! Il s’est mari√© √† l’√©glise, il a fait baptiser ses enfants. Il trouve m√™me fort convenable que sa femme aille le dimanche √† la messe. C’est un bon exemple, et il vous dira, si vous le pressez, qu’il faut de la religion pour le peuple.

Je n’aurais pas fini de long-temps avec le bourgeois de Paris. Mais voici mon dernier mot. Si vous cherchez l’expression d’une soci√©t√© ardente, enthousiaste, jeune, passionn√©e, capable d’un grand effort pour la vertu ou d’une grande audace pour le crime ; si vous avez besoin de ces figures hardiment dessin√©es, de ces traits vigoureux et tranch√©s qui animent un tableau d’histoire, allez ailleurs, je ne sais o√Ļ. Mais fouillez dans une ville dont Jules C√©sar n’ait pas parl√©, qui n’ait pas tant de r√©volutions √† raconter, tant de noms grav√©s un jour sur ses monuments, et, le jour d’apr√®s, effac√©s ; une ville encore o√Ļ l’homme ne soit pas √©touff√© par les hommes, us√© par un frottement continuel. Que s’il vous suffit d’un homme doux, bon, honn√™te, simple, g√©n√©reux, confiant, hospitalier, d’une de ces physionomies paisibles et riantes qui font plaisir dans un portrait de famille, prenez le bourgeois de Paris. Confiez-lui votre fortune, votre fille, votre secret m√™me. Demandez-lui un service qui ne retarde pas trop l’heure de son d√ģner, et comptez sur lui. Seulement je vous conseille d’√™tre press√©, et de ne pas vous asseoir si vous allez le visiter le lendemain d’une √©meute.

A. BAZIN.


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