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Charles Baudelaire – Madame Bovary par Flaubert

IEn mati√®re de critique, la situation de l’√©crivain qui vient apr√®s tout le monde, de l’√©crivain retardataire, comporte des avantages que n’avait pas l’√©crivain proph√®te, celui qui annonce le succ√®s, qui le commande, pour ainsi dire, avec l’autorit√© de l’audace et du d√©vouement.

M. Gustave Flaubert n’a plus besoin du d√©vouement, s’il est vrai qu’il en eut jamais besoin. Des artistes nombreux, et quelques-uns des plus fins et des plus accr√©dit√©s, ont illustr√© et enguirland√© son excellent livre. Il ne reste donc plus √† la critique qu’√† indiquer quelques points de vue oubli√©s, et qu’√† insister un peu plus vivement sur des traits et des lumi√®res qui n’ont pas √©t√©, selon moi, suffisamment vant√©s et comment√©s. D’ailleurs, cette position de l’√©crivain en retard, distanc√© par l’opinion, a, comme j’essayais de l’insinuer, un charme paradoxal. Plus libre, parce qu’il est seul comme un tra√ģnard, il a l’air de celui qui r√©sume les d√©bats, et, contraint d’√©viter les v√©h√©mences de l’accusation et de la d√©fense, il a ordre de se frayer une voie nouvelle, sans autre excitation que celle de l’amour du Beau et de la Justice.

 

IIPuisque j’ai prononc√© ce mot splendide et terrible, la Justice, qu’il me soit permis, – comme aussi bien cela m’est agr√©able, – de remercier la magistrature fran√ßaise de l’√©clatant exemple d’impartialit√© et de bon go√Ľt qu’elle a donn√© dans cette circonstance. Sollicit√©e par un z√®le aveugle et trop v√©h√©ment pour la morale, par un esprit qui se trompait de terrain, – plac√©e en face d’un roman, oeuvre d’un √©crivain inconnu la veille, – un roman, et quel roman ! le plus impartial, le plus loyal, – un champ, banal comme tous les champs, flagell√©, tremp√©, comme la nature elle-m√™me, par tous les vents et tous les orages, – la magistrature, dis-je, s’est montr√©e loyale et impartiale comme le livre qui √©tait pouss√© devant elle en holocauste. Et mieux encore, disons, s’il est permis de conjecturer d’apr√®s les consid√©rations qui accompagn√®rent le jugement, que si les magistrats avaient d√©couvert quelque chose de vraiment reprochable dans le livre, ils l’auraient n√©anmoins amnisti√©, en faveur et en reconnaissance de la BEAUT√Č dont il est rev√™tu. Ce souci remarquable de la Beaut√©, en des hommes dont les facult√©s ne sont mises en r√©quisition que pour le Juste et le Vrai, est un sympt√īme des plus touchants, compar√© avec les convoitises ardentes de cette soci√©t√© qui a d√©finitivement abjur√© tout amour spirituel, et qui, n√©gligeant ses anciennes entrailles, n’a plus cure que de ses visc√®res. En somme, on peut dire que cet arr√™t, par sa haute tendance po√©tique, fut d√©finitif ; que gain de cause a √©t√© donn√© √† la Muse, et que tous les √©crivains, tous ceux du moins dignes de ce nom, ont √©t√© acquitt√©s dans la personne de M. Gustave Flaubert.

Ne disons donc pas, comme tant d’autres l’affirment avec une l√©g√®re et inconsciente mauvaise humeur, que le livre a d√Ľ son immense faveur au proc√®s et √† l’acquittement. Le livre, non tourment√©, aurait obtenu la m√™me curiosit√©, il aurait cr√©√© le m√™me √©tonnement, la m√™me agitation. D’ailleurs les approbations de tous les lettr√©s lui appartenaient depuis longtemps. D√©j√† sous sa premi√®re forme, dans la Revue de Paris, o√Ļ des coupures imprudentes en avaient d√©truit l’harmonie, il avait excit√© un ardent int√©r√™t. La situation de Gustave Flaubert, brusquement illustre, √©tait √† la fois excellente et mauvaise ; et de cette situation √©quivoque, dont son loyal et merveilleux talent a su triompher, je vais donner, tant bien que mal, les raisons diverses.

 

IIIExcellente ; – car depuis la disparition de Balzac, ce prodigieux m√©t√©ore qui couvrira notre pays d’un nuage de gloire, comme un orient bizarre et exceptionnel, comme une aurore polaire inondant le d√©sert glac√© de ses lumi√®res f√©√©riques, – toute curiosit√©, relativement au roman, s’√©tait apais√©e et endormie. D’√©tonnantes tentatives avaient √©t√© faites, il faut l’avouer. Depuis longtemps d√©j√†, M. de Custine, c√©l√®bre, dans un monde de plus en plus rar√©fi√©, par Aloys, Le Monde comme il est et Ethel, – M. de Custine, le cr√©ateur de la jeune fille laide, ce type tant jalous√© par Balzac (voir le vrai Mercadet), avait livr√© au public Romuald ou la Vocation, oeuvre d’une maladresse sublime, o√Ļ des pages inimitables font √† la fois condamner et absoudre des langueurs et des gaucheries. Mais M. de Custine est un sous-genre du g√©nie, un g√©nie dont le dandysme monte jusqu’√† l’id√©al de la n√©gligence. Cette bonne foi de gentilhomme, cette ardeur romanesque, cette raillerie loyale, cette absolue et nonchalante personnalit√©, ne sont pas accessibles aux sens du grand troupeau, et ce pr√©cieux √©crivain avait contre lui toute la mauvaise fortune que m√©ritait son talent.

M. d’Aurevilly avait violemment attir√© les yeux par Une vieille ma√ģtresse et par L’Ensorcel√©e. Ce culte de la v√©rit√©, exprim√© avec une effroyable ardeur, ne pouvait que d√©plaire √† la foule. D’Aurevilly, vrai catholique, √©voquant la passion pour la vaincre, chantant, pleurant et criant au milieu de l’orage, plant√© comme Ajax sur un rocher de d√©solation, et ayant toujours l’air de dire √† son rival, – homme, foudre, dieu ou mati√®re – : ¬ęEnl√®ve-moi, ou je t’enl√®ve !¬Ľ ne pouvait pas non plus mordre sur une esp√®ce assoupie dont les yeux sont ferm√©s aux miracles de l’exception.

Champfleury, avec un esprit enfantin et charmant, s’√©tait jou√© tr√®s heureusement dans le pittoresque, avait braqu√© un binocle po√©tique (plus po√©tique qu’il ne le croit lui-m√™me) sur les accidents et les hasards burlesques ou touchants de la famille ou de la rue ; mais, par originalit√© ou par faiblesse de vue, volontairement ou fatalement, il n√©gligeait le lieu commun, le lieu de rencontre de la foule, le rendez-vous public de l’√©loquence.

Plus r√©cemment encore, M. Charles Barbara, √Ęme rigoureuse et logique, √Ępre √† la cur√©e intellectuelle, a fait quelques efforts incontestablement distingu√©s ; il a cherch√© (tentation toujours irr√©sistible) √† d√©crire, √† √©lucider des situations de l’√Ęme exceptionnelles, et √† d√©duire les cons√©quences directes des positions fausses. Si je ne dis pas ici toute la sympathie que m’inspire l’auteur d’H√©lo√Įse et de L’Assassinat du Pont-Rouge, c’est parce qu’il n’entre qu’occasionnellement dans mon th√®me, √† l’√©tat de note historique.

Paul F√©val, plac√© de l’autre c√īt√© de la sph√®re, esprit amoureux d’aventures, admirablement dou√© pour le grotesque et le terrible, a embo√ģt√© le pas, comme un h√©ros tardif, derri√®re Fr√©d√©ric Souli√© et Eug√®ne Sue. Mais les facult√©s si riches de l’auteur des Myst√®res de Londres et du Bossu, non plus que celles de tant d’esprits hors ligne, n’ont pas pu accomplir le l√©ger et soudain miracle de cette pauvre petite provinciale adult√®re, dont toute l’histoire, sans imbroglio, se compose de tristesses, de d√©go√Ľts, de soupirs et de quelques p√Ęmoisons f√©briles arrach√©s √† la vie barr√©e par le suicide.

Que ces √©crivains, les uns tourn√©s √† la Dickens, les autres moul√©s √† la Byron ou √† la Bulwer, trop bien dou√©s peut-√™tre, trop m√©prisants, n’aient pas su, comme un simple Paul de Kock, forcer le seuil branlant de la Popularit√©, la seule des impudiques qui demande √† √™tre viol√©e, ce n’est pas moi qui leur en ferai un crime, – non plus d’ailleurs qu’un √©loge ; de m√™me je ne sais aucun gr√© √† M. Gustave Flaubert d’avoir obtenu du premier coup ce que d’autres cherchent toute leur vie. Tout au plus y verrai-je un sympt√īme sur√©rogatoire de puissance, et chercherai-je √† d√©finir les raisons qui ont fait mouvoir l’esprit de l’auteur dans un sens plut√īt que dans un autre.

Mais j’ai dit aussi que cette situation du nouveau venu √©tait mauvaise ; h√©las ! pour une raison lugubrement simple. Depuis plusieurs ann√©es, la part d’int√©r√™t que le public accorde aux choses spirituelles √©tait singuli√®rement diminu√©e ; son budget d’enthousiasme allait se r√©tr√©cissant toujours. Les derni√®res ann√©es de Louis-Philippe avaient vu les derni√®res explosions d’un esprit encore excitable par les jeux de l’imagination ; mais le nouveau romancier se trouvait en face d’une soci√©t√© absolument us√©e, – pire qu’us√©e, – abrutie et goulue, n’ayant horreur que de la fiction, et d’amour que pour la possession.

Dans des conditions semblables, un esprit bien nourri, enthousiaste du beau, mais fa√ßonn√© √† une forte escrime, jugeant √† la fois le bon et le mauvais des circonstances, √† d√Ľ se dire : ¬ęQuel est le moyen le plus s√Ľr de remuer toutes ces vieilles √Ęmes ? Elles ignorent en r√©alit√© ce qu’elles aimeraient ; elles n’ont un d√©go√Ľt positif que du grand ; la passion na√Įve, ardente, l’abandon po√©tique les fait rougir et les blesse.
– Soyons donc vulgaire dans le choix du sujet, puisque le choix d’un sujet trop grand est une impertinence pour le lecteur du XIXe si√®cle. Et aussi prenons bien garde √† nous abandonner et √† parler pour notre propre compte. Nous serons de glace en racontant des passions et des aventures o√Ļ le commun du monde met ses chaleurs ; nous serons, comme dit l’√©cole, objectif et impersonnel.

¬ęEt aussi, comme nos oreilles ont √©t√© harass√©es dans ces derniers temps par des bavardages d’√©cole pu√©rils, comme nous avons entendu parler d’un certain proc√©d√© litt√©raire appel√© r√©alisme, – injure d√©go√Ľtante jet√©e √† la face de tous les analystes, mot vague et √©lastique qui signifie pour le vulgaire, non pas une m√©thode nouvelle de cr√©ation, mais une description minutieuse des accessoires, – nous profiterons de la confusion des esprits et de l’ignorance universelle. Nous √©tendrons un style nerveux, pittoresque, subtil, exact, sur un canevas banal. Nous enfermerons les sentiments les plus chauds et les plus bouillants dans l’aventure la plus triviale. Les paroles les plus solennelles, les plus d√©cisives, s’√©chapperont des bouches les plus sottes.

¬ęQuel est le terrain de sottise, le milieu le plus stupide, le plus productif en absurdit√©s, le plus abondant en imb√©ciles intol√©rants ?
¬ęLa province.
¬ęQuels y sont les acteurs les plus insupportables ?
¬ęLes petites gens qui s’agitent dans de petites fonctions dont l’exercice fausse leurs id√©es.
¬ęQuelle est la donn√©e la plus us√©e, la plus prostitu√©e, l’orgue de Barbarie le plus √©reint√© ?
¬ęL’Adult√®re.
¬ęJe n’ai pas besoin, s’est dit le po√®te, que mon h√©ro√Įne soit une h√©ro√Įne. Pourvu qu’elle soit suffisamment jolie, qu’elle ait des nerfs, de l’ambition, une aspiration irr√©fr√©nable vers un monde sup√©rieur, elle sera int√©ressante. Le tour de force, d’ailleurs, sera plus noble, et notre p√©cheresse aura au moins ce m√©rite, – comparativement fort rare, – de se distinguer des fastueuses bavardes de l’√©poque qui nous a pr√©c√©d√©s.
¬ęJe n’ai pas besoin de me pr√©occuper du style, de l’arrangement pittoresque, de la description des milieux ; je poss√®de toutes ces qualit√©s √† une puissance surabondante ; je marcherai appuy√© sur l’analyse et la logique, et je prouverai ainsi que tous les sujets sont indiff√©remment bons ou mauvais, selon la mani√®re dont ils sont trait√©s, et que les plus vulgaires peuvent devenir les meilleurs¬Ľ.

D√®s lors, Madame Bovary – une gageure, une vraie gageure, un pari, comme toutes les oeuvres d’art – √©tait cr√©√©e.

Il ne restait plus √† l’auteur, pour accomplir le tour de force dans son entier, que de se d√©pouiller (autant que possible) de son sexe et de se faire femme. Il en est r√©sult√© une merveille ; c’est que, malgr√© tout son z√®le de com√©dien, il n’a pas pu ne pas infuser un sang viril dans les veines de sa cr√©ature, et que madame Bovary, pour ce qu’il y a en elle de plus √©nergique et de plus ambitieux, et aussi de plus r√™veur, madame Bovary est rest√©e un homme. Comme la Pallas arm√©e, sortie du cerveau de Zeus, ce bizarre androgyne a gard√© toutes les s√©ductions d’une √Ęme virile dans un charmant corps f√©minin.

 

IVPlusieurs critiques avaient dit : cette oeuvre, vraiment belle par la minutie et la vivacit√© des descriptions, ne contient pas un seul personnage qui repr√©sente la morale, qui parle la conscience de l’auteur. O√Ļ est-il, le personnage proverbial et l√©gendaire, charg√© d’expliquer la fable et de diriger l’intelligence du lecteur ? En d’autres termes, o√Ļ est le r√©quisitoire ?

Absurdit√© ! √Čternelle et incorrigible confusion des fonctions et des genres ! – Une v√©ritable oeuvre d’art n’a pas besoin de r√©quisitoire. La logique de l’oeuvre suffit √† toutes les postulations de la morale, et c’est au lecteur √† tirer les conclusions de la conclusion.

Quant au personnage intime, profond, de la fable, incontestablement c’est la femme adult√®re ; elle seule, la victime d√©shonor√©e, poss√®de toutes les gr√Ęces du h√©ros. – Je disais tout √† l’heure qu’elle √©tait presque m√Ęle, et que l’auteur l’avait orn√©e (inconsciencieusement peut-√™tre) de toutes les qualit√©s viriles.

Qu’on examine attentivement :
1¬į L’imagination, facult√© supr√™me et tyrannique, substitu√©e au coeur, ou √† ce qu’on appelle le coeur, d’o√Ļ le raisonnement est d’ordinaire exclu, et qui domine g√©n√©ralement dans la femme comme dans l’animal ;
2¬į √Čnergie soudaine d’action, rapidit√© de d√©cision, fusion mystique du raisonnement et de la passion, qui caract√©rise les hommes cr√©√©s pour agir ;
3¬į Go√Ľt immod√©r√© de la s√©duction, de la domination et m√™me de tous les moyens vulgaires de s√©duction, descendant jusqu’au charlatanisme du costume, des parfums et de la pommade, – le tout se r√©sumant en deux mots : dandysme, amour exclusif de la domination.

Et pourtant madame Bovary se donne ; emport√©e par les sophismes de son imagination, elle se donne magnifiquement, g√©n√©reusement, d’une mani√®re toute masculine, √† des dr√īles qui ne sont pas ses √©gaux, exactement comme les po√®tes se livrent √† des dr√īlesses.

Une nouvelle preuve de la qualit√© toute virile qui nourrit son sang art√©riel, c’est qu’en somme cette infortun√©e a moins souci des d√©fectuosit√©s ext√©rieures visibles, des provincialismes aveuglants de son mari, que de cette absence totale de g√©nie, de cette inf√©riorit√© spirituelle bien constat√©e par la stupide op√©ration du pied bot.

Et √† ce sujet, relisez les pages qui contiennent cet √©pisode, si injustement trait√© de parasitique, tandis qu’il sert √† mettre en vive lumi√®re tout le caract√®re de la personne. – Une col√®re noire, depuis longtemps concentr√©e, √©clate dans toute l’√©pouse Bovary ; les portes claquent ; le mari stup√©fi√©, qui n’a su donner √† sa romanesque femme aucune jouissance spirituelle, est rel√©gu√© dans sa chambre ; il est en p√©nitence, le coupable ignorant ! et madame Bovary, la d√©sesp√©r√©e, s’√©crie, comme une petite lady Macbeth accoupl√©e √† un capitaine insuffisant : ¬ęAh !que ne suis-je au moins la femme d’un de ces vieux savants chauves et vo√Ľt√©s, dont les yeux abrit√©s de lunettes vertes sont toujours braqu√©s sur les archives de la science ! je pourrais fi√®rement me balancer √† son bras ; je serais au moins la compagne d’un roi spirituel ; mais la compagne de cha√ģne de cet imb√©cile qui ne sait pas redresser le pied d’un infirme ! oh !¬Ľ
Cette femme, en réalité, est très sublime dans son espèce, dans son petit milieu et en face de son petit horizon ;
4¬į M√™me dans son √©ducation de couvent, je trouve la preuve du temp√©rament √©quivoque de madame Bovary.

Les bonnes soeurs ont remarqu√© dans cette jeune fille une aptitude √©tonnante √† la vie, √† profiter de la vie, √† en conjecturer les jouissances ; – voil√† l’homme d’action !

Cependant la jeune fille s’enivrait d√©licieusement de la couleur des vitraux, des teintes orientales que les longues fen√™tres ouvrag√©es jetaient sur son paroissien de pensionnaire ; elle se gorgeait de la musique solennelle des v√™pres, et, par un paradoxe dont tout l’honneur appartient aux nerfs, elle substituait dans son √Ęme au Dieu v√©ritable le Dieu de sa fantaisie, le Dieu de l’avenir et du hasard, un Dieu de vignette, avec √©perons et moustaches ; – voil√† le po√®te hyst√©rique.

L’hyst√©rie ! Pourquoi ce myst√®re physiologique ne ferait-il pas le fond et le tuf d’une oeuvre litt√©raire, ce myst√®re que l’Acad√©mie de m√©decine n’a pas encore r√©solu, et qui, s’exprimant dans les femmes par la sensation d’une boule ascendante et asphyxiante (je ne parle que du sympt√īme principal), se traduit chez les hommes nerveux par toutes les impuissances et aussi par l’aptitude √† tous les exc√®s ?

 

VEn somme, cette femme est vraiment grande, elle est surtout pitoyable, et malgr√© la duret√© syst√©matique de l’auteur, qui a fait tous ses efforts pour √™tre absent de son oeuvre et pour jouer la fonction d’un montreur de marionnettes, toutes les femmes intellectuelles lui sauront gr√© d’avoir √©lev√© la femelle √† une si haute puissance, si loin de l’animal pur et si pr√®s de l’homme id√©al, et de l’avoir fait participer √† ce double caract√®re de calcul et de r√™verie qui constitue l’√™tre parfait.

On dit que madame Bovary est ridicule. En effet, la voil√†, tant√īt prenant pour un h√©ros de Walter Scott une esp√®ce de monsieur, – dirai-je m√™me un gentilhomme campagnard ? – v√™tu de gilets de chasse et de toilettes contrast√©es ! et maintenant, la voici amoureuse d’un petit clerc de notaire ( qui ne sait m√™me pas commettre une action dangereuse pour sa ma√ģtresse), et finalement la pauvre √©puis√©e, la bizarre Pasipha√©, rel√©gu√©e dans l’√©troite enceinte d’un village, poursuit l’id√©al √† travers les bastringues et les estaminets de la pr√©fecture : – qu’importe ? disons-le, avouons-le, c’est un C√©sar √† Carpentras : elle poursuit l’Id√©al !

Je ne dirai certainement pas comme le Lycanthrope d’insurrectionnelle m√©moire, ce r√©volt√© qui a abdiqu√© : ¬ęEn face de toutes les platitudes et de toutes les sottises du temps pr√©sent, ne nous reste-t-il pas le papier √† cigarettes et l’adult√®re ?¬Ľ mais j’affirmerai qu’apr√®s tout, tout compte fait, m√™me avec des balances de pr√©cision, notre monde est bien dur pour avoir √©t√© engendr√© par le Christ, qu’il n’a gu√®re qualit√© pour jeter la pierre √† l’adult√®re ; et que quelques minotauris√©s de plus ou de moins n’acc√©l√©reront pas la vitesse rotatoire des sph√®res et n’avanceront pas d’une seconde la destruction finale des univers. – Il est temps qu’un terme soit mis √† l’hypocrisie de plus en plus contagieuse, et qu’il soit r√©put√© ridicule pour des hommes et des femmes, pervertis jusqu’√† la trivialit√©, de crier : haro ! sur un malheureux auteur qui a daign√©, avec une chastet√© de rh√©teur, jeter un voile de gloire sur des aventures de tables de nuit, toujours r√©pugnantes et grotesques, quand la Po√©sie ne les caresse pas de sa clart√© de veilleuse opaline.

Si je m’abandonnais sur cette pente analytique, je n’en finirais jamais avec Madame Bovary ; ce livre, essentiellement suggestif, pourrait souffler un volume d’observations. Je me bornerai, pour le moment, √† remarquer que plusieurs des √©pisodes les plus importants ont √©t√© primitivement ou n√©glig√©s ou vitup√©r√©s par les critiques. Exemples : l’√©pisode de l’op√©ration manqu√©e du pied bot, et celui, si remarquable, si plein de d√©solation, si v√©ritablement moderne, o√Ļ la future adult√®re, – car elle n’est encore qu’au commencement du plan inclin√©, la malheureuse ! – va demander secours √† l’√Čglise, √† la divine M√®re, √† celle qui n’a pas d’excuses pour n’√™tre pas toujours pr√™te, √† cette Pharmacie o√Ļ nul n’a le droit de sommeiller ! Le bon cur√© Bournisien, uniquement pr√©occup√© des polissons du cat√©chisme qui font de la gymnastique √† travers les stalles et les chaises de l’√©glise, r√©pond avec candeur : ¬ęPuisque vous √™tes malade, madame, et puisque M. Bovary est m√©decin, pourquoi n’allez-vous pas trouver votre mari ?¬Ľ

Quelle est la femme qui, devant cette insuffisance du cur√©, n’irait pas, folle amnisti√©e, plonger sa t√™te dans les eaux tourbillonnantes de l’adult√®re, – et quel est celui de nous qui, dans un √Ęge plus na√Įf et dans des circonstances troubl√©es, n’a pas fait forc√©ment connaissance avec le pr√™tre incomp√©tent ?

 

VIJ’avais primitivement le projet, ayant deux livres du m√™me auteur sous la main (Madame Bovary et La Tentation de saint Antoine, dont les fragments n’ont pas encore √©t√© rassembl√©s par la librairie), d’installer une sorte de parall√®le entre les deux. Je voulais √©tablir des √©quations et des correspondances. Il m’e√Ľt √©t√© facile de retrouver sous le tissu minutieux de Madame Bovary, les hautes facult√©s d’ironie et de lyrisme qui illuminent √† outrance La Tentation de saint Antoine. Ici le po√®te ne s’√©tait pas d√©guis√©, et sa Bovary, tent√©e par tous les d√©mons de l’illusion, de l’h√©r√©sie, par toutes les lubricit√©s de la mati√®re environnante, – son saint Antoine enfin, harass√© par toutes les folies qui nous circonviennent, aurait apologis√© mieux que sa toute petite fiction bourgeoise. – Dans cet ouvrage, dont malheureusement l’auteur ne nous a livr√© que des fragments, il y a des morceaux √©blouissants ; je ne parle pas seulement du festin prodigieux de Nabuchodonosor, de la merveilleuse apparition de cette petite folle de reine de Saba, miniature dansant sur la r√©tine d’un asc√®te, de la charlatanesque et emphatique mise en sc√®ne d’Apollonius de Tyane suivi de son cornac, ou plut√īt de son entreteneur, le millionnaire imb√©cile qu’il entra√ģne √† travers le monde ; – je voudrais surtout attirer l’attention du lecteur sur cette facult√© souffrante, souterraine et r√©volt√©e, qui traverse toute l’oeuvre, ce filon t√©n√©breux qui illumine, – ce que les Anglais appellent le subcurrent, – et qui sert de guide √† travers ce capharna√ľm pand√©moniaque de la solitude.

Il m’e√Ľt √©t√© facile de montrer, comme je l’ai d√©j√† dit, que M. Gustave Flaubert a volontairement voil√© dans Madame Bovary les hautes facult√©s lyriques et ironiques manifest√©es sans r√©serve dans La Tentation, et que cette derni√®re oeuvre, chambre secr√®te de son esprit, reste √©videmment la plus int√©ressante pour les po√®tes et les philosophes.

Peut-√™tre aurai-je un autre jour le plaisir d’accomplir cette besogne.


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