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Emile Zavie – Chasseurs de Nomades

I

UN ORDRE ARRIVE

BONSOIR, Fabre-Souville.

C鈥檈st Wassermann, un petit sous-officier antipathique, qui m鈥檃rr锚te ainsi ce soir, sur la route d鈥橢ckmuhl, dans les faubourgs d鈥橭ran.

– Bonsoir鈥

Je reste sur la d茅fensive. Si Wassermann se montre aimable, c鈥檈st parce qu鈥檌l a quelque nouveaut茅 d茅sagr茅able 脿 m鈥檃pprendre.

– Vous savez que vous partez demain鈥

– Demain ?

– On ne vous a pas pr茅venu ?

– Pr茅venu ?…

– J鈥檃i envoy茅 un planton 脿 Eckmuhl. Il a d没 vous laisser des ordres.

– Quels ordres ?

– Vous partez demain matin, 5 juin, pour Alger. Vous rejoignez le bataillon destin茅 au Sud-Tunisien.

– Depuis quand ?

– Je ne sais pas. La feuille de route que j鈥檃i 茅tablie et que l鈥檕n vous remettra sp茅cifie que vous prenez le premier train du matin.

Je regarde Wassermann. Il y a encore assez de lumi猫re dans cette rue, les trois becs du caf茅 d鈥檈n face, la lampe d鈥檜n 茅picier maltais, pour que je puisse voir le p芒le visage de ce gar莽on qui m鈥檕bserve avec une curiosit茅 agressive. L鈥檋abitude de ne pas laisser para卯tre d鈥櫭﹎otions vraies 鈥 ce n鈥檈st qu鈥檜ne habitude 脿 prendre鈥 Et les l猫vres et les yeux durcis, je r茅ponds, la voix pos茅e :

– Tr猫s bien. Je m鈥檈n doutais.

Je n鈥檃joute rien d鈥檃utre. Wassermann, avant de s鈥櫭﹍oigner, reprend :

– N鈥檕ubliez pas : demain matin. Le train est 脿 neuf heures.

Autour de moi, une nuit subite. Je marche. Je crois que j鈥檃i oubli茅 de r茅pondre aux politesses ironiques de Wassermann鈥

– Bon voyage, crie encore de loin le petit sous-officier.

– Je fais toujours bon voyage. Merci鈥

Mais je suis press茅. Je dois rentrer au quartier d鈥橢ckmuhl, dans ce grand parc d鈥檃rtillerie o霉 je suis provisoirement cantonn茅. Deux contre-appels ont 茅t茅 annonc茅s, le premier pour onze heures du soir, le second pour deux heures du matin. Fribourg, le mar茅chal des logis, m鈥檃 pr茅venu :

– Tu sors et tu n鈥檃s pas de permission r茅guli猫re. Pour l鈥檃ppel, 莽a va. Je le ferai.

– Je rentrerai quand il le faudra, dis-je.

– Avant dix heures et demie ?

– Bien entendu.

– Tu ressortiras apr猫s, si tu veux鈥

– Merci. J鈥檡 pensais鈥

Je suis all茅 脿 Oran, mais je n鈥檃i pas trouv茅 Merc茅d猫s. Sa logeuse espagnole, dans la petite ruelle montante o霉 elle habite, pr猫s de la mosqu茅e du Pacha, m鈥檃 rassur茅 dans un sabir guttural :

– On est v茅nou la prendre pour le cin茅ma.

– Quel cin茅ma ?

– Oune grand茅 cin茅ma.

J鈥檃i r么d茅 dans cette ville de montagnes russes, 脿 travers les nouveaux quartiers, non loin de la promenade de L茅tang, o霉 l鈥檕n b芒tit en h芒te des banques, des salles de spectacles, des h么pitaux, des 茅coles et des h么tels-m茅tropoles. Peine perdue. Merc茅d猫s se soucie bien d鈥檜n rendez-vous ! Bon, je reviendrai l鈥檃ttendre 脿 onze heures et demie, lorsque la foule encombre le boulevard Seguin鈥

Ou bien, j鈥檌rai chez elle鈥 Ou bien je n鈥檌rai pas鈥 Et d茅j脿 je me promettais de ne pas essayer de revoir Merc茅d猫s puisqu鈥檈lle oubliait nos rendez-vous鈥 On a quelque amour-propre, certes鈥 Je pensais 脿 toutes ces r茅solutions en revenant sur la route d鈥橢ckmuhl lorsque je rencontrai Wassermann鈥

Impossible de descendre 脿 Oran, d茅sormais. Je dois partir demain et boucler mon sac cette nuit m锚me鈥

*
*聽聽 *

Pourquoi s鈥檃ttacher ?… Une fois de plus, il faut reprendre la route et faire, le visage serr茅, les gestes attendus.

Ce n鈥櫭﹖ait pourtant pas une bien grande passion que Merc茅d猫s, espagnole vive et paresseuse, ardente et molle tour 脿 tour, qui 茅tait libre un soir sur trois, dont l鈥檈xistence fut toujours pour moi un myst猫re de mensonges inconsistants et de troubles acc猫s de franchise鈥 Cependant, c鈥櫭﹖ait Merc茅d猫s鈥

On laisse derri猫re soi, toujours plus qu鈥檕n ne l鈥檌magine. Ce sourire, ces yeux, cette voix, ces fa莽ons de recevoir les caresses, de les rendre et de g茅mir, tu ne les retrouveras plus. Jamais. Et tu ne les garderas pas dans ton souvenir, quoique tu en dises. Tu les oublieras. Une autre, dont le nom n鈥檈st pas 茅crit pour toi 脿 cette heure-ci, les effacera qui t鈥檃pportera un nouveau sourire, d鈥檃utres paroles, d鈥檃utres attitudes鈥 Tu le sais cependant et tu souffres鈥

– Eh bien, j鈥櫭﹖ais inquiet ! me crie Fribourg sit么t qu鈥檌l m鈥檃per莽oit鈥 Mon pauvre vieux, j鈥檃i une bien mauvaise nouvelle 脿 t鈥檃nnoncer.

– Je connais, dis-je avec une assurance tranquille qui me ravit, car elle d茅concerte Fribourg, un gros homme de colon, mar茅chal des logis maintenant et qui veut bien rendre service, mais 脿 coup s没r.

– Tu sais quoi ?…

– Demain matin, Alger ?…

Je serre quelques mains qui se tendent pour les habituelles condol茅ances. Planier, un jeune gar莽on qui vient du Limousin, en passant par Limoges, 茅chafaude d茅j脿 le 芦 barda 禄 des zouaves, ce ridicule sac d鈥檌nfanterie sur lequel on roule le pantalon-juponn茅, le capuchon, la petite veste coup茅e pour un singe de cirque, le couvre-pied, les piquets, la toile de tente, la gamelle, un plat de campement et puis quoi encore ?…

– Tu es du voyage ?

– Comme tu vois鈥

– Quelle tenue ?

Car c鈥檈st la premi猫re pr茅occupation : 芦 Comment doit-on se pr茅senter dans cette mascarade perp茅tuelle ? 禄

– Tenue de campagne, bien entendu.

– Il y a revue ?…

– Tu parles si A. Fesser voudra passer sa derni猫re inspection !

– A. Fesser, c鈥檈st un vieux capitaine retrait茅 qui a nom Lutzig ou Mutzig et 脿 qui le r茅cent bouleversement du monde permet la r茅surrection de son ancien prestige.

– A. Fesser ou Affaiss茅, l鈥檃ir d鈥檜n bureaucrate 脿 lunettes et cheveux blancs se prom猫ne en uniforme d鈥檕fficier de zouaves fantaisie, pantalon d鈥檕p茅ra-comique, manches bouffantes, beaucoup de dorures. Il ne manque pas une occasion de justifier de l鈥檜tilit茅 de ses fonctions. Il passe des revues : revue de la garde montante, de la garde descendante, revue des malades, des permissionnaires, revue des punis, des nouveaux affect茅s et revue des partants.

– Bien, dis-je. Je vais d鈥檃bord 茅crire une lettre ou deux.

– Monte cette machine-l脿 avant de te coucher, me conseille Planier, qui, avec le fourreau de sa ba茂onnette, fa莽onne les angles de son sac.

– Demain, il fera jour, dis-je.

– Demain, tu n鈥檃uras pas le temps de faire ton sac鈥

Je m鈥檃dresse 脿 Fribourg qui attend l鈥檃rriv茅e du contre-appel, nouvelle qu鈥檕n lui confia en secret et qu鈥檌l a g茅n茅reusement r茅pandue pour que les manquants soient r茅duits au minimum.

– Je puis aller dans ton bureau ?

– Oui. Fais attention au verre de la lampe ; il est cass茅. Si tu te cognes dans quelque chose, ne gueule pas au secours. C鈥檈st un banc que je laisse retomber derri猫re la porte pour plus de s没ret茅. Et ferme la fen锚tre ; la lumi猫re attire les moustiques鈥

C鈥檈st un bureau comme tant d鈥檃utres. Des r猫gles, des porte-plumes, des dossiers, des cartons, des cahiers. Enfin, un buvard et du papier. Dehors, la nuit d鈥橝frique, lasse et profonde. Je m鈥檃ssieds sur cette chaise fatigu茅e. Pour la derni猫re fois, sans doute. Cependant, l鈥檈xistence s鈥檕rganisait ici, cahin-caha鈥 Je savais o霉 passer la moiti茅 de mes nuits. Pour l鈥檈mploi des journ茅es, le service, les ordres et les contre-ordres y pourvoyaient. Il n鈥檡 avait pas de raison que cela ne dur芒t point. 芦 Mais le bonheur est passager 禄, comme chantait Merc茅d猫s, d鈥檃pr猫s Manon鈥 Il est temps d鈥櫭ヽrire une lettre d鈥檃dieu.

*Cette nuit, onze heures.

Tr猫s ch猫re amie,

Je vous 茅cris sur un coin de table, 脿 la h芒te. Je viens de recevoir l鈥檕rdre de partir, ce qui vous explique que je n鈥檃i pu me rendre chez vous, ce soir*鈥

– Ainsi, me dis-je, elle ne saura pas que je suis all茅 chez elle et que je ne l鈥檃i point trouv茅e. Sa logeuse oubliera, comme d鈥檋abitude, de la pr茅venir qu鈥檜n 芦 Frankaou茂 禄 est venu la demander鈥 Reprenons :

鈥 *J鈥檃i le c艙ur bien lourd, je vous assure et je vous revois encore, je vous reverrai toujours dans l鈥檈scalier, debout, au moment de nos s茅parations, le matin, ne pouvant nous r茅soudre 脿 nous quitter. Si cela devait 锚tre la derni猫re fois ! pensions-nous. Eh bien, avant-hier, ce fut la derni猫re fois ; nous le savons aujourd鈥檋ui*鈥

Des pas dans le couloir, un sabre que l鈥檕n tra卯ne鈥 C鈥檈st le contre-appel qui fait sa tourn茅e. On entend une liste de noms et des 芦 Pr茅sent ! Pr茅sent !… Sent ! 禄 d茅tach茅s sur tous les tons鈥 Encha卯nons, encha卯nons鈥

鈥 *Je ne retournerai plus du c么t茅 o霉 vous habitez. Si vous saviez comme 脿 cette pens茅e, je me sens*鈥

La porte s鈥檈st ouverte en face de moi. Je distingue une lanterne que l鈥檕n balance, un k茅pi galonn茅, la boule ronde de Fribourg qui annonce :

– Fabre-Souville !

Je me suis d茅j脿 lev茅 :

– Pr茅sent !

Une voix que je reconnais, celle du lieutenant Bucherie :

– Vous partez demain ?

– Oui, mon lieutenant.

– Qu鈥檈st-ce que vous faites ? Des lettres ?

– Je liquide, mon lieutenant.

– Vous allez 脿 Gab猫s. C鈥檈st loin, vous savez, Gab猫s. Et puis on ne reste pas 脿 Gab猫s, parce que c鈥檈st un paradis encore, un lieu de d茅lices o霉 il y a de l鈥檕mbre, de l鈥檈au, des caf茅s, des restaurants, une oasis, des arbres鈥 Et des femmes, quelques femmes鈥

芦 Vous vous enfoncerez plus profond茅ment dans le d茅sert. Qu鈥檈st-ce qu鈥檌l y a donc ? Encore un soul猫vement. Des rebelles. Vous ferez des colonnes de police. C鈥檈st p茅nible鈥 Mais vous 锚tes solide. Portez-vous bien, Fabre-Souville, bonne chance !

– Merci, mon lieutenant鈥

– Bon voyage.

– Au revoir, mon lieutenant鈥

Ils se sont retir茅s, le porteur de falot, le mar茅chal des logis et l鈥檕fficier charg茅 du contre-appel. De nouveau, me voil脿 seul. Je cherche ma plume. Voyons, o霉 en 茅tais-je ?

鈥 *Je suis persuad茅 que jamais je ne pourrai plus vous rencontrer*鈥

Un brave homme, le lieutenant Bucherie. Je n鈥檃vais pas besoin de ses souhaits ni de ses quelques mots de sympathie pour me sentir boulevers茅. Tout ce que j鈥檃bandonne ici, dans cette ville 茅trang猫re, dans ce camp exotique, mes regrets, le d茅paysement promis, l鈥檌nconnu d鈥檜n d茅part, cette 茅motion qui ne me quitte pas et que j鈥檈nferme derri猫re la barri猫re de mes l猫vres bien serr茅es, ne vais-je pas d茅poser tout cela, en partie, du moins, mais d茅j脿 d茅natur茅, dans cette lettre d鈥檃dieu 脿 Merc茅d猫s, que je termine tr猫s vite, sans heurts ni ratures parce que le temps presse et que le p茅trole descend dans la petite lampe r茅glementaire ?…

II

MERC脡D脠S

FRAGILE amour que le n么tre, pareil 脿 tant d鈥檃utres. Aussi, dans cette derni猫re lettre, il ne m鈥檈st point聽 permis d鈥櫭猼re sinc猫re. Je ne puis pas, en effet, quand j鈥櫭﹙oque notre entrevue d鈥檃vant-hier, rappeler combien elle fut douloureuse鈥 D鈥檃bord Merc茅d猫s en a peut-锚tre oubli茅 les d茅tails et ma lettre risque de fixer pour son souvenir une version, toute oppos茅e, qui durera bien ce que dure un souvenir鈥

Et puis, on ne leurre pas les femmes. C鈥檈st elles qui consentent 脿 se tromper. Merc茅d猫s qui n鈥檈st ni de mon pays, ni de mon sang a bien senti ce que notre rencontre avait d鈥檌ncoh茅rent. Elle a bien devin茅 que je ne l鈥檃imais qu鈥櫭 travers un mirage. Par quel sortil猫ge ? Elle n鈥檃 pu toutefois se garder de me le laisser entendre :

– Tu es bien gentil, disait-elle de sa voix toujours rocailleuse, m锚me dans les minutes o霉 nos corps, 脿 d茅faut de nos 芒mes, 茅taient nus.

芦 Tu es pr茅venant, tu es attentif, tu ne fais pas de sc猫nes, tu n鈥檈s pas jaloux.

– Que vas-tu me reprocher ?

– Rien. Pas grand鈥檆hose : tu n鈥檃imes pas.

– Comment ? Tu oses dire ?

– Tu n鈥檈s pas attach茅 脿 Merc茅d猫s. Tu n鈥檃imes pas Merc茅d猫s.

– Pourquoi veux-tu que je fasse preuve de jalousie puisque je ne dois pas ?….

– Ce n鈥檈st pas une raison, r茅pondait-elle.

– Explique-toi un peu mieux.

– il y a un langage pour lequel tu es sourd.

– Tout de m锚me鈥

– Tu as laiss茅 ton c艙ur en France.

Je riais. Un peu trop vivement, un peu trop fort. Merc茅d猫s, 茅tendue sur son divan, tr猫s europ茅en,聽 潭聽 pas du tout mauresque ni oriental, car, ici, c鈥檈st trop commun,聽 潭聽 protestait et cette femme indolente de se f芒cher :

– Ne ris pas, 芦 Frankaou茂 禄, je sais ce que je dis. Ne ris plus.

Comme je cessais de rire, Merc茅d猫s, avec un geste excessif, pareil 脿 un boxeur qui s鈥檈ntra卯ne, frappait ses coussins :

– Nous avons tous notre peine. Et la tienne n鈥檈st pas la mienne. Tu le sais. Alors, ne ris pas. Cependant, si tu voulais ! si tu voulais !…

– Si je voulais ? Quoi ?

– Tu sais bien ! Nous serions heureux et je serais 脿 toi enti猫rement.

Je n鈥檃vais pas envie de sourire. Je songeais tout d鈥檜n coup. Devant ce visage serr茅 d鈥檃ngoisse et tendu par les doigts de la douleur, je revoyais certain soir pas trop recul茅 encore et rep茅r茅 de moi seul, un homme tristement satisfait d鈥櫭猼re enfin contraint de partir, de mettre entre une femme trop ch茅rie et lui-m锚me une longue distance : quatre journ茅es de mer, deux nuits de wagon et tous les al茅as d鈥檜ne correspondance jamais 茅quilibr茅e qui exigerait une semaine pour apporter la r茅ponse d鈥檜ne lettre envoy茅e huit jours plus t么t.

Dans l鈥檃nxi茅t茅 d鈥檜ne terre nouvelle, cet homme que je connais, a essay茅 depuis d鈥櫭ヽhapper 脿 un souvenir. Changement de climat. Vieille recette que l鈥檕n dit infaillible. Il pourra comparer ensuite, plus tard, beaucoup plus tard, s鈥檌l le peut ou s鈥檌l le croit n茅cessaire, quand il aura renouvel茅 ses yeux et maintenu un courant d鈥檃ir dans son c艙ur, l鈥檌mage qu鈥檌l a emport茅e avec celle qu鈥檌l a laiss茅e.

Infid茅lit茅 intraduisible des hommes qui n鈥檃 d鈥櫭ゞale que celle des femmes. Celui-l脿 s鈥檈st donc jet茅 avec violence dans une affection qui passait 脿 sa port茅e, car c鈥檈st encore une seconde ancienne recette qui fit ses preuves, para卯t-il.

Merc茅d猫s avait senti que cet homme 茅tait malheureux, mais celle que je ne puis nommer, si elle avait eu connaissance d鈥檜n si prompt revirement qu鈥檃urait-elle pens茅 ? Sans doute, elle se serait dit : 芦 Eh bien, il ne tenait pas trop 脿 moi. Pas autant qu鈥檌l l鈥檃ssurait en tout cas. Les hommes sont inconstants et perfides鈥 禄 Aurait-elle eu raison ?

Je n鈥檃i pourtant pas agi par d茅pit. Sans chercher des excuses, c鈥檈st plut么t par d茅s艙uvrement, par ennui et par volont茅 d鈥檕ublier. Mais je ne puis pas, cette nuit, effleurer, m锚me de loin, dans ma lettre d鈥檃dieu, ce pauvre malentendu. D鈥檃bord ma lettre est finie. Quant 脿 Merc茅d猫s, je n鈥檃i rien 脿 lui apprendre. Et si, par hasard, elle tenait 脿 conserver quelques mensonges choisis !…

Ainsi dans l鈥檌solement nocturne d鈥檜n bureau de sous-officier, je rassemblais des fragments d鈥檈xistence. Quelques bruits dehors pr猫s de ce jardin de presbyt猫re ou de maison centrale. Je les connais. Je m鈥檡 suis promen茅 avec mes soucis, souvent, 脿 toute heure du jour. La nuit 茅galement ayant eu soin, dans l鈥檃pr猫s-midi, de ratisser les all茅es, en laissant pr猫s des corbeilles de fleurs, une bordure franche de terre silencieuse o霉 je pourrais passer, pour atteindre la porte, sans d茅ranger les gardiens, les sentinelles ou les sous-officiers, tous gens qui ont le sommeil l茅ger.

A cette minute, est-ce bien Merc茅d猫s que je regrette ? Je ne sais rien d鈥檈lle. Je ne lui ai rien demand茅. Quelle rare discr茅tion ! Il faut que ce soit Merc茅d猫s et non une Autre鈥 Mais sans doute ce d茅part d鈥橭ran pour le Sud-Tunisien, est-ce un avantage ?

III

LA PORTE DU CONTROLE

A peine si j鈥檃i eu le temps de sommeiller un peu, cette nuit. D茅j脿 cinq heures du matin ! Ceux qui partent pour le Sud, Planier et moi, doivent prendre 脿 six heures, au terminus, le tramway qui s鈥檃rr锚te 脿 Oran, 脿 l鈥檌nt茅rieur de la ville. De l脿, on grimpe 脿 la caserne Neuve o霉 Mutzig, dit Affaiss茅, se propose de passer une de ses ch猫res inspections.

La caserne est loin, haut perch茅e sur un plateau fortifi茅 qui domine la vieille colonie espagnole et la mer. On y acc猫de par de petits chemins o霉 des voies tournantes compliqu茅es d鈥檈scaliers, servent de raccourcis.

En route, avec Planier, nous passons non loin de la ruelle o霉 Merc茅d猫s s茅journe. Toutefois, ce n鈥檈st pas une heure raisonnable pour d茅ranger une femme qui vient peut-锚tre de se coucher. Pas de halte. Ayons le courage de ne pas nous arr锚ter. Comme mes pieds sont lourds ! Comme mon c艙ur chavire tout d鈥檜n coup ! C鈥檈st si pr猫s d鈥檌ci !… Non, il ne faut pas. Comment serais-je re莽u d鈥檃illeurs ! Et puis que d茅couvrirais-je ? De cette passade, j鈥檈mporterai un souvenir poudr茅 et repeint, celui qu鈥檌l me pla卯t de mettre sur un nom 脿 trois syllabes鈥

Le limousin Planier intervient 脿 propos :

– C鈥檈st Wassermann, tu sais, qui a inscrit ton nom sur la liste de d茅part. Sans lui, on t鈥檕ubliait et moi aussi.

– Pas pour longtemps, dis-je, m鈥檃ccrochant au d茅rivatif de cette conversation.

– Est-ce qu鈥檕n sait ? Et puis, un mois 脿 vivre, 莽a fait toujours un mois鈥

– Il a tant d鈥檌nfluence que 莽a, ce Wassermann !

Je parle les l猫vres closes sans presque ouvrir la bouche, car nous sommes plus pr猫s que jamais de la maison de Merc茅d猫s et je sens bien que c鈥檈st la derni猫re fois, la supr锚me occasion. Apr猫s, ce sera fini鈥

– Il fait ce qu鈥檌l veut, assure Planier, comme tous les scribes. Bah ! on le retrouvera. Son tour viendra. Mais tu n鈥檃vais pas de lettre 脿 mettre 脿 la poste ?

– Pr茅cis茅ment, nous sommes pr猫s de la maison o霉 ma lettre doit 锚tre remise.

– C鈥檈st loin ?

– A trois pas de la mosqu茅e du Pacha鈥

– Oui, c鈥檈st un peu loin. On serait en retard

Excellent Planier ! Il ne dit pas 芦 nous serions鈥 禄 ni 芦 tu serais en retard 禄 ; mais il a trouv茅 une r茅ponse qui me laisse libre d鈥檃ller seul faire ce d茅tour. Minute grave pour moi. Mais non, je ne c猫derai pas.

– Je mettrai le tout au courrier. Marchons鈥

C鈥檈st ce que j鈥檃i d茅clar茅 脿 haute voix, d鈥檜n air r茅solu ; mais tout bas, j鈥檃joute, en regardant le minaret qui surgit parmi les arbres 茅tranges de la promenade : 芦 Adieu, Merc茅d猫s鈥 禄

IV

D脡PAYSEMENT

DEPUIS quinze jours, 脿 Gab猫s, m鈥檃ttendait un t茅l茅gramme de Merc茅d猫s. Car nous avons mis deux semaines, Planier, quelques autres et moi-m锚me pour 茅chouer enfin dans cette br没lante cour de caserne, ville militaire 脿 c么t茅 des villages arabes et europ茅ens.

Je tourne dans mes mains grossies par la chaleur ce t茅l茅gramme passe-partout de vingt-deux mots, adresse comprise :

*Re莽u lettre. 脡cris souvent. Courage. Ne t鈥檕ublie pas. Affection. Merc茅d猫s*.

L鈥檋eure de d茅p么t de cette d茅p锚che porte 9 heures 43. Du matin ou du soir ? Du matin sans doute. Merc茅d猫s ayant trouv茅 mon mot d鈥檃dieu dans la matin茅e est aussit么t sortie pour me r茅pondre. Qui sait ? Elle me gardait un peu plus que de la sympathie, comme elle l鈥檃ssurait. Mais une Espagnole amplifie si naturellement ce qu鈥檈lle 茅prouve ! De l鈥 芦 affection 禄 comme elle le confie aux lignes indiscr猫tes du t茅l茅graphe ?

Cependant Merc茅d猫s est rarement lev茅e de bonne heure… Ce jour-l脿, elle a d没 se lever, voil脿 tout. Ou bien elle a d茅couvert ma lettre en rentrant chez elle, un peu apr猫s l鈥檃ube. Ou bien, elle a pri茅 quelqu鈥檜n d鈥檃ller jusqu鈥櫭 la poste. Tout est possible鈥 Ces suppositions, elles se succ猫dent 脿 la minute, tandis que je regarde cette grande cour st茅rile, chauff茅e par le soleil, o霉 ceux du renfort sont parqu茅s, en attendant d鈥櫭猼re distribu茅s dans les compagnies du bataillon de marche.

Vaste domaine que celui de la cit茅 militaire. Son 茅tendue n鈥檈mp锚che pas d鈥檃percevoir les murs blancs et hauts qui cl么turent ces all茅es de palmiers, ces b芒timents align茅s et num茅rot茅s. Caserne ou lyc茅e ? C鈥檈st du m锚me style. Il y a le jardin du Cercle militaire, pr猫s de l鈥檈ntr茅e principale, le corps de garde, bien entendu et la prison, en face. Puis l鈥檋么pital. Un large espace pour les 茅volutions de la troupe, les parades et les d茅ploiements. Et des b芒tisses parall猫les en ligne droite, toutes semblables.

Toutefois, du c么t茅 o霉 s鈥檃nnonce le d茅sert, o霉 l鈥檕n 茅tablira plus tard le camp d鈥檃viation, il y a le g茅nie et, 脿 l鈥檃utre extr茅mit茅, l鈥檃rtillerie. Par-dessus tout, un ciel 茅clatant qu鈥檕n n鈥檕se regarder, pas plus que le sol ratiss茅 et balay茅, 脿 cause d鈥檜n soleil inexorable qui br没le les yeux鈥

Si tu d茅sirais le d茅paysement et ses angoisses, tu les as trouv茅es, pantouflard chercheur d鈥檃ventures qui aime sans l鈥檃vouer les horizons polic茅s, le travail r茅gulier et la m茅ditation.

Ici, tu p茅n猫tres dans les domaines du fantasque et de l鈥檌mpr茅vu, de la fatigue et de la fi猫vre, de la soif 茅ternelle et de ce d茅couragement sans pareil qui n鈥檃 pas de nom si ce n鈥檈st en argot de troupier.

D茅j脿, rien ne te relie au monde que tu as quitt茅, en dehors de ce petit papier bleu administratif o霉 une femme a jet茅 son dernier souvenir. Mais le r茅confort de ces quelques mots compt茅s un 脿 un n鈥檈st point n茅gligeable.

Quelque jour, si les vents de la chance te sont favorables, tu pourras t鈥檈n donner les raisons. Le r茅sultat en ce moment est certain. Pourra-t-il te permettre d鈥檈ntreprendre une nouvelle conqu锚te pour oublier la pr茅c茅dente ?

Je sais d猫s 脿 pr茅sent que je ne puis pas r茅pondre 脿 Merc茅d猫s. Silence. Je me dois de r茅sister 脿 tout souci d鈥櫭ヽriture, 脿 la facile tentation de me raconter, 脿 cette p茅nible volupt茅 de me torturer en reprenant une infortune que la distance a rendue ancienne, si ancienne. Mais plut么t que naisse en moi un besoin d鈥檕rdre, de voir clair, la n茅cessit茅 de chronom茅trer mes 茅tapes et la course d茅j脿 fournie鈥

V

OU SONT LES NOMADES

VOICI bient么t trois semaines que je suis install茅 脿 Gab猫s. Planier, mon compagnon d鈥橭ran, s鈥檈st 茅tabli de son c么t茅. Je le vois rarement. On l鈥檃 plac茅 dans une compagnie assez 茅loign茅e de la mienne et je n鈥檃i pas l鈥檕ccasion d鈥檡 aller.

Il m鈥檃 fallu serrer des mains nouvelles, observer des chefs qui surgissaient avec des visages et des caract猫res impr茅visibles, prendre contact avec des compagnons dont je ne soup莽onnais pas l鈥檈xistence un mois plus t么t, que j鈥檕ublierais demain si j鈥櫭﹖ais oblig茅 de les quitter ce soir m锚me, chercher d鈥檃utres amis enfin. La diversion attendue, elle r茅side l脿, dans ces menus d茅sagr茅ments.

Que suis-je venu faire 脿 Gab猫s ? Je m鈥檈n doute un peu. On ne m鈥檃 pas laiss茅 compl猫tement dans l鈥檌gnorance. Une r茅volte d鈥檌ndig猫nes ou de nomades, au loin, un convoi attaqu茅, un autre pill茅, d鈥檃utres encore massacr茅s et voil脿 de grands rapports 茅crits et des colonnes de police sur pied. Un front de guerre est aussit么t trac茅 qui commence 脿 la derni猫re halte abrit茅e, celle o霉 s鈥檃rr锚tent les camions du ravitaillement et les autos de l鈥櫭塼at-major.

Mais ces nomades rebelles ? Car on les nomme ainsi, bien que jamais soumis 脿 l鈥檃utorit茅 fran莽aise鈥 Ils viennent, dit-on, de la Tripolitaine voisine鈥

Dangers ? Certes oui, pour les imprudents qui, de gr茅 ou de force, sont entr茅s dans la zone de combat ou se laissent surprendre dans quelque embuscade. On ne sait pas ce qui peut vous advenir quand on va en exp茅dition dans les sables鈥

Dans le repos oranais, nous nous 茅tions habitu茅s 脿 des mani猫res de garnison, comme on en prend si vite dans les villes o霉 il y a des gendarmes, des agents secrets et des agents indicateurs des rues.

Maintenant, il faut rejeter ces usages. De nouveau, il importe de se rappeler que notre existence ne tient pas 脿 grand-chose, 脿 presque rien et que certains jours non choisis, l鈥檕n est particuli猫rement mortel.

Un de mes nouveaux compagnons, Maurice Thuaire, pr茅sent茅 par le hasard, est un gar莽on qui se propose d鈥櫭猼re magistrat, plus tard. Il est assez gros et mont茅 sur des jambes courtes. Fils de montagnards auvergnats, il sera tr猫s bien dans sa robe noire, derri猫re le pupitre de son tribunal. En attendant, il porte le sac des infirmiers et tient ses audiences sous les fen锚tres de la salle de visite. Les blessures des autres, leurs malaises et leurs maladies, l鈥檌nclinent 脿 la prudence et 脿 la sagesse.

– Ici, me confie-t-il, vous risquez d鈥檃bord d鈥檃ttraper le cafard.

– Et en allant plus loin ?

– De quel c么t茅 ? Si c鈥檈st vers le Sud, plus profond茅ment vous y serez conduit, plus le cafard augmentera. C鈥檈st la r猫gle.

– Pas de rem猫des ?

– Si. Une bonne sant茅. Un bon app茅tit. T芒chez de manger, de manger beaucoup. C鈥檈st difficile.

– Pourquoi ?

– Parce que l鈥檕n n鈥檃 pas tous les jours 脿 manger. Si vous aviez de quoi vous nourrir, 莽a irait bien. Car, dans ces solitudes dangereuses, tout est simplifi茅. Que demande-t-on ? Premi猫rement : ne pas 锚tre tu茅. Deuxi猫mement : boire et manger. Puis鈥 Mais le p茅ril renaissant ne permet pas de penser 脿 la suite鈥

芦 Rassurez-vous un peu, ajoute Maurice Thuaire, la majorit茅 des d茅c猫s est due aux maladies, aux fi猫vres, aux dysenteries, aux typho茂des鈥 Quelques piq没res venimeuses de reptiles mal connus. Parfois des balles, assure-t-on鈥 Si donc vous vous tenez en app茅tit, avec une hygi猫ne s茅v猫re, vous gagnerez la bataille鈥

– Quelle bataille ?

– Celle que vous aurez 脿 livrer : d茅sir de boire glac茅, de l鈥檈au, des alcools, des vins et des boissons de cinqui猫me zone, envie de dormir au frais, sans compter ces visites trop fr茅quentes aux filles鈥

– C鈥檈st l脿, le r茅gime鈥

– 鈥. qui vous permettra d鈥檃battre le rebelle鈥

– Quel rebelle ?

– Le plus redoutable ; celui qui est en vous.

Je souris en regardant Maurice Thuaire. Je sais bien que je souris. Une amulette me prot猫ge. Thuaire devine aussit么t :

– Vous vous croyez exempt, me dit-il, parce que vous portez sur vous un f茅tiche ou un gri-gri. Erreur. Il n鈥檡 a pas de mascotte.

J鈥檃urais bien demand茅 脿 Maurice Thuaire les raisons d鈥檜ne si cat茅gorique affirmation, mais Marcel Allix, un autre de ceux qu鈥檌l me pla卯t de rencontrer, appara卯t dans l鈥檈ncadrement de la porte.

Depuis un moment, pour nous pr茅venir de sa pr茅sence, il remue des fioles 脿 茅tiquettes rouges sur une 茅tag猫re de bois et d茅place de la poussi猫re. Petit, ras茅 parce qu鈥檌mberbe, le cheveu frisottant, le nez coup茅 par un lorgnon, il ouvre sur les gens des yeux tour 脿 tour vifs et indiff茅rents. C鈥檈st un Alg茅rien d鈥橝lger. Il pr茅pare son droit. Est-ce pour cette raison qu鈥檕n l鈥檃 adjoint 脿 Maurice Thuaire ?

– Est-il indiscret de vous 茅couter ?

Je me retourne pour r茅pondre :

– Nous nous demandons ce que nous faisons ici 脿 Gab猫s, dans l鈥檃ncienne Ta-Capae des Romains鈥

– Quelles sont vos impressions du Sud en particulier et de l鈥橝frique en g茅n茅ral ? me demande Marcel Allix.

Que me veut cet Alg茅rien curieux de conna卯tre les sentiments d鈥檜n 芦 Frankaou茂 禄 ?

– Sujet de th猫se, dis-je鈥

– Non, un gar莽on qui est malade, qui vient comme vous d鈥橭ran et qui vous conna卯t鈥

– Comment s鈥檃ppelle-t-il ?

– Je ne me souviens pas鈥 Ce gar莽on m鈥檃 dit qu鈥檌l avait fait une curieuse rencontre dans le train de Sousse 脿 Gab猫s.

– C鈥檈st possible.

– C鈥檈st possible ? Mais vous avez voyag茅 avec lui.

– Une rencontre, dites-vous ?…

Je r茅fl茅chis. En v茅rit茅, je ne me souviens pas. Je n鈥檃i pas remarqu茅. Pour tout avouer, je n鈥檡 ai peut-锚tre pas pens茅, trop occup茅 par l鈥檃pproche du d茅sert :

– Il y avait, dans notre train, des dames qui riaient et qui devaient rejoindre leur maison-m猫re 脿 Gab猫s ou 脿 M茅denine. En face de nous une jeune femme qui ne bougeait pas de la banquette o霉 elle 茅tait assise.

– Une indig猫ne ?

– Un grand voile blanc, une jupe europ茅enne d鈥檜n carmin 茅clatant, un corsage d鈥檜n bleu vif. Sur la l猫vre inf茅rieure, un tatouage qui dessinait comme les nervures d鈥檜ne feuille. Enfin, sous les cheveux du front, 芦 coup茅s 脿 la chien 禄, une sorte de croix de Lorraine, 茅galement tatou茅e.

– Elle est descendue 脿 Gab猫s, comme de juste. Vous la retrouverez, n鈥檈n doutez pas.

– Je ne tiens pas 脿 la retrouver.

– Avec un signalement pareil, on va loin, insiste Marcel Allix.

– Pourquoi voulez-vous que je me mette 脿 sa recherche ?

– Vous pouvez tout aussi bien la d茅couvrir que ce gar莽on qui est malade鈥

– D鈥檃utant plus, remarque Maurice Thuaire qui fumait et en oubliait de parler, qu鈥檌l vous faudra bien vous int茅resser 脿 quelque chose ; une femme, des cartes-postales, des armes de nomades, de l鈥檃lcool de contrebande, des bijoux indig猫nes, des ouvrages de cuir, des cravaches en peau d鈥檋ippopotame鈥 vous avez le choix鈥

– Rien de tout cela ne me chante, dis-je.

– 脟a va. Faites seulement le simulacre de vous int茅resser 脿 une femme. Cela suffira pour occuper vos nuits.

– Mais la nuit, il faut que je dorme.

– Vous dormirez bien mieux quand vous aurez choisi,聽 潭聽 ou que l鈥檕n vous aura propos茅,聽 潭聽 pour ne plus tourner en rond comme un cheval de moulin 脿 huile, dans le m锚me souvenir, une fianc茅e provisoire et hom茅opathique.

Devant nous la grande cour du camp, r么tie de soleil, quelques palmiers trapus, un chemin o霉 des 芦 joyeux 禄, punis de prison, cassent des cailloux. On entend le heurt des petits marteaux sur la pierre dure, le trot d鈥檜n cheval, le passage d鈥檜ne corv茅e et parfois, vibrantes dans l鈥檃ir, de rapides sonneries de clairon.

– Qu鈥檈st-ce que c鈥檈st ?

Marcel Allix regarde sa montre :

– Cinq heures, dit-il. On sonne pour la soupe.

– Tr猫s bien ? Vous interpr茅tez les sonneries suivant l鈥檋eure qu鈥檌l est. Absolument comme cet amateur distingu茅 qui reconnaissait les pieds de tomates aux b芒tons qui les soutenaient. Le jour o霉 l鈥檕n retira les supports, cet agronome se sentit perdu.

– Alors, conclut Marcel Allix, 脿 ce soir. Nous reparlerons de votre indig猫ne inconnue.

– Excusez-moi. C鈥檈st suffisant pour aujourd鈥檋ui. Et puis, je me couche de bonne heure鈥

芦 Pas dans les baraquements o霉 l鈥檕n 茅touffe, o霉 les bois de lit regorgent de punaises, o霉 la moindre flamme de bougie attire des escadrons de moustiques. Non, je dormirai, comme je le fais depuis plusieurs nuits, sous les branches tombantes d鈥檜n mimosa sauvage鈥 禄

VI

DERNIERS JOURS

IL serait pr茅f茅rable dans ce pays de dormir le jour et de se promener la nuit. Mais ce n鈥檈st pas toujours possible. Le jour il fait tr猫s chaud et l鈥檕n ne parvient pas 脿 sommeiller ; la nuit, les caf茅s sont ferm茅s de bonne heure, les t茅n猫bres sont absolues et comme distraction, apr猫s le couvre-feu, on ne rencontre que des patrouilles qu鈥檌l est plus sage d鈥櫭﹙iter.

Toutefois, d猫s que le soleil para卯t, on abandonne sans effort un lit plus ou moins provisoire. Pour moi, je suis forc茅 d鈥櫭﹙acuer mon abri, sous le mimosa sauvage, 脿 cause de tous les p茅rils que comporte une situation irr茅guli猫re dans un campement sillonn茅 de sous-officiers oisifs鈥

Ce matin, nous allons, Marcel Allix, Maurice Thuaire et moi, 脿 travers les chemins encaiss茅s de l鈥檕asis. Nous longeons la petite rivi猫re mar茅cageuse que la mer voisine emplit 脿 mar茅e haute et qui sent la vase, les soirs d鈥檕rage鈥 Nous p茅n茅trons dans la palmeraie o霉 couve une ombre humide et chaude. L鈥檃boiement des chiens indig猫nes, derri猫re les murailles des jardins, t茅l茅phone au loin, notre venue. Gab猫s, l脿-bas, n鈥檈st plus qu鈥檜ne petite ville blanche pour exposition coloniale.

Maurice Thuaire nous expose ce qu鈥檌l a lu la veille : ses connaissances sur l鈥檃ncienne Ta-Capae des Romains. Marcel Allix, sous son casque de toile jaune, m茅dite quelque diversion et aspire la fum茅e d鈥檜ne pipe r茅tive.

Je m鈥櫭﹖onne de cette nouvelle fantaisie :

– Vous pratiquez cet ustensile, maintenant ?

– Oui, reconna卯t Marcel Allix, sans enthousiasme.

– Quelle dr么le d鈥檌d茅e vous avez eue l脿 ?

– C鈥檈st par hygi猫ne, explique-t-il, en toussant, car 莽a ne me pla卯t gu猫re. 脟a me fait cracher beaucoup. 脟a me donne mal 脿 la gorge. 脟a m鈥檕blige 脿 boire souvent. 脟a me tourne la t锚te et quelquefois le c艙ur. Mais c鈥檈st plus sain que la cigarette dont le papier est si pernicieux鈥

– Vous n鈥檃vez pas d鈥檃utres raisons ?

– Une derni猫re. Je fume la pipe par m茅lancolie d鈥檃mour.

– Je ne comprends pas.

– Cela se voit, constate Marcel Allix. Sachez donc que cette pipe me fut offerte par une jeune fille de la colonie europ茅enne que je rencontre au grand h么tel de la plage et qui joue des pots-pourris d鈥檕p茅ras et d鈥檕p茅rettes. Elle croyait que je fumais. En gage de sympathie, elle m鈥檃 fait ce don. Voil脿 pourquoi je suis un peu p芒le, parfois, en d茅pit du soleil.

– Vous y tenez 茅norm茅ment 脿 votre pipe ?

– Oui. D鈥檃illeurs ce n鈥檈st pas une pipe ordinaire. Elle s鈥檃ppelle Ren茅e.

– En effet. Joli nom pour une pipe.

– N鈥檈st-ce pas ? Vous savez : on peut parler d鈥檃utre chose.

– Comme vous voudrez.

– Vous n鈥檃vez pas retrouv茅 votre indig猫ne ? demande Marcel Allix.

– Quel indig猫ne ?

– Votre aimable dame du train de Tunis ?

– Pas encore.

– Ne d茅sesp茅rez pas.

Un avion, puis un autre bourdonnement au-dessus des palmiers. Ils me dispensent de r茅pondre. Un 芒ne broute derri猫re une haie de cactus. Des ch猫vres curieuses traversent le chemin. Trois femmes habill茅es de blanc, des Grecques sans doute, ont ferm茅 leurs ombrelles. Elles retournent 脿 la ville. Leur passage 茅voque en nous, avec une harcelante angoisse, d鈥檃utres femmes que nous avons connues et une nostalgie sans nom nous assi猫ge la poitrine.

– Vous la retrouverez, insiste Allix.

– Je n鈥檡 pense pas.

– Elle est 脿 M茅denine.

– Mais je ne demande pas 脿 partir pour M茅denine !

– Votre souhait, je le con莽ois bien, est sinc猫re, r茅plique Marcel Allix. Mais c鈥檈st la derni猫re des choses dont on s鈥檌nformera.

– La raison ? dis-je.

– Nous devons nous rendre 脿 M茅denine, demain soir.

VII

M脡DENINE

QUAND on approche de M茅denine, ce que l鈥檕n aper莽oit tout d鈥檃bord, ce sont les deux pyl么nes jumeaux de la t茅l茅graphie sans fil, presque irr茅els dans la lumi猫re dansante de midi. L鈥檃uto qui nous secoue roule dans la poussi猫re : on distingue des palmiers par groupes de trois, des b芒timents d鈥檜ne blancheur telle que les yeux ne peuvent s鈥檡 habituer. Enfin, la voiture tourne pesamment dans un ravin, remonte et l鈥檕n p茅n猫tre dans le village fran莽ais : les arcades des affaires indig猫nes, les grilles de l鈥檋么pital, la grande place du pays, son puits solitaire et les jardins barbel茅s des fleurs jaunes de la cassie. Tout cela fait partie de la zone militaire, ainsi que le camp, sur la hauteur, o霉 s鈥檃lignent de petites cagnas entre des ruelles portant des noms de h茅ros.

– Y aura-t-il assez d鈥檕mbre pour nous ? demande Maurice Thuaire.

Il fait tr猫s chaud, en effet. Pas d鈥檃ir. Nous respirons cette atmosph猫re d鈥櫭﹖uve s猫che. Nous marchons et il semble que nous nous approchons toujours plus de la gueule ouverte d鈥檜n 茅norme et invisible brasier.

Nul ne parle. Le paysage d茅nud茅 avec ses cailloux 脿 perte de vue dans la plaine, nous d茅prime autant que la chaleur. Sur notre droite, un fortin commande une piste o霉 ne passe personne. Parfois deux, trois chameaux rompent l鈥檌mmuable ligne d鈥檋orizon de leur ligne mouvante.

Le soir, il est de tradition d鈥檃ller visiter le vieux village de M茅denine, de l鈥檃utre c么t茅 de la route, sur un monticule. Il nous pla卯t de cheminer dans cette cit茅 endormie, le long de ces b芒tisses de terre o霉 les hauts escaliers taill茅s dans les murs, aboutissent 脿 des portes qui sont des trous.

– Vous savez, explique Maurice Thuaire, que ces maisons ne sont que des greniers. Les indig猫nes entassent leurs r茅coltes de bl茅, d鈥檕rge, d鈥檋uile dans ces granges superpos茅es par crainte des voleurs, des 芦 djichs 禄. Ces hommes que nous rencontrons avec leurs grosses cl茅s 脿 la ceinture, sont les gardiens de ces greniers.

Personne n鈥檋abite ce coin d茅sert. Cependant, au rez-de-chauss茅e, quelques huttes. Des marchands y vendent des bagues, des broches, le fameux 芦 cafard 禄 de M茅denine, des essences de rose, des concentr茅s de henn茅. On trouve aussi quelques artisans devant le balancier de leurs m茅tiers 脿 tisser et des tailleurs qui p茅dalent sur des machines 脿 coudre d鈥檌mportation allemande.

Sur notre droite, des ruelles endormies o霉 des 芒nes et des chevaux sommeillent. A gauche, des lumi猫res s鈥檃llument qui 茅clairent l鈥檈ncadrement des portes. Des Arabes sont assis l脿 et ces grottes de terre ressemblent 脿 des chapelles.

Cependant, des zouaves, des goumiers aux bottes rouges, des spahis na茂vement fiers de leurs manteaux qu鈥檌ls portent comme des linceuls, se dirigent vers le petit march茅 aux moutons.

– Je sais o霉 ils vont, explique Maurice Thuaire.

Je m鈥檈n doute 茅galement鈥 A l鈥檃ngle d鈥檜ne de ces rhorfas de glaise s猫che, une foule s鈥檃ttarde, comme 脿 l鈥檈ntr茅e d鈥檜n march茅.

Une femme aux joues d鈥檌dole peinte, habill茅e de couleurs disparates, fume sur le seuil de sa chambre. Une grosse mauresque, les cheveux en natte, le pantalon bouffant, soul猫ve une toile, prend un spahi par la main et l鈥檃ttire pr猫s d鈥檈lle. Le rideau tombe鈥

Thuaire et Allix se sont arr锚t茅s devant une jeune n茅gresse aux grands yeux, aux cheveux de laine noire. Elle habite une grotte 脿 rideaux rouges, qu鈥櫭ヽlaire une petite lampe pos茅e sur une table, un peu moins basse que le lit : deux nattes qui cachent la terre battue.

– Vous voyez, elles attendent.

La petite b茅douine a de jolis gestes pr茅cieux de fillette. Elle sourit du coin de l鈥櫯搃l et ne r茅pond point aux grossi猫ret茅s qu鈥檈lle ne veut point entendre. Elle me rappelle, je ne sais pourquoi, cette dame arabe que j鈥檃i trouv茅e si sage dans le train de Tunis 脿 Gab猫s.

La b茅douine a install茅 devant sa porte un fourneau primitif. Dans une casserole de terre cuite, elle remue des poivrons, des tomates, quelques pommes de terre et un poulet coup茅 en menus morceaux. Un 茅ventail 脿 la main, la b茅douine surveille sa cuisine, prot猫ge son visage et souffle sur le feu. Parfois, elle se penche et nous adresse en dessous, un long sourire.

Mais une femme, dans le cadre 茅clair茅 de sa demeure, nous demande des cigarettes. La paume de ses mains et ses ongles sont d鈥檜n rouge carmin. Elle est tatou茅e au front et sur le menton, ses sourcils sont pass茅s au noir et le fard 茅pais de ses joues est comme une confiture dont on ne mangerait pas. Elle sent violemment le musc et le henn茅.

Cette femme nous regarde. Me reconna卯t-elle ? J鈥檈n doute鈥

– C鈥檈st elle, me souffle Marcel Allix aux aguets.

Je fais 芦 oui 禄 d鈥檜n signe de t锚te. Alors commence un interrogatoire que le jeune avocat d鈥橝lger me traduit 脿 son gr茅, un peu plus tard :

– Oui, elle vient de Tunis. Mais elle est originaire de ce bled. Elle est arriv茅e il n鈥檡 a pas longtemps 脿 M茅denine. Elle est 脿 peine rest茅e 脿 Gab猫s. Elle ne veut pas s茅journer ici鈥

– Elle ne vous a rien dit me concernant ?

– Habitu茅e 脿 voir de pr猫s souvent de multiples visages, elle n鈥檃 pas encore retenu le v么tre qu鈥檈lle n鈥檃 regard茅 que de loin.

– Nous reviendrons demain, d茅cide Maurice Thuaire.

– Si nous ne partons pas d鈥檌ci demain.

– Qui te l鈥檃 dit ?

– On le dit鈥

Nous sortons. C鈥檈st pour nous 茅garer aussit么t dans une impasse o霉 des maisons de terre imposent une muraille mena莽ante. Nous 茅veillons des 芒nes et des chameaux qui dorment l脿, dans les t茅n猫bres. A notre approche ils tournent vers nous des museaux curieux. Ne les d茅rangeons pas plus longtemps.

Nous revenons. Nous marchons dans les rues d茅sertes d鈥檜n village mort. C鈥檈st vraiment un voyage que nous n鈥檌maginions pas et que nous ne pouvons comparer 脿 rien d鈥檃nt茅rieur, que notre retour 脿 travers ces ruines silencieuses que nous savons cependant, par endroits, habit茅es.

Une odeur de vase remu茅e nous arrive, par bouff茅es soudaines, et, dans le silence du d茅sert, l鈥檃boiement d鈥檜n chien, les trois notes d鈥檜ne fl没te arabe qui nasille au 芦 quartier r茅serv茅 禄, ou pr猫s d鈥檜ne case ferm茅e, le bruit d鈥檜ne machine 脿 coudre鈥

VIII

RHOUMA, HOMME LIBRE

ZARZIS. Quelques maisons ciment茅es. Derri猫re une oasis plus riche de cases que de palmiers. Devant, une plage d茅serte et la mer. Quels villages d茅j脿 vus dans le Sud peut-on comparer 脿 ce hameau ?…

Toutefois, ces coupoles, ces terrasses, ces cours inclin茅es pour recueillir l鈥檈au des pluies, ces canalisations sur pilotis, de jardin en jardin, ces vergers 脿 l鈥檌nt茅rieur des murs font de Zarzis une cit茅 originale, qui requiert dans notre m茅moire une place particuli猫re.

Et puis, c鈥檈st 脿 Zarzis que je fais connaissance avec Rhouma, un grand arabe brun et maigre, aux yeux chassieux, v锚tu, l鈥檋iver comme l鈥櫭﹖茅 d鈥檜n long burnous rapi茅c茅.

Un jeune brigadier de spahis qui collectionne les cravaches, a l鈥檋abitude, vers les six heures, de se promener du c么t茅 du puits art茅sien, curiosit茅 construite dans un endroit presque bois茅 o霉 l鈥檕n rencontre de belles filles indig猫nes un peu sauvages. Je sors assez souvent avec ce nouveau compagnon. Le troisi猫me soir de mon s茅jour ici, un personnage nous salue.

– Comment ti vas ? Ti vas toujours ?

Il tend une main large et sale dans laquelle le brigadier fait semblant de d茅poser le bout de sa badine.

– Alors, ti m鈥檈mm猫nes prendre un kaoua ?…

– Tu as soif ?

Le spahi parle avec d茅dain 脿 cet Arabe qui nous suit. Peut-锚tre n鈥檕se-t-il point, je ne sais pourquoi, renvoyer cet h么te de rencontre鈥

– Qui est-ce ?

– Tu ne connais pas ? me dit-il tr猫s haut. C鈥檈st Rhouma, la plus grande crapule de Zarzis capable de tout et bon 脿 rien鈥

– Est-ce aussi un nomade r茅volt茅 ?

– Ti rigoules touzou鈥 approuve Rhouma dans un large rire qui lui abolit les yeux et plisse son visage coutur茅 de petite v茅role.

– Ti rigoules鈥 Ti veux pas di cravaches ? Y en a nouvelles avec la caravane. Ti as pas vu G芒touse ?…

Mon compagnon hausse les 茅paules sans r茅pondre.

Rhouma poursuit :

– G芒touse demande ce que ti fais.

Nous p茅n茅trons tous les trois, ce parasite opini芒tre compris, dans un caf茅 indig猫ne, o霉 sur des nattes, dans un coin, des manteaux de laine remuent de bruyants dominos. Ils jouent d鈥檌nterminables parties que jugent, assis 脿 la turque, d鈥檃utres Arabes attentifs. Un mis茅rable chien galeux vient nous flairer et s鈥櫭﹍oigne鈥 Les joueurs, impassibles 脿 l鈥檕rdinaire, l猫vent leurs yeux inqui茅tants comme nous cherchons un si猫ge. Rhouma, en effet, est c茅l猫bre, et ses victimes nombreuses. Le brigadier de spahis me l鈥檈xplique 脿 la h芒te, tandis que notre compagnon de hasard touche quelques mains amies鈥

– Il sert d鈥檈ntremetteur鈥 Il braconne un peu, mais surtout on l鈥檈mploie pour des commissions 鈥 qu鈥檌l ne fait pas du reste, et un espionnage d鈥檃lc么ve鈥 Des imb茅ciles le prennent pour savoir si telle femme,聽 潭聽 une europ茅enne ou une indig猫ne 鈥 est abordable. Rhouma promet de se renseigner. Il ne fait rien la plupart du temps, soutire de l鈥檃rgent comme il peut et vend toutes sortes de renseignements falsifi茅s. Regarde-le pour te distraire. N鈥檜se pas de ses services.

Lorsque Rhouma, en s鈥檈xcusant revient s鈥檃sseoir 脿 notre table, je fais part au brigadier de mon d茅sir : trouver des colliers avec mains de Fathma, en argent ou en or. Aussit么t Rhouma s鈥檈ntremet :

– Si ti veux, je connais une Fathma. Il a deux beaux colliers en argent, ti sais. Frankonos. Tri francs li聽 deux鈥

Le spahi a d没 se laisser emprunter quelque argent, car il interrompit :

– Tu peux lui donner les trois francs qu鈥檌l te demande. Tu ne les reverras jamais, ni les colliers ; mais Rhouma te demandera encore tri francs.

– Ti rigoules touzou鈥

Un enfant, v锚tu d鈥檜ne gandoura boueuse, un bras lev茅, comme paralys茅, vient demander l鈥檃um么ne. Il tend la main et se plaint, il r茅p猫te une m锚me petite phrase, 脿 intervalles, mais Rhouma le fait partir, au moment o霉 s鈥檃vance un infirmier en k茅pi fantaisie, trop haut, et complet bleu, serr茅 脿 la taille. Il dit bonjour au brigadier et tournant vers moi son visage aminci par les fi猫vres :

– Vous 锚tes avec Rhouma. Compliments. Puick, ici, Puick鈥

Un caniche aux yeux rouges, accourt 脿 cet appel et se couche sur une natte.

C鈥檈st le cr茅puscule encore une fois.

– A qui est-il ce caniche ? demande le brigadier.

– A G芒touse鈥 Elle me le confie pour le balader. Et puis, la patronne ne veut pas de chien dans sa maison鈥

Les palmiers qui deviennent sombres, se confondent dans le trou du silence noir, o霉 se devine un jardin. On distingue le blanc d鈥檜n mur, la coupole d鈥檜ne mosqu茅e, des feuillages qui se balancent.

– Mohamed鈥 Ahmed ! Gibbs el ma鈥 (donne de l鈥檈au), commande l鈥檌nfirmier.

Nous buvons du th茅 脿 la terrasse. Rhouma qui a trouv茅 un client probable est parti. La lueur rouge d鈥檜ne porte, ouverte soudain, presqu鈥檈n face de nous. Une voix dure crie, en arabe, au cafetier, d鈥檃pporter quatre caf茅s. La clart茅 dispara卯t. Le brigadier demande :

– C鈥檈st Carmen l鈥橢spagnole qui a command茅 ?…

– Non, c鈥檈st Mignon, r茅plique l鈥檌nfirmier.

– Il va falloir que j鈥檃ille l脿-bas, pour G芒touse, lui montrer son chien, ajoute-t-il. Tiens, Mireille et B茅atrice qui nous font signe鈥

– Vous ne venez pas ?

– Non, pas ce soir鈥

Je rentre seul dans la nuit. Un grand chameau s鈥檃vance 脿 pas de velours et je manque de me cogner dans ce mur sombre qui se d茅place.聽 Deux burnous brunis suivent leur coursier. Ils parlent et passent 脿 c么t茅 de moi comme si je n鈥檈xistais pas. Sur les terrasses, des ombres de femmes apparaissent. Mes compagnons sont all茅s rejoindre ces personnes l茅gendaires dont ils parlent naturellement : Carmen, Mireille, Magali, Mignon, B茅atrice鈥 et qui existent.

IX

ICI L鈥橭N DANSE

NON. Pas ce soir.

C鈥檈st la r茅ponse que j鈥檃i donn茅e hier au brigadier amateur de cravaches et 脿 l鈥檌nfirmier qui se prom猫ne avec un chien. Mais aujourd鈥檋ui ?

Par le convoi du matin, 鈥撀 il a march茅 toute la nuit 鈥 Maurice Thuaire que j鈥檃i 茅gar茅 avec quelques autres 脿 Ben-Gardane (mais ce n鈥檈st pas avec mon consentement), d茅barque 脿 Zarzis. Il a pens茅 qu鈥檌l me devait une visite 脿 l鈥檋么pital o霉 je suis rel茅gu茅.

– Quoi de nouveau ?

– Je ne suis plus infirmier, me dit-il. Je suis avocat. Je retourne 脿 M茅denine et de l脿, peut-锚tre 脿 Gab猫s, ce paradis du Sud.

– Veinard ! Et les autres ?

– Il y a du changement.

Sur l鈥檋orizon une ligne rouge. Au loin, la mer est mate, noire. Des moutons rentrent鈥 Mais pourquoi s鈥檃ttarder sur ces d茅primants cr茅puscules africains ? Le soleil descend au fond de l鈥檕asis, derri猫re deux hauts palmiers que sa couleur fait dispara卯tre. De longues tra卯nes roses, puis la palmeraie devient bleue. La rue est paisible. Trois officiers se prom猫nent. La lune va se lever sur la mer et la glacer d鈥檜n reflet brillant, c鈥檈st bien certain. Nous sortons, Maurice Thuaire et moi. Le brigadier de spahis, avec son visage imberbe, son air jeune et blond se pr茅sente pour nous conduire, le temps de prendre son manteau et sa cravache.

O霉 aller ? Le village est noir, si calme. Il n鈥檡 a qu鈥檜n endroit o霉 l鈥檕n danse鈥 On paye soixante-dix centimes 脿 la porte. Cela donne droit 脿 une consommation. Un noir, tr猫s digne, dans son burnous surveille l鈥檈ntr茅e et l鈥檌nt茅rieur. Il re莽oit aussi notre monnaie.

C鈥檈st une maison avec cour int茅rieure. Sur un banc de pierre, contre le mur, une personne aux joues de carmin, 脿 la chevelure tombante, montre des jambes de gamine.

– C鈥檈st Mireille ! nous avertit le brigadier qui nous pr茅sente.

Mireille nous regarde en dessous et ne se d茅range pas. Elle boude, ou bien elle attend quelqu鈥檜n qui ne vient pas.

Mais une grande femme, 茅paisse et brune, nous re莽oit avec de gros rires. Les pr茅sentations continuent :

– Carmen ! On l鈥檃ppelle aussi Ang猫le. C鈥檈st une Espagnole.

Carment tra卯ne sur le *r* et, famili猫re, interpelle tout le monde, en fran莽ais, en arabe, en italien鈥 Elle ferait un interpr猫te 茅tonnant. Mais elle a un autre m茅tier.

– Qu鈥檈st-ce que ces messieurs prennent pour leur rhume ?

Ang猫le sait d茅j脿, je ne sais pas comment, que Thuaire a 茅t茅 infirmier. Elle s鈥檌nforme :

– Avec quel docteur ?… Ah ! c鈥檈st un chic鈥 Je l鈥檃i connu 脿 Alger鈥 Alors vous parlez d鈥檜ne visite au dispensaire鈥

Et c鈥檈st le cort猫ge des souvenirs. Ang猫le-Carmen s鈥檃ssied entre nous. Elle a d茅j脿 fini le verre de Thuaire qui n鈥檃 pu placer un mot. Elle continue :

– Le nouveau, il est dur. Il vient avec un grand poseur aux cheveux blancs鈥

Puis, sans transition, Carmen nous parle de Mireille qui est furieuse, parce qu鈥檕n vient de la consigner, de Mignon qui est de repos, de B茅atrice qui va partir, enfin :

– Qu鈥檈st-ce que tu paies ?

Et sans attendre, elle court danser avec un pesant territorial qui vient d鈥檃rriver鈥 La salle o霉 nous sommes install茅s, est mis茅rable. Quelques bancs, des tables de bois. Dans le fond, un comptoir o霉 tr么ne une courte femme aux yeux furieux que les filles appellent la 芦 mama 禄.

Dans le coin oppos茅, deux chaises. Un violon pleure sur un air sautillant, un accord茅on nasillarde des valses. Des femmes tourbillonnent avec des zouaves鈥 En regardant mieux, on distingue Ang猫le-Carmen qui patauge un tango et une autre femme mince et vive avec cheveux noirs que souligne un ruban rouge鈥

A pr茅sent, les danseurs se s茅parent, regagnent leurs tables. J鈥檃i bien fait de venir ici. C鈥檈st une distraction. Et l鈥檕n peut toujours croire que l鈥檕n entre pour 芦 des 茅tudes de m艙urs 禄. Une jeune personne qui me tourne le dos, secoue une jupe courte d鈥檜n vert de prairie鈥

– C鈥檈st G芒touse, me confie le brigadier鈥 L鈥檌nfirmier au k茅pi de fantaisie est charg茅 de conduire son caniche Puick 脿 la promenade. Car Puick appartient 脿 G芒touse.

Le spahi parle haut. Comme G芒touse entend son nom, elle fait demi-tour prestement鈥 Ce visage long, ces yeux de velours noir, ce teint de bronze鈥 o霉 donc ai-je d茅j脿 vu cette figure un peu m茅lancolique et qui s鈥檈fforce au sourire ? Il me semble m锚me que G芒touse me regarde avec 茅tonnement et cherche 脿 se souvenir. Mais non, je dois me tromper鈥 Cependant ces tatouages sur le front, cette croix de lorraine sous les cheveux 脿 la chien, cette branche d茅corative sur le menton鈥

– Vous la connaissez ? me demande Thuaire.

La voix d鈥橝ng猫le glapit, bousculant un soldat trop press茅 :

– Alors, 莽a y est ! Tu me crois la femme 脿 tout le monde !…

– G芒touse et Mireille sont deux mouk猫res, Mignon et B茅atrice, italiennes ou maltaises, Carmen est espagnole. On ne tol猫re pas les Fran莽aises ici, nous explique le brigadier de spahis qui a vu notre attention fix茅e sur G芒touse.

Cependant, la boudeuse Mireille est rest茅e pr猫s de la porte d鈥檈ntr茅e. Le violon recommence sa ritournelle 脿 sanglots qu鈥檃ccompagne l鈥檃ccord茅on. Les territoriaux font cavaliers seuls et Ang猫le l鈥橢spagnole crie de sa voix d茅plaisante, dans la cour obscure, 脿 l鈥檃dresse de Mireille qui est dispens茅e de tout service, mais non pas de la danse :

– Allons ! dans la salle, s鈥檌l vous pla卯t.

La 芦 mama 禄 aux cheveux tir茅s approuve bruyamment. G芒touse rit sans rien dire et se laisse emporter par un petit zouave qu鈥檈lle d茅passe de toute sa t锚te 茅bouriff茅e. Quand le hasard de la valse la ram猫ne pr猫s de ma table, je surprends son regard, et nos yeux inquisiteurs se cherchent.

X

LA PAGE A TRADUIRE

LA dame indig猫ne rencontr茅e dans le train en allant de Tunis 脿 Gab猫s, celle qui 茅tait de passage 脿 M茅denine, o霉 je l鈥檃i du reste 脿 peine aper莽ue et celle qui, 脿 Zarzis, se pr茅sente sous le nom de G芒touse, c鈥檈st une m锚me personne.

De cette d茅couverte, j鈥檈n ai parl茅 脿 Maurice Thuaire.

– Le d茅sert est petit, me dit-il.

– Vous trouvez !

– Le d茅sert o霉 l鈥檕n habite, bien entendu. Vous voyez que Marcel Allix avait raison quand il vous assurait que vous la retrouveriez.

– Il parlait au hasard.

– Je ne crois pas. Enfin, vous n鈥櫭猼es plus seul en Afrique, 脿 pr茅sent, et vous allez pouvoir vous occuper l鈥檈sprit.

Aujourd鈥檋ui, Thuaire est parti. Personne 脿 qui je puisse raconter mes expertises. Une fois encore, je suis sans ami. Des relations de cahutes, des compagnons de d茅s艙uvrement, comme le brigadier de spahis et l鈥檌nfirmier au k茅pi de fantaisie qui viennent avec moi lorsque je vais voir G芒touse.

Notre journ茅e v茅ritable ne commence donc qu鈥櫭 six heures du soir, au moment o霉 les lampes 脿 p茅trole br没lent le mieux, sans charbonner鈥 Nous causons, G芒touse et moi, 脿 l鈥櫭ヽart des danseurs. Je n鈥檃i pas encore re莽u la mission de me promener l鈥檃pr猫s-midi en compagnie du chien Puick, mais cela viendra, si je pers茅v猫re.

G芒touse parle peu. Elle use d鈥檜n langage rauque o霉 l鈥檕n trouve de l鈥檈spagnol, du maltais, de l鈥檃rabe et du fran莽ais. Cependant, elle m鈥檈xpose sa vie par petites fractions鈥 Un jour, je retiens qu鈥檈lle est mari茅e ; le lendemain qu鈥檈lle ne voit plus son mari ; le jour suivant que son mari est mort. Elle conna卯t Bizerte et Tunis. Elle nomme ces deux villes souvent. Elle se souvient de sa maison aux fen锚tres grillag茅es. Puis elle m鈥檌nterroge sur Paris. Nos relations en restent l脿. Elle accepte de boire 脿 ma table un verre de limonade glac茅e, elle m鈥檕ffre une cigarette et quelque chose qui ressemble 鈥 si l鈥檕n veut 鈥 脿 un baiser. Nous sommes bons amis. Lorsqu鈥檜n client lui fait signe, elle me quitte avec un sourire, sans formule de politesse europ茅enne. La conversation se rattache ensuite, 脿 peu pr猫s 脿 l鈥檈ndroit o霉 nous l鈥檃vons laiss茅e.

Maison hospitali猫re que cette b芒tisse arabe avec son entr茅e basse, sa cour 茅clair茅e et les petites chambres dispos茅es comme des cellules de chartreux, 脿 l鈥檈ntresol d鈥檜ne construction voisine.

Pr猫s de la cour, salon d鈥檃ttente mal 茅clair茅, une grande salle o霉 l鈥檕n peut s鈥檃sseoir, boire et danser. C鈥檈st l脿 que se tiennent d鈥檋abitude Carmen, Mireille, Mignon, B茅atrice et les autres. C鈥檈st l脿 qu鈥櫭ヽhouent les guerriers de toutes armes exil茅s dans ce pays de sable et de palmiers. Un accord茅on compose l鈥檕rchestre. Les sourires de ces femmes, ces chants et ces parlottes qui imitent d鈥檃utres musiques, d鈥檃utres sourires et d鈥檃utres confidences chassent notre ennui coutumier et installent 脿 sa place la nostalgie d鈥檜n monde diff茅rent鈥

Ces hommes qui sont l脿, cette nuit鈥 Mais demain o霉 seront-ils ? Je les regarde. Ils dansent. Ils dansent entre eux. Il n鈥檡 a que quatre femmes, cinq au plus. Elles ne tiennent pas 脿 tourner continuellement. Les hommes sont infatigables. Ils entrent avec tranquillit茅, se reconnaissent, se saluent et aussit么t ils sont pris d鈥檜ne agitation rythm茅e. Lib茅r茅s de toute surveillance, loin des regards de leur village, entre eux enfin, complices immunis茅s sous l鈥檃nonymat de l鈥檜niforme jaune, ils usent les derni猫res belles heures de leur existence toujours menac茅e.

Quelle piti茅, tant soit peu m茅prisante je ressens pour eux. Ils sont semblables 脿 des animaux sans contrainte. Ils savent que le chiffre de leurs jours de libert茅 est fix茅. Ils savent que demain le danger peut rena卯tre et cet autre danger plus grand qui est fait de la d茅cadence de leur jeunesse. Et ils vont parmi ces femmes qui se pr锚tent sans hypocrisie 脿 leurs d茅sirs primitifs.

Mais le plus souvent, G芒touse seule retient mon attention鈥 Se doute-t-elle que je touche au terme de mon s茅jour ? D茅j脿, mon nom a 茅t茅 inscrit sur les listes de d茅part. Je vais mieux. La fi猫vre qui me conduisit 脿 Zarzis est tomb茅e. On doit faire du vide 脿 l鈥檋么pital. Je puis 锚tre 茅vacu茅 sur Gab猫s.

Ce soir-l脿 mon dernier soir de Zarzis, 鈥 mais je suis le seul 脿 garder ce secret 鈥 G芒touse descend de l鈥檈ntresol, avec un territorial aux oreilles rouges. Elle m鈥檃per莽oit aupr猫s du brigadier de spahis. Elle sautille en courant et s鈥檃rr锚te devant nous. Le brigadier trace sur une feuille des caract猫res arabes. Dessins distraits. G芒touse aussit么t lui dicte d鈥檜ne voix amus茅e quelques mots rapides. Le brigadier les transcrit 脿 mesure.

– Qu鈥檈st-ce ? Que dit-elle ?

G芒touse de d茅fendre 脿 mon compagnon de r茅pondre. Elle insiste. Il promet. Alors la jeune femme saisit le papier charg茅 de signes que j鈥檌gnore, me le tend, le retire aussit么t, le froisse et l鈥檈nvoie rouler sous la table. Puis elle s鈥櫭ヽhappe, et en tournant, vient 脿 la rencontre d鈥檜n nouveau visage qui l鈥檃ttendait. Mais elle a soin de se retourner et elle fait mine de ne pas me voir lorsque je pars 脿 la d茅couverte du feuillet chiffonn茅.

– Bah ! je le ferai traduire par Marcel Allix, me dis-je.

Mais Allix le reverrai-je ? Est-il parti pour Batna, comme Thuaire l鈥檃nnon莽ait ?

Allons, adieu G芒touse鈥 Il faut rentrer. Mais 脿 quoi bon annoncer mon retour. Je m鈥檈n vais comme d鈥檋abitude. Dans ce village sans lumi猫re, une petite fille arabe, dans le coin sombre d鈥檜ne case de glaise, me fait un geste d鈥檌nvitation de sa main ferm茅e, une patte rouge de singe. Cette Fathma de carrefour pratique une obscure besogne dans un gourbi qui sent la ch猫vre et le mouton. Devant une porte, des burnous 脿 genoux prient 脿 voix haute, pas trop fort, sans d茅ranger le silence. Au loin, le froissement continu des palmiers annonce un orage prochain.

A l鈥檋么pital o霉 je rentre : attroupement, all茅e et venue, effervescence des heures graves.

– Qu鈥檡 a-t-il donc ?

– Des malades qui viennent d鈥檃rriver.

Peut-锚tre une figure de connaissance parmi ces recrues d鈥檃mbulance ?

– Qu鈥檈st-ce qu鈥檌ls ont ?

– Ce que l鈥檕n ramasse ici : dysenterie, typho茂de, fi猫vres鈥

– S茅rieusement malades ?

– Il y en a deux qui sont perdus.

On me d茅signe leurs lits, 脿 l鈥櫭ヽart. Je ne connais pas ces malheureux, ni l鈥檜n ni l鈥檃utre. Je vais me retirer, lorsque le Limousin Planier m鈥檃borde :

– Comme on se retrouve !

Et d鈥檃utres compliments.

– Tu as vu les types qui sont touch茅s ?

– Oui. Pauvres diables !

– Tu as vu Wassermann !

– Non !

– Il y est, reprend Planier.

Nous revenons pr猫s du lit o霉 un petit homme amaigri se retourne. C鈥檈st Wassermann, en effet, le petit sous-officier d鈥橭ran, mais modifi茅 par la fi猫vre et qui pressent une fin peu 茅loign茅e.

– Je vais partir, nous dit-il.

A-t-il quel vague conscience de nous avoir connus autrefois, ou bien nous consid猫re-t-il 脿 travers le brouillard des derni猫res heures ?

– Pour un grand voyage ? demande Planier.

– Tr猫s grand voyage, d茅tache le malade.

Je le regarde sans haine, j鈥檃ime 脿 le croire, mais sans piti茅, j鈥檈n suis certain. Je songe : 芦 quelle vache c鈥櫭﹖ait ! 禄 Et je mets tout cela, naturellement, au pass茅.

– Vous voulez retourner 脿 Oran ? poursuit mon camarade.

– Je vais mourir ici, b茅gaie Wassermann.

– H茅 ! on n鈥檃 pas le choix de son tombeau, murmure Planier.

XI

L鈥橧LE DE DJERBA

LES 茅v猫nements se suivent sans interruption selon un programme que j鈥檃i prescrit. Je pourrais croire 脿 un hasard heureux. J鈥檌magine que je r茅gis toutes choses, conduisant une machine habituellement fort compliqu茅e et qui n鈥檃 pas de rat茅s鈥 Cette bienveillance du sort, on l鈥檃ttribue sans peine 脿 sa volont茅 propre ou 脿 son intelligence personnelle, jusqu鈥櫭 ce que鈥

J鈥檃i quitt茅 Zarzis sans bruit. Devant le Limousin Planier qui reste encore dans ce d茅sert. (芦 On se reverra. A bient么t 禄), devant le brigadier de spahis. (芦 Au revoir 禄) et l鈥檌nfirmier au k茅pi de fantaisie (芦 A un de ces jours 禄) je ne d茅voile rien de ce d茅part pr茅m茅dit茅 et je simule la surprise lorsqu鈥櫭 l鈥檃ppel du soir, mon nom est officiellement prononc茅 pour le convoi du lendemain.

Mais ce d茅part n鈥檈st un 茅v茅nement que pour moi seul. Dans leur existence, 脿 eux, ceux qui restent, un banal incident鈥 Toutefois, s鈥檌ls parlent entre eux de ce 芦 Frankaou茂 禄 bizarre qui a regagn茅 l鈥橢urope, ils ne pourront pas dire que j鈥檃i aid茅 脿 mon rapatriement. Surtout, s鈥檌ls y font allusion dans le salon o霉 ils se r茅unissent, devant Ang猫le, Mirelle, B茅atrice ou G芒touse鈥 Mais tiendrais-je 脿 l鈥檕pinion de G芒touse ?

Illisible c艙ur des hommes, le mien en premier lieu.

Il est sept heures du soir lorsque nous arrivons 脿 Gab猫s. Un muezzin, sur quelque terrasse, appelle les croyants 脿 la pri猫re. Sa voix module une m茅lop茅e glapissante qui ressemble au chant prolong茅 de certains de nos crieurs des rues. Il assure qu鈥檌l n鈥檡 a pas d鈥檃utre Dieu qu鈥橝llah et que 芦 Mahommed rassoul Allah. 禄

Bient么t les magasins de Gab猫s seront 茅clair茅s. La petite ville encore br没lante deviendra pareille 脿 certaines rues de Tunis ou de Marseille鈥 Je connais le caf茅 o霉 Maurice Thuaire doit m鈥檃ttendre devant son ap茅ritif, avec une cigarette, un journal et ses habitudes de s茅dentaire bouscul茅.

– Je savais que vous viendriez, me dit tout de suite cet homme extraordinaire. Ce soir ou un autre soir. Et voici ce que j鈥檃i combin茅. Il nous faut aller visiter Djerba, l鈥櫭甽e de Djerba, la Lotophagitis que c茅l茅bra le vieil Hom猫re.

– Vous 锚tes s没r qu鈥橦om猫re pla莽ait 脿 Djerba ses lotophages ?…

– Non鈥 Je ne suis nullement s没r鈥 Elle n鈥檈st pas loin de la terre ferme et M茅ninx 茅tait reli茅e 脿 la c么te par une voie en partie d茅molie. C鈥檈st 脿 M茅ninx que Flaubert situe le r锚ve de Matho, vous savez : 芦 Je t鈥檈mporterai dans l鈥櫭甽e merveilleuse, o霉 les fleurs, etc鈥 禄 C鈥檈st sur la c么te 茅galement, pr猫s de M茅ninx que l鈥檕n vous montrera, s茅rieusement, la grotte de Calypso鈥 La difficult茅, poursuit Maurice Thuaire, c鈥檈st le voyage鈥 Je me suis renseign茅鈥 Les rives de Djerba sont sablonneuses, les bateaux 脿 voiles qui partent de Sfax par vent favorable ne peuvent atterrir et sont forc茅s de rester, parfois quarante-huit heures, au large, avec leurs marchandises, en attendant que la mer se soit calm茅e.

– Aupr猫s de qui avez-vous trouv茅 ces renseignements ?

– C鈥檈st un juif de Gab猫s qui ach猫te 脿 Djerba les jarres d鈥檋uiles, sp茅cialit茅 de cette ville, depuis l鈥檃ntiquit茅, mon cher ami, la plus recul茅e鈥

芦 L鈥櫭甽e de Djerba est tr猫s curieuse. C鈥檈st un immense jardin cultiv茅. Il y a des palmiers, pas tr猫s grands, mais beaucoup d鈥檕liviers et des vignes 脿 perte de vue鈥

– Et la grotte que vous voulez voir ?…

Nous sommes sortis pour respirer un peu l鈥檃ir humide et chaud. A notre gauche commence la for锚t africaine ; mais sur notre droite, c鈥檈st la mer, les cabines de bain, comme sur la Goulette, pr猫s de Tunis et la plaine 脿 perte de vue. De longues raies rouges dans le ciel t茅moignent de la fin du cr茅puscule. On distingue une coupole blanche et le plumeau d鈥檜n palmier, avec son air b锚te de balai renvers茅. Il n鈥檡 a pas tr猫s longtemps, dans les m锚mes parages, je me promenais鈥

– Quant aux fameuses grottes (car il y en a plusieurs) reprend Thuaire en souriant, je crois bien que ce juif ne savait rien ou s鈥檈st un peu pay茅 ma t锚te. Il m鈥檃 promis cependant de me conduire 脿 la demeure de la d茅esse. Il s鈥檃rr锚tera sans doute devant n鈥檌mporte quel trou de mer鈥 La croyance seule suffit鈥

Des femmes indig猫nes, v锚tues de guenilles color茅es, les bras nus retenant la cruche pleine d鈥檈au, s鈥檈n vont, les pieds blancs de poussi猫re鈥 A notre vue, elles voilent 脿 demi leurs visages tatou茅s o霉 sont peintes des 茅toiles et des feuilles, mais d茅couvrent leurs reins souples et la belle ligne de leurs hanches鈥

– Parce qu鈥檈lles n鈥檕nt pas de corset, explique Thuaire positif, elles se dandinent en marchant鈥

Oui, elle 茅tait ainsi bronz茅e et pareille 脿 ces filles de fellahs, la myst茅rieuse enchanteresse qui habitait la grotte de Djerba dans les temps tr猫s anciens鈥

Maurice Thuaire cite maintenant, de m茅moire, quelques vers de l鈥*Odyss茅e*鈥 Souvenirs classiques ! J鈥檈ssaie d鈥櫭﹙oquer la belle nymphe, son visage pur, son regard 茅trange鈥 et je revois, tout naturellement, les lorgnons de mon professeur, sa barbe ennuy茅e devant le texte grec, la classe, ses rang茅es de pupitres et l鈥檃ttitude recueillie que savaient garder, n茅anmoins, ceux pour qui la traduction de l鈥*Odyss茅e* fut toujours un rem猫de contre l鈥檌nsomnie.

XII

M脡DITATION SOUS LE MIMOSA

C鈥橢ST 脿 Gab猫s que se termine mon voyage circulaire. Je reviens dans cette ville avec quelque retard, mais c鈥檈st bien mon tour. Celui qui m鈥檃 pr茅c茅d茅, Maurice Thuaire, s鈥檡 ennuie. Un peu plus que dans le Sud o霉, du moins, il 茅tait requis par les 茅v茅nements. Mais il demandait le repos. Il l鈥檃. Si bien que dans son oisivet茅, il se lamente et cherche 脿 se cr茅er des besoins, des occupations, de menus travaux, toutes choses qui constituent un simili de vie r茅guli猫re et des habitudes.

Je suis all茅 aussi 脿 la recherche de celui que j鈥櫭﹖ais 脿 mon arriv茅e dans ce pays que je consid茅rais comme le point terminus du Monde. Aujourd鈥檋ui, il m鈥檃ppara卯t comme le seuil du Paradis.

– Vous regretterez Gab猫s, car on peut s鈥檡 laver, me pr茅venait Marcel Allix dans les premiers temps de mon s茅jour.

J鈥檃i repris contact avec la vie civilis茅e, les ablutions, les douches, les boissons fra卯ches, une nourriture qui ne se compose pas uniquement de conserves.

Et moi aussi, j鈥檃i des loisirs que je n鈥檃i pas connus lorsque je suis arriv茅 ici. Mais cet聽 homme-l脿, o霉 le retrouver, avec ses regrets et sa nostalgie ?

Il regrettait Merc茅d猫s qu鈥檌l venait de quitter et il aspirait 脿 une nouvelle inconnue. L鈥檜ne et l鈥檃utre histoires sont 脿 pr茅sent termin茅es.

Voici pr茅cis茅ment l鈥檈ndroit o霉 je dormais, ce mimosa pleureur dont les branches me prot茅geaient contre les moustiques et l鈥檋umidit茅 de la nuit. J鈥檡 reposerai ce soir. Peut-锚tre que les anciennes pens茅es surgiront, comme autrefois, pour barrer la route du sommeil.

Le grouillement du vaste camp me parvient tamis茅 par la distance. Je suis 脿 l鈥檃bri de la grande route passag猫re o霉 les rondes nocturnes se saluent, o霉 les rel猫ves de sentinelles marchent au pas, o霉 les convois des permissionnaires et des malades, les colonnes de renfort finissent par 茅chouer.

Dans ce coin discret, assez loin du mur, 脿 cause des scorpions, je me tourne sur ma paillasse, non plus en qu锚te du pass茅, mais soucieux de ce qui se produira demain.

L鈥檕ubli, toujours l鈥檕ubli. Ainsi, la formule du bonheur est-elle n茅gative : ne pensez 脿 rien, ne rien souhaiter, le calme par le vide, dormir鈥

Mais tout d鈥檜n coup, contre ce mur lui-m锚me, pareil 脿 une digue, vient finir le cri d鈥檜n train qui annonce son arriv茅e dans la gare de Gab猫s. Ce train, quel d茅chirant appel d鈥檃larme ! Il descend de Sfax o霉 il prit la suite du train de Sousse qui, lui, 茅tait parti de Tunis o霉 il a pu voir le courrier maritime, lequel, il y a quatre ou cinq jours, a quitt茅 la terre de France.

Alors, voici que se r茅pondent en moi les noms de Merc茅d猫s et de G芒touse. Elles comparaissent toutes les deux, associ茅es par l鈥櫭﹍oignement et si j鈥檃i voulu 茅changer une peine contre une autre, je n鈥檃i r茅ussi qu鈥櫭 me donner la fi猫vre d鈥檜n nouveau malaise.

Comme la nuit sur ce camp perdu dans les sables, est lourde et chaude ! Premi猫res heures nocturnes 茅touffantes d鈥檃ngoisse, de regrets, de souvenirs transfigur茅s par le mirage. Pourquoi est-on port茅 脿 aimer ? La raison de cet 茅lan ? Qu鈥檈st-ce que cela cache ? Et puis apr猫s, qu鈥檡 a-t-il donc ? Pourquoi cette pouss茅e d鈥檜n 锚tre vers un autre, cet absurde, cet insens茅 d茅sir de confusion ?

Ainsi, 脿 cause d鈥檜ne insomnie qui se prolonge, surgissent pr猫s de moi les ombres des grands probl猫mes que les hommes se transmettent et qu鈥檌ls laissent derri猫re eux sans r茅ponse.

脡PILOGUE

CE soir-l脿 est ma derni猫re soir茅e dans le Sud et, pour cette supr锚me journ茅e, il fait tr猫s beau temps. Demain matin, je prendrai le petit train qui m鈥檈mportera vers Sfax aux tourelles cr茅nel茅es, semblables, d鈥檜n peu loin, 脿 celles de J茅rusalem. D茅j脿 je me d茅tache de tout cela avec quoi j鈥檃i v茅cu : la chaleur, la lumi猫re tremblante, le sable, l鈥檕asis, les nomades au type encore pur鈥

Au retour d鈥檜ne promenade au march茅 de Djara, qui r茅sume tous les souks du Sud-Tunisien, nous 茅voquons, Maurice Thuaire et moi, nos communs souvenirs.

– Vous rappelez-vous, en colonne, l鈥檕rage sous le guignol de nos tentes, pendant la nuit, et les chameaux entrav茅s qui se l猫vent au milieu du camp et grognent parce qu鈥檌ls re莽oivent les fl猫ches de l鈥檕nd茅e sur leurs museaux surpris ?…

– Et le puits art茅sien, Thuaire, vous rappelez-vous ? l鈥檈au magn茅sienne鈥

– Et le mulet aux yeux band茅s qui, dans une cave 脿 Zarzis, tourne continuellement la meule du moulin 脿 huile鈥

– Et les tentes noires et trapues des nomades, les femmes aux 茅toffes criardes qui regardent passer le train, les ruines romaines sur la terre fauve et les deux ar锚tes du mur qui d茅signent le puits鈥

– Inoubliable !… Et le froid qui vous attaque les pieds d猫s que le soleil s鈥檈st couch茅, vous souvenez-vous ?

– Et cette Mauresque, sur la route de Zarzis, qui recevait des Europ茅ens鈥 Pardon, vous n鈥櫭﹖iez pas avec nous鈥

Mais nous parlons pour nous-m锚mes et je pense qu鈥檌l est difficile de conter ses souvenirs. Et plus p茅nible encore, d鈥檈n 茅crire. Quand on commence 脿 vouloir retracer ces spectacles si souvent compos茅s : le cr茅puscule dans les d茅serts, le silence de la nuit, la fl没te arabe et les chants monotones sur trois notes autour des versets du Coran qui m鈥檃gac猫rent toujours, la voix nasillante du muezzin au sommet de son marabout ou le passage des femmes indig猫nes qui se dirigent vers le puits, 脿 la m锚me heure, toujours pareilles depuis des si猫cles, on sent l鈥檈ncombrement de tout un pass茅 litt茅raire tant de phrases imprim茅es, tant d鈥檋armonies pomponn茅es que sign猫rent Chateaubriand, Flaubert, Th茅ophile Gautier, Fromentin, Pierre Loti, pour ne citer que ceux-l脿, composent un cheptel de lyrisme 脿 quoi l鈥檕n n鈥檕se pas ajouter鈥

Ces spectacles, du moins, m鈥檕nt toujours rappel茅 que j鈥櫭﹖ais d鈥檜ne autre race et que je ne devais pas comprendre grand鈥檆hose 脿 l鈥櫭e secr猫te de ce peuple si diff茅rent. Aujourd鈥檋ui plus qu鈥檋ier, je n鈥檈ssaie pas de me leurrer, je m鈥檃voue humblement 脿 moi-m锚me que je me prom猫ne dans ce pays comme un ennemi qu鈥檌rritent souvent 鈥 d猫s qu鈥檈lles cessent de l鈥檃muser 鈥 ces merveilles d鈥檜n monde 茅tranger. Au reste, les touristes press茅s que nous sommes transcrivent 脿 leur fa莽on ce qu鈥檌ls aper莽oivent en passant鈥

Comme nous revenons 脿 Gab猫s qui sent la vase et l鈥檋uile frite, un indig猫ne s鈥檃rr锚te. Il porte des poulpes accroch茅es 脿 un b芒ton. Les b锚tes visqueuses, longues comme des chevelures, pendent. L鈥檋omme en prend une et la jette de toutes ses forces par terre, dans le sable. Puis il ramasse cette forme poudr茅e qui se tord et la jette de nouveau鈥

– Quelle pittoresque fa莽on ils ont de tuer les pieuvres !

– Mais non, mon cher Thuaire, ils ne les tuent pas. Ils les brisent avant d鈥檃rriver au march茅, de fa莽on 脿 rendre leur chair moins coriace鈥

– Qui vous a dit 莽a !

– Le 芦 prince pauvre 禄.

– Qu鈥檈st-ce qu鈥檌l est devenu celui-l脿 ?

– Je ne sais. Il para卯t qu鈥檌l est adjudant dans un r茅giment聽 de territoriaux 脿 Bizerte鈥

– Et Marcel Allix ?

Nous voici de nouveau partis pour la chasse aux souvenirs. On bat le rappel des absents.

– A Batna, je crois.

– C鈥檈st vrai, reprend Thuaire. J鈥檃i de ses nouvelles. 芦 Elle 禄 l鈥檃 oubli茅, vous savez ?

– 芦 Elle 禄 ? Qui donc ?

– Ren茅e, la jeune fille qui lui fit don d鈥檜ne pipe鈥

– Comme les femmes oublient vite !

– C鈥檈st aussi ce qu鈥檈lles disent de nous.

– Et Marcel Allix ? Il a souffert ?

– Il m鈥檃 茅crit qu鈥檌l avait chang茅 le nom de sa pipe.

Mais il se fait tard. Maurice Thuaire m鈥檃ccompagne jusqu鈥櫭 la chambre o霉 je dois passer ma derni猫re nuit. Par la fen锚tre j鈥檃per莽ois quelques arbres et, parmi eux, sans doute, le mimosa aux branches basses.

Je mets un peu d鈥檕rdre dans mes affaires avant de m鈥檈ndormir. Des lettres que l鈥檕n d茅chire, d鈥檃utres que l鈥檕n classe. Ce petit papier encore froiss茅 ? C鈥檈st le billet que G芒touse dictait au brigadier鈥 Faut-il l鈥檈nvoyer 脿 Marcel Allix ou au 芦 Prince Pauvre 禄, pour qu鈥檌ls me les traduisent ? Ils sont loin l鈥檜n et l鈥檃utre et d茅j脿 sur cet humble feuillet la mine de plomb s鈥檈fface, les signes deviennent illisibles.

Et c鈥檈st ainsi, l鈥櫭甽e de Djerba que je n鈥檃i pas visit茅e, le 芦 Prince pauvre 禄 que je n鈥檃i gu猫re approch茅, les invisibles nomades, et G芒touse 脿 peine d茅chiffr茅e demeurent parmi mes plus pr茅cieux souvenirs du Sud. G芒touse surtout, qui assemble des impressions diverses et transpos茅es et r茅sume toute la p茅riode de cette randonn茅e鈥

J鈥檃i c么toy茅 peut-锚tre d鈥檃utres amours, mais dans ce pays nostalgique o霉 la volupt茅 appara卯t plus d茅sirable encore, rien ne me semble, m锚me 脿 pr茅sent, aussi appr茅ciable que ce caprice passager, d鈥檜n sentiment tout 脿 fait d茅sint茅ress茅, que j鈥櫭﹑rouvai, un temps, pour une fille publique鈥


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