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Honoré de Balzac РLes Caprices de Gina

DONN√Č √† MADEMOISELLE SOPHIE GR√ČVEDON par son tr√®s humble serviteur DE BALZAC

La Gina est une G√™noise mari√©e √† un Milanais, et qui demeure √† Milan. Si quelqu’un de vous la reconna√ģt √† quelque d√©tail de cette aventure, je le prie de ne pas la nommer et de lui garder le secret, sans quoi je ne continuerai point mon r√©cit.

Le mari de la Gina… je ne puis, par discr√©tion, donner ni le nom, ni la qualit√©, ni la demeure, ni le titre, ni indiquer la fortune de cet homme fortun√©, √† cause de votre perspicacit√© ; mais je vous engage ma foi qu’il demeure entre porta Orientale et porta Romana, qu’il est entre chambellan et garde-noble, entre comte et marquis, que son nom est entre O et I, qu’il est entre le c√©libat et le mariage, comme tout grand seigneur doit √™tre apr√®s sept ans de mariage, et qu’il sue sang et eau √† ne rien faire. Si ses traits caract√©ristiques vont √† trop de Milanais, la faute en est √† l’Italie et non √† moi. Donc nous l’appellerons le mari de la Gina, car il a ce malheur que l’on parle beaucoup plus de sa femme que de lui. Le fait est que jamais personne √† Milan ne l’a rencontr√© chez sa femme √† des heures indues, qu’il la tourmente si peu qu’elle va seule au Corso et qu’il y va lui de son c√īt√© si clandestinement qu’un soir √©tant avec la Gina, je lui demandai qui elle saluait si famili√®rement. Elle me r√©pondit : ce n’est rien, c’est mon mari. Comme j’√©tais au beau milieu de l’aventure, cette parole me fit beaucoup r√™ver, j’avais d√ģn√© sept ou huit fois chez elle et n’avais jamais vu son mari.

La Gina devant √™tre pour vous ce qu’elle fut pour bien du monde, jusqu’√† ces jours derniers, une charade sans mot, il convient de la faire poser devant vous dans toutes ses conditions d’√©nigme.

Quelques personnes disent que la Gina n’a ni esprit, ni instruction, mais je voudrais savoir comme une personne instruite et spirituelle se serait comport√©e √† sa place.

La Gina, quoique √©lev√©e dans une grande famille g√™noise, est sans aucune esp√®ce d’instruction, et peut-√™tre est-ce parce qu’elle appartient √† cette famille qu’elle n’est pas instruite ; elle a peu d’esprit et de go√Ľt pour les arts ; mais elle rach√®te ces l√©gers d√©fauts par une beaut√© qui a toujours raison. C’est un adorable m√©lange de la beaut√© lombarde et de la beaut√© espagnole. Son front et son visage ont une coupe noble et r√©guli√®re sans aucune s√©cheresse, elle a les reins souples et cambr√©s, puis ce qui est le signe le plus √©vident d’une race noble et sup√©rieure, ses cheveux sont longs et fins ; et quand le co√ęffeur les rel√®ve, il faut pour obtenir au-dessus du col cette ligne nette et pure √† laquelle les femmes tiennent tant, qu’il en s√©pare quelques bouquets rebelles qui doivent √™tre r√©unis en une petite natte, tant ils sont naturellement fris√©s. Toute femme √† qui vous verrez cette petite queue perdue dans les flots ondoyants d’une riche chevelure est dou√©e d’une violence de sentiment, et d’une sup√©riorit√© d’√Ęme qui fait excuser son ignorance, elle sait √™tre femme et voil√† la vraie science.

Quoique d’un pays o√Ļ les femmes sont brunes, la Gina a la peau d’un grain fin et poli, ray√©e de ces mille rayes qui accusent un tissu d’une excessive d√©licatesse et o√Ļ la lumi√®re se fixe pour en rejaillir et fasciner les regards, ce n’est pas une blancheur lact√©e, mais la blancheur constell√©e de la plus vive √©toile.

Je vous jure qu’une femme dont le front est aussi haut et aussi large est souvent dispens√©e de r√©pondre, car en inclinant la t√™te, elle remue les coeurs, ce qui est un plus grand acte de puissance que de remuer les mondes comme Jupiter, aussi, ne fus-je pas √©tonn√© quand je rencontrai des gens qui me dirent qu’elle √©tait tr√®s-spirituelle.

Elle a le parler lent comme la d√©marche, ce qui est un autre signe de noblesse, il n’y a que les couturi√®res qui soient affair√©es, il n’y a que les modistes qui aient le pied leste. Elle reste peut-√™tre un peu trop coll√©e au fond de son fauteuil et r√©sout toutes les difficult√©s qui se pr√©sentent, comme elle salue ceux qui arrivent, par une petite inclination de t√™te assez gracieuse ou par un mouvement de ses doigts qu’elle tient presque toujours √† la hauteur de son corsage et √† l’orient de sa bouche close en jouant avec quelques ustensiles de son m√©tier de femme, car elle a les plus belles mains du monde et par compensation elle cache ses pieds qui sont peut-√™tre un peu trop grands pour une si petite bouche et pour un coup-de-pied aussi sec et bien d√©tach√©. La bont√© de Dieu se reconna√ģt dans cette lenteur. Que devenait-elle si cette femme e√Ľt √©t√© vive, spirituelle et passionn√©e.

Apr√®s avoir donn√© deux enfants √† la maison de son mari, la Gina se dit sans doute qu’il √©tait temps de penser √† elle, et en voyant je ne sais quel ballet, elle se r√©solut √† faire parler de sa vertu, il lui sembla qu’elle √©tait depuis six ans, vertueuse sans profit, ce qui est la plus mauvaise vertu du monde, car qu’est une vertu qui ne rapporte rien ? Il y a des calomniateurs qui appellent cette situation-l√† s’ennuyer. Gina fut encourag√©e dans ses id√©es par la vue d’un jeune homme de Milan avec lequel je me liai beaucoup en sorte que je devins son confident et fus mis au fait de toutes les difficult√©s qui rendent cette aventure singuli√®re.

Le jeune homme a nom Gr√©gorio et il est marquis, il a beaucoup voyag√© en France et en Angleterre, et peut-√™tre est-ce √† cause de son s√©jour √† Londres et √† Paris que Gina se d√©cida pour lui, en pensant qu’il n’y aurait plus de choses √† apprendre de lui que de tout autre Milanais.

Gina descend d’une ancienne maison souveraine et elle crut pouvoir imiter les reines en commen√ßant la premi√®re √† lui adresser un regard plein de tendres invitations. Comme le ballet tirait √† sa fin, Gr√©gorio qui revenait d’Angleterre o√Ļ les femmes ne regardent jamais leurs amants, crut qu’elle voulait savoir si son domestique √©tait l√†, et il eut l’esprit d’ouvrir la porte de la loge, parce qu’il avait appris en France √† deviner les moindres d√©sirs d’une femme. Gina n’est ni l√©g√®re, ni pointilleuse, elle peut ne pas avoir autant d’esprit qu’on lui en pr√™te, mais elle a une grande √Ęme et une excessive timidit√©, ce qui va presque toujours ensemble. Elle comprit que si elle faisait voir √† Gr√©gorio son erreur, elle se compromettrait beaucoup et par fiert√© elle lui fit un compliment sur sa perspicacit√©, fruit de ses voyages √† l’√©tranger. La flatterie eut plus de puissance que le d√©sir. Peut-√™tre mon ami Gr√©gorio a-t-il plus de vanit√© que de coeur entre nous soit dit, quelques-uns de ses amis le croient, mais non moi parce que je suis plus que son ami. L√†-dessus, Gina fit de belles phrases sur le bonheur d’√™tre comprise et y ajouta des oeillades qui eurent plus de succ√®s. Il alla le lendemain entre deux heures et quatre heures chez la Gina, et comme il y alla tous les jours depuis, il passa pour faire la cour √† la Gina, ce qui fut glorieux pour lui, la Gina donnant lieu pour la premi√®re fois √† de tels propos.

Ne croyez pas que Gina manqu√Ęt en quoi que ce soit aux conditions les plus s√©v√®res de la vertu. Cette femme avait √©t√© piqu√©e d’avoir entendu attribuer sa vertu √† son isolement, et elle voulait un amant pour prouver √† tout Milan qu’elle √©tait capable d’√™tre vertueuse √† c√īt√© de l’amour.

Aussi depuis ce moment parle-t-on beaucoup de sa beauté, de son esprit, et de sa vertu, les trois conditions théologales de la femme.

Gr√©gorio se trouva bient√īt dans une singuli√®re position ; il √©tait plus favoris√© par Gina quand il y avait du monde que quand il √©tait seul avec elle, et cette conduite est une des plus grandes cruaut√©s que peuvent se permettre les femmes vertueuses car les femmes ne sont pas si hardies quand elles ont quelque chose √† se reprocher.

L’aventure en √©tait l√†, quand je parus sur la sc√®ne, et quoique tout le monde √† Milan me cont√Ęt que Gr√©gorio √©tait l’amant heureux de la Gina, lorsque j’eus le bonheur de voir ce ph√©nix dans son nid, c’est-√†-dire chez elle, ne se faisant aucun scrupule de regarder avec attendrissement Gr√©gorio, j’offris de parier que ce pauvre gar√ßon ne l’avait pas m√™me amen√©e au bord de ce que les femmes appellent le pr√©cipice. Gr√©gorio qui est la plus charmante nature de jeune homme qui soit √† l’entour du du√īmo, avoua son malheureux bonheur et comme il m’avait fait gagner mon pari, je lui jurai de l’aider de toute ma science. A nous deux nous l’aurons peut-√™tre ? me dit-il avec cette gracieuse ing√©nuit√© qui le distingue. Le premier point et le plus important √©tait de savoir non si Gina aimait Gr√©gorio, mais si elle le d√©sirait, et j’eus pleine satisfaction √† cet √©gard. Son beau bras potel√© tremblait dans sa manche de gaze au th√©√Ętre quand elle l’apercevait tournant autour du parterre comme un lion cherchant sa proie. Notez ceci.

L’aimait-elle ? Pour le savoir, je r√©solus de casser la jambe √† Gr√©gorio, et le lendemain j’allai d’un air dolent chez elle, et comme elle aimait les amis de Gr√©gorio, elle me demanda ce que j’avais : – Vous ne savez pas ; ce pauvre Gr√©gorio vient de tomber de cheval et de se casser la jambe…

Elle ne se trouva pas mal, non ! elle p√Ęlit, elle sonna sa femme de chambre et demanda un schall et son chapeau, elle se pr√©cipita hors de son salon et rencontra l’heureux Gr√©gorio qui venait sur ses deux grandes et belles jambes que vous lui connaissez.

La Gina se retourna royalement vers moi, je m’inclinai jusqu’√† terre et lui dis √† l’oreille : – C’√©tait pour savoir ce qu’il ne sait pas… combien vous l’aimez ! Elle retomba p√Ęm√©e sur son divan, et se trouva mal de plaisir. Si Gr√©gorio ne perdit pas sa jambe, il perdit bien certainement la t√™te, et il cassa deux cordons de sonnette et il √©tait dans son droit, car on ne peut pas faire de d√©g√Ęt plus consid√©rable, il faut s’en prendre √† quelque chose.

– Tu es aim√©, d√©sir√©, va ton train, mon ami… Mais je ne suis pas la sonnette, lui dis-je en craignant qu’il ne me bris√Ęt, en m’embrassant, quand je lui racontai le succ√®s de mes deux premi√®res exp√©riences sur ces deux points.

Et il me promit d’aller en avant, mais je vous jure qu’il alla en arri√®re.

La Gina, le lendemain, me regarda comme un √™tre souverainement dangereux, et me fit entendre par sa froideur qu’elle avait assez de la compagnie d’un homme qui se m√™lait de ses petites affaires, mais elle me trouva d’une surdit√© d√©sesp√©rante, et comme elle devina que j’√©tais pour quelque chose dans l’audace de Gr√©gorio, elle se vengea sur l’infortun√© Gr√©gorio, et c’est ici que commence la s√©rie des caprices de la Gina. Vous verrez que jamais renard poursuivi par des chevaux anglais ne d√©ploya plus de ruses et ne fit preuve de plus d’agilit√© que Gina fuyant le bonheur.

Quand mon pauvre Gr√©gorio l’amenait au bord du pr√©cipice c’est-√†-dire au bord du divan, th√©√Ętre de la guerre, elle se plaignait du trop vif parfum que portait Gr√©gorio. Gr√©gorio parcourait l’√©chelle des odeurs, sans trouver celle qui plaisait √† Gina et il finit par venir au naturel, et Gina n’eut plus rien √† dire.

Mais les ruses de la femme sont aussi nombreuses que ses cheveux. Quand mon pauvre Gr√©gorio allait lui parler d’amour, ce qui arrivait au moment o√Ļ le dernier visiteur sortait, elle le pr√©venait toujours en le chargeant d’une commission extr√™mement press√©e ; c’√©tait de la laine pour son canevas, des aiguilles √† faire une bourse qu’elle lui destinait, et il est certain qu’elle pensait la veille au pr√©texte √† prendre le lendemain et elle y pensait si bien qu’elle d√©ployait les gr√Ęces les plus s√©duisantes de la femme pour faire croire √† G.[r√©gorio] qu’elle regardait l’ex√©cution de ses caprices comme des preuves d’amour qui l’avan√ßaient beaucoup dans son coeur, tandis qu’il √©tait comme ce pauvre insecte qu’un enfant malicieux fait grimper d’un doigt sur l’autre pour lui faire croire qu’il monte.

Gr√©gorio, enhardi par tant de services, osait la saisir et la presser sur son coeur, et alors la Gina lui disait d’une voix √©mue qu’elle √©tait trop d√©licate pour supporter de telles privaut√©s.

Cette stupide excuse engendrait mille disputes et reproches qui la mettaient en larmes, et ce faible amant attendri la laissait au fond de sa berg√®re sans s’expliquer la faiblesse d’une femme si forte.

Quand le mobilier eut fourni sa quote-part de raisons, elle fit avancer la garde impériale des femmes, la santé. Mais plus elle se disait mal, mieux elle allait, et le pauvre Grégorio était lui sur les dents, rompu, brisé, fourbu, comme un cheval de chirurgien de village.

– Mon ami, lui dis-je, je t’ai promis mon concours, je ne t’abandonnerai pas, m√™me au milieu de cette for√™t vierge o√Ļ nous voil√† √©gar√©s. Il faut inviter √† d√ģner son mari et le consulter. Nous d√ģn√Ęmes √† l’Isola Bella avec le mari de la Gina, et je vous d√©clare que moi qui connais beaucoup de choses, je n’ai rien vu de comparable √† la fatuit√© de ce mari, il appelait les rayons de Mo√Įse sur sa t√™te tant il √©tait insolent dans sa confiance. Je le vois encore… mais voici le compte de l’aubergiste :

 

[lires]
Pain……………………………………….. 3
Suppa franc√®se……………………….. 2
Filet de boeuf………………………….. 5
Esturgeon aux petits pois………….. 15
Poulet √† la reine………………………. 5
Asperges………………………………… 6
Macaroni………………………………… 3
Vin de Bordeaux……………………… 48
Champagne……………………………. 48
X√©r√®s…………………………………….. 20

qui vous fera comprendre pourquoi il √©tait renvers√© sur sa chaise en Don Juan qui attend le commandeur, ses deux pouces pass√©s dans chaque bretelle, √† l’aisselle, comme un Anglais qui veut se donner l’air de penser, et le visage souriant comme une danseuse qui ach√®ve sa pirouette.

– Ma femme ! je suis s√Ľr d’elle… Est-ce que jamais je l’ai tyrannis√©e, ne fait-elle pas tout ce qu’elle veut ! Quand m’avez-vous vu chez elle, aupr√®s d’elle… Ah ! Ah ! c’est que je n’ai pas besoin d’√™tre vu… Ah ! Ah ! je puis aller √† Paris et la laisser √† Milan, avec son gingino que voil√†, dit-il en montrant Gr√©gorio, dont les yeux devenaient grands comme des soucoupes.

Enfin, il nous dit autant de raisons qu’il y a de statues sur le d√īme, et je fus √©tourdi comme si je voyais les statues du d√īme, tant il rendait de feu, √©blouissant de candeur marmor√©enne.

Le mari de Gina avait bu, √† nos frais, deux bouteilles de vin de Bordeaux, une bouteille de vin de Champagne, une demie de X√©r√®s, il √©tait gris et nous ne savions rien si ce n’est que la Gina devait √™tre respect√©e comme si elle avait les neiges de cent hivers sur la t√™te.

Le mari de la Gina partit pour Paris, huit jours apr√®s, et le surlendemain de son d√©part, Gr√©gorio pour la premi√®re fois fut d’une remarquable t√©m√©rit√© ; il ne se contenta pas de baiser les belles mains qui lui √©taient abandonn√©es depuis longtemps, il dit enfin √† la Gina d’un air de Spartacus :

– Si vous me dites non, je pars…

– Partez, lui dit la Gina, mais sachez que nul homme n’est aim√© autant que vous par la pauvre Gina. Mais pour que Gina fasse ce que vous voulez, il faut que vous fassiez aussi ce qu’elle veut…

– Et que voulez-vous, adorable Gina, dit Gr√©gorio, transport√© d’amour et fanatis√© par cet air royal et majestueux de Gina qui √©tait belle comme une femme est belle quand elle aime.

– Un chien de la race des chiens de Charles II et je ne veux pas d’erreur. Allez m’en chercher un √† Londres, car je veux en avoir un sur le devant de ma voiture au Corso du prochain mois de mai.

Gr√©gorio passa la nuit √† pleurer √† chaudes larmes, mais il partit, car il ne s’√©leva aucune difficult√© sur sa permission de voyager quand on sut pour quel motif.

– Adieu, mon ami, lui dis-je, je vais surveiller Gina et ferai causer son chien !

Il part, dans ce joli coup√© de voyage que vous lui connaissez, et croyait avec bonne foi que Gina voulait un chien, moi j’√©tais s√Ľr qu’elle voulait autre chose et le combat commen√ßa d√®s lors entre Gina et votre serviteur.

S. G.

II
Suite des Caprices de la Gina

Je ne sais rien de plus piquant que d’√™tre l’adversaire d’une belle femme, sans que la lutte √©tablie √† propos d’amour ait l’amour pour objet. Telle √©tait ma situation avec Gina. Sans son amant et sans son mari, seule chez elle, elle allait √™tre la proie de mes exp√©riences, car il faut avouer que dans les circonstances o√Ļ elle √©tait, jamais Italienne ne se serait conduite comme elle, et l’√©nigme me paraissait insoluble.

La premi√®re fois que je vins chez elle fut naturellement le lendemain du d√©part du comte Gr√©gorio, je m’attendais √† une r√©ception froide, mais la Gina fut tr√®s affectueuse, quoique triste.

– Je vous pardonne, dit-elle, le mal que vous avez fait sans le vouloir, l’amiti√© que vous avez pour Gr√©gorio vous guidait, et cela me suffit ; d’ailleurs, peut-√™tre tout est-il all√© pour le mieux.

Elle parlait d’un air myst√©rieux, comme une femme pr√®s d’accoucher, qui ne sait si ses couches seront heureuses et qui craint d’y rester.

Ce ne sera pas avec moi, ch√®re Gina, pensais-je, que tu dirigeras l’artillerie de tes caprices, car si j’admire ta beaut√©, je me d√©fie de toi comme de la chatte la plus rus√©e qui soit n√©e sur une goutti√®re de couvent.

– Est-ce donc moi, lui dis-je, qui ai la manie des chiens anglais ?

– Quoique je ne sache pas grand’chose, r√©pondit-elle en souriant, comme une femme qui poss√®de la science des sciences, l’art de plaire, et √† qui toutes les autres sont inutiles, je sais reconna√ģtre le m√©rite l√† o√Ļ il est, et je crois que vous vous souciez du chien apr√®s lequel court mon adorable Gr√©gorio, juste autant que moi, c’est-√†-dire qu’en ce moment ce chien m’est parfaitement indiff√©rent, et que quand mon ami l’aura mis ici, ce sera pour moi l’une des cr√©atures les plus int√©ressantes de Milan, oui, je l’aimerai bien mieux que mon amie la marquise Nina, car ce chien n’aboyera jamais apr√®s moi… je crois.

РMais en ce moment, il vous accuse étrangement.

РPourvu, dit-elle, que je puisse en jouir, car alors je reverrai Grégorio.

– Vous √™tes plus sombre que vous ne devez l’√™tre apr√®s le d√©part d’un homme que vous avez renvoy√© volontairement.

– Volontairement ! dit-elle, en levant ses yeux vers la vo√Ľte d’azur o√Ļ dansaient de belles nymphes au bain. Volontairement, reprit-elle d’un ton amer, quand je crains de ne jamais le revoir, de mourir sans l’avoir l√† pr√®s de moi. Vous ne connaissez pas le prix d’un jeune homme comme Gr√©gorio, il aime, mon cher Georges, et les hommes aimants sont rares, il n’a jamais murmur√© quand mes caprices le flagellaient, il est d’une tendresse irr√©prochable, d’un d√©vouement absolu. Comme il est parti ! Quel regard il m’a jet√© !

– Vous le voulez, a-t-il dit, et il m’a bais√© les mains, il e√Ľt √©t√© de m√™me √† la mort, si je le lui avais demand√©.

РGina, vos caprices sont donc des épreuves ?

– Il me pla√ģt que vous le croyiez, prenez-moi pour une sotte, pour une femme stupide, et n’en parlons plus.

– Il y a certes un secret l√†-dessous, et vous savez que je le d√©couvrirai…

– Jamais, dit-elle, avec une profonde terreur.

Je m’en allai d√©vor√© de curiosit√©, me demandant quelle raison pouvait justifier une d√©fense aussi d√©sesp√©r√©e chez une belle femme qui aimait et qui √©tait aim√©e. La douleur que lui causait le d√©part de Gr√©gorio fut d’une violence sourde qui faisait mal √† voir, mais je n’en fus pas longtemps le t√©moin, car dix jour apr√®s le d√©part de Gr√©gorio, la Gina disparut √† la fa√ßon des anges, sans laisser la moindre trace de sa fuite, ni de son passage.

Les sphinx ont toujours des ailes. J’avoue que je fus aussi mortifi√© que peut l’√™tre un homme qui aurait r√©ussi √† faire chanter un cygne et qui le verrait s’envoler. Que pouvais-je r√©pondre √† mon ami, lui qui m’avait recommand√© de veiller sur Gina.

J’√©tais h√©b√©t√© de ma sottise, et j’allais sous les arcades du palais de Gina, m’y promenant comme si les grandes dalles de granit pouvaient me dire quelque chose, lorsque je me souvins d’un des axiomes auxquels je dois de passer pour un esprit m√©chant et redoutable, √† savoir qu’il n’y a pas de jupe plus lourde que celle d’une femme qui a la jambe mal faite !

Apr√®s bien des recherches, je finis par d√©couvrir que la Gina devait √™tre all√©e √† Turin, je courus √† Turin. A Turin, point de Gina. Comme elle y √©tait pass√©e, elle et sa femme de chambre, sous la protection d’une famille anglaise qu’elle avait rejointe sur la route de Milan √† Novarre, je r√©solus d’y retrouver sa trace. Le troisi√®me jour de mon arriv√©e, j’allai chez une dame de Turin dont j’avais entendu parler par Gina et que je connaissais. La marquise de Bora fut un peu surprise √† mon aspect, je n’eus pas l’air de m’en apercevoir, mais il me vint aussit√īt dans l’id√©e que Gina √©tait l√†. Je crus voir √† certains signes connus dans les hautes r√©gions sociales et respect√©s par les gens bien √©lev√©s, que ma visite √©tait hors de saison, et que je devais laisser la marquise seule, mais je restai sans tenir compte ni de ses inattentions ni de son silence. Au moment o√Ļ la marquise en venait aux derni√®res extr√©mit√©s en me disant : – Je vous fais mille excuses, mais je…¬Ľ un tr√®s-illustre, et tr√®s-habile chirurgien qui est √† Turin entra sans √™tre annonc√©. Je me levai, je dis √† l’oreille de la marquise : – Gina sera-t-elle en danger de mort ? Elle inclina la t√™te d’un air grave. Je sortis.

Quel √©tait ce secret gard√© dans les plus horribles tortures ? Loin d’√™tre satisfait d’avoir d√©couvert la raison de la vertu de Gina, j’allai sous les arcades de Turin. En frissonnant de terreur, j’y fus rencontr√© par le chirurgien qui me dit :

– Je suis charg√©, Monsieur, par une femme ang√©lique de vous demander si vous croyez qu’on puisse aimer une borgne ?

– Cela d√©pend de la beaut√© de l’oeil qui reste.

– Bien entendu, dit-il en riant, car ces hommes qui vivent au milieu des douleurs peuvent rire.

– La Gina sera-t-elle en danger de mourir… lui demandai-je en tremblant.

– Je ne garantirais pas la vie de toute autre femme, mais elle est soutenue par un courage h√©ro√Įque, et je n’ai jamais rencontr√© de fermet√© pareille. Son amant ne saura jamais, me dit le chirurgien, √† quel point il est aim√©, car s’il n’avait pas si souvent press√© cette femme sur son coeur, le mal n’aurait pas fait autant de progr√®s et je suis s√Ľr qu’elle n’a jamais pouss√© un cri…

Je vous jure qu’il me tomba des pieds √† la t√™te comme un r√©seau de glace en entendant ces terribles paroles, et que je reconnus en Gina cette grandeur romaine qui brille dans toute sa splendeur par moments au front de la vieille reine du monde. Je me souvins avec terreur des plaintes que me faisait Gr√©gorio de la froideur de Gina √† laquelle il √©chappait toujours une contraction nerveuse quand il la prenait dans ses bras, et les paroles orgueilleuses du mari me furent expliqu√©es.

La marquise apprit bient√īt √† Gina que je savais tout et je fus introduit pr√®s d’elle.

– Il √©tait √©crit, [me dit-elle], que vous seriez dans mes secrets, et je n’ai pas besoin de vous prier de les ensevelir dans le plus profond silence.

J’assistai √† la terrible op√©ration par laquelle le plus beau sein du monde tomba sous le fer du savant et habile docteur, et deux mois apr√®s je ramenai Gina chez elle. Personne ne sut √† Milan qu’il y existait une aussi courageuse amazone, car elle sut voiler cette sublime imperfection. Gr√©gorio revint quelques jours apr√®s, apportant √† la Gina le plus joli chien anglais, et quand il apprit, car il dut l’apprendre, la raison des caprices de Gina, son amour devint quelque chose de si profond et de si exalt√© que je suis s√Ľr qu’elle sera aim√©e jusqu’√† son dernier soupir.

Le mari de Gina revint aussi, sans chien anglais, et trouva sa femme avec quelque chose de moins, mais il avait, lui, quelque chose de plus.

[1842]

 


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