> Allais | classicistranieri.com

Tag Archives: Allais

Alphonse Allais – Amours d’escale

Reading Time: 4 minutes

Le capitaine Mac Nee, plus généralement connu dans la marine écossaise sous le nom de capitaine Steelcock, était ce qu’on appelle un gaillard. Un charmant gaillard, mais un rude gaillard.

Sa taille se composait de six pieds anglais et de deux pouces de même nationalité, ce qui équivaut, dans notre cher système métrique, à deux mètres et quelques centimètres.

Fort élégant, impassible comme la statue de Nelson, aimant les femmes jusqu’à l’oubli des devoirs les plus élémentaires, Steelcock était un des rares hommes de la marine écossaise portant le monocle avec autant de parti pris. Les hommes du Topsy-Turvy, un joli trois-mâts dont il était maître après Dieu, prétendaient même qu’il couchait avec.

Personne, d’ailleurs, dans l’équipage du Topsy-Turvy, ne se souvenait avoir vu Steelcock se mêler de quoi que ce fût qui ressemblât à un commandement ou à une manoeuvre.

Les mains derrière le dos, toujours élégamment vêtu, quelles que fussent les perturbations météorologiques, il se promenait sur le pont de son navire, avec l’air flâneur et détaché que prennent les gentlemen d’Edimbourg dans Princes-Street.

Chaque fois que son second, un de ces vieux salés de Dundee pour qui la mer est sans voile et le ciel sans mystère, lui communiquait le “point”, Steelcock s’efforçait de paraître prodigieusement intéressé, mais on sentait que son esprit était loin et qu’il se fichait bien des longitudes et latitudes par lesquelles on pouvait se trouver.

Ah ! oui, il était loin, l’esprit de Steelcock ! Oh ! combien loin !

Steelcock pensait aux femmes, aux femmes qu’il venait de quitter, aux femmes qu’il allait revoir, aux femmes, quoi !

Des fois, il demeurait durant des heures, appuyé sur le bastingage, à contempler la mer.

S’attendait-il à ce que, soudain, émergeât une sirène, ou ne voyait-il dans l’onde que la cruelle image de la femme ? Les flots ne symbolisent-ils pas bien – des poètes l’ont observé – les changeantes bêtes et les déconcertantes trahisons des femmes ? (Attrape, les dames (1) !).

Dès que la terre de destination était signalée, Steelcock cessait d’être un homme pour devenir un cyclone d’amour, un cyclone d’aspect tranquille, mais auprès duquel les pires ouragans ne sont que de bien petites brises.

Aussitôt le navire à quai, Steelcok filait, laissant son vieux forban de second se débrouiller avec la douane et les ship-brokers, et le voilà qui partait par la ville.

N’allez pas croire au moins que le distingué capitaine se jetait, tel un fauve, sur la première chair à plaisir venue, comme il s’en trouve trop, hélas ! dans les ports de mer.

Oh ! que non pas ! Steelcock aimait la femme pour la femme mais il l’aimait aussi pour l’amour, rien ne lui semblant plus délicieux que d’être aimé exclusivement, et pour soi-même.

Avec lui, du reste, ça ne traînait pas ; il aimait tant les femmes qu’il fallait bien que les femmes l’aimassent.

Les aventures venaient toutes seules à ce grand beau gars. Et puis, le monocle bien porté jouit encore d’un vif prestige dans les colonies et autres parages analogues.

Un jour pourtant, cette ridicule manie lui passa de vouloir (comme si c’était possible !) qu’une femme aimât lui tout seul.

C’était à Saint-Pierre (Martinique).

Steelcock avait fait connaissance de la plus délicieuse créole qu’on pût rêver.

Il faudrait arracher des plumes aux anges du bon Dieu et les tremper dans l’azur du ciel pour écrire les mots qui diraient les charmes de cette jeune femme. (Le lecteur comprendra que je m’abstienne de cette opération cruelle et peu à ma portée, pour le moment).

Bref, Steelcock fut à même de connaître l’extase, comme si l’extase et lui avaient gardé les cochons ensemble.

C’est bête, mais c’est ainsi : les moments heureux coulant plus vite que les autres (mon Dieu, comme la vie est mal arrangée !), le moment du départ arriva, et Steelcock ne pouvait se décider à quitter l’idole.

Le Topsy-Turvy était en rade, paré à prendre le large, n’attendant plus que son capitaine.

Steelcock enfin prit son parti.

Suprêmement, il embrassa la créole et lui mit dans la main un certain nombre de livres sterling, en s’excusant de cette brutalité, le temps lui ayant manqué pour acquérir un cadeau plus discret.

La jeune femme compta les pièces d’or et les mit dans sa poche d’un air pas autrement satisfait.

-Pensez-vous, demanda Steelcock un peu interloqué, que cette somme n’est pas suffisante (sufficient)?

Et l’idole répondit, dans ce délicieux gazouillis qui sert de langage aux filles de là-bas :

– Oh si ! toi, tu es bien gentil… mais c’est ton second qui me pose un sale lapin !

Cette révélation porta un grand coup dans le coeur du capitaine. Un voile se déchira en lui, et il vit ce que c’est que les femmes, en définitive.

Dès lors, il ne chercha plus l’exclusivité dans l’amour, se contentant sagement de l’hygiène et du confortable.

Quand il débarqua dans les pays, tout droit il alla chez les amoureuses professionnelles, comme on va chez le marchand de conserves et de porc salé.

Et il ne s’en trouva pas plus mal.

Dernièrement il fut amené à relâcher dans une des îles Lahila (possessions luxembourgeoises).

Les îles Lahila sont réputées dans tout le Pacifique, tant pour la beauté de leur climat que pour le relâchement de leurs moeurs.

Un jeune lieutenant de vaisseau, M. Julien Viaud, qui s’est fait depuis une certaine notoriété sous le nom de Pierre Loti, en écrivant des récits exotiques fort bien tournés, ma foi, a composé l’Hymne national de cette contrée bénie.

Je n’en ai retenu que le refrain :

îles Lahila ! îles Lahila !
La bonne atmosphère
îles Lahila ! îles Lahila !
Qu’ont toutes ces îles-là !

Steelcock, à peine à terre, s’informa d’un bon endroit.

On lui indiqua complaisamment, derrière la ville, une avenue bordée d’élégants cottages dont les inscriptions respiraient le bon accueil et l’hospitalité bien entendue :Welcome House, Good Luck Home, Eden Villa, Pavillon Bonne-Franquette.

Steelcock avait toujours eu un faible pour les dames de France. Aussi pénétra-t-il résolument dans le Pavillon Bonne-Franquette.

Il y fut reçu par une ancienne dame de Bordeaux, un peu défraîchie, qui le présenta à ses pensionnaires.

Charmantes, les pensionnaires, et pleines d’enjouement.

Steelcock tomba dans les lacs d’une petite Toulonnaise, noire comme une taupe, qui aurait beaucoup gagné à être mieux peignée, mais bien gentille tout de même.

Les amoureux se retirèrent et ce qu’ils firent pendant la nuit ne regarde personne.

Au petit matin (vous pouvez vous reporter aux journaux de l’époque) un tremblement de terre dévasta les îles Lahila.

Le Pavillon Bonne-Franquette n’échappa pas au désastre.

Les dames eurent à peine le temps de s’enfuir en des costumes légers mais professionnels.

Seuls, Seelcock et sa compagne manquaient à l’appel.

On commençait à avoir des inquiétudes sérieuses sur les infortunés, quand on vit apparaître, à travers une crevasse de la maison, le capitaine couvert de plâtras, mais impassible et le monocle à l’oeil.

– Dites médème, cria Steelcock à la dame de Bordeaux, envoyez-moi une autre fille ! La mienne, elle est môrt !.

Alphonse Allais – Blagues

Reading Time: 4 minutes

J’ai pour ami un peintre norvégien qui s’appelle Axelsen et qui est bien l’être le plus rigolo que la terre ait jamais porté.

(C’est à ce même Axelsen qu’arriva la douloureuse aventure que je contai naguère.

Axelsen avait offert à sa fiancée une aquarelle peinte à l’eau de mer, laquelle aquarelle était, de par sa composition, sujette aux influences de la lune. Une nuit, par une terrible marée d’équinoxe où il ventait très fort, l’aquarelle déborda du cadre et noya la jeune fille dans son lit).

Bien qu’arrivé depuis peu de temps à Paris, Axelsen a su conquérir un grand nombre de sympathies.

J’ajouterai, pour être juste, que ces sentiments bienveillants émanent principalement des mastroquets du boulevard Rochechouart, des marchands de vin du boulevard de Clichy, des limonadiers de l’avenue Trudaine, et, pour clore cette humide série, du gentilhomme-cabaretier de la rue Victor-Massé.

Bref, mon ami Axelsen est un de ces personnages dont on chuchote: C’est un garçon qui boit.

Axelsen se saoule, c’est entendu. Mais, dans tous les cas, pas avec ce que vous lui avez payé. Alors fichez-lui la paix, à ce garçon qui ne vous dit rien.

Axelsen ne boit qu’un liquide par jour, un seul liquide, mais à des intervalles effroyablement rapprochés et à des doses qui n’ont rien à voir avec la doctrine homéopathique.

Des jours c’est du rhum, rien que du rhum.

Des jours c’est du bitter, rien que du bitter.

Des jours c’est de l’absinthe, rien que de l’absinthe.

Il est bien rare que ce soit de l’eau de Saint-Galmier. Si rare, vraiment!

Axelsen, autre originalité, professe le plus formel mépris pour le vrai, pour le vécu, pour le réel.

—Comme c’est laid, dit-il, tout ce qui arrive! Et comme c’est beau, tout ce qu’on rêve! Les hommes qui disent la vérité, toute la vérité, rien que la vérité sont de bien fangeux porcs! Ne vous semble-t-il pas?

—Positivement, il nous semble, lui répondons-nous pour avoir la paix.

—Si l’humanité n’était pas si gnolle[3], comme elle serait plus heureuse! On considérerait le réel comme nul et non avenu et on vivrait dans une éternelle ambiance de rêve et de blague. Seulement… il faudrait faire semblant d’y croire. Hein?

—Évidemment, parbleu!

Partant de ce sage principe, Axelsen ne raconte que des faits à côté de la vie, inexistants, improbables, chimériques.

Le plus bel éloge qu’il puisse faire d’un homme:

—Très gentil, ton ami, et très illusoire!

Hier matin, nous nous trouvions installés, quelques autres et moi, au beau soleil de la terrasse d’un distillateur (dix-huitième arrondissement) quand surgit Axelsen, Axelsen consterné.

Il se laissa choir, plutôt qu’il ne s’assit, sur une proxime chaise, et se tut, ce qui lui fut d’autant plus facile qu’il n’avait pas encore ouvert la bouche.

—Eh bien! Axelsen, le saluâmes-nous, ça ne va donc pas? Tu as l’air navré.

—Je suis navré comme un Havrais lui-même!

(Il convient de remarquer qu’Axelsen ne prononce jamais les *h* aspirés, détail qui explique tout le sel de la plaisanterie).

—Peut-être n’as-tu pas bien dormi?

—J’ai dormi comme un loir (Luigi).

—Alors quoi?

—Alors quoi, dites-vous? Je viens d’assister à un spectacle tellement déchirant! Oh oui, déchirant, ô combien! Garçon!… un vulnéraire!… Ça me remettra, le vulnéraire!

Le vulnéraire fut apporté et je vous prie de croire qu’Axelsen ne lui donna pas le temps de moisir.

—Il n’est pas méchant, ce vulnéraire! Garçon!… un autre vulnéraire!

—Eh bien! Et ce spectacle déchirant?

—Ah! mes amis, ne m’en parlez pas! Je sens de gros sanglots qui me remontent à la gorge! Garçon!… un vulnéraire! Rien comme le vulnéraire pour refouler les gros sanglots qui vous montent à la gorge!

—Causeras-tu, homme du Nord?

—Voici: je viens d’assister au départ de l’omnibus qui va de la place Pigalle à la Halle aux Vins. C’est navrant! Tous ces pauvres gens entassés dans cette caisse roulante!… Et ces autres pauvres gens qui, n’ayant que trois sous, se juchent péniblement sur ce toit, exposés à toutes les intempéries des saisons, au froid, aux autans, aux frimas, au givre en hiver, l’été à l’insolation, aux moustiques! Ah! pauvres gens! Garçon!… un vulnéraire!

—Oui, c’est bien triste et bien peu digne de notre époque de progrès.

—Et les pauvres parents! Les pauvres parents désolés, tordant leurs bras de désespoir et mouillant le trottoir de leurs larmes! Il y avait là de pauvres vieux déjà un pied dans la tombe, des tout-petits à peine au seuil de la vie! Et tous pleuraient, car reverront-ils jamais ceux qui partent? Garçon!… un vulnéraire!

—Pauvres gens!

—C’est surtout quand l’omnibus s’est ébranlé que cela fut véritablement angoisseux. Les mouchoirs s’agitèrent, et de gros sanglots gonflèrent les poitrines de tous ces lamentables. Et pas un prêtre, mes pauvres amis, pas un prêtre pour appeler, sur ceux qui s’en allaient, la bénédiction du Très-Haut!

—Le fait est que la Compagnie des Omnibus pourrait bien attacher un aumônier à chaque station! Elle est assez riche pour s’imposer ce petit sacrifice.

—Enfin la voiture partit…. Un moment elle se confondit avec un gros tramway qui arrivait de la Villette, puis les deux masses se détachèrent et le petit omnibus redevint visible, pas pour longtemps, hélas! car à la hauteur du Cirque Fernando, il vira tribord et disparut dans la rue des Martyrs. Garçon!… un vulnéraire!

—Et les parents?

—Les parents? Je ne les revis pas!… J’ai tout lieu de croire qu’ils profitèrent d’un moment d’inattention de ma part pour se noyer dans le bassin de la place Pigalle! On retrouvera sans doute leurs corps dans les filets de la fontaine Saint-Georges!… Garçon!… un vulnéraire!

—Axelsen, fit l’un de nous gravement, je ne songe pas une seule minute à mettre en doute le récit que tu viens de nous faire. Mais es-tu bien certain que les choses se soient passées exactement comme tu nous les racontes?

—Horreur! Horreur! Cet homme ose me taxer d’imposture! Je suffoque!… Garçon!… un vulnéraire!

Alphonse Allais – Le langage des fleurs

Reading Time: 6 minutes

Je conçois, à la rigueur, qu’un touriste ayant passé un siècle ou deux loin d’un pays ne soit pas autrement surpris de trouver, à son retour, des décombres et des ruines où il avait jadis contemplé de somptueux palais; mais tel n’était pas mon cas.

Après une absence de cinq ou six mois, je ne fus pas peu stupéfait de rencontrer, à l’un des endroits de la côte qui m’étaient les plus familiers, un manoir en pleine décrépitude, un vieux manoir féodal que j’étais bien sûr de ne pas avoir rencontré l’année dernière, ni là ni ailleurs.

Mon flair de détective m’amena à penser que ces ruines étaient factices et de date probablement récente.

Le castel en question présentait, d’ailleurs, un aspect beaucoup plus ridicule que sinistre; tout y sentait le toc à plein nez: créneaux ébréchés, tours démantelées, mâchicoulis à la manque, fenêtres ogivales masquées de barreaux dont l’épaisseur eût pu défier les plus puissants barreau mètres; c’était complètement idiot. Une petite enquête dans le pays me renseigna tout de suite sur l’histoire de cette néovieille construction et de son propriétaire.

Ancien pédicure de la reine de Roumanie, le baron Lagourde, lequel est baron à peu près comme moi je suis archimandrite, avait acquis une immense fortune dans l’exercice de ces délicates fonctions.

(Car au risque de défriser certaines imaginations lyriques, je ne vous cacherai pas plus longtemps que Carmen Sylva, à l’instar de vous et de moi, se trouve à la tête de plusieurs cors aux pieds, et la garde qui veille aux barrières du Louvre n’en défend pas les reines).

Le baron Lagourde (conservons-lui ce titre puisque ça a l’air de lui faire plaisir) est un gros homme commun, laid, vaniteux et bête comme ses pieds, qui sont énormes.

Sa femme, qu’il a ramenée de la Bulgarie occidentale, présente l’apparence d’une petite noiraude mal tenue, mais extraordinairement adultérine. Cette Bulgare de l’Ouest (ou Bulgare Saint-Lazare comme on dit plus communément à Paris) trompe en effet son mari à jet continu, si j’ose m’exprimer ainsi, avec des cantonniers.

Pourquoi des cantonniers, me direz-vous, plutôt que des facteurs ruraux ou des attachés d’ambassade? Mystères du cœur féminin!

La baronne adorait les cantonniers et ne le leur envoyait pas dire. Voilà pourquoi la route de Trouville à Honfleur fut si mal entretenue, cet été, quand eux l’étaient si bien.

Le baron Lagourde s’était fixé l’année dernière dans le pays; il y avait acheté une propriété admirablement située d’où l’on découvrait un panorama superbe: à droite, la baie de la Seine; en face, la rade du Havre; à l’ouest, le large.

Sans perdre un instant, l’ex-pédicure royal aménagea sa nouvelle acquisition selon son esthétique et ses goûts féodaux.

En un rien de temps, le manoir sortit de terre; des ouvriers spéciaux lui donnèrent ce cachet d’antiquaille sans lequel il n’est rien de sérieusement féodal. Pour compléter l’illusion, de vrais squelettes chargés de chaînes furent gaîment jetés dans des culs-de-basse-fosse.

Le baron eût été le plus heureux des hommes en son simili Moyen Age sans l’entêtement du père Fabrice. Plus il insistait, plus le père Fabrice s’entêtait. On peut même dire, sans crainte d’être taxé d’exagération, que le père Fabrice s’ostinait.

L’objet du débat était un pré voisin, pas très large, mais très long, qui dominait la féodalité du baron et d’où l’on avait une vue plus superbe encore, un pré qui pouvait valoir dans les six cents francs, bien payé. Lagourde en avait offert mille francs, puis mille cent, et finalement, d’offre en offre, deux mille francs.

—Ça vaut mieux que ça, monsieur le baron, ça vaut mieux que ça, goguenardait le vieux finaud en branlant la tête.

Mais cette somme de deux mille francs fut l’extrême limite des concessions et le baron ne parla plus de l’affaire.

Un jour de cet été, le châtelain-pédicure, grimpé sur l’une de ses tours, explorait l’horizon à l’aide d’une excellente jumelle Flammarion.

Tout près de la côte, un yacht filait à petite vapeur: sur le pont, des messieurs et des dames braquaient eux-mêmes des jumelles dans la direction du castel et semblaient en proie à d’homériques gaietés. Ils se passaient mutuellement les jumelles et se tordaient scandaleusement.

Le baron Lagourde ne laissa pas que de se sentir légèrement froissé. Était-ce de son manoir que l’on riait ainsi?

Le lendemain, à la même heure, le même yacht revint, accompagné cette fois de deux bateaux de plaisance dont les passagers manifestèrent, comme la veille, une bonne humeur débordante.

Tous les jours qui suivirent, même jeu.

Des flottilles entières vinrent, ralentissant l’allure dès que le castel était en vue. À bord, les passagers paraissaient goûter d’ineffables plaisirs.

Les pêcheurs de Trouville, de Villerville, de Honfleur, ne passaient plus sans se divertir bruyamment.

Bref, tout le monde nautique de ces parages, depuis l’opulent Ephrussi jusqu’à mon grabugeux ami Baudry dit la Rogne, s’amusa durant de longues semaines, comme tout un asile de petites folles.

Très inquiet, très vexé, très tourmenté, le baron résolut d’en avoir le cœur net et de se rendre compte par lui-même des causes de cette hilarité désobligeante.

Un beau matin, il fréta un bateau et, toutes voiles dehors, cingla vers l’endroit où les gens semblaient prendre tant de plaisir.

Au bout d’un quart d’heure de navigation, son manoir lui apparut, plus féodal que jamais, et pas risible du tout. Qu’avaient-ils donc à se tordre, tous ces imbéciles!

Horreur subite! Le baron n’en crut pas ses yeux! La colère, l’indignation, et une foule d’autres sentiments féroces empourprèrent son visage. Il venait d’apercevoir… Était-ce possible?

Au-dessus de son manoir, et bien en vue, le pré du père Fabrice s’étalait au soleil comme un immense drapeau vert, un drapeau sur lequel on aurait tracé une inscription jaune, et cette inscription portait ces mots effroyablement lisibles:

MONSIEUR LE BARON LAGOURDE EST COCU!

Le miracle était bien simple: cette vieille fripouille de père Fabrice avait semé dans son pré ces petites fleurettes jaunes qu’on appelle boutons-d’or en les disposant selon un arrangement graphique qui leur donnait cette outrageante et précise signification: le père Fabrice avait fait de l’Anthographie sur une vaste échelle.

Le baron Lagourde restait là dans le canot, hébété de stupeur et de honte devant la terrible phrase qui s’enlevait gaîment en jaune clair sur le vert sombre du pré.

—Monsieur le baron Lagourde est cocu! Monsieur le baron Lagourde est cocu! répétait-il complètement abruti.

Les rires des hommes qui l’accompagnaient le firent revenir à la réalité.

—Ramenez-moi à terre! commanda-t-il du ton le plus féodal qu’il put trouver.

Il alla tout droit chez le maire.

—Monsieur le maire, dit-il, je suis insulté de la plus grave façon sur le territoire de votre commune. C’est votre devoir de me faire respecter, et j’espère que vous n’y faillirez point.

—Insulté, monsieur le baron! Et comment?

—Un misérable, le père Fabrice, a osé écrire sur son pré que j’étais cocu!

—Comment cela?… Sur son pré?

—Parfaitement, avec des fleurs jaunes!

Heureusement que le maire était depuis longtemps au courant de l’excellente plaisanterie du père Fabrice, car il n’aurait rien compris aux explications du baron.

Tous deux se rendirent chez le diffamateur qui les accueillit avec une bonne grâce étonnée:

—Moi, monsieur le baron! Moi, j’aurais osé écrire que monsieur le baron est cocu! Ah! monsieur le baron me fait bien de la peine de me croire capable d’une pareille chose!

—Allons sur les lieux, dit le maire.

Sur ces lieux, on pu voir de l’herbe verte et des fleurs jaunes arrangées d’une certaine façon, mais il était impossible, malgré la meilleure volonté du monde, de tirer un sens quelconque de cette disposition. On était trop près.

(Ce phénomène est analogue à celui qui fait que certaines mouches se promènent, des existences entières, sur des in-quarto sans comprendre un traître mot aux textes les plus simples).

—Monsieur le baron sait bien, continua le père Fabrice, que les fleurs sauvages, ça pousse un peu où ça veut. S’il fallait être responsable!…

—Et vous, monsieur le maire, grommela le baron, êtes-vous de cet avis?

—Mon Dieu, monsieur le baron, je veux bien croire que vous êtes insulté, puisque vous me le dites; mais en tout cas, ce n’est pas sur le territoire de ma commune, puisque l’inscription n’y est pas lisible. Vous êtes insulté en mer… plaignez-vous au ministre de la Marine!

Le baron fit mieux que de se plaindre au ministre de la Marine, ce qui eût pu entraîner quelques longueurs.

—Allons vieille canaille, dit-il au père Fabrice, combien votre pré?

—Monsieur le baron sait bien que je ne veux pas le vendre, mais puisque ça a l’air de faire plaisir à monsieur le baron, je le lui laisserai à dix mille francs, et monsieur le baron peut se vanter de faire une bonne affaire! Un pré où que les fleurs écrivent toutes seules!

Le soir même, l’essai d’anthographie du père Fabrice périssait sous la faux impitoyable du jardinier.

Maintenant, si j’ai un bon conseil à donner au baron Lagourde, qu’il n’essaye pas du même procédé pour faire une blague au père Fabrice l’année prochaine.

Le père Fabrice a pour l’opinion de ses concitoyens un mépris insondable.

Alphonse Allais – Postes et télégraphes

Reading Time: 3 minutes

Je descendis à la station de Baisemoy-en-Cort, où m’attendait le dog-cart de mon vieil ami Lenfileur.

Dans le train, je m’étais aperçu d’un oubli impardonnable (véritablement impardonnable) et ma première préoccupation, en débarquant, fut de me faire conduire au bureau des Postes et Télégraphes, afin d’envoyer une dépêche à Paris.

Le bureau de Baisemoy-en-Cort se fait remarquer par une absence de confortable qui frise la pénurie.

Dans une encre décolorée et moisie, mais boueuse, je trempai une vieille plume hors d’âge et je griffonnai, à grand-peine, des caractères dont l’ensemble constituait ma dépêche.

Une dame, plutôt vilaine, la recueillit sans bienveillance, compta les mots et m’indiqua une somme que je versai incontinent sur la planchette du guichet.

J’allais me retirer avec la satisfaction du devoir accompli lorsque j’aperçus dans le bureau, me tournant le dos, une jeune femme occupée à manipuler un Morse[1] fébrilement.

Jeune? probablement. Rousse? sûrement. Jolie? pourquoi pas!

Sa robe noire, toute simple, moulait un joli corps dodu et bien compris.

Sa copieuse chevelure, relevée en torsade sur le sommet de la tête, dégageait la nuque, une nuque divine, d’ambre clair, où venait mourir, très bas dans le cou, une petite toison délicate, frisée—insubstantielle, on eût dit.

(Si on a du poil à l’âme, ce doit être dans le genre de cette nuque-là).

Et une envie me prit, subite, irraisonnée, folle, d’embrasser à pleine bouche les petits cheveux d’or pâle de la télégraphiste.

Dans l’espoir que la jeune personne se retournerait enfin, je demeurai là, au guichet, posant à la buraliste des questions administratives auxquelles elle répondait sans bonne grâce.

Mais la nuque transmettait toujours.

À la porte du bureau, mon ami Lenfileur s’impatientait. (Sa petite jument a beaucoup de sang).

Je m’en allai.

Ce serait me méconnaître étrangement, en ne devinant point que le lendemain matin, à la première heure, je me présentais au bureau de poste.

Elle y était, la belle rousse, et seule.

Cette fois, elle fut bien forcée de me montrer son visage. Je ne m’en plaignis pas, car il était digne de la nuque.

Et des yeux noirs, avec ça, immenses.

(Oh! les yeux noirs des rousses!)

J’achetai des timbres, j’envoyai des dépêches, je m’enquis de l’heure des distributions; bref, pendant un bon quart d’heure, je jouai au naturel mon rôle d’idiot passionné.

Elle me répondait tranquillement, posément, avec un air de petite femme bien gentille et bien raisonnable.

Et j’y revins tous les jours, et même deux fois par jour, car j’avais fini par connaître ses heures de service, et je me gardais bien de manquer ce rendez-vous, que j’étais le seul, hélas! à me donner.

Pour rendre vraisemblables mes visites, j’écrivais des lettres à mes amis, à des indifférents.

J’envoyai notamment quelques dépêches à des personnes qui me crurent certainement frappé d’aliénation.

Jamais de ma vie je ne m’étais livré à une telle orgie de correspondance.

Et chaque jour, je me disais: «C’est pour cette fois; je vais lui parler!».

Mais, chaque jour, son air sérieux me glaçait et au lieu de lui dire: «Mademoiselle, je vous aime!» je me bornais à lui balbutier: «Un timbre de trois sous, s’il vous plaît, mademoiselle!»

La situation devenait intolérable.

Comme ma villégiature tirait à sa fin, je résolus d’incendier mes vaisseaux, et de risquer le tout pour le tout.

J’entrai au bureau et voici la dépêche que j’envoyai à un de mes amis:

Coquelin Cadet, 17, boulevard Haussmann, Paris.

Je suis éperdument amoureux de la petite télégraphiste rousse de Baisemoy-en-Cort.

Je m’attendais, pour le moins, à voir se roser son inoubliable peau blanche.

Eh bien, pas du tout!

De son air le plus posé, elle me dit ces simples mots:

—Quatre-vingt-quinze centimes.

Totalement affalé par ce calme impérial, je me fouillai (sans jeu de mots) pour solder ma dépêche.

Pas un sou de monnaie dans ma poche. Alors je tirai de mon portefeuille un billet de mille francs.[2]

La jeune fille le prit, l’examina soigneusement, le palpa….

L’examen fut sans doute favorable, car sa physionomie se détendit brusquement en un joli sourire qui découvrit les plus affriolantes quenottes de la création.

Et puis, sur un ton bien parisien, et même bien neuvième arrondissement, elle me demanda:

—Faut-il rendre la monnaie, monsieur?

Alphonse Allais – Loufoqueries

Reading Time: 3 minutes

Cet homme me contemplait avec une telle insistance que je commençais à en prendre rage. Pour un peu, je lui aurais envoyé une bonne paire de soufflets sur la physionomie, sans préjudice pour un coup de pied dans les gencives.

—Quand vous aurez fini de me regarder, espèce d’imbécile? fis-je au comble de l’ire.

Mais lui se leva, vint à moi, prit mes mains avec toutes les marques de l’allégresse affectueuse.

—Est-ce bien toi qui me parles ainsi? dit-il.

Je ne le reconnaissais pas du tout.

Il se nomma: Edmond Tirouard.

—Comment, m’exclamai-je, c’est toi, mon pauvre Tirouard! Je ne te remettais pas. Mais pardon, si j’ose, n’étais-tu point dans le temps blond avec des yeux bleus?

—C’est juste, je me suis fait teindre les cheveux et les yeux! Suis-je pas mieux en brun?

Ce pauvre Tirouard, j’étais si content de le revoir! Depuis le temps!

Et nous égrenâmes les souvenirs du passé.

Et Machin? Et Untel? Et Chose? Hélas! que de disparus!

Tirouard et moi, nous étions dans la même classe au collège. Je ne me rappelle pas bien lequel de nous deux était le plus flemmard, mais ce qu’on rigolait!

Il mettait au pillage la maison de son père qui était quincaillier et nous apportait chaque matin mille petits objets utiles ou agréables: des couteaux, des vis, des cadenas, des aimants (j’adorais les aimants).

Moi, en ma qualité de fils de pharmacien, je gorgeais mes camarades d’un tas de cochonneries: des pâtes pectorales, des dattes. Entre-temps j’apportais des seringues en verre (ô joie!) et des suspensoirs qu’on transformait en frondes.

Un jour—mon Dieu! ai-je ri ce jour-là!—j’arrivai muni d’une boîte de biscuits dont chacun recelait, si j’ai bonne mémoire, soixante-quinze centigrammes de scammonée.

Toute la classe ne fit qu’une bouchée de ces friandises traîtresses, mais c’est une heure après qu’il fallait voir les faces livides de mes petits camarades! Mon Dieu! ai-je ri!

Ah! ce jour-là, le niveau des études ne monta pas beaucoup dans notre classe!

Comme c’est loin, tout ça!

Et avec Tirouard, nous nous remémorions tous ces vieux temps disparus.

—Te rappelles-tu mon expérience de parachute?

Si je me rappelais son parachute!

Un jeudi, dans l’après-midi, Tirouard nous avait tous conviés à une expérience due à son ingéniosité.

Il avait attaché un panier au bec d’un vieux parapluie rouge, inséré un chat dans le panier, et lâché le tout au gré de la brise.

Le gré de la brise balançait l’appareil dans les airs pendant de longues heures. Toute la ville était sens dessus dessous.

La tante de Tirouard, qui adorait son chat et n’avait jamais rêvé pour lui une telle destinée, poussait des clameurs à fendre des pierres précieuses.

Finalement, l’appareil alla s’accrocher au coq du clocher, et il ne fallut pas moins d’un caporal de pompiers pour aller délivrer le minet aérien.

—Et maintenant, demandais-je à Tirouard, que fais-tu?

—Je ne fais rien, mon ami, je suis riche.

Et Tirouard voulut bien me conter son existence, une existence auprès de laquelle l’Odyssée du vieil Homère ne semblerait qu’un pâle récit de feu de cheminée.

Quelques traits saillants du récit de Tirouard donneront à ma clientèle une idée de l’originalité de mon ami.

Certaines entreprises malheureuses (entre autres la Poissonnerie continentale—laissée pour compte des grands poissonniers de Paris) déterminèrent Tirouard à s’expatrier.

Son commerce de pacotilles ne réussit guère mieux.

Jeune encore, d’une nature frivole et brouillonne, il ne regardait pas toujours si les marchandises qu’il importait s’adaptaient bien aux besoins des pays destinataires.

Il lui arriva, par exemple, d’importer des éventails japonais au Spitzberg et des bassinoires au Congo.

Dégoûté du commerce, il partit au Canada dans le but de faire de la haute banque. De mauvais jours luirent pour lui, et il se vit contraint, afin de gagner sa vie, d’embrasser la profession de scaphandrier.

Les scaphandriers étaient fortement exploités à cette époque. Tirouard les réunit en syndicat et organisa la grève générale des scaphandriers du Saint-Laurent.

Fait assez curieux dans l’histoire des grèves, ces braves travailleurs ne demandaient ni augmentation de salaire ni diminution de travail.

Tout ce qu’ils exigeaient, c’était le droit absolu de ne pas travailler par les temps de pluie.

Ajoutons qu’ils eurent vite gain de cause.

Tirouard s’occupa dès lors du dressage de toutes sortes de bêtes. Le succès couronna ses efforts.

Tirouard dressa la totalité des animaux de la création, depuis l’éléphant jusqu’au ciron.

Mais ce fut surtout dans le dressage de la sardine à l’huile qu’il dépassa tout ce qu’on avait fait jusqu’à ce jour.

Rien n’était plus intéressant que de voir ces intelligentes petites créatures évoluer, tourner, faire mille grâces dans leur aquarium.

Le travail se terminait par le chœur des soldats de Faust chanté par les sardines, après quoi elles venaient d’elles-mêmes se ranger dans leur boîte d’où elles ne bougeaient point jusqu’à la représentation du lendemain.

À présent, Tirouard, riche et officier d’académie, goûte un repos qu’il a bien mérité.

J’ai visité hier son merveilleux hôtel de l’impasse Guelma, où j’ai particulièrement admiré les jardins suspendus qu’il a fait venir de Babylone à grands frais.

Alphonse Allais – Phares

Reading Time: 4 minutes

L’Eure est probablement un des rares départements terriens français, et certainement le seul, qui possède un phare maritime.

À la suite de quelles louches intrigues, de quelles basses démarches, de quelles nauséeuses influences ce département d’eau douce est-il arrivé à faire ériger en son sein un phare de première classe? Voilà ce que je ne saurais dire, voilà ce que je ne voudrais jamais chercher à savoir.

Quelques petits jeunes gens des Ponts et Chaussées me répondront d’un air suffisant qu’un phare élevé en terre ferme peut éclairer une portion de mer sise pas trop loin de là. Soit!

Il n’en est pas moins humiliant, quand on habite Honfleur (des Honfleurais fondèrent Québec en 1608) et qu’un ami, O’Reilly ou un autre, vous prie de lui faire visiter un phare de la première classe, il n’en est pas moins humiliant, dis-je, de le trimballer dans un département voisin dont le plus intrépide navigateur est tanneur à Pont-Audemer.

Non pas que le voyage en soit regrettable, oh! que non pas! La route est charmante d’un bout à l’autre, peuplée de vieilles sempiterneuses qui tricotent, de jeunes filles qui attendent à la fontaine que leur siau se remplisse. Ah! combien exquises, ces Danaïdes normandes, une surtout, un peu avant Ficquefleur!

Alors, on arrive à Fatouville: c’est là le phare.

Un gardien vous accueille, c’est le gardien-chef, ne l’oublions pas, un gardien-chef de première classe, comme il a soin de vous en aviser lui-même.

On gravit un escalier qui compte un certain nombre de marches (sans cela serait-il un escalier? a si bien fait observer le cruel observateur Henry Somm).

Ces marches, j’en savais le nombre hier; je l’ignore aujourd’hui. L’oubli, c’est la vie.

Parvenu là-haut, on jouit d’une vue superbe, comme disent les gens. On découvre (j’ai encore oublié ce quantum) une foule considérable de lieues carrées de territoire. Pourquoi des lieues carrées dans un panorama circulaire?

—Quel est ce petit phare? demande une de nos compagnes en désignant un point de la basse Seine.

—Un phare ça! Vous appelez ça un phare? fait le gardien vaguement indigné.

Notre compagne, confuse, en pique un (de fard).

—Ce n’est pas un phare, madame, c’est un feu

Il nous dit même le nom du feu, mais je l’ai oublié comme le reste.

Quand nous avons découvert assez de territoire, nous descendons le nombre de marches qui constituent l’escalier dont j’ai parlé plus haut.

Un registre nous tend les bras, pour que nous y tracions nos noms de visiteurs.

Je signe modestement Francisque Sarcey, en ajoutant dans la colonne Observations cette phrase ingénieuse:

La phrase que j’ai inscrite s’est évadée de ma mémoire, comme tant d’autres histoires.

Je feuillette le registre, et je n’en reviens pas de la stupidité de mes contemporains.

Comme les gens sont bêtes, mon Dieu! comme ils sont bêtes!

La colonne Observations du registre de Fatouville constitue certainement le plus beau monument de bêtise humaine qu’on puisse contempler en ce bas monde.

Tout un firmament de lunes n’en donnerait qu’une faible idée.

J’en excepte un quatrain vieux de quelques mois, de Georges Lorin, et une réflexion de Pierre Delcourt.

Le quatrain de Lorin est à sextuple détente; quant à la phrase de Delcourt, elle fait se retirer toutes seules les échelles.

Voici le quatrain:

Comme il est des femmes gentilles,
Il est des calembours amers:
Le phare illumine les mers,
Le fard enlumine les filles!

À Delcourt, maintenant:

Le phare de Fatouville n’est, à tout prendre, qu’une vaste chandelle. Il en a, toutes proportions gardées, la forme et le pouvoir éclairant.

Puis nous nous retirâmes.

Nous allions monter en voiture, quand une espèce de petit bonhomme tout drôle, pas très vieux, mais pas extraordinairement jeune non plus, fort sec, nous demanda poliment si nous rentrions à Honfleur. Sur l’assurance qu’en effet c’est notre but, le drôle de bonhomme nous demande une toute petite place dans notre véhicule, ce à quoi nous consentîmes de la meilleure grâce du monde.

En route, il nous confia qu’il était inventeur, et qu’il allait révolutionner toute l’administration des phares:

—Vous occupez-vous de phares, messieurs? fit-il.

—Oh! vous savez, nous nous en occupons sans nous en occuper.

—Vous avez tort, car c’est là une question bien intéressante.

J’avais bien envie de prier l’inventeur de nous procurer la paix. Nous descendions la côte, à travers un paysage magnifique dans lequel un clément octobre jetait son or discret. Je me sentais plus disposé à jouir de cette vue qu’à entendre divaguer mon vieux type. Mais mon vieux type reprit, plein d’ardeur:

—Les phares, c’est bon quand le temps est clair; mais le temps est-il jamais clair?

—Pourtant, j’ai vu des fois….

—Le temps n’est jamais clair! Alors….

—Nous avons la sirène qui beugle dans la brume.

—La sirène, c’est de la blague. Je défie à un navigateur qui voyage dans la brume de me dire, à 30 degrés près, la direction d’une sirène, s’il en est éloigné de quelques milles. Alors, j’ai inventé autre chose. Puisqu’on ne voit pas le feu du phare, puisqu’on se trompe sur la direction du son de la sirène, j’ai imaginé le phare odoriférant. Écoutez-moi bien.

—Allez-y!

—Chaque phare a son odeur, soigneusement indiquée sur les cartes marines. J’ai des phares à la rose, des phares au citron, des phares au musc. Au sommet des phares, un puissant vaporisateur projette ces odeurs vers la mer. Rien de plus simple, alors, pour se diriger. En temps de brume, le capitaine ouvre les narines et constate, par exemple, qu’une odeur de girofle lui arrive par N.-N.-O. et une odeur de réséda par S.-E. En consultant sa carte, il détermine ainsi sa situation exacte. Hein?…

—Épatant! Et puis il y a une chose à laquelle vous n’avez pas pensé. Je vous donne l’idée pour rien: quand il s’agira d’un phare situé sur des rochers, en mer, construisez-le en fromage de Livarot, on le sentira de loin; et si quelque tempête, comme il arrive souvent, empêche d’aller le ravitailler, eh bien, les gardiens ne mourront pas de faim: ils mangeront leur phare!

Le drôle de bonhomme me regarda d’un air méprisant, et causa d’autre chose.

Alphonse Allais – Colydor

Reading Time: 4 minutes

Son parrain, un maniaque pépiniériste de Meaux, avait exigé qu’il s’appelât, comme lui, Polydore. Mais nous, ses amis, considérant à juste titre que ce terme de Polydore était suprêmement ridicule, avions vite affublé le brave garçon du sobriquet de Colydor, beaucoup plus joli, euphonique et suggestif davantage.

Lui, d’ailleurs, était ravi de ce nom, et ses cartes de visite n’en portaient point d’autre. Également on pouvait lire en belle gothique Colydor sur la plaque de cuivre de la porte de son petit rez-de-chaussée, situé au cinquième étage du 327 de la rue de la Source (Auteuil).

Il exigeait seulement qu’on orthographiât son nom ainsi que je l’ai fait: un seul l, un y et pas d’e à la fin.

Respectons cette inoffensive manie.

Je ne suis pas arrivé à mon âge sans avoir vu bien des drôles de corps, mais les plus drôles de corps qu’il m’a été donné de contempler me semblent une pâle gnognotte auprès de Colydor.

Quelqu’un, Victor Hugo, je crois, a appelé Colydor le sympathique chef de l’École Loufoque, et il a eu bien raison.

Chaque fois que j’aperçois Colydor, tout mon être frémit d’allégresse jusque dans ses fibres les plus intimes.

«Bon, me dis-je, voilà Colydor, je ne vais pas m’embêter».

Pronostic jamais déçu.

Hier, j’ai reçu la visite de Colydor.

—Regarde-moi bien, m’a dit mon ami, tu ne me trouves rien de changé dans la physionomie?

Je contemplai la face de Colydor et rien de spécial ne m’apparut;

—Eh bien! mon vieux, reprit-il, tu n’es guère physionomiste. Je suis marié!

—Ah bah!

—Oui, mon bonhomme! Marié depuis une semaine…. Encore mille à attendre et je serai bien heureux!

—Mille quoi?

—Mille semaines, parbleu!

—Mille semaines? À attendre quoi?

—Quand je perdrais deux heures à te raconter ça, tu n’y comprendrais rien!

—Tu me crois donc bien bête?

—Ce n’est pas que tu sois plus bête qu’un autre, mais c’est une si drôle d’histoire!

Et sur cette alléchance, Colydor se drapa dans un sépulcral mutisme. Je me sentais décidé à tout, même au crime, pour savoir.

—Alors, fis-je de mon air le plus indifférent, tu es marié….

—Parfaitement!

—Elle est jolie?

—Ridicule!

—Riche?

—Pas un sou!

—Alors quoi?

—Puisque je te dis que tu n’y comprendrais rien!

Mes yeux suppliants le firent se raviser.

Colydor s’assit dans un fauteuil, n’alluma pas un excellent cigare et me narra ce qui suit:

—Tu te rappelles le temps infâme que nous prodigua le Seigneur durant tout le joli mois de mai? J’en profitai pour quitter Paris, et j’allai à Trouville livrer mon corps d’albâtre aux baisers d’Amphitrite.

«En cette saison, l’immeuble, à Trouville, est pour rien. Moyennant une bouchée de pain, je louai une maison tout entière, sur la route de Honfleur.

«Ah! une bien drôle de maison, mon pauvre ami! Imagine-toi un heureux mélange de palais florentin et de chaumière normande, avec un rien de pagode hindoue brochant sur le tout.

«Entre deux baisers d’Amphitrite, j’excursionnais vaguement dans les environs.

«Un dimanche, entre autres—oh! cet inoubliable dimanche!—je me promenais à Houlbec, un joli petit port de mer, ma foi, quand des flots d’harmonie vinrent me submerger tout à coup.

«À deux pas, sur une plage plantée d’ormes séculaires, une fanfare, probablement municipale, jetait au ciel ses mugissements les plus mélodieux.»Et autour, tout autour de ces Orphée en délire, tournaient sans trêve les Houlbecquois et les Houlbecquoises.

«Parmi ces dernières….

«Crois-tu au coup de foudre? Non? Eh bien, tu es une sinistre brute!

«Moi non plus, je ne croyais pas au coup de foudre, mais maintenant!…

«C’est comme un coup qu’on reçoit là, pan! dans le creux de l’estomac, et ça vous répond un peu dans le ventre. Très curieux, le coup de foudre!

«Parmi ces dernières, disais-je donc, une grande femme brune, d’une quarantaine d’années, tournait, tournait, tournait.

«Était-elle jolie? Je n’en sais rien, mais à son aspect, je compris tout de suite que c’en était fait de moi. J’aimais cette femme, et je n’aimerais jamais qu’elle!

«Fiche-toi de moi si tu veux, mais c’est comme ça.

«Elle s’accompagnait de sa fille, une grande vilaine demoiselle de vingt ans, anguleuse et sans grâce.

«Le lendemain, j’avais lâché Trouville, mon castel auvergno-japonais, et je m’installais à Houlbec.

«Mon coup de foudre était la femme du capitaine des douanes, un vieux bougre pas commode du tout et joueur à la manille aux enchères, comme feu Manille aux enchères lui-même!

«Moi qui n’ai jamais su tenir une carte de ma vie, je n’hésitai pas, pour me rapprocher de l’idole, à devenir le partenaire du terrible gabelou!

«Oh! ces soirées au Café de Paris, ces effroyables soirées uniquement consacrées à me faire traiter d’imbécile par le capitaine parce que je lui coupais ses manilles ou parce que je ne les lui coupais pas! Car, à l’heure qu’il est, je ne suis pas encore bien fixé.

«Et puis, je ne me rappelais jamais que c’était le *dix* le plus fort à ce jeu-là. Oh! ma tête, ma pauvre tête!

«Un jour enfin, au bout d’une semaine environ, ma constance fut récompensée. Le gabelou m’invita à dîner.

«Charmante, la capitaine, et d’un accueil exquis. Mon cœur flamba comme braise folle. Je mis tout en œuvre pour arriver à mes détestables fins, mais je pus me fouiller dans les grandes largeurs!

«Je commençais à me sentir tout calamiteux, quand un soir—oh! cet inoubliable soir!…—nous étions dans le salon, je feuilletais un album de photographies, et elle, l’idole, me désignait: mon cousin Chose, ma tante Machin, une belle-sœur de mon mari, mon oncle Untel, etc., etc.

«—Et celle-ci, la connaissez-vous?

«—Parfaitement, c’est Mlle Claire.

«—Eh bien, pas du tout! C’est moi à vingt ans.

«Et elle me conta qu’à vingt ans, elle ressemblait exactement à Claire, sa fille, si exactement qu’en regardant Claire elle s’imaginait se considérer dans son miroir d’il y a vingt ans.

«Était-ce possible!

«Comment cette adorable créature, potelée si délicieusement, avait-elle pu être une telle fille sèche et maigre?

«Alors, mon pauvre ami, une idée me vint qui m’inonda de clartés et de joies.

«Enfin, je tenais le bonheur!

«»Si la mère a ressemblé si parfaitement à la fille, me dis-je, il est certain qu’un jour la fille ressemblera parfaitement à la mère».

«Et voilà pourquoi j’ai épousé Claire, la semaine dernière.

«Aujourd’hui, elle a vingt ans, elle est laide.

Mais dans vingt ans, elle en aura quarante, et elle sera radieuse comme sa mère!

«J’attendrai, voilà tout!»

Et Colydor, évidemment très fier de sa combinaison, ajouta:

—Tu ne m’appelleras plus loufoque, maintenant… hein!