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Guillaume Apollinaire – Les Colchiques

Le pré est vénéneux mais joli en automne
Les vaches y paissant
Lentement s'empoisonnent
Le colchique couleur de cerne et de lilas
Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-la
Violatres comme leur cerne et comme cet automne
Et ma vie pour tes yeux lentement s'empoisonne

Les enfants de l'école viennent avec fracas
Vêtus de hoquetons et jouant de l'harmonica
Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères
Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières
Qui battent comme les fleurs battent au vent dément

Le gardien du troupeau chante tout doucement
Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l'automne

Guillaume Apollinare – Les sept épées

La première est toute d'argent
Et son nom tremblant c'est Pâline
Sa lame un ciel d'hiver neigeant
Son destin sanglant gibeline
Vulcain mourut en la forgeant

La seconde nommée Noubosse
Est un bel arc-en-ciel joyeux
Les dieux s'en servent à leurs noces
Elle a tué trente Bé-Rieux
Et fut douée par Carabosse

La troisième bleu féminin
N'en est pas moins un chibriape
Appelé Lul de Faltenin
Et que porte sur une nappe
L'Hermès Ernest devenu nain

La quatrième Malourène
Est un fleuve vert et doré
C'est le soir quand les riveraines
Y baignent leurs corps adorés
Et des chants de rameurs s'y trainent

La cinquième Sainte-Fabeau
C'est la plus belle des quenouilles
C'est un cyprès sur un tombeau
Où les quatre vents s'agenouillent
Et chaque nuit c'est un flambeau

La Sixième métal de gloire
C'est l'ami aux si douces mains
Dont chaque matin nous sépare
Adieu voilà votre chemin
Les coqs s'épuisaient en fanfares

Et la septième s'exténue
Une femme une rose morte
Merci que le dernier venu
Sur mon amour ferme la porte
Je ne vous ai jamais connue.

Guillaume Apollinaire – Le Pont Mirabeau

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine.

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l'onde si lasse

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

L'amour s'en va comme cette eau courante
L'amour s'en va
Comme la vie est lente
Et comme l'Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Andréas – Les Incomplets

C’EST quelque chose de fâcheux, en vérité, que de naître borgne, boiteux, acéphale, de clocher, de se faire remarquer par un front proéminent, des yeux sensiblement chassieux, un nez turgescent et couperosé, des mains taillées dans des semelles d’hippopotame, et l’apparence de toutes ces difformités physiques rendue plus sensible par une paire de lunettes d’un vert foncé. L’homme incomplet est celui que la nature a moulé sur ce patron disgracieux, sans préjudice des embellissements de l’art dont la plupart des incomplets au naturel paraissent encore susceptibles au figuré.

Les trois quarts de l’humanité se composent d’être incomplets qu’on pourrait considérer comme la négation du beau ; d’autres auxquels on a surajouté et qui, vu l’exagération de leurs formes, paraissent exister en partie double, et peuvent être pris comme l’affirmation du laid. Le type de la beauté physique est rare, dira-t-on, et ne se trouve guère que dans l’Apollon du Belvédère ; en France, à l’état de copie, et ailleurs comme divinité mythologique seulement.

Je le veux bien.

J’ajouterai même qu’une fée difforme, la fée Bancroche, semble avoir présidé à la naissance des myriades d’êtres qui parsèment l’anthroporama de Paris.

La nature elle-même est peut-être incomplète ; mais est-ce une raison pour mettre en relief ces disparates choquantes dont l’homme physique se trouva affligé par les mensonges de l’art du tailleur, et les paradoxes bourrés de coton dont chacun enveloppe son corps d’homme ou de femme ? De là naît une autre espèce d’incomplets : les incomplets du costume.

Le beau n’est que relatif.

Partant de ce principe, l’homme incomplet se crée un idéal de toilette dans les régions équatoriales où le lion secoue sa crinière frisée par Delignou. L’homme incomplet possède un fer à friser, des bottes à éperons, un cure-dent perpétuel et douze cents francs d’appointements. Il se crée là-dessus une lithographie qu’il n’atteindra jamais. Il commence par un chapeau de castor plus ou moins neuf, et finit par des bottes veuves de leurs semelles ; exemplaire contrefait de la Gazette des modes, de feu M. de la Mésangère, le complément de sa toilette est resté chez le chemisier, son gilet chez la spécialité du genre. La fortune l’établit possesseur d’un habit qu’il lustre avec une brosse humectée. Il s’affuble d’un nom qui date des croisades, et stationne, aux heures de la digestion seulement, au perron du café de Paris, en compagnie d’un cigare incomplet.

Paris a des incomplets à tous points cardinaux de sa rose des vents. Tel pourrait être à peu près complet dans sa sphère, qui en rêve une autre à cent kilomètres (mesure nouvelle) des limites du possible.

De là ces expressions qui jugent l’homme : « Il est assez bien fait pour un clerc d’huissier. » Après des efforts inouïs, des précautions hyperboliques, un homme trop complet pour un commis voyageur rentre dans les incomplets dès que son luxe et ses appointements le portent à s’initier aux us et coutumes du Jokey-Club. Voilà ce qui nous perd, le génie de l’imitation qui produit les incomplets.

Entre une rue et une autre, un homme perd sa raison d’être ; les rapports de son existence se trouvent changés. Un fashionable du boulevard Saint-Denis s’éclipse à la hauteur du café de Paris.

La province copie toutes les modes en les exagérant ; elle s’empare des poignards, épreuves après la lettre d’un habit manqué. On n’est pas complet en province ; l’idéal n’y existe même pas à l’état d’observation. Les erreurs de coupe que Paris se permet quelquefois sont mises sur le dos d’un gant-jaune de Nîmes ou de Carpentras. Tout est beau, tout est complet, dès qu’on peut y mettre : « C’est pour la province. » Du moins la province ne songe-t-elle point d’avoir du génie ; à Paris, le génie fait les incomplets.

Vous trouverez des hommes immenses, des artistes dont le moindre coup de brosse embrasse l’humanité tout entière. Incomplets ! incomplets ! Monnaie de Rubens, de Raphaël, de Léonard de Vinci ; ils ont au bout de leur pinceau un dogme, une idée chrétienne ou panthéistique, la formule abrégée de l’humanité.

L’artiste incomplet a une barbe qu’il cultive à l’exclusion de ses ongles et de ses cheveux ; son costume n’est pas exempt des palingénésies sociales des époques qu’il est censé avoir étudiées. Il se dessine des paletots inédits dans ses moments de loisir, et se crée des modes à l’atelier. L’artiste incomplet envoie au Musée ces personnages formés de toutes pièces, ces bras mal attachés, ces têtes imposées à des torses qui menacent de les laisser choir. Apôtre d’une école incomplète, il donne dans le postiche et l’exagération de plus grandes hardiesses du maître ; il se tient au-dessous du beau ; le plus souvent, il le dépasse. Coloriste forcené, il anéantit le dessin au nom de Rubens. L’artiste incomplet crée encore ces petites expositions, pavés lancés à la tête du jury. Le Musée s’ouvre à un petit nombre d’hommes d’élite, qui viennent religieusement saluer l’aurore d’un art nouveau, et s’agenouiller devant l’oeuvre d’un messie incomplet. Cet homme, d’une portée séculaire, est encore une nullité auprès du poëte incomplet.

Sublime rejeton de l’art poétique, le poëte incomplet existe comme une protestation contre l’anathème qui pèse sur le vers. Il porte la croix de l’hémistiche sur le Golgotha, désert de la poésie. Sa pensée incomplète se trahit au milieu d’une strophe, par un vers éclopé, par une rime boiteuse, par un – transporté à la soixante et dix-huitième stance d’un chant mélancolique. Il coule en bronze, dans sa strophe incandescente, le buste de V. Hugo, de Lamartine, de G. Sand, de Pierre Leroux, de Xavier de Maistre ; mais ce qu’il adore surtout, c’est Greluchon, un autre incomplet. Il s’élance comme une comète dans le firmament du vers de un pied et au-dessous. Les prosateurs ne sont à ses yeux que des vers luisants du verbe, des crétins de l’adjectif ; il nie la prose complétement.

L’homme incomplet sous les bannières militantes d’Apollon et des muses n’est pas seulement l’expression d’un doute, il est encore le bourreau de sa propre personne. Holocauste toujours brûlant sur le trépied sacré de la poésie, livrant à tous vents sa mélopée incomplète, il s’abreuve d’une satisfaction incomplète, en relisant ses sonnets incomplets. Les âges seuls doivent le compléter comme Homère. Il souffre de toutes les imperfections d’un siècle incomplet. Son chapeau est comme le romantisme, une forme sans fond ; les plus belles fleurs de poésie meurent à peine écloses dans la serre chaude de son cerveau. Ses paroles sont l’incarnation d’une moitié de pensée dans une moitié de rime. Il dîne au restaurant à vingt-deux sous, dîner incomplet.

Son coeur, presque toujours trop plein d’émotions, est constamment à la recherche de la femme complète. Dérision ! La femme complète n’existe qu’incomplétement.

L’espèce incomplète de la femme se distingue par de beaux traits et des dents d’un émail douteux, des cheveux en manteau de roi, coiffés d’un chapeau feuille morte ; un galbe parfait, qui ne ressort jamais mieux que sous un paletot pilote ; ses traits ont une grâce virile qui n’exclut aucune des poésies de la femme. L’esprit a ses coudées franches avec elle, quand il s’aventure jusqu’à mettre le pied dans son sanctuaire, et dans ses moments de familiarité intime, l’amour laisse échapper à ses pieds ce mot brûlant : « Bonjour, mon garçon. » Son âme se replie comme un beau lis au souffle desséchant de l’égoïsme. Elle a un coeur, et quel coeur ! Ses illusions se sont effeuillées une à une ; elle a perdu ses croyances, son ignorance primitive. Elle a mis ses plus beaux châles au Mont-de-Piété. Son fond d’amour incompris est méconnu. Elle marche le front dépouillé des grâces de la jeunesse, mais couronné des roses de l’âge mûr. Sombre et mélancolique comme la nuit, elle s’entretient avec les étoiles, ses soeurs, et fume des cigarettes jusqu’au lever du jour. Son front ne s’anime plus d’une touchante rougeur, mais elle conserve l’empreinte des passions profondes qui ont agité sa vie. Elle comprend l’amour, le dévouement, elle comprend le sacerdoce, la poésie, la souffrance, l’expiation. La femme incomplète quitte l’expiation pour s’attacher à la souffrance, jusqu’à ce que la poésie vienne l’arracher à un mythe incomplet ; le nouveau Dieu fera place à un autre, jusqu’à ce que l’Olympe et le paradis soient épuisés. La femme incomplète n’a jamais qu’un amant à la fois, mais cet homme est tout pour elle, jusqu’à ce qu’un dieu encore inconnu soit beaucoup plus. La femme incomplète est une muse inédite ; quand elle parvient à rencontrer un coeur naïf, elle l’enveloppe dans les lugubres voiles de sa pensée ; elle l’associe à ses désenchantements, aux mille bonheurs qu’elle n’a pas ; elle le promène dans le désert de son âme ; elle devient pour lui une terre promise, et elle jette aux brûlants désirs du jouvenceau la manne de quelques caresses virginales. On finit par mourir de cet amour-là. Le malheur de cette femme, c’est de s’être posée, comme mythe des perfections de son sexe, une individualité de lettres dont elle est la charge incomplète.

Voilà le monde ; un abrégé bizarre de choses incomplètes où la fortune n’a que des demi-sourires ; l’amour, des joies incomplètes ; la poésie, des jours de souffrance ; où la vertu n’existe qu’à demi. Encore est-il juste de remarquer qu’au sujet de tout ce que le monde présente d’incomplet, rien n’est moins complet que cet article.

Andréas – La Rue des Lombards

SI l’on disait à l’autre bout du monde qu’il y a une rue où tous les produits du globe se rencontrent, s’échelonnent, se superposent ; une rue dont les trois continents et les mers qui les embrassent, les entrailles de la terre et sa surface, tous les ordres de la nature et quelques autres encore ont fait les frais, où ils ont déposé des échantillons, cette rue paraîtrait fabuleuse, idéale, impossible, comme le vaisseau aimanté, le sphinx, l’onyx, la licorne et le physétère : cette rue existe, cette rue personne ne la connaît, et tout le monde s’en est servi sous la forme d’un bonbon ou d’une infusion théiforme ; tout le monde y est entré, et personne n’en est sorti sans avoir été tenté par quelque produit du Chat noir ou du Berger plus ou moins fidèle. Parlez, que vous faut-il, une mine d’or ou d’asphalte ? la voici ; des coraux ? en voilà ; de la réglisse ? vous êtes servi ; des aérolithes ? on va vous en procurer ; du chocolat ? c’est le pays ; une momie ? elle repose dans un bocal ; la pierre philosophale ? vous l’aurez. Nicolas Flamel s’était établi dans le voisinage de la rue des Lombards ; mais sa recette consistait à prêter à la petite semaine à tous les épiciers-droguistes de son quartier, moyennant quoi maître Nicolas était censé faire de l’or, et faisait du bien à sa paroisse. Il fit bâtir le portail de Saint-Jacques-la-Boucherie avec un or usuraire ; néanmoins il y fut enterré avec les honneurs dus à une âme charitable et chrétienne.

La rue des Lombards doit, ainsi que chacun sait, son nom aux marchands lombards qui posèrent là leurs pénates, à la suite de plusieurs émigrations qu’il serait trop long de raconter ici. Ils s’établirent sous des emblèmes pieux, à l’Image de Notre-Dame, à Saint Christophe, à l’Image de Dieu, quoiqu’au fond… de leurs boutiques, ils n’eussent pas plus de conscience que des mécréants. Depuis cette époque, la rue des Lombards est restée ce qu’elle était, c’est-à-dire la plus commerçante, la plus tumultueuse et la plus encombrée de Paris. Elle marque au bout de la rue Saint-Denis et dans le voisinage des halles un point central où convergent tous les intérêts, toutes les marchandises et tous les soins matériels de la grande cité. Vous trouverez dans la rue des Lombards les mêmes enseignes, les mêmes produits et les mêmes infatigables travailleurs qui s’y sont succédé depuis plusieurs siècles. C’est une rue traditionnelle par excellence, et les dynasties qui sont en possession de ce fief industriel et commercial s’y sont conservées sans altération jusqu’à nos jours. C’est que, de toutes les royautés, la plus solide est celle du comptoir.

On connaît le caractère envahisseur sinon progressif de ce nouveau pouvoir. L’esprit de réforme se fait remarquer dans la rue des Lombards par un plus grand luxe dans les étalages, une coquetterie plus marquée dans les devantures, par un appel plus marqué à cette partie de la population qui veut de l’élégance même dans les produits en gros. Les confiseurs de la rue des Lombards ont des glaces, même pour panneaux ; les épiciers-droguistes ont décrassé leurs boutiques, et cette couleur douteuse des anciennes boiseries de la rue des Lombards devient de plus en plus problématique sous une couche d’épais vernis. Jusqu’à présent les droguistes en avaient vendu, mais ne s’en étaient jamais servi pour leur propre compte.

Malgré ce déploiement de richesse et de somptuosité, la même affluence et la même probité continuent de régner dans la rue des Lombards. De quelque côté que l’on s’y retourne (ce qui est absolument impossible à cause des voitures), on trouve le littoral de la rue des Lombards bordé de ballots, précieux échantillons de tous les ports de France. Le Hâvre, Marseille, Toulon, Calais, l’Orient et l’Occident ont fourni leur cote dans cette exposition qui varie d’une heure à l’autre. A côté du plus fort magasin de la rue des Lombards on en trouve un autre plus fort, dont le chef observe son voisin, l’épie, le harcèle, décidé à renchérir sur un produit, à profiter d’une de ses fautes, à saisir l’instant d’une baisse pour mettre la main sur une partie de marchandises qu’il convoite, dont il a le placement. A toute heure le marchand de la rue des Lombards fait des affaires, souvent sans bouger de place. De là une petite bourse qui s’établit à chaque étalage, à chaque porte de magasin ; nous disons petite : la rue des Lombards est une bourse perpétuelle dont celle de Paris n’est qu’un supplément ; cette petite bourse, c’est la grande pour les marchandises au moins. Aussi est-ce dans la rue des Lombards que l’on trouve ce marchand narquois, à l’affût des produits de toutes les raffineries, de tous les comptoirs de Paris, flairant un marché d’or fondé sur une différence de quelques centimes, comptant par cent et par mille pour arriver à un bénéfice net de quelques louis, et dont les écus croissent et se multiplient principalement en dehors de ses affaires.

Un autre chef entièrement concentré dans la vente ne fait la place que par accident et s’interdit la bourse pour plus de sûreté ; sa spécialité le retient dans son magasin, où il se centuple. A la place de l’agioteur on trouve en lui l’homme utile, le Briarée du commerce, le télégraphe de l’expédition. La plume à l’oreille, les sourcils volcanisés par une atmosphère de poudre impalpable, les mains dissoutes par divers acides, le visage zébré de toutes les nuances minérales, portant sur soi des échantillons atomiques de sa maison, tel est cet homme preste, leste, oubliant tout pour ne rien laisser échapper, s’économisant dix commis pour donner aux autres l’exemple de toutes les vertus commerciales, grimpant vingt, trente, cinquante fois dans le jour de la cave au grenier, de son bureau à sa caisse, de ses marchandises à son laboratoire, de son office à son étuve, de son cabinet secret de produits chimiques à sa fabrique de chocolat, à ses clients, partout et à tout le monde. On combinerait le fer, le bronze, le laiton, l’acier, l’or et le platine, en leur donnant une âme de damné, de héros, d’épicier, de séraphin, que l’on n’aurait pas encore l’alliage dont cet homme est formé.

Il dîne en famille avec ses commis. M. Bénéfix est épicier-droguiste, et, à ce titre, M. Bénéfix essuie à bout portant les quolibets de tous les vaudevillistes qui vivent largement de la monnaie de Molière, sans s’apercevoir que la personnification du droguiste a reçu des modifications importantes. M. Bénéfix vend et laisse dire autour de lui ; l’accablât-on de quolibets à son insu, il a trop de bon sens et de sérieux dans l’esprit pour s’en affecter ; mais le monde continue à être trompé sur le sens et la portée de M. Bénéfix. D’abord, outre qu’il a une belle boutique en pleine rue des Lombards, dans le quartier le plus populeux de Paris ; outre que ce magasin ne comprend pas moins qu’une maison de cinq étages, remplie et reremplie depuis la cave jusqu’au grenier, que tout y est étiqueté, numéroté, fermé hermétiquement, et orné de beaux clichés luisants et vernis, et que ces milliards de corps les plus hétérogènes forment un tout fort propre, merveilleusement organisé, paré et épousseté tous les matins, et que la fortune de M. Bénéfix est une des mieux assises du commerce parisien, il est lui-même un savant de premier ordre, et, ce qui est bien plus qu’un savant, un homme pratique versé dans la manufacture des produits chimiques, et s’entendant à leur donner un cours, une vente, à leur imprimer une circulation active dans le commerce. M. Bénéfix, épicier-droguiste, s’est assis sur les bancs de la Sorbonne, du Collége de France, du Muséum d’histoire naturelle avec les Thénard, les Gay-Lussac, les Arago ; il est resté leur confrère et peut-être même leur ami, leur conseiller bien souvent dans les questions scientifiques les plus épineuses. M. Bénéfix a un laboratoire à lui, son laboratoire secret dans la rue des Lombards, à côté de sa chambre à coucher. Néanmoins M. Bénéfix n’a d’autre titre, d’autre relief, d’autre qualification que celle d’épicier-droguiste.

Sa maison est à la fois un atelier et une boutique, une fabrique et un magasin, où se remuent de cinquante à soixante commis attachés chacun à une spécialité. Les uns servent les chalands en détail, d’autres en gros, d’autres font l’expédition dans Paris ; celle des départements regarde une nouvelle série d’employés ; il en est de même pour les envois à l’étranger, et M. Bénéfix est à lui tout seul plus intelligent, plus actif, plus occupé que tous ses commis. Tel est l’hôte de la rue des Lombards ; tel est celui que le siècle méconnaît sous le nom d’épicier-droguiste.

Sa maison de campagne est une usine près de Paris ; elle tient à un genre d’exploitation dont il est l’inventeur et le créateur, et qui peut rendre des millions. Il s’y rend le dimanche pour se reposer à faire mouvoir tout ce que la semaine a vu périr de ressorts mécaniques dans cette machine compliquée. Son corps seul ne s’use jamais dans ces travaux immenses et éternels. Le commerçant de la rue des Lombards a beaucoup fait pour la science ; il fait quelque chose pour ses élèves. Le soir il les réunit dans un laboratoire ; il leur a donné un professeur de chimie ; en outre il leur apprend tout lui-même, et surtout ce qu’il connaît seul. Il est progressif au dehors et au-dedans ; il ne fait un mystère de rien, et cependant telle est l’étendue de ses connaissances, qu’elles restent un problème pour tout le monde. Cet homme, qui n’a peut-être son pendant nulle part, n’obtint qu’une seule médaille d’or à l’exposition des produits de l’industrie, et il n’est, je le répète, classé que sous ce titre dans la liste des produits de la création : épicier-droguiste !

M. de Balzac parle quelque part d’un droguiste qui entretient une actrice : cela est fort vraisemblable, surtout dans un roman ; mais, en général, un droguiste entretient sa caisse dans l’état le plus florissant. Quant aux actrices, il est permis de croire qu’elles s’entretiennent toutes seules : le siècle est si positif.

Mais, comme il est écrit que les extrêmes doivent se toucher, que toutes les professions ont leurs marrons, le droguiste marron s’installe à côté de son confrère, et se crée un genre d’industrie qui demande à être analysé en détail.

Le voisinage de la Halle est le rendez-vous de tous les Frontins qui ont pris le manteau d’Hippocrate pour le manteau de Robert Macaire. Là il est permis d’opérer en grand in anima vili ; les entrepreneurs de cures secrètes ont tous leur échoppe dans les avenues de ce vaste carrefour de Paris, où la matière étant sans cesse en fermentation, on peut tailler, rogner, blanchir un patient sans que la police s’en aperçoive. Le droguiste marron appartient à cette famille intéressante de guérisseurs à tous prix, dont la patente favorise l’exploitation. Il s’achète un nom de pharmacien, le colle sous son enseigne, ou bien il fait recevoir son voyageur, un de ses garçons au plus juste prix ; ensuite il dote son arrière-boutique d’un cabinet de consultation ; s’il parvient à avoir pour acolytes deux médecins reçus, son entreprise est au grand complet.

Là afflue toute la petite clientèle de Paris et de la banlieue que la Halle réunit dans ses évolutions diurnes. On reçoit gratuitement une ordonnance dans le cabinet noir, et, en second lieu, on trouve à moitié prix les remèdes sans sortir de la maison ; on fait un tour de casserole sans s’en apercevoir. Quel homme que ce droguiste ! on s’en repasse le nom avec reconnaissance, on se le confie comme une recette, une panacée : il est à la fois pharmacien, médecin, commerçant. En réalité c’est un crétin que quelques écus ont mis à même de professer, enseignes déployées, toutes les sciences et tous les arts. Il est douteux qu’il sache lire, et ce triste échantillon d’une individualité qui se révèle par d’autres analogies dans toutes les professions n’a pas même l’avantage de former souche d’honnêtes gens. Il se ruine dans son métier et déshonore gratuitement la rue des Lombards d’une enseigne qui disparaît pour faire place à une autre de la même valeur.

A un autre bout de l’échelle, et sur le premier plan de la rue des Lombards, se place le pileur ; c’est un automate, qu’en y regardant de bien près on prendrait pour un homme. Pilant toujours la même chose dans le même mortier, recouvert de la même peau, il jouit d’un mouvement régulier comme celui d’un chronomètre. Son coup de pilon marque les secondes. Il est toujours placé sur la porte à titre d’enseigne ; c’est le battant d’une cloche destinée à appeler les chalands. Il meurt empoisonné par le sublimé corrosif, ou plutôt, se sentant atteint mortellement par les émanations volatiles d’un corps délétère, il se met sur-le-champ à piler un contre-poison.

Le pileur marque la transition de l’homme aux produits bruts de la droguerie, dont il est le premier spécimen. Sa tête est en outre incessamment menacée comme celle d’Eschyle d’une tortue numide suspendue au plancher, entre une botte de chiendent et une pyramide d’éponges. Toutes les formes de vaisseaux usités pour renfermer quoi que ce soit sont ensuite rangées méthodiquement à la suite du pileur. La rue des Lombards commence par un tonneau de moutarde, ensuite, desinit in piscem, se termine en queue de morue par un baril de sardines. Elle est semée çà et là de quelques points d’optique renfermés dans des bocaux qui offrent un ciel bleu, rose, safrané, selon le caprice de l’artiste, et des millions de lieues de perspective éthérée. Ces lueurs prismatiques signalent la rue des Lombards comme un fanal éclairé à l’alcool.

La rue des Lombards n’est ni longue, ni large, ni fastueuse : elle est ramassée dans sa petite taille ; mais toute la place y est occupée par une industrie active, mais ses magasins sont vastes, et une série de boutiques n’est entrecoupée que par d’autres qui se rattachent au même ordre de fonctions physiologiques, et elle est avoisinée par des rues qui obéissent à la même impulsion et reçoivent le relief de sa renommée. Les droguistes et les confiseurs sont les principaux tenanciers de la rue des Lombards. Le voisinage des halles lui fournit en outre, suivant la saison, de quoi remplir ses alambics.

Une matinée de printemps, ce sont les fleurs de tous les environs de Paris, celles de la liste civile même, qui rentrent dans le laboratoire des contribuables ; les roses de Provins, les fleurs d’orangers de Versailles, de Neuilly, qui sont soumises à la distillation pour se transformer en eaux de bouquet, qui prennent tous les noms chez les parfumeurs de Paris, un peu orfévres de leur état. Ces fleurs supposent des fourneaux, des distillateurs, en un mot, tout le matériel d’une exploitation immense.

En été ce sont les fruits qui vont se candir, cristalliser, se transformer en gelées transparentes dans la rue des Lombards. Une servante de curé, une ménagère de province reculerait d’épouvante en voyant ses cerises, ses fraises, ses groseilles qu’elle épluche une à une, traitées comme les réprouvés le seront un jour, c’est-à-dire en bloc, et versées dans une cuve immense destinée à approvisionner tout Paris à 16 sous la livre. Autour d’une longue table carrée règnent une cinquantaine d’ouvrières dont les travaux varient avec les produits de l’art du confiseur : aujourd’hui plieuses, elles emploient des rames de papier glacé ; demain elles effeuillent des roses pour toute la saison, ou construisent des pyramides de chocolat pour les douze arrondissements, la province et l’étranger. Il n’y a pas d’ouvrières plus ambidextres, qui aient plus le goût de leur profession que les confiseuses. La rue des Lombards emploie, à ce qu’on dit, jusqu’à des poëtes. Le poëte de la rue des Lombards se montre fréquemment sur les hauteurs du Parnasse armé d’une paire de ciseaux ; il émonde dans les petits recueils des Pétrarques contemporains tout ce qui s’est effeuillé à l’année de petits vers tombés je ne sais d’où, pour en revêtir les bonbons fantastiques de la rue des Lombards. S’il est vrai qu’Anacréon vivait de pralines, il n’est pas moins vrai que les petites odes anacréontiques s’adaptent fort bien aux bonbons à liqueur. Le jour de l’an est un vieux séducteur qui marche escorté de toutes les douceurs qui sont tombées de la plume des Bernis et des M. de Boufflers, sans compter les couplets au sucre d’orge dont le poëte de la rue des Lombards varie ses assaisonnements. Il y a dans ses oeuvres complètes des rimes extrêmement pauvres, qui accompagnent de pauvres bonbons pliés dans du papier à sucre. Ces papillotes choquent le bon sens, l’oreille et le goût à la fois. Le poëte de la rue des Lombards est à moitié confiseur.

Outre sa spécialité annuelle et quotidienne, qui comprend les baptêmes, les fiançailles, les fêtes patronales et toutes les cérémonies où le bonbon joue un rôle ; outre l’approvisionnement clandestin des magasins les plus brillants et les plus achalandés de Paris, la rue des Lombards a, pour ce qui concerne ses pralines et ses étrennes, un jour, une semaine à elle, où elle est inabordable, où elle vend à elle seule autant peut-être que les douze arrondissements. Le jour de l’an paraît inventé exprès pour elle.

On croirait, d’après ce qui précède, que la rue des Lombards ne se repose jamais : c’est une des plus bourgeoises qui existent, passé neuf heures du soir. Elle cède alors à l’opium de ses propres pavots ; elle obéit à la loi inévitable de tous les corps organiques qui tendent au repos après avoir développé un certain nombre de phénomènes vitaux ; elle connaît l’usage du bonnet de coton, qu’on retrouve avec d’autant plus de plaisir, qu’il succède à une casquette sur la tête d’un travailleur. La rue des Lombards est vulgaire et même triviale ; mais elle est le centre d’un commerce actif, et l’origine de fortunes considérables. Elle est éligible et s’assied sur les marches du palais Bourbon, entre dans le conseil général de la Seine, et siége en première ligne au tribunal de commerce. Ceux qui s’en égayent oublient certainement que le sel de leur calembourg date d’avant la révolution. La rue des Lombards, le fief principal de la rue Saint-Denis, une des premières puissances de l’époque ; elle comprend dans sa division topographique la rue Aubry-le-Boucher, la rue des Arcis et la rue de la Verrerie, qui ne sont guère connues sur la place de l’Europe que sous ce nom patronymique ; car s’il n’est pas une île, pas un continent qui n’ait ses échantillons, qui ne soit connu dans la rue des Lombards, elle se répand à son tour d’un pôle à l’autre, et peut passer pour une des plus connues de l’univers.

 

                                ANDRÉAS.

Armand d’Allonville – Les Maisons de jeu

Que fais-tu, clairvoyant Asmodée, tandis qu’une foule d’écrivains spirituels, après t’avoir solennellement évoqué, parcourent sans toi les différents quartiers de cette vaste métropole, et explorent, eux seuls, cent lieux publics, ou réduits secrets, dans lesquels tu devais les introduire ou les guider ?

Il en est cependant que ces vigilants observateurs n’ont point encore visités ; ceux-là sont le domaine de certains esprits malfaisants, auxquels, malgré ta qualité de démon, ton génie satirique ne te fait, certes, pas ressembler ; mais tu les dois connaître, et je voudrais pénétrer, sous tes auspices, dans ces antres où vont s’engloutir et la fortune et la moralité d’un trop grand nombre de misérables. Viens donc les offrir à mes regards, et m’aider à en tracer, s’il est possible, le vrai et déplorable tableau !

Je sais bien que tout a été dit, cent et cent fois répété sur la passion du jeu, ses causes sordides, ses faux calculs, ses séduisantes amorces, et ses épouvantables résultats. Régnard et Dufrény l’on peinte dans leur verve comique ; Montesquiou (Amélie ou les Joueurs, drame tiré à 30 exemplaires), d’un faire presque sentimental ; et Saurin, dans toute son horreur : mais ne serait-elle pas inhérente à notre très-déraisonnable espèce raisonnable ? car on la voit poindre chez le sauvage même ; prendre, dans notre âge héroïque, ce caractère semi-galant, semi-féroce, que vantent les romans, que la morale condamne, et que fulmina la religion ; puis se civiliser avec la société, et, après avoir été le passe-temps d’un fou (Charles VI), devenir l’esprit des sots et la sottise des gens d’esprit, ainsi que le passe-port qui fit souvent pénétrer dans les réunions des hautes classes sociales ceux que l’inégalité des conditions en aurait exclus. Enfin, passant des salons dans l’antichambre, et de l’antichambre dans la rue, ne déborde-t-elle pas aujourd’hui de toutes parts, avec la corruption des idées et des coeurs, qu’elle tend à aggraver encore ; car si, dans le risque de perdre la moitié de sa fortune, l’on n’a d’espoir que de l’augmenter d’un tiers, qui pourrait, s’il n’est pas étranger à tous sentiments humains, contempler, sans en gémir, les maux cuisants enfantés par son sordide triomphe ?

Dussaulx s’est longuement et lourdement vengé de ce vice éternel de notre fragile espèce (de la passion du jeu), vice dont lui-même il avait été dupe et victime, puis faillit en être de nouveau victime et dupe, quand, présidant, comme membre de la commune de Paris, au tirage de la loterie royale, il crut l’occasion favorable pour prêcher contre cette escroquerie immorale, mais légale, devant les buralistes et les joueurs, rassemblés dans un tout autre but que celui d’écouter paisiblement sa philanthropique homélie. Aussi le poursuivirent-ils, en lui lançant à l’envi les bancs, chaises et tables de la salle où devaient être proclamés les arrêts de la fortune, et l’apostrophèrent-ils de la qualification assassine d’aristocrate, qui était alors ce que serait maintenant celle de ministériel, doctrinaire, populaire, et bête de carliste.

Le souvenir de cet homme de bien, aussi niais que tant de niais hommes de bien, gouvernants ou gouvernés, me rappelle deux anecdotes, dont le courtisan disgracié de J.-J. Rousseau eût pu gonfler son pesant ouvrage. Ce sont des tableaux de moeurs, et qu’Asmodée me soit ou non en aide, je vais les tracer ici.

Un jeune marié, pour qui la lune de miel avait lui au-delà du terme ordinaire, et qui rêvait avec ivresse, dans son propre bonheur, celui de sa charmante épouse, venait de toucher sa dot ; il passait devant le numéro trop connu de ce Palais-Royal, réceptacle de tant de vices, théâtre de tant de forfaits ; matière de tant de spéculations, licites ou non, tolérables ou fangeuses ; foyer de despotisme sous Richelieu, d’agiotage sous Necker, de désordre, et pis encore, à une époque plus rapprochée de nous. C’est là qu’un des amis du jeune homme l’arrête, et l’engage à monter dans cette infernale maison, source de misère pour nombre de familles, de désespoir ou de crime pour tant d’individus. C’est là que des monceaux d’or l’éblouissent ; il joue, avec prudence d’abord, mais il perd, s’entête, et voit successivement disparaître jusqu’à son dernier écu. La ruine, l’indigence dans laquelle il va plonger celle qu’il aime, son déshonneur, sa honte, ses remords, troublent ses sens, égarent son esprit : il voudrait recouvrer ses pertes ; mais il ne lui reste plus rien ; mais, pour surcroît, il ne voit que des ris moqueurs répondre à son impuissante rage. Un de ses voisins, cependant, lui fait remarquer le brillant qu’il porte à l’un de ses doigts : c’est un don de l’amour ; n’importe : il est à l’instant échangé contre la légère somme fournie par l’usurier, qui fait partie de l’infâme tripot légalement autorisé. Le malheureux ponte alors étourdiment, et la fortune rebelle à ses premiers calculs, se déclarant en faveur de sa folie, lui fait rapidement amonceler un trésor bien supérieur à celui qu’elle lui ravit. Son ami, désespéré d’un événement dont il est cause, et qui, malgré sa brillante issue, ne lui en semble pas moins irréparable, s’empresse à recueillir les fruits opulents d’un hasard inespéré, et à les transporter, ainsi que son camarade en délire, dans la demeure de celui-ci, où celle à qui il est lié par un noeud cher et sacré, est saisie d’horreur et de pitié en voyant son époux qui ne la reconnaît point, et dont la raison paraît irrévocablement aliénée. Mais le médecin aux soins duquel on le confie, bon physiologiste, sage praticien et profond observateur, instruit de la cause du mal, et voyant que la croyance à une ruine totale et coupable est l’idée fixe du malade, ordonne, pour principal remède, qu’à chaque demande qu’il fera on lui présente de l’or. Il le rejette avec terreur dans les premiers moments, puis le regarde avec envie, le prend plus tard, sourit en le contemplant, et s’accoutume insensiblement à le regarder comme à lui ; enfin, sa première idée est un sentiment ; car il souhaite, car il prie que cet or soit destiné aux besoins, aux fantaisies mêmes de son épouse : elle s’empresse à satisfaire ses désirs, à se parer de ses dons, et l’amour achève ce que la prudence avait commencé. Bientôt le coeur du malade s’émeut, sa conscience se calme, son esprit renaît. La cure cependant est longue encore ; mais elle est complète, et d’autant plus heureuse que le jeune homme est pour jamais guéri de la passion du jeu.

Ce même et funeste numéro avait été déjà le théâtre d’un événement  cent fois plus déplorable.

L’époux d’une femme vouée au supplice, durant ces jours d’horreur dont, maintenant, l’on ne se ressouvient pas assez, s’était vu assigner, dans ce repaire, un rendez-vous par l’un des pourvoyeurs du bourreau. Là, pour une somme convenue d’avance, devaient être assurés le salut et la liberté de l’innocente victime. Cette somme, l’époux infortuné ne l’avait pu recueillir que péniblement, à gros intérêts, et à très-court terme ; l’occasion de la doubler et de se libérer ainsi se présentait, elle le séduit et le perd ; car ce prix du sang a bientôt passé de ses mains dans celles des joueurs ou du banquier. Le vendeur de chair humaine, cet homme qui, comme tant d’autres à cette époque, trafiquait froidement de la vie et de la mort, se présente, voit sa cupidité déçue, vocifère, menace, se venge ; et l’époux, devenu veuf par un crime, trop criminel lui-même à ses propres yeux, s’en punit à l’instant par un suicide.

Si les jeux, du moins, étaient uniquement relégués dans ces infâmes cavernes où la cupidité va chercher sa ruine en rêvant la fortune, les ravages causés par la plus trompeuse des passions cesseraient de devenir aussi funestes qu’ils le sont à la moralité humaine ; mais, ce qu’il y a de vraiment épouvantable, c’est que, par l’établissement des loteries, le gouvernement lui-même en offre de toutes parts les perfides amorces, soit au valet, qui, après y avoir perdu le prix de sa servitude volontaire, finira peut-être par voler son maître ; soit à l’ouvrier, qui mourra de faim ou deviendra brigand après y avoir jeté les fruits de son labeur.

Quand un ministère fiscal et imprévoyant imagina cette fraude aussi condamnable, et peut-être aussi funeste que celle pratiquée jadis, dans l’altération des monnaies, le parlement, qui en considérait les résultats nécessaires, représenta, mais vainement, que ces coupables jeux seraient la ruine du pauvre peuple. En effet, quelques lots brillants, quoique rares, exaltant les esprits, l’amour des gains rapides se glissa dans ces classes où précédemment c’était par de la prudence et l’activité, du temps et de la constance, que l’on parvenait à l’aisance ou à la fortune. Avec la cupidité, l’ambition s’accroît, l’on se dégoûte de son état, les vices se multiplient, les crimes deviennent plus fréquents (les greffes criminels en font foi,) et des suicides effrayent une société que ruine une foule de banqueroutes, symptômes évidents de la dégradation des moeurs. Aujourd’hui, enfin, le hasard est courtisé jusque dans tout le cours de la voie publique ; à qui donc pourrait-on accorder encore une pleine confiance, quand on voit surtout que, quelque désastreuse que soit la passion du jeu, elle n’en règne pas moins parmi nous, et dans toutes les classes, et dans tous les carrefours avec la plus dévorante fureur ? elle s’y étend même, chaque jour, sur une plus large surface ; car, si l’esprit du siècle est l’égoïsme, et son espérance le hasard, son unique dieu c’est l’or. Aussi la famille des Baziles pullule-t-elle avec une honteuse rapidité, chez un peuple où, tout abjecte que soit la source de l’opulence, son éclat n’en absout pas moins ceux qui la possèdent ; enfin, la passion du jeu est devenue journellement et plus coupable et plus audacieuse, dans ses intentions, sa marche, et ses résultats, depuis que le jargon de la bourse a envahi jusqu’à la société.

Oui, la bourse et ses turpitudes sont devenues nos plus redoutables fléaux ; c’est le jeu avec ses flatteuses illusions et ses dangers réels ; c’est le jeu précédé, accompagné et suivi de tous ses maux et de tous ses forfaits : c’est le jeu, avec la crainte, trop souvent justifiée, de voir votre mise dévorée entre les mains de celui qui est chargé de la faire, et qui joue à son profit avec des fonds qui lui sont confiés. Celui qui, sur un tapis vert, égorgeant ou égorgé sans pitié, risque de ruiner son avenir et celui des siens, ne hasarde, du moins, que ce qu’il possède ; il semblerait donc un ange près de ceux qui, dans un palais modelé sur les temples des infâmes divinités antiques, jouent sans pudeur la fortune de tels qui ne peuvent se passer de leur ministère ; ces agents infidèles, abusant de la foi publique, se croiraient-ils encore quelque probité, le jour où, déclarant une faillite, parfois frauduleuse, ils forcent leurs créanciers à les libérer à perte ? Se croiraient-ils hommes d’honneur, au moment où, trompés par de coupables spéculations, ils se prépareraient à solder leurs comptes en saisissant l’arme meurtrière qui va consommer le crime par le crime ?

O Asmodée, détourne un moment les yeux de ces ridicules dont, maintenant, la peinture ne corrige plus personne ; et porte enfin tes regards foudroyants sur des forfaits qui compromettent la fortune publique comme les intérêts privés, en détruisant toute confiance, par la ruine de toute moralité. Perce donc, non-seulement le toit de ce Pandémonium, où des hurlements sataniques se font journellement entendre, au nom des passions les plus sordides, mais aussi ceux de tant de misérables, revêtus d’or et pétris de fange ; montre-nous près du brillant hôtel d’un fastueux et insolent publicain, grand-seigneur improvisé, l’humble galetas où gémit sa victime ; oppose aux délires d’une joie coupable, les sanglots de l’innocente indigence ; et stigmatise à jamais ces hommes d’or et d’orgueil, qui aspirent à la fortune par le crime, et au pouvoir par la fortune ?

LE COMTE ARMAND D’ALLONVILLE.

Edmond Alonnier – Augustine

Il y a deux ou trois ans, peu importe l’époque, elle n’est de nulle importance dans ce récit, une jeune ouvrière d’un atelier de brochure reçut la lettre suivante :

« Madame, si je ne vous croyais pas une femme supérieure, la lettre que j’ai la témérité de vous écrire ne vous serait jamais parvenue, et je garderais au plus profond de mon coeur les sentiments que j’éprouve pour vous.

« Ce début doit vous surprendre. Écoutez-moi un peu, ou plutôt lisez-moi, et, lorsque vous m’aurez suivi jusqu’au bout, interrogez votre coeur, et, si je ne me suis trompé, il vous dira mon nom, que par délicatesse je n’ose placer au bas de cette lettre.

« Si votre coeur reste muet, jetez-la au feu et n’y voyez que l’oeuvre d’un fou.

« Voilà bientôt six mois que j’ai eu le plaisir de vous voir pour la première fois, et tout d’abord je vous ai distinguée d’entre toutes vos compagnes.

« Pourtant je ne vous avais pas parlé, à peine si je m’étais approché de vous, nul regard ne m’avait encouragé ; d’où provenait ce commencement d’amour, je l’ignore.

« Du reste, je raconte et ne discute pas. Je vous aime de l’amour le plus pur ; j’aime le son de votre voix, la couleur de vos cheveux ; tout en vous me charme et me séduit. Connaissant votre position, je ne vous demande rien, ni regards ni espérance.

« Je voulais seulement vous dire que je vous aimais, et que vous aviez en moi le plus respectueux de vos admirateurs. »

A quelque condition qu’appartienne la femme qui reçoit une telle lettre, fût-elle duchesse ou ouvrière, son amour-propre est toujours flatté.

Augustine fut heureuse.

Du reste, l’auteur de la lettre avait fait tout ce qui était nécessaire pour que l’on songeât à lui. Il avait su adroitement piquer la curiosité.

Quand Augustine reçut cette lettre, elle était à son travail ; elle la lut assez tranquillement, non sans qu’une légère rougeur ne vînt trahir l’état de son âme. Lorsqu’elle eut fini de lire, son regard voilé se promena sur les fenêtres d’un atelier voisin ; c’était là que devait être l’auteur, son coeur le lui disait ; pourtant elle hésitait à se prononcer.

Mais, avant d’aller plus loin, il est bon d’esquisser le portrait de notre héroïne.

Elle avait alors vingt-deux ans, le séjour de l’atelier lui avait fait perdre ses couleurs de jeune fille, comme ses douleurs d’épouse lui avaient tracé sur le front des rides précoces ; ses cheveux noirs et abondants joints à de beaux yeux ombragés de longs cils, donnaient à l’ensemble sa physionomie quelque chose de vaporeux et d’indéfinissable qui charmait ceux qui l’approchaient.

C’était probablement ce regard voilé qui avait porté le désordre dans l’âme de celui qui lui avait écrit cette singulière lettre.

Toute la journée, Augustine discuta avec elle-même pour savoir ce qu’elle devait faire, car, il faut bien le dire, le nom de l’auteur de la lettre lui était connu.

Le soir, sa détermination était prise ; elle resta la dernière à l’atelier et ne sortit qu’au moment où les ouvriers de la fonderie quittaient leurs travaux.

Elle passa rapidement, et, s’approchant de l’un d’eux, avec lequel elle s’arrêtait parfois à causer :

– Monsieur Georges, lui dit-elle vivement, je désirerais vous parler.

Malgré qu’elle eût baissé les yeux pendant ces quelques mots, elle aperçut une légère rougeur monter au visage de l’ouvrier.

– C’est lui ! se dit-elle.

Et elle continua de marcher, sûre d’être suivie. Elle ne s’arrêta que lorsqu’elle se trouva dans la pépinière du Luxembourg, au rond-point, en face de la statue de Velléda, ce chef-d’oeuvre de Maindron.

Deux minutes après, Georges, qui l’avait suivie sans affectation, était devant elle muet et respectueux.

Augustine, embarrassée, gratta quelque temps du bout de son ombrelle le sable de l’allée. Elle n’osait parler. Une idée subite l’avait illuminée ; son orgueil de femme, assoupi un instant par la passion peut-être, venait de s’éveiller en elle.

– C’est lui avouer que je l’aime que de lui parler de sa lettre, s’était-elle dit.

Si rapide que cette pensée lui fût venue, elle ne put échapper à Georges.

– Madame, lui dit-il, excusez ma témérité, mais cette contrainte que je gardais vis-à-vis de vous me tuait ; c’est moi qui suis l’auteur de la lettre que vous avez reçue ce matin.

– Je m’en étais doutée, dit Augustine en souriant ; mais nous ne pouvons rester ici.

Georges s’empressa d’offrir son bras, et, débarrassés de toute gêne et de toute contrainte, ils se mirent à parcourir les allées tortueuses et touffues de la pépinière tout en causant, non avec cette timidité et ce mystère de deux jeunes amoureux, mais avec l’abandon de deux amis de vingt ans.

– Monsieur, dit Augustine, avant de répondre à votre lettre, quoique ma présence ici puisse vous donner à penser que c’est une réponse, je dois vous faire un aveu : je ne suis pas libre.

– Je le sais, madame.

Augustine leva sur Georges un regard étonné.

– Ah ! fit-elle surprise.

– Oui, madame, je sais que vous êtes mariée et que vous êtes séparée depuis deux ans d’un homme indigne d’être votre époux.

– Alors, monsieur, qu’avez-vous à espérer, lorsque vous savez qu’un abîme nous sépare ?

– Je vous l’ai dit, madame, rien…

Il y eut un moment de silence embarrassant. Un banc inoccupé se trouvait sur le parcours de leur promenade, Augustine émue y prit place, et d’un geste invita Georges à s’asseoir auprès d’elle.

– Quoique ce lieu soit peu propre aux confidences, dit-elle, je le préfère à tout autre endroit où nous pourrions être épiés.

Pour le récit qui va suivre, nous croyons devoir nous mettre à la place d’Augustine. Voici à peu près ce qu’elle raconta :

Ayant eu le malheur de perdre son père à l’âge de douze ans, Augustine resta avec une mère paralytique. Un oncle paternel, homme dur et grossier, les prit chez lui, et leur fit payer cher le pain que la loi le forçait de leur donner.

Augustine avait atteint sa dix-huitième année lorsque sa mère mourut. Son oncle, qui venait d’être débarrassé par la mort d’une bouche inutile, comme il appelait sa belle-soeur, résolu de se défaire de la seconde par le mariage. Augustine était jolie ; il ne tarda pas à lui trouver un mari. Sans s’enquérir de ses moeurs, il le présenta à sa nièce.

– Voilà le mari qu’il te faut, ma fille, lui dit-il ; si tu n’en veux pas, tu t’arrangeras pour trouver une autre condition.

Augustine accepta. Que n’eût-elle pas fait pour sortir de cette maison, où chaque jour le genre de vie qu’on lui faisait mener devenait de plus en plus intolérable ?

Pendant six mois, elle fut heureuse de cette union ; mais bientôt les habitudes d’intempérance que Pascal (c’était le nom de son mari) semblait avoir perdues depuis son mariage recommencèrent. Il se mit à fréquenter le cabaret et à délaisser l’atelier, aux applaudissements des camarades, qui croyaient que sa femme l’avait ensorcelé.

C’est une triste engeance que celle de ces soi-disant amis qui se mettraient en quatre pour vous faire obtenir à crédit chez le marchand de vins, et en trouvent jamais qu’un regret dans leur poche lorsqu’un camarade leur demande quelques sous pour acheter du pain.

Au nombre de ces bons amis, de ces vrais camarades qui applaudirent Pascal lorsqu’il reprit ses anciennes habitudes, se trouvait un nommé Mérillac, beau parleur, discourant avec force, s’entendant parfaitement à régler un dîner et à oublier de payer son écot. Ses mains potelées, ses lèvres grosses, charnues et tombantes, ses paupières rouges et sans cils, une calvitie prématurée (car il n’avait guère que trente ans), écrivaient sur son front luxure et gourmandise.

Chaque fois que, trop pris de vin pour rentrer chez lui, Pascal avait besoin d’un soutien, c’était Mérillac qui l’accompagnait, et chaque fois il ne manquait pas de plaindre la pauvre femme esclave d’un tel mari.

Mais, quelque soin qu’il prît pour cacher son manége, Mérillac ne put longtemps garder son sang-froid. Un jour il oublia sa prudence habituelle et développa, sans y prendre garde, tout son plan de conduite : sa passion l’avait rendu aveugle.

Augustine le repoussa avec mépris.

Le misérable, n’osant recourir à la force, crainte de scandale, sortit en poussant de sourdes imprécations et en proférant des menaces.

Le lendemain, Augustine raconta à son mari la scène de la veille. Cette lâcheté de son ami indigna Pascal ; il promit de rompre dès ce jour avec lui et avec sa passion pour le vin.

Mais Mérillac fut si humble, qu’il lui pardonna, et mit sur le compte de l’ivresse ces propositions de la veille. A la suite de ses loyales explications, on but, et tant, que le soir, Mérillac, qui avait su conserver son sang-froid, reconduisit encore Pascal à sa femme.

Augustine resta sans voix en les voyant entrer. Elle jeta un regard de pitié sur son mari.

– Vous êtes trop faible pour lutter avec moi, lui dit le monstre, qui sur ces paroles sortit en ricanant.

Augustine vit alors tout son bonheur détruit, et la suite ne lui fit que trop voir qu’elle avait eu raison de penser ainsi.

Bientôt la gêne se mit dans le ménage, car Pascal n’apportait plus d’argent ; ce qu’il touchait chez son patron suffisait à peine pour solder ses dépenses du cabaret, le gain d’Augustine était trop faible pour pouvoir les faire vivre.

Par moments, le malheureux comprenait tout ce qu’il y avait d’abject dans son genre de vie ; mais ces idées, qui lui venaient seulement les samedis de paye, disparaissaient le lundi dans les fumées de l’ivresse.

Un tel genre de vie ne pouvait durer longtemps ; et un samedi, que son mari rentrait ivre et sans argent, Augustine lui annonça qu’elle était décidée à le quitter.

– J’ai attendu jusqu’à ce soir, pleine de confiance dans tes promesses ; j’ai eu tort d’espérer. Voilà vingt-quatre heures que je n’ai pas mangé ; j’en suis à regretter le temps où j’étais chez mon oncle ; il faut nous séparer ; je te laisse le peu que nous possédons ; le jour où tu auras rompu avec Mérillac et quitté le cabaret pour l’atelier, tu me retrouveras prête à retourner avec toi.

Ces paroles avaient été prononcées d’une voix ferme. Pascal, qui était resté debout tout le temps que sa femme avait parlé, et dont la tête oscillait à droite et à gauche, la regarda quelques instants d’un air hébété.

– Tu veux t’en aller, ma fille ? eh bien ! va-t-en, bon voyage ! je reste avec Mérillac ; Mérillac est un ami qui ne m’abandonnera pas dans le malheur.

Et il se laissa choir lourdement sur une chaise qu’il brisa.

– Allons, bon ! voilà que je casse mon mobilier.

Et, sans s’inquiéter de la façon dont il était tombé, il étendit ses bras et s’endormit sur le plancher.

Augustine quitta son village, peu distant de Paris, et vint se loger chez une amie jusqu’au moment où elle put s’acheter un lit et quelques petits objets mobiliers. Il y avait un an qu’elle était à Paris, sa position s’était améliorée, lorsqu’un matin elle trouva Mérillac à sa porte ; elle poussa un cri d’effroi et devint pâle comme un linceul.

– Que me voulez-vous, monsieur ?

– Vous le savez bien.

– Misérable !

– Pas de tragédies, dit Mérillac avec un horrible sang-froid ; votre mari ignore encore où vous demeurez… je vous jure…

– Ne jurez pas, et retirez-vous ; je n’ai rien à craindre de mon mari.

– Ouais ! dit Mérillac en souriant méchamment, c’est ce que nous verrons.

Et il la quitta.

Le soir, lorsqu’elle revint de son travail, elle vit Pascal chez le concierge. A la vue de cet homme, que pendant quelque temps elle avait considéré comme un libérateur, elle sentit son coeur se serrer. Les rides précoces qui couvraient le visage de son mari, le délabrement de son costume, indiquaient assez qu’il n’avait rien changé à ses anciennes habitudes.

– Que me voulez-vous, Pascal ? lui demanda-t-elle avec douceur.

– Je veux te parler, lui répondit-il d’un voix qu’il chercha à rendre ferme ; mais cet endroit est peu convenable.

Augustine eut presque peur en se voyant seule avec lui.

– Parlez vite, dit-elle, lorsqu’ils se trouvèrent dans sa chambre.

– La belle question ! Je veux rester ici.

– Rester ici ! dit Augustine avec accablement.

– Certainement ; mon marchant de sommeil ne veut plus de moi, et sans Mérillac, qui a découvert ta demeure, je ne sais vraiment où j’aurais passé la nuit.

– Vous êtes en garni ! et notre ménage, que je vous avait laissé, qu’est-il devenu ?

– C’était bien antique, c’était du noyer ; Mérillac m’a fait comprendre que ce n’était plus de mode, je l’ai vendu pour en acheter un en acajou.

– Mais vous ne voyez donc pas que cet homme est votre mauvais génie !

– Allons donc ! dit Pascal en levant légèrement les épaules ; c’est un homme charmant, que tu n’as pas su apprécier.

– N’espérez pas, dit Augustine, sans répondre aux dernières paroles de son mari, vous installer ici.

– Ma chère amie, dit Pascal qui retrouvait de plus en plus son aplomb, on connaît ses droits. J’ai pu te laisser quelque temps vivre à ta guise ; aujourd’hui, il n’en est plus de même. Vous n’êtes pas sans savoir que je suis le chef de la communauté. Je ne vous ai jamais frappée, dès lors toute demande en séparation sera rejetée. Vous le voyez, vos grands airs ne servent à rien. Je suis ici chez moi, j’y recevrai qui bon me semblera… Mais je pense, dit Pascal changeant subitement de ton, que tu seras raisonnable, et….

– Oh ! s’écria Augustine, je ne croyais pas que vous pussiez tomber si bas. Oui, vous avez raison, tout ce qui est ici [est] à vous ; vous pouvez en disposer à votre gré. Je n’ai rien à dire, le bon droit est pour vous. Le produit de mon travail servira quelque temps à entretenir vos débauches… mais ne comptez jamais me faire subir votre présence.

Et, rapide comme la pensée, elle ouvrit brusquement la porte et sortit en fermant la serrure et en emportant la clef.

Elle se rendit chez son patron, qui, déjà au fait de sa situation, l’accueillit avec bonté, et parvint même, par l’entremise du concierge d’Augustine, à lui faire recouvrer ses effets.

Furieux de la façon dont sa femme l’avait quitté, Pascal, aidé des conseils de Mérillac, voulut vendre les meubles ; mais cette fois les deux dignes associés furent déjoués. Le propriétaire réclama quatre termes de loyer qui ne lui étaient pas dus.

– Ces gredins s’entendent tous pour nous voler ! s’écria Pascal, forcé de renoncer à son idée de vente, et, de plus, obligé de déguerpir.

Il n’eut plus alors qu’une pensée, se venger sur sa femme des maux que lui causait son inconduite. Aussi celle-ci fut-elle longtemps sans oser sortir seule, car plus d’une fois elle avait vu rôder autour de son atelier son mari en compagnie de Mérillac.

Il y avait bientôt seize mois qu’ils s’étaient séparés ; Pascal perdait chaque jour de ses facultés, l’usage des spiritueux avait donné à sa voix cet enrouement voilé qui dénote l’homme de mauvaise vie.

Voilà l’époux qu’avait eu cette jeune femme ; voilà le sort qui lui était réservé après trois années de mariage.

– Vous connaissez ma vie, dit Augustine en terminant, vous savez ce que ma position exige de retenue et de circonspection. Quoique séparée de fait de mon mari, il n’ignore rien de ma conduite, grâce à Mérillac, qui épie ou fait épier mes moindres démarches.

– Vous ne me dites pas tout, Augustine, dit Georges, qui avait écouté ce long récit de misère et de souffrance avec douleur et recueillement… Vous ne m’avez pas dit que le misérable, exploitant votre horreur de tout scandale, vous soutire une partie de votre gain.

– Quoi ! vous savez cela, monsieur ?

– Je n’ignore rien de votre conduite, Augustine. Ah ! pourquoi ne vous ai-je pas connue il y a trois ans !….

Ils se levèrent et marchèrent en silence, se tenant l’un près de l’autre, sans toutefois se donner le bras, lorsque tout à coup, au détour d’une allée, Augustine étreignit convulsivement le bras du jeune homme et poussa un faible cri.

– Qu’avez-vous ? demande celui-ci en la voyant pâlir et chanceler.

– Mérillac… qui vient de passer près de moi.

Encore tout ému au souvenir des souffrances de la jeune femme, Georges allait s’élancer sur le misérable, qui continuait sa route sans affectation, lorsque Augustine l’arrêta.

– Malheureux ! s’écria-t-elle, vous voulez donc me perdre tout à fait !

Cette puissance qu’ont certains hommes de courber sous leur volonté des individus qui savent être trompés par eux paraît quelque chose d’incompréhensible. Mérillac, qu’Augustine venait d’apercevoir dans la pépinière, était un de ces hommes. A la sortie du Luxembourg, il fit la rencontre de Pascal.

Les deux dignes acolytes se serrèrent la main, démonstration d’amitié de nulle valeur chez eux.

– Es-tu riche ? demanda Mérillac à son ami.

– Je n’ai pas le rond ! répondit celui-ci d’un ton traînant propre aux rôdeurs de barrières.

– Tu ne pouvais donc pas en demander à ta femme ? Dieu merci ! elle gagne d’assez bonnes journées.

– Ça ne laisse pas que d’être un peu humiliant.

– Allons donc !… des scrupules !… je t’engage à en avoir, après la conduite qu’elle mène.

– Oh ! pour ça, dit Pascal, s’il y a à dire pour le reste, sous le rapport des moeurs, tu as dit un jour qu’il n’y avait pas ça à lui reprocher.

Et Pascal, pour donner plus de poids à ses paroles, introduisit l’ongle de son pouce droit sous une de ses dents et fit entendre un coup sec.

– Il y a longtemps ; mais aujourd’hui, que dis-je, tout à l’heure, si tu avais été avec moi, tu aurais vu ta femme en compagnie d’un joli garçon.

Tout en parlant, ils étaient arrivés sur le boulevard, assez désert le soir. En entendant Mérillac parler ainsi, Pascal lui sauta à la gorge et le saisit par sa cravate.

– Tu mens ! tu mens ! s’écria-t-il.

Mérillac, surpris par cette brusque attaque, fit un haut-le-corps et, d’un coup de poing lancé en pleine poitrine, envoya rouler dans le ruisseau le mari d’Augustine.

– Ah ! je mens !… eh bien ! nous verrons si j’ai menti et si tu as du coeur !

Pascal, souillé de fange, le visage meurtri, se releva, et comme, dans cet élan d’indignation, il avait puisé toute son énergie, il vint se replacer près de son ami, se contentant de gronder sourdement.

– Tu as beau grommeler, dit Mérillac du ton du juste qui se voit calomnier, je suis trop ton camarade pour te cacher ce que j’ai vu.

– Eh bien ! demande Pascal aiguillonné par la jalousie, qu’as-tu vu ?

– Tu es si bonace, dit Mérillac en souriant de pitié et qui évitait de répondre, que tu ne me croiras pas.

– Je ne te croirai pas ! si, je te croirai, malgré que…

– Tu vois, tu fais déjà des réticences !

– Mais parle donc ! tu ne vois donc pas que je suis impatient de t’entendre ?

– J’ai vu, dit Mérillac en se penchant mystérieusement vers Pascal et en promenant autour de lui un regard inquiet, j’ai vu ta femme marchant côte à côte avec un ouvrier mécanicien qui travaille près de son atelier.

– Ensuite ? demanda Pascal fiévreusement.

– Ensuite ! répéta Mérillac étonné de voir sa confidence produire si peu d’effet.

– Tu as vu autre chose probablement ?

– Pauvre garçon ! dit Mérillac avec un douloureux soupir, si tu les avais vus comme moi, tu ne me demanderais pas autre chose ; ta femme semblait si heureuse près de lui !… Du reste, il faut avouer que c’est un joli garçon, et qu’on pourrait trouver plus mal.

– Mais tu veux donc que je les tue ! Tais-toi ! s’écria Pascal furieux, pour qui chaque parole de son ami était un coup de poignard ; tu ne sais donc pas que, quoique séparé d’elle, car, après tout, c’est une coquine, il ne se passe pas de jour que je ne pense à elle, pas de nuit que je ne la voie dans mes rêves ?

– Allons, allons, dit Mérillac qui voyait avec plaisir la douleur de sa victime, voilà que tu as de vilaines idées !

– Oui, dit Pascal après un moment de silence, que son compagnon n’avait pas osé troubler par ses sarcasmes, il ne tenait qu’à moi d’être heureux ; mais c’est elle qui ne l’a pas voulu… Je l’accuse… et après tout, reprit-il en souriant, faut avouer qu’elle ne voyait pas souvent la couleur de mon argent ; à la fin, ça peut lasser.

– Que diable dis-tu là ?

– Laisse-moi tranquille ; c’est toi et un peu les autres qui êtes cause de ce qui arrive.

– Comment, je t’ai perdu ? s’écria Mérillac indigné, se campant au milieu de la chaussée et arrêtant son ami ; qu’est-ce qui est resté avec toi après le départ de ta femme ? c’est moi.

– Oui, c’est toi ; seulement, dans un jour de noce, tu m’as conseillé de vendre le ménage.

– Sois raisonnable ; il fallait quelqu’un pour faire le lit et balayer la chambre, et ni toi ni moi n’en étions capables !

– Tu auras toujours raison !

– Certainement, dit Mérillac, et, pour te prouver que je suis encore un bon camarade, il me reste six sous ; si tu veux, nous allons aller prendre une chopine. C’est pas ta femme qui ferait cela !

Et les deux dignes personnages firent leur entrée chez Richefeu.

Cette soirée où Augustine avait montré à Georges tous les trésors de son coeur, où, pleine de confiance dans sa loyauté, elle lui avait fait le récit de ses infortunes, ne sortait pas de l’idée du jeune homme.

Depuis cette époque, ils se voyaient chaque soir, et, malgré l’obstacle qui s’opposait à leur entier bonheur, ils trouvaient le plus grand charme dans ces douces rêveries. Augustine avait fini par oublier ce qu’il y avait de triste dans sa position. Pour la première fois son coeur s’ouvrait à l’amour, doux sentiment qui jusqu’alors lui avait été inconnu. Le respect dont l’entourait Georges, le mystère qui présidait à leurs rendez-vous, tout semblait se réunir pour donner à ces réunions le charme que comprendront seuls ceux qui ont réellement aimé.

Malgré le soin qu’ils mettaient à cacher leurs relations, elles n’avaient pu échapper à Mérillac, cet homme qui depuis longtemps couvait dans son coeur une passion pour Augustine  et que les refus méprisants de celle-ci n’avaient fait qu’irriter. Il savait parfaitement, même en amenant par un esclandre Georges et Augustine à ne plus se voir, celui-ci n’en aurait pas moins d’horreur pour lui ; mais cet homme en était arrivé à cet état de fureur où l’on perd toute retenue. Trop lâche pour attaquer lui-même, il essaya de tout faire faire par Pascal. Quoique, par les informations qu’il avait su prendre adroitement, il n’ignorât pas l’entière innocence d’Augustine, il ne se posa pas moins devant son mari en homme indigné de la conduite de sa femme, qui, foulant aux pieds les devoirs les plus sacrés, osait vivre publiquement avec un individu de la pire espèce.

Ces accusations répétées devaient tôt ou tard produire leur effet ; un fait qui se produisit servit à souhait les projets du misérable.

Les habitudes de paresse que Pascal avait contractées le réduisaient par moments à de dures extrémités, et bientôt les demandes d’argent à sa femme eurent lieu toutes les semaines ; mais celle-ci, recouvrant un peu d’énergie, ne remit rien à son envoyé. Poussé par le vin, et plus encore par les conseils de son digne ami, il vint un soir attendre sa femme à la porte de son atelier, comptant qu’elle n’oserait lui refuser comme à son messager ; mais, contre son attente, il fut repoussé.

– Ah ! c’est comme ça ! s’écria-t-il.

Et le misérable fut assez lâche pour la frapper.

En ce moment sortaient les ouvriers de la fonderie ; Georges se trouvait avec eux : indigné, il s’élança sur Pascal, qu’il eut peu de peine à terrasser.

Mérillac, accoudé sur une borne, contemplait la scène.

On emmena Augustine, qui s’était évanouie, et les ouvriers fondeurs entraînèrent leur camarade.

– Eh bien ! mon vieux, dit Mérillac d’un ton de voix légèrement ironique, il ne te manquait plus que d’être battu par l’amant de ta femme !

– Cet individu !… c’est lui ?

– Oui, mon cher, c’est le beau promeneur du Luxembourg ; tu vois qu’il a encore le poignet solide.

– Oh ! je me vengerai !

– Tu es trop bête pour ça !

– Ah ! je suis trop bête ! Si jamais je les trouve ensemble, tu verras si je suis un lâche, dit Pascal furieux.

– Nous verrons si tu es de parole, dit Mérillac en forme de conclusion.

Deux jours après cette scène, Georges recevait d’Augustine la lettre suivante :

«  Mon ami,

« J’avais trop compté sur mes forces ; le malheur qui me poursuit depuis ma naissance semblait s’être lassé de me frapper. La scène qui a eu lieu avant-hier m’a démontré le contraire. Cessez donc, mon ami, de me voir. Cette séparation me coûte beaucoup ; mais, comme elle devait avoir lieu un jour ou l’autre, il vaut mieux que ce soit maintenant.

« AUGUSTINE. »

A la lecture de cette lettre, Georges voulut courir chez Augustine ; mais comprenant bientôt combien sa position exigeait de ménagements, il se contenta de lui écrire. Avant de se séparer, il voulait la voir, lui dire adieu. Mais comme il craignait d’être épié, il lui donnait rendez-vous à Versailles pour le dimanche suivant, qui se trouvait être un jour de grandes eaux.

Quelle est la femme qui eût refusé de souscrire à une telle demande, surtout lorsqu’elle était faite par l’homme aimé ?

Le dimanche, à dix heures, Georges arrivait à Versailles par l’un des convois de la rive droite et se rendait à l’embarcadère de la rive gauche y attendre Augustine. Leur réunion fut tout le contraire de ce qu’ils avaient paru souhaiter. Georges ne pouvait se faire à l’idée d’une séparation, et, quoique la raison la commandât à Augustine, elle ne pouvait y songer qu’avec effroi.

Cette journée passa comme un songe, et le soir, oubliant leur réserve du matin, ils se dirigèrent vers l’embarcadère de la rive droite. Autant que possible, ils cherchaient à prolonger cette journée de bonheur et retarder l’heure de la séparation.

La nuit était venue ; ils traversèrent les boulevards déserts, et, comme l’heure du dernier convoi approchait, pour arriver plus vite, Georges, à qui la ville était familière, prit une allée qui conduit du boulevard la Reine au marché. Tout entiers à leurs douces confidences, ils ne remarquaient pas que depuis quelques instants ils étaient suivis. Ils venaient de s’engager dans l’allée, sorte de couloir obscur, où l’un de ceux qui les épiait les avait précédés en courant.

– Augustine, lui disait Georges, la conduite de cet homme vous a déliée de tout serment. Je possède trois mille francs ; c’est peu, il est vrai, mais c’est encore assez pour mettre la mer entre lui et nous, et attendre une position dans le pays que nous aurons choisi pour notre lieu d’exil. Pour vous, j’abandonne tout, famille, amis, patrie. Augustine, vous êtes ma vie, vous tenez mon sort entre vos mains : c’est à vous à prononcer.

Un éclat de rire sardonique, comme seul peut en faire entendre le génie du mal, joint au fracas d’une porte que l’on fermait avec violence derrière eux, glaça d’épouvante Augustine.

Au même instant, le couloir fut illuminé par une lueur rapide, et un coup de feu, suivi d’un cri de douleur, retentit dans l’allée.

Dans ce moment, Georges et Augustine venaient de reconnaître Pascal qui, tirant sur eux deux, venait de tuer Mérillac. Celui-ci, pour que ses victimes ne pussent lui échapper, s’était placé devant la porte, afin de leur ôter tout moyen de fuite.

Quoique épouvanté par cette brusque attaque, Georges s’empara d’Augustine, et, enjambant par-dessus le corps de Mérillac, il ouvrit la porte et gagna le boulevard qu’il venait de quitter quelques secondes avant. Pendant ce temps, l’allée se garnissait de monde. On enleva Mérillac et on le transporta dans la salle basse d’un cabaretier, où il ne tarda pas à expirer en lançant une imprécation au ciel.

Epouvanté de son crime, Pascal fuyait dans la direction du chemin de fer.

– Si je puis gagner Paris, se disait-il, je suis sauvé !

Au moment où il touchait le seuil de l’embarcadère, la sonnette pour la clôture des billets tintait.

– Trop tard ! s’écria-t-il avec un geste de désespoir.

Mais, inspiré par une réflexion soudaine, il gravit rapidement l’escalier qui conduit aux salles d’attente, les traversa en courant, et arriva sur la voie au moment où le convoi se mettait en marche.

Toutes les portières étaient fermées ; les wagons regorgeaient de monde. Les roues faisaient entendre sur les rails ce frottement du fer qui comment à s’échauffer. Le sifflet de la locomotive avait peine à couvrir les chants joyeux et discordants des Parisiens. Cependant toutes les voitures passaient devant lui. Pascal avisa un wagon à impériale, il s’y élança, et fut assez heureux pour saisir une poignée ; mais son pied droit ne put rencontrer le marchepied ; il resta donc suspendu par une main. Au-dessus de lui, des jeunes gens, occupés à chanter et à fumer, n’avaient qu’à lui tendre la main pour le sauver ; mais aucun ne l’apercevait, et ses cris étaient couverts par leurs chants.

Le convoi avançait toujours, et toujours plus rapidement ; une sueur froide coulait sur le front du meurtrier. Bientôt on sortit de l’embarcadère, et le convoi, lancé à toute vapeur, gagna la campagne. A chaque instant, on apercevait les lumières des cantonniers annonçant que la voie était libre. Dans cette rapidité vertigineuse, il lui semblait qu’il était au centre d’une ronde infernale.

– Si je puis me tenir à cette poignée jusqu’à Viroflay, je suis sauvé, pensait-il.

Il se cramponna à cette poignée avec l’énergie du désespoir, car il sentait avec effroi que ses muscles se détendaient. La station approchait, mais le convoi, loin de se ralentir dans sa marche, semblait aller avec plus de rapidité ; et bientôt il passa comme une flèche devant la station, qui, au bout de quelques secondes, ne parut plus que comme un point. Il vit qu’il était perdu ; la seule chance qui lui restait était de se précipiter sur la voie, car il sentait que s’il n’avait pas assez d’énergie pour accomplir cet acte de suprême désespoir, avant peu il tomberait sous les roues des wagons. En ce moment terrible, toute sa vie se déroula à ses yeux : il se vit enfant sur les genoux de sa mère ; puis, au jour de son mariage, il se vit en compagnie de Mérillac ; la scène du meurtre parut à son tour. Le misérable, au milieu de toutes ces images qui passaient devant lui toutes plus rapides que la pensée, murmurait des mots sans suite. Il cherchait à se rappeler la prière que tout enfant sa mère lui faisait réciter chaque soir.

– Si je me souviens de Notre Père, je suis sauvé, se disait-il.

Mais, malgré tous ses efforts, sa mémoire restait rebelle à sa volonté.

Le convoi continuait toujours sa marche rapide. Semblable à la tête d’un immense serpent, la locomotive, par une manoeuvre du conducteur, changea de voie en décrivant une courbe et passa sous un pont sec que soutenaient par le milieu deux immenses colonnes de fonte, contre lesquelles frottaient les wagons. Par un coup d’oeil rapide, le misérable vit qu’il était perdu.

– Seigneur, balbutia-t-il, prenez pitié de moi !

Et les colonnes de fonte, au moment où il passait devant elles, le broyèrent sur la voiture. Du sang, des lambeaux de chair y restèrent collés, et la masse du corps tomba morte et sanglante sur le sable du chemin. Chose horrible ! une partie du bras par lequel le malheureux s’était soutenu avait été arrachée ; mais sa main, crispée par le désespoir, tenait encore la poignée de fer. Et le convoi, au milieu d’une température douce et embaumée, semblable à une longue traînée de feu, s’avançait rapidement sur Paris au milieu des chants de joie et d’amour.

EDMOND ALONNIER.

FIN.